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Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II by Adolphe Thiers

A >> Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II

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HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE.


ASSEMBLEE LEGISLATIVE.




CHAPITRE PREMIER.


JUGEMENT SUR L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--OUVERTURE DE LA SECONDE
ASSEMBLEE NATIONALE, DITE _Assemblee legislative_; SA COMPOSITION.
--ETAT DES CLUBS; LEURS MEMBRES INFLUENS.--PETION, MAIRE DE PARIS.
--POLITIQUE DES PUISSANCES.--EMIGRATION; DECRETS CONTRE LES EMIGRES
ET CONTRE LES PRETRES NON ASSERMENTES.--MODIFICATION DANS LE
MINISTERE.--PREPARATIFS DE GUERRE; ETAT DES ARMEES.


L'Assemblee constituante venait de terminer sa longue et laborieuse
carriere; et, malgre son noble courage, sa parfaite equite, ses
immenses travaux, elle etait haie comme revolutionnaire a Coblentz, et
comme aristocrate a Paris. Pour bien juger cette memorable assemblee,
ou la reunion des lumieres fut si grande et si variee, les resolutions
si hardies et si perseverantes, et ou, pour la premiere fois
peut-etre, on vit tous les hommes eclaires d'une nation reunis avec la
volonte et le pouvoir de realiser les voeux de la philosophie, il faut
considerer l'etat dans lequel elle avait trouve la France, et celui
dans lequel elle la laissait.

En 1789, la nation francaise sentait et connaissait tous ses maux,
mais elle ne concevait pas la possibilite de les guerir. Tout a
coup, sur la demande imprevue des parlemens, les etats-generaux sont
convoques; l'assemblee constituante se forme, et arrive en presence du
trone, enorgueilli de son ancienne puissance, et dispose tout au plus
a souffrir quelques doleances. Alors elle se penetre de ses droits, se
dit qu'elle est la nation, et ose le declarer au gouvernement etonne.
Menacee par l'aristocratie, par la cour et par une armee, ne prevoyant
pas encore les soulevemens populaires, elle se declare inviolable, et
defend au pouvoir de toucher a elle; convaincue de ses droits, elle
s'adressait a des ennemis qui n'etaient pas convaincus des leurs,
et elle l'emporte, par une simple expression de sa volonte, sur une
puissance de plusieurs siecles et sur une armee de trente mille
hommes.

C'est la toute la revolution; c'en est le premier acte et le plus
noble; il est juste, il est heroique, car jamais une nation n'a agi
avec plus de droit et de danger.

Le pouvoir vaincu, il fallait le reconstituer d'une maniere juste et
convenable. Mais a l'aspect de cette echelle sociale au sommet de
laquelle tout surabonde, puissance, honneurs, fortune, tandis qu'au
bas tout manque jusqu'au pain indispensable a la vie, l'assemblee
constituante eprouve dans ses pensees une reaction violente, et veut
tout niveler. Elle decide donc que la masse des citoyens completement
egalisee exprimera ses volontes, et que le roi demeurera charge
seulement de leur execution.

Son erreur ici n'est point d'avoir reduit la royaute a une simple
magistrature; car le roi avait encore assez d'autorite pour maintenir
les lois, et plus que n'en ont les magistrats dans les republiques;
mais c'est d'avoir cru qu'un roi, avec le souvenir de ce qu'il avait
ete, put se resigner, et qu'un peuple, qui se reveillait a peine, et
qui venait de recouvrer une partie de la puissance publique, ne voulut
pas la conquerir tout entiere. L'histoire prouve en effet qu'il faut
diviser infiniment les magistratures, ou que, si on etablit un chef
unique, il faut le doter si bien qu'il n'ait pas envie d'usurper.

Quand les nations, presque exclusivement occupees de leurs interets
prives, sentent le besoin de se decharger sur un chef des soins du
gouvernement, elles font bien de s'en donner un; mais il faut alors
que ce chef, egal des rois anglais, pouvant convoquer et dissoudre les
assemblees nationales, n'ayant point a recevoir leurs volontes, ne les
sanctionnant que lorsqu'elles lui conviennent, et empeche seulement
de trop mal faire, ait reellement la plus grande partie de la
souverainete. La dignite de l'homme peut encore se conserver sous
un gouvernement pareil, lorsque la loi est rigoureusement observee,
lorsque chaque citoyen sent tout ce qu'il vaut, et sait que ces
pouvoirs si grands, laisses au prince, ne lui ont ete abandonnes que
comme une concession a la faiblesse humaine.

Mais ce n'est pas a l'instant ou une nation vient tout a coup de
se rappeler ses droits, qu'elle peut consentir a se donner un role
secondaire, et a remettre volontairement la toute-puissance a un
chef, pour que l'envie ne lui vienne pas de l'usurper. L'assemblee
constituante n'etait pas plus capable que la nation elle-meme de faire
une pareille abdication. Elle reduisit donc la royaute a une simple
magistrature hereditaire, esperant que le roi se contenterait de cette
magistrature, toute brillante encore d'honneurs, de richesses et de
puissance, et que le peuple la lui laisserait.

Mais que l'assemblee l'esperat ou non, pouvait-elle, dans ce doute,
trancher la question? pouvait-elle supprimer le roi, ou bien lui
donner toute la puissance que l'Angleterre accorde a ses monarques?

D'abord, elle ne pouvait pas deposer Louis XVI; car s'il est toujours
permis de mettre la justice dans un gouvernement, il ne l'est pas d'en
changer la forme, quand la justice s'y trouve, et de convertir tout
a coup une monarchie en republique. D'ailleurs la possession est
respectable; et si l'assemblee eut depouille la dynastie, que
n'eussent pas dit ses ennemis, qui l'accusaient de violer la propriete
parce qu'elle attaquait les droits feodaux?

D'un autre cote, elle ne pouvait accorder au roi le _veto_ absolu, la
nomination des juges, et autres prerogatives semblables, parce que
l'opinion publique s'y opposait, et que, cette opinion faisant sa
seule force, elle etait obligee de s'y soumettre.

Quant a l'etablissement d'une seule chambre, son erreur a ete plus
reelle peut-etre, mais tout aussi inevitable. S'il etait dangereux de
ne laisser que le souvenir du pouvoir a un roi qui l'avait eu tout
entier, et en presence d'un peuple qui voulait en envahir jusqu'au
dernier reste, il etait bien plus faux en principe de ne pas
reconnaitre les inegalites et les gradations sociales, lorsque les
republiques elles-memes les admettent, et que chez toutes on trouve un
senat, ou hereditaire, ou electif. Mais il ne faut exiger des hommes
et des esprits que ce qu'ils peuvent a chaque epoque. Comment, au
milieu d'une revolte contre l'injustice des rangs, reconnaitre leur
necessite? Comment constituer l'aristocratie au moment de la guerre
contre l'aristocratie? Constituer la royaute eut ete plus facile,
parce que, placee loin du peuple, elle avait ete moins oppressive,
et parce que d'ailleurs elle remplit des fonctions qui semblent plus
necessaires.

Mais, je le repete, ces erreurs n'eussent-elles pas domine dans
l'assemblee, elles etaient dans la nation, et la suite des evenemens
prouvera que si on avait laisse au roi et a l'aristocratie tous les
pouvoirs qu'on leur ota, la revolution n'en aurait pas moins eu lieu
jusque dans ses derniers exces.

Il faut, pour s'en convaincre, distinguer les revolutions qui eclatent
chez les peuples long-temps soumis, de celles qui arrivent chez les
peuples libres, c'est-a-dire en possession d'une certaine activite
politique. A Rome, a Athenes et ailleurs, on voit les nations et leurs
chefs se disputer le plus ou le moins d'autorite. Chez les peuples
modernes entierement depouilles, la marche est differente.
Completement asservis, ils dorment long-temps. Le reveil a lieu
d'abord dans les classes les plus eclairees, qui se soulevent et
recouvrent une partie du pouvoir. Le reveil est successif, l'ambition
l'est aussi, et gagne jusqu'aux dernieres classes, et la masse entiere
se trouve ainsi en mouvement. Bientot, satisfaites de ce qu'elles ont
obtenu, les classes eclairees veulent s'arreter, mais elles ne le
peuvent plus, et sont incessamment foulees par celles qui les suivent.
Celles qui s'arretent, fussent-elles les avant-dernieres, sont pour
les dernieres une aristocratie, et, dans cette lutte des classes se
roulant les unes sur les autres, le simple bourgeois finit par etre
appele aristocrate par le manouvrier, et poursuivi comme tel.

L'assemblee constituante nous presente cette generation qui s'eclaire
et reclame la premiere contre le pouvoir encore tout-puissant: assez
sage pour voir ce que l'on doit a ceux qui avaient tout et a ceux qui
n'avaient rien, elle veut laisser aux premiers une partie de ce qu'ils
possedent, parce qu'ils l'ont toujours possede, et procurer surtout
aux seconds les lumieres et les droits qu'on acquiert par elles. Mais
le regret est chez les uns, l'ambition chez les autres; le regret
veut tout recouvrer, l'ambition tout conquerir, et une guerre
d'extermination s'engage. Les constituans sont donc ces premiers
hommes de bien, qui, secouant l'esclavage, tentent un ordre juste,
l'essaient sans effroi, accomplissent meme cette immense tache, mais
succombent en voulant engager les uns a ceder quelque chose, les
autres a ne pas tout desirer.

L'assemblee constituante, dans sa repartition equitable, avait menage
les anciens possesseurs. Louis XVI, avec le titre de roi des Francais,
trente millions de revenu, le commandement des armees, et le droit
de suspendre les volontes nationales, avait encore d'assez belles
prerogatives. Le souvenir seul du pouvoir absolu peut l'excuser de ne
pas s'etre resigne a ce reste brillant de puissance.

Le clerge, depouille des biens immenses qu'il avait recus jadis, a
condition de secourir les pauvres qu'il ne secourait pas, d'entretenir
le culte dont il laissait le soin a des cures indigens, le clerge
n'etait plus un ordre politique; mais ses dignites ecclesiastiques
etaient conservees, ses dogmes respectes, ses richesses scandaleuses
changees en un revenu suffisant, et on peut meme dire abondant, car il
permettait encore un assez grand luxe episcopal. La noblesse n'etait
plus un ordre, elle n'avait plus les droits exclusifs de chasse, et
autres pareils; elle n'etait plus exempte d'impots; mais pouvait-elle
faire de ces choses l'objet d'un regret raisonnable? ses immenses
proprietes lui etaient laissees. Au lieu de la faveur de la cour,
elle avait la certitude des succes accordes au merite. Elle avait la
faculte d'etre elue par le peuple, et de le representer dans l'etat,
pour peu qu'elle voulut se montrer bienveillante et resignee. La
robe et l'epee etaient assurees a ses talens; pourquoi une genereuse
emulation ne venait-elle pas l'animer tout a coup? Quel aveu
d'incapacite ne faisait-elle point en regrettant les faveurs
d'autrefois?

On avait menage les anciens pensionnaires, dedommage les
ecclesiastiques, traite chacun avec egard: le sort que l'assemblee
constituante avait fait a tous, etait-il donc si insupportable?

La constitution etant achevee, aucune esperance ne restait au roi de
recouvrer, par des deliberations, les prerogatives qu'il regrettait.
Il n'avait plus qu'une chose a faire, c'etait de se resigner, et
d'observer la constitution a moins qu'il ne comptat sur les puissances
etrangeres; mais il esperait tres peu de leur zele, et se defiait
de l'emigration. Il se decida donc pour le premier parti, et ce qui
prouve sa sincerite, c'est qu'il voulait franchement exprimer a
l'assemblee les defauts qu'il trouvait a la constitution. Mais on l'en
detourna, et il se resolut a attendre du temps les restitutions de
pouvoir qu'il croyait lui etre dues. La reine n'etait pas moins
resignee. "Courage, dit-elle au ministre Bertrand qui se presenta
a elle, tout n'est pas encore perdu. Le roi veut s'en tenir a la
constitution, ce systeme est certainement le meilleur." Et il est
permis de croire que, si elle avait eu d'autres pensees a exprimer,
elle n'eut pas hesite en presence de Bertrand de Molleville[1].

L'ancienne assemblee venait de se separer; ses membres etaient
retournes au sein de leurs familles, ou s'etaient repandus dans Paris.
Quelques-uns des plus marquans, tels que Lameth, Duport, Barnave,
communiquaient avec la cour, et lui donnaient leurs conseils. Mais le
roi, tout decide qu'il etait a observer la constitution, ne pouvait se
resigner a suivre les avis qu'il recevait, car on ne lui recommandait
pas seulement de ne pas violer cette constitution, mais de faire
croire par tous ses actes qu'il y etait sincerement attache. Ces
membres de l'ancienne assemblee, reunis a Lafayette depuis la
revision, etaient les chefs de cette generation revolutionnaire, qui
avait donne les premieres regles de la liberte, et voulait qu'on
s'y tint. Ils etaient soutenus par la garde nationale, que de longs
services, sous Lafayette, avaient entierement attachee a ce general
et a ses principes. Les constituans eurent alors un tort, celui de
dedaigner la nouvelle assemblee, et de l'irriter souvent par leur
mepris. Une espece de vanite aristocratique s'etait deja emparee
de ces premiers legislateurs, et il semblait que toute science
legislative avait disparu apres eux.

La nouvelle assemblee etait composee de diverses classes d'hommes. On
y comptait des partisans eclaires de la premiere revolution,
Ramond, Girardin, Vaublanc, Dumas, et autres, qui se nommerent les
constitutionnels, et occuperent le cote droit, ou ne se trouvait plus
un seul des anciens privilegies. Ainsi, par la marche naturelle et
progressive de la revolution, le cote gauche de la premiere
assemblee devait devenir le cote droit de la seconde. Apres les
constitutionnels, on y trouvait beaucoup d'hommes distingues, dont la
revolution avait enflamme la tete et exagere les desirs. Temoins des
travaux de la constituante, et impatiens comme ceux qui regardent
faire, ils avaient trouve qu'on n'avait pas encore assez fait; ils
n'osaient pas s'avouer republicains, parce que, de toutes parts, on
se recommandait d'etre fidele a la constitution; mais l'essai de
republique qu'on avait fait pendant le voyage de Louis XVI, les
intentions suspectes de la cour, ramenaient sans cesse leurs esprits
a cette idee; et l'etat d'hostilite continuelle dans lequel ils se
trouvaient vis-a-vis du gouvernement, devait les y attacher chaque
jour davantage.

Dans cette nouvelle generation de talens, on remarquait principalement
les deputes de la Gironde, d'ou le parti entier, quoique forme par
des hommes de tous les departemens, se nomma _Girondin_. Condorcet,
ecrivain connu par une grande etendue d'idees, par une extreme
rigueur d'esprit et de caractere, en etait l'ecrivain; et Vergniaud,
improvisateur pur et entrainant, en etait l'orateur. Ce parti, grossi
sans cesse de tout ce qui desesperait de la cour, ne voulait pas
la republique qui lui echut en 1793; il la revait avec tous ses
prestiges, avec ses vertus et ses moeurs severes. L'enthousiasme et la
vehemence devaient etre ses principaux caracteres.

Il devait aussi avoir ses extremes: c'etaient Bazire, Chabot, Merlin
de Thionville et autres; inferieurs par le talent, ils surpassaient
les autres Girondins par l'audace; ils devinrent le parti de la
Montagne, lorsque apres le renversement du trone ils se separerent de
la Gironde. Cette seconde assemblee avait enfin, comme la premiere,
une masse moyenne, qui, sans engagement pris, votait tantot avec les
uns, tantot avec les autres. Sous la constituante, lorsqu'une liberte
reelle regnait encore, cette masse etait restee independante; mais
comme elle ne l'etait point par energie, mais par indifference, dans
les assemblees posterieures ou regna la violence, elle devint lache et
meprisable, et recut le nom trivial et honteux de _ventre_.

Les clubs acquirent a cette epoque une plus grande importance.
Agitateurs sous la constituante, ils devinrent dominateurs sous la
legislative. L'assemblee nationale ne pouvant contenir toutes les
ambitions, elles se refugiaient dans les clubs, ou elles trouvaient
une tribune et des orages. C'etait la que se rendait tout ce qui
voulait parler, s'agiter, s'emouvoir, c'est-a-dire la nation presque
entiere. Le peuple courait a ce spectacle nouveau; il occupait les
tribunes de toutes les assemblees, et y trouvait, des ce temps meme,
un emploi lucratif, car on commencait a payer les applaudissemens. Le
ministre Bertrand avoue les avoir payes lui-meme.

Le plus ancien des clubs, celui des Jacobins, avait deja une influence
extraordinaire. Une eglise suffisait a peine a la foule de ses membres
et de ses auditeurs. Un immense amphitheatre s'elevait en forme de
cirque, et occupait toute la grande nef de l'eglise des Jacobins.
Un bureau se trouvait au centre; un president et des secretaires
l'occupaient. On y recueillait les voix; on y constatait les
deliberations sur un registre. Une correspondance active entretenait
le zele des societes repandues sur la surface entiere de la France;
on les nommait societes affiliees. Ce club, par son anciennete et
une violence soutenue, l'avait constamment emporte sur tous ceux qui
avaient voulu se montrer plus moderes ou meme plus vehemens. Les
Lameth, avec tout ce qu'il renfermait d'hommes distingues, l'avaient
abandonne apres le voyage de Varennes, et s'etaient transportes aux
Feuillans. C'etait dans ce dernier que se trouvaient confondus tous
les essais de clubs moderes, essais qui n'avaient jamais reussi parce
qu'ils allaient contre le besoin meme qui faisait courir aux clubs,
celui de l'agitation. C'est aux Feuillans que se reunissaient alors
les constitutionnels, ou partisans de la premiere revolution. Aussi le
nom de Feuillant devint-il un titre de proscription, lorsque celui de
modere en fut un.

Un autre club, celui des Cordeliers, avait voulu rivaliser de violence
avec les Jacobins. Camille Desmoulins en etait l'ecrivain, et Danton
le chef. Ce dernier, n'ayant pas reussi au barreau, s'etait fait
adorer de la multitude qu'il touchait vivement par ses formes
athletiques, sa voix sonore et ses passions toutes populaires. Les
cordeliers n'avaient pu, meme avec de l'exageration, l'emporter
sur leurs rivaux, chez lesquels l'habitude entretenait une immense
affluence; mais ils etaient en meme temps presque tous du club
jacobin, et, lorsqu'il le fallait, ils s'y rendaient a la suite de
Danton pour determiner la majorite en sa faveur.

Robespierre, qu'on a vu pendant l'assemblee constituante se distinguer
par le rigorisme de ses principes, etait exclu de l'assemblee
legislative par le decret de non-reelection qu'il avait lui-meme
contribue a faire rendre. Il s'etait retranche aux Jacobins, ou il
dominait sans partage, par le dogmatisme de ses opinions et par une
reputation d'integrite qui lui avait valu le nom d'incorruptible.
Saisi d'effroi, comme on l'a vu, au moment de la revision, il
s'etait rassure depuis, et il continuait l'oeuvre de sa popularite.
Robespierre avait trouve deux rivaux qu'il commencait a hair,
c'etaient Brissot et Louvet. Brissot, mele a tous les hommes de la
premiere assemblee, ami de Mirabeau et de Lafayette, connu pour
republicain, et l'un des membres le plus distingues de la legislative,
etait leger de caractere, mais remarquable par certaines qualites
d'esprit. Louvet, avec une ame chaude, beaucoup d'esprit et une grande
audace, etait du nombre de ceux qui, ayant depasse la constituante,
revaient la republique: il se trouvait par la naturellement jete vers
les Girondins. Bientot ses luttes avec Robespierre le leur attacherent
davantage. Ce parti de la Gironde, forme peu a peu sans intention, par
des hommes qui avaient trop de merite pour s'allier a la populace,
assez d'eclat pour etre envies par elle et par ses chefs, et qui
etaient plutot unis par leur situation que par un concert, ce parti
dut etre brillant mais faible, et perir devant les factions plus
reelles qui s'elevaient autour de lui.

Tel etait donc l'etat de la France: les anciens privilegies etaient
retires au-dela du Rhin; les partisans de la constitution occupaient
la droite de l'assemblee, la garde nationale, et le club des
Feuillans; les Girondins avaient la majorite dans l'assemblee, mais
non dans les clubs, ou la basse violence l'emportait; enfin les
exageres de cette nouvelle epoque, places sur les bancs les plus
eleves de l'assemblee, et a cause de cela nommes _la Montagne_,
etaient tout-puissans dans les clubs et sur la populace.

Lafayette ayant depose tout grade militaire, avait ete accompagne dans
ses terres par les hommages et les regrets de ses compagnons d'armes.
Le commandement n'avait pas ete delegue a un nouveau general, mais six
chefs de legion commandaient alternativement la garde nationale tout
entiere. Bailly, le fidele allie de Lafayette pendant ces trois
annees si penibles, quitta aussi la mairie. Les voix des electeurs se
partagerent entre Lafayette et Petion; mais la cour, qui ne voulait a
aucun prix de Lafayette, dont cependant les dispositions lui etaient
favorables, prefera Petion, quoiqu'il fut republicain. Elle espera
davantage d'une espece de froideur qu'elle prenait pour de la
stupidite, mais qui n'en etait pas, et elle depensa beaucoup pour lui
assurer la majorite. Il l'obtint en effet, et fut nomme maire[2].
Petion, avec un esprit eclaire, une conviction froide mais solide,
avec assez d'adresse, servit constamment les republicains contre la
cour, et se trouva lie a la Gironde par la conformite des vues, et par
l'envie que sa nouvelle dignite excita chez les Jacobins.

Cependant si, malgre ces dispositions des partis, on avait pu compter
sur le roi, il est possible que les mefiances des Girondins se fussent
calmees, et que, le pretexte des troubles n'existant plus, les
agitateurs n'eussent trouve desormais aucun moyen d'ameuter la
populace.

Les intentions du roi etaient formees; mais, grace a sa faiblesse,
elles n'etaient jamais irrevocables. Il fallait qu'il les prouvat
avant qu'on y crut; et, en attendant la preuve, il etait expose a
plus d'un outrage. Son caractere, quoique bon, n'etait pas sans une
certaine disposition a l'humeur; ses resolutions devaient donc etre
facilement ebranlees par les premieres fautes de l'assemblee. Elle
se forma elle-meme, et preta serment avec pompe sur le livre de la
constitution. Son premier decret, relatif au ceremonial, abolit les
titres de _sire_ et de _majeste_ donnes ordinairement au roi. Elle
ordonna de plus qu'en paraissant dans l'assemblee, il serait assis sur
un fauteuil absolument semblable a celui du president[3]. C'etaient la
les premiers effets de l'esprit republicain; et la fierte de Louis XVI
en fut cruellement blessee. Pour se soustraire a ce qu'il regardait
comme une humiliation, il resolut de ne pas se montrer a l'assemblee
et d'envoyer ses ministres ouvrir la session legislative. L'assemblee,
se repentant de cette premiere hostilite, revoqua son decret le
lendemain, et donna ainsi un rare exemple de retour. Le roi s'y rendit
alors et fut parfaitement accueilli. Malheureusement on avait decrete
que les deputes, si le roi restait assis, pourraient egalement
s'asseoir; c'est ce qu'ils firent, et Louis XVI y vit une nouvelle
insulte. Les applaudissemens dont il fut couvert ne purent guerir sa
blessure. Il rentra pale et les traits alteres. A peine fut-il seul
avec la reine, qu'il se jeta sur un siege en sanglotant. "Ah! madame,
s'ecria-t-il, vous avez ete temoin de cette humiliation! Quoi! venir
en France pour voir..." La reine s'efforca de le consoler, mais son
coeur etait profondement blesse, et ses bonnes intentions durent en
etre ebranlees[4].

Cependant si des lors il ne songea plus qu'a recourir aux etrangers,
les dispositions des puissances durent lui donner peu d'espoir. La
declaration de Pilnitz etait demeuree sans effet, soit par defaut de
zele de la part des souverains, soit aussi a cause du danger que Louis
XVI aurait couru, etant, depuis le retour de Varennes, prisonnier de
l'assemblee constituante. L'acceptation de la constitution etait un
nouveau motif d'attendre les resultats de l'experience avant d'agir.
C'etait l'avis de Leopold et du ministre Kaunitz. Aussi lorsque Louis
XVI eut notifie a toutes les cours qu'il acceptait la constitution, et
que son intention etait de l'observer fidelement, l'Autriche donna une
reponse tres pacifique; la Prusse et l'Angleterre firent de meme, et
protesterent de leurs intentions amicales. Il est a observer que les
puissances voisines agissaient avec plus de reserve que les puissances
eloignees, telles que la Suede et la Russie, parce qu'elles etaient
plus immediatement compromises dans la guerre. Gustave, qui revait une
entreprise brillante sur la France, repondit a la notification, qu'il
ne regardait pas le roi comme libre. La Russie differa de s'expliquer.
La Hollande, les principautes italiennes, mais surtout la Suisse,
firent des reponses satisfaisantes. Les electeurs de Treves et de
Mayence, dans les territoires desquels se trouvaient les emigres,
employerent des expressions evasives. L'Espagne, assiegee par les
emissaires de Coblentz, ne se prononca pas davantage, et pretendit
qu'elle desirait du temps pour s'assurer de la liberte du roi; mais
elle assura neanmoins qu'elle n'entendait pas troubler la tranquillite
du royaume.

De telles reponses, dont aucune n'etait hostile, la neutralite assuree
de l'Angleterre, l'incertitude de Frederic-Guillaume, les dispositions
pacifiques et bien connues de Leopold, tout faisait prevoir la paix.
Il est difficile de savoir ce qui se passait dans l'ame vacillante
de Louis XVI, mais son interet evident, et les craintes memes que la
guerre lui inspira plus tard, doivent porter a croire qu'il desirait
aussi la conservation de la paix. Au milieu de ce concert general, les
emigres seuls s'obstinerent a vouloir la guerre et a la preparer.

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Alex Ross: Winner of the Guardian first book award
Stuart Evers: They made a real difference to Britain's literary culture, and it would be a terrible shame if they got forgotten in the age of Amazon

Congratulations to Alex Ross, winner of the Guardian first book award
One of only seven copies of The Tales of Beedle the Bard handwritten by JK Rowling is unveiled at the New York Public Library as the mass market edition goes on sale around the world

The arcane first book that's also a bestseller

Congratulations to Alex Ross, the deserving winner of the 2008 Guardian first book award. There's been a massed chorus of appreciation for this work already, so I shan't add much, except to say that what I particular enjoy about it is the connections it makes between musics and musicians. I'm the sort of person who goes to a lot of concerts, plays the violin, has some kind of grasp of how the history of music works – but frankly, it's all a bit fragmented and vague, since I have never studied the history of music properly and I can't really do the textbook musicological stuff. As I was reading Ross's book, it dawned on me that most of my knowledge of 20th-century music was based on reading the occasional Grove essay – and mostly, reading programme notes. What Ross's book does brilliantly is knit all these odd and isolated bits of knowledge together, so that everything starts to synthesise rather wonderfully, and you get to know what Sibelius thought of Stravinsky, say (not much – "stillborn affectations" was the phrase employed); or that Alban Berg was lionised by George Gershwin; or that David Bowie referenced Philip Glass and vice versa. That, and then the material is set against its historical and political background, such that this is a book for history-lovers as much as music-lovers.

By the way, there's a pungent criticism of the new-music scene by Hans Eisler in 1928, as quoted by Ross. How much have things changed, I wonder?

"The big music festivals have become downright stock exchanges, where the value of the works is assessed and contracts for the coming season are settled. Yet all this noise is carried out in the vacuum of a bell glass, so to speak, so that not a sound can be heard outside. An empty officiousness celebrates orgies of inbreeding, while there is a complete lack of interest or participation of a public of any kind."

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