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Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II by Adolphe Thiers

A >> Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II

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On attendait donc impatiemment l'occasion qui ne se presentait pas,
et on s'accusait reciproquement de manquer de force, d'habilete et
d'ensemble. Les deputes girondins, le maire Petion, enfin tous les
hommes en evidence, qui, soit a la tribune, soit dans leurs fonctions,
etaient obliges de parler le langage de la loi, se mettaient toujours
plus a l'ecart, et condamnaient ces agitations continuelles qui
les compromettaient sans amener un resultat. Ils reprochaient aux
agitateurs subalternes d'epuiser leurs forces dans des mouvemens
partiels et inutiles, qui exposaient le peuple sans produire un
evenement decisif. Ceux-ci, au contraire, qui faisaient dans leurs
cercles ce qu'ils pouvaient, reprochaient aux deputes et au maire
Petion leurs discours publics, et les accusaient de retenir l'energie
du peuple. Ainsi les deputes blamaient la masse de n'etre pas
organisee, et celle-ci se plaignait a eux de ne pas l'etre. On sentait
surtout le besoin d'avoir un chef. Il faut un homme, etait le cri
general; mais lequel? On n'en voyait aucun parmi les deputes. Ils
etaient tous plutot orateurs que conspirateurs; et d'ailleurs leur
elevation et leur genre de vie les eloignaient trop de la multitude,
sur laquelle il fallait agir. Il en etait de meme de Roland, de
Servan, de tous ces hommes dont le courage n'etait pas douteux, mais
que leur rang placait trop au-dessus du peuple. Petion, par ses
fonctions, aurait pu communiquer facilement avec la multitude; mais
Petion etait froid, impassible, et plus capable de mourir que d'agir.
Il avait pour systeme d'arreter les petites agitations au profit d'une
insurrection decisive; mais en le suivant a la rigueur, il contrariait
les mouvemens de chaque jour, et il perdait toute faveur aupres des
agitateurs qu'il paralysait sans les dominer. Il leur fallait un chef
qui, n'etant pas sorti encore du sein de la multitude, n'eut pas
perdu tout pouvoir sur elle, et qui eut recu de la nature le genie de
l'entrainement.

Un vaste champ s'etait ouvert dans les clubs, les sections et les
journaux revolutionnaires. Beaucoup d'hommes s'y etaient fait
remarquer, mais aucun n'avait encore acquis une superiorite marquee.
Camille Desmoulins s'etait distingue par sa verve, son cynisme,
son audace, et par sa promptitude a attaquer tous les hommes qui
semblaient se ralentir dans la carriere revolutionnaire. Il etait
connu des dernieres classes; mais il n'avait ni les poumons d'un
orateur populaire, ni l'activite et la force entrainante d'un chef de
parti.

Un autre journaliste avait acquis une effrayante celebrite; c'etait
Marat, connu sous le nom de _l'Ami du peuple_, et devenu, par ses
provocations au meurtre, un objet d'horreur pour tous les hommes qui
conservaient encore quelque moderation. Ne a Neuchatel, et livre a
l'etude des sciences physiques et medicales, il avait attaque avec
audace les systemes les mieux etablis, et avait prouve une activite
d'esprit pour ainsi dire convulsive. Il etait medecin dans les ecuries
du comte d'Artois, lorsque la revolution commenca. Il se precipita
sans hesiter dans cette nouvelle carriere, et se fit bientot remarquer
dans sa section. Sa taille etait mediocre, sa tete volumineuse, ses
traits prononces, son teint livide, son oeil ardent, sa personne
negligee. Il n'eut paru que ridicule ou hideux, mais tout a coup on
entendit sortir de ce corps etrange des maximes bizarres et atroces,
proferees avec un accent dur et une insolente familiarite. Il fallait
abattre, disait-il, plusieurs mille tetes, et detruire tous les
aristocrates, qui rendaient la liberte impossible. L'horreur et le
mepris s'amoncelerent autour de lui. On le heurtait, on lui marchait
sur les pieds, on se jouait de sa miserable personne; mais, habitue
aux luttes scientifiques et aux assertions les plus etranges, il avait
appris a mepriser ceux qui le meprisaient, et il les plaignait comme
incapables de le comprendre. Il etala des lors dans ses feuilles
l'affreuse doctrine dont il etait rempli. La vie souterraine a
laquelle il etait condamne pour echapper a la justice, avait
exalte son temperament, et les temoignages de l'horreur publique
l'enflammaient encore davantage. Nos moeurs polies n'etaient a ses
yeux que des vices qui s'opposaient a l'egalite republicaine; et,
dans sa haine ardente pour les obstacles, il ne voyait qu'un moyen
de salut, l'extermination. Ses etudes et ses experiences sur l'homme
physique avaient du l'habituer a vaincre l'aspect de la douleur; et
sa pensee ardente, ne se trouvant arretee par aucun instinct de
sensibilite, allait directement a son but par des voies de sang. Cette
idee meme d'operer par la destruction s'etait peu a peu systematisee
dans sa tete. Il voulait un dictateur, non pour lui procurer le
plaisir de la toute-puissance, mais pour lui imposer la charge
terrible d'epurer la societe. Ce dictateur devait avoir un boulet aux
pieds pour etre toujours sous la main du peuple; il ne fallait lui
laisser qu'une seule faculte, celle d'indiquer les victimes, et
d'ordonner pour unique chatiment la mort. Marat ne connaissait que
cette peine, parce qu'il ne punissait pas, mais supprimait l'obstacle.

Voyant partout des aristocrates conspirant contre la liberte, il
recueillait ca et la tous les faits qui satisfaisaient sa passion; il
denoncait avec fureur, et avec une legerete qui venait de sa fureur
meme, tous les noms qu'on lui designait, et qui souvent n'existaient
pas. Il les denoncait sans haine personnelle, sans crainte et meme
sans danger pour lui-meme, parce qu'il etait hors de tous les rapports
humains, et que ceux de l'outrage a l'outrageant n'existaient plus
entre lui et ses semblables.

Decrete recemment avec Royou, _l'Ami du roi_, il s'etait cache chez un
avocat obscur et miserable qui lui avait donne asile. Barbaroux fut
appele aupres de lui. Barbaroux s'etait livre a l'etude des sciences
physiques, et avait connu autrefois Marat. Il ne put se dispenser de
se rendre a sa demande, et crut, en l'ecoutant, que sa tete etait
derangee. Les Francais, a entendre cet homme effrayant, n'etaient
que de mesquins revolutionnaires. "Donnez-moi, disait-il, deux cents
Napolitains, armes de poignards et portant a leur bras gauche un
manchon en guise de bouclier; avec eux je parcourrai la France, et je
ferai la revolution." Il voulait, pour signaler les aristocrates, que
l'assemblee leur ordonnat de porter un ruban blanc au bras, et qu'elle
permit de les tuer, quand ils seraient trois reunis. Sous le nom
d'aristocrates, il comprenait les royalistes, les feuillans, les
girondins; et quand, par hasard, on lui parlait de la difficulte de
les reconnaitre, "il n'y avait pas, disait-il, a s'y tromper; il
fallait tomber sur ceux qui avaient des voitures, des valets, des
habits de soie, et qui sortaient des spectacles: c'etaient surement
des aristocrates."

Barbaroux sortit epouvante. Marat, obsede de son atroce systeme,
s'inquietait peu des moyens d'insurrection; il etait d'ailleurs
incapable de les preparer. Dans ses reves meurtriers, il se
complaisait dans l'idee de se retirer a Marseille. L'enthousiasme
republicain de cette ville lui faisait esperer d'y etre mieux compris
et mieux accueilli. Il songea donc a s'y refugier, et voulait que
Barbaroux l'y envoyat sous sa recommandation; mais celui-ci ne voulait
pas faire un pareil present a sa ville natale, et il laissa la cet
insense dont il ne prevoyait pas alors l'apotheose.

Le systematique et sanguinaire Marat n'etait donc pas le chef actif
qui aurait pu reunir ces masses eparses et fermentant confusement.
Robespierre en aurait ete plus capable parce qu'il s'etait fait aux
Jacobins une clientele d'auditeurs, ordinairement plus active qu'une
clientele de lecteurs; mais il n'avait pas non plus toutes les
qualites necessaires. Robespierre, mediocre avocat d'Arras, fut depute
par cette ville aux etats-generaux. La, il s'etait lie avec Petion et
Buzot, et soutenait avec aprete les opinions que ceux-ci defendaient
avec une conviction profonde et calme. Il parut d'abord ridicule par
la pesanteur de son debit et la pauvrete de son eloquence; mais son
opiniatrete lui attira quelque attention, surtout a l'epoque de la
revision. Lorsque apres la scene du Champ-de-Mars, on repandit le
bruit que le proces allait etre fait aux signataires de la petition
des jacobins, sa terreur et sa jeunesse inspirerent de l'interet a
Buzot et a Roland; et on lui offrit un asile. Mais il se rassura
bientot; et l'assemblee s'etant separee, il se retrancha chez les
Jacobins, ou il continua ses harangues dogmatiques et ampoulees. Elu
accusateur public, il refusa ces nouvelles fonctions, et ne songea
qu'a se donner la double reputation de patriote incorruptible et
d'orateur eloquent.

Ses premiers amis, Petion, Buzot, Brissot, Roland, le recevaient chez
eux, et voyaient avec peine son orgueil souffrant qui se revelait dans
ses regards et dans tous ses mouvemens. On s'interessait a lui, et on
regrettait que, songeant si fort a la chose publique, il songeat aussi
tant a lui-meme. Cependant il etait trop peu important pour qu'on
lui en voulut de son orgueil, et on lui pardonnait en faveur de sa
mediocrite et de son zele. On remarquait surtout que, silencieux dans
toutes les reunions, et donnant rarement son avis, il etait le premier
le lendemain a produire a la tribune les idees qu'il avait recueillies
chez les autres. On lui en fit l'observation, sans lui adresser de
reproches; et bientot il detesta cette reunion d'hommes superieurs
comme il avait deteste celle des constituans. Alors il se retira tout
a fait aux Jacobins, ou, comme on l'a vu, il differa d'avis avec
Brissot et Louvet, sur la question de la guerre, et les appela,
peut-etre meme les crut mauvais citoyens, parce qu'ils pensaient
autrement que lui, et soutenaient leur avis avec eloquence. Etait-il
de bonne foi lorsqu'il soupconnait sur-le-champ ceux qui l'avaient
blesse, ou bien les calomniait-il sciemment? Ce sont la les mysteres
des ames. Mais avec une raison etroite et commune, avec une extreme
susceptibilite, il etait tres dispose a s'irriter, et difficile a
eclairer; et il n'est pas impossible qu'une haine d'orgueil ne se
changeat chez lui en une haine de principes, et qu'il crut mechans
tous ceux qui l'avaient offense.

Quoi qu'il en soit, dans le cercle inferieur ou il s'etait place,
il excita l'enthousiasme par son dogmatisme et par sa reputation
d'incorruptibilite. Il fondait ainsi sa popularite sur les passions
aveugles et les esprits mediocres. L'austerite, le dogmatisme froid,
captivent les caracteres ardens, souvent meme les intelligences
superieures. Il y avait en effet des hommes disposes a preter a
Robespierre une veritable energie, et des talens superieurs aux siens.
Camille Desmoulins l'appelait son Aristide, et le trouvait eloquent.

D'autres le jugeant sans talens, mais subjugues par son pedantisme,
allaient repetant que c'etait l'homme qu'il fallait mettre a la tete
de la revolution, et que sans ce dictateur, elle ne pourrait marcher.
Pour lui, permettant a ses partisans tous ces propos, il ne se
montrait jamais dans les conciliabules des conjures. Il se plaignit
meme d'etre compromis, parce que l'un d'eux, habitant dans la meme
maison que lui, y avait reuni quelquefois le comite insurrectionnel.
Il se tenait donc en arriere, laissant agir ses preneurs, Panis,
Sergent, Osselin, et autres membres des sections et des conseils
municipaux.

Marat, qui cherchait un dictateur, voulut s'assurer si Robespierre
pouvait l'etre. La personne negligee et cynique de Marat contrastait
avec celle de Robespierre, qui etait plein de reserve et de soins
pour lui-meme. Retire dans un cabinet elegant, ou son image etait
reproduite de toutes les manieres, en peinture, en gravure, en
sculpture, il s'y livrait a un travail opiniatre, et relisait sans
cesse Rousseau, pour y composer ses discours. Marat le vit, ne trouva
en lui que de petites haines personnelles, point de grand systeme,
point de cette audace sanguinaire qu'il puisait dans sa monstrueuse
conviction, point de genie enfin; il sortit plein de mepris pour ce
_petit homme_, le declara incapable de sauver l'etat, et se persuada
d'autant plus qu'il possedait seul le grand systeme social.

Les partisans de Robespierre entourerent Barbaroux, et voulurent le
conduire chez lui, disant qu'il fallait un homme, et que Robespierre
seul pouvait l'etre. Ce langage deplut a Barbaroux, dont la fierte se
pliait peu a l'idee de la dictature, et dont l'imagination ardente
etait deja seduite par la vertu de Roland et les talens de ses amis.
Il alla cependant chez Robespierre. Il fut question dans l'entretien,
de Petion, dont la popularite offusquait Robespierre, et qui,
disait-on, etait incapable de servir la revolution. Barbaroux repondit
avec humeur aux reproches qu'on adressait a Petion, et defendit
vivement un caractere qu'il admirait. Robespierre parla de la
revolution, et repeta, suivant son usage, qu'il en avait accelere
la marche. Il finit, comme tout le monde, par dire qu'il fallait un
homme. Barbaroux repondit qu'il ne voulait ni dictateur ni roi. Freron
repliqua que Brissot voulait l'etre. On se rejeta ainsi le reproche,
et on ne s'entendit pas. Quand on se quitta, Panis, voulant corriger
le mauvais effet de cette entrevue, dit a Barbaroux qu'il avait mal
saisi la chose, qu'il ne s'agissait que d'une autorite momentanee, et
que Robespierre etait le seul homme auquel on put la donner. Ce sont
ces propos vagues, ces petites rivalites, qui persuaderent faussement
aux girondins que Robespierre voulait usurper. Une ardente jalousie
fut prise en lui pour de l'ambition; mais c'etait une de ces erreurs
que le regard trouble des partis commet toujours. Robespierre, capable
tout au plus de hair le merite, n'avait ni la force ni le genie de
l'ambition, et ses partisans avaient pour lui des pretentions qu'il
n'aurait pas ose concevoir lui-meme.

Danton etait plus capable qu'aucun autre d'etre ce chef que toutes les
imaginations desiraient, pour mettre de l'ensemble dans les mouvemens
revolutionnaires. Il s'etait jadis essaye au barreau, et n'y avait
pas reussi. Pauvre et devore de passions, il s'etait jete dans les
troubles politiques avec ardeur, et probablement avec des esperances.
Il etait ignorant, mais doue d'une intelligence superieure et d'une
imagination vaste. Ses formes athletiques, ses traits ecrases et un
peu africains, sa voix tonnante, ses images bizarres, mais grandes,
captivaient l'auditoire des Cordeliers et des sections. Son visage
exprimait tour a tour les passions brutales, la jovialite, et meme
la bienveillance. Danton ne haissait et n'enviait personne, mais son
audace etait extraordinaire; et dans certains momens d'entrainement,
il etait capable d'executer tout ce que l'atroce intelligence de Marat
etait capable de concevoir.

Une revolution dont l'effet imprevu, mais inevitable, avait ete de
soulever les basses classes de la societe contre les classes elevees,
devait reveiller l'envie, faire naitre des systemes, et dechainer des
passions brutales. Robespierre fut l'envieux; Marat, le systematique;
et Danton fut l'homme passionne, violent, mobile, et tour a tour
cruel ou genereux. Si les deux premiers, obsedes, l'un par une envie
devorante, l'autre par de sinistres systemes, durent avoir peu de ces
besoins qui rendent les hommes accessibles a la corruption, Danton, au
contraire, plein de passions, avide de jouir, ne dut etre rien moins
qu'incorruptible. Sous pretexte de lui rembourser une ancienne charge
d'avocat au conseil, la cour lui donna des sommes assez considerables;
mais elle reussit a le payer et non a le gagner. Il n'en continua pas
moins a haranguer et a exciter contre elle la multitude des clubs.
Quand on lui reprochait de ne pas executer son marche, il repondait
que pour se conserver le moyen de servir la cour, il devait en
apparence la traiter en ennemie.

Danton etait donc le plus redoutable chef de ces bandes qu'on gagnait
et conduisait par la parole. Mais audacieux, entrainant au moment
decisif, il n'etait pas propre a ces soins assidus qu'exige l'envie
de dominer; et quoique tres influent sur les conjures, il ne les
gouvernait pas encore. Il etait capable seulement, dans un moment
d'hesitation, de les ranimer et de les porter au but par une impulsion
decisive.

Les divers membres du comite insurrectionnel n'avaient pas encore pu
s'entendre. La cour, instruite de leurs moindres mouvemens, prenait
de son cote quelques mesures pour se mettre a l'abri d'une attaque
soudaine, et se donner le temps d'attendre en surete l'arrivee des
puissances coalisees. Elle avait forme et etabli pres du chateau un
club, appele le club francais, qui se composait d'ouvriers et de
soldats de la garde nationale. Ils avaient tous leurs armes cachees
dans le local meme de leurs seances, et pouvaient, dans un cas
pressant, courir au secours de la famille royale. Cette seule reunion
coutait a la liste civile 10,000 francs par jour. Un Marseillais,
nomme Lieutaud, entretenait en outre une troupe qui occupait
alternativement les tribunes, les places publiques, les cafes et
les cabarets, pour y parler en faveur du roi, et pour resister aux
continuelles emeutes des patriotes[10]. Partout, en effet, on se
disputait, et presque toujours des paroles on en venait aux coups;
mais malgre tous les efforts de la cour, ses partisans etaient
clair-semes, et la partie de la garde nationale qui lui etait devouee,
se trouvait reduite au plus grand decouragement.

Un grand nombre de serviteurs fideles, eloignes jusque la du trone,
accouraient pour defendre le roi, et lui faire un rempart de leurs
corps. Leurs reunions etaient frequentes et nombreuses au chateau, et
elles augmentaient la mefiance publique. On les appelait _chevaliers
du poignard_, depuis la scene de fevrier 1791. On avait donne des
ordres pour reunir secretement la garde constitutionnelle, qui,
quoique licenciee, avait toujours recu ses appointemens. Pendant ce
temps, les conseils se croisaient autour du roi, et produisaient dans
son ame faible et naturellement incertaine, les perplexites les plus
douloureuses. Des amis sages, et entre autres Malesherbes[11], lui
conseillaient d'abdiquer; d'autres, et c'etait le plus grand nombre,
voulaient qu'il prit la fuite; du reste, ils n'etaient d'accord ni
sur les moyens, ni sur le lieu, ni sur le resultat de l'evasion. Pour
mettre quelque ensemble dans ces divers plans, le roi voulut que
Bertrand de Molleville s'entendit avec Duport le constituant. Le roi
avait beaucoup de confiance en ce dernier, et il fut oblige de donner
un ordre positif a Bertrand, qui pretendait ne vouloir entretenir
aucune relation avec un constitutionnel tel que Duport. Dans ce comite
se trouvaient encore Lally-Tolendal, Malouet, Clermont-Tonnerre,
Gouvernet et autres, tous devoues a Louis XVI, mais, hors ce point,
differant assez d'opinion sur la part qu'il faudrait faire a la
royaute, si on parvenait a la sauver. On y resolut la fuite du roi, et
sa retraite au chateau de Gaillon, en Normandie. Le duc de Liancourt,
ami de Louis XVI, et jouissant de toute sa confiance, commandait cette
province; il repondait de ses troupes et des habitans de Rouen, qui
s'etaient prononces par une adresse energique contre le 20 juin. Il
offrait de recevoir la famille royale, et de la conduire a Gaillon,
ou de la remettre a Lafayette, qui la transporterait au milieu de son
armee. Il donnait en outre toute sa fortune pour seconder l'execution
de ce projet, et ne demandait a reserver a ses enfants que cent louis
de rente. Ce plan convenait aux membres constitutionnels du comite,
parce qu'au lieu de mettre le roi dans les mains de l'emigration, il
le placait aupres du duc de Liancourt et de Lafayette. Par le meme
motif, il repugnait aux autres, et risquait de deplaire a la reine et
au roi. Le chateau de Gaillon avait le grand avantage de n'etre qu'a
trente-six lieues de la mer, et d'offrir, par la Normandie, province
bien disposee, une fuite facile en Angleterre. Il en avait encore un
autre, c'etait de n'etre qu'a vingt lieues de Paris. Le roi pouvait
donc s'y rendre sans manquer a la loi constitutionnelle, et c'etait
beaucoup pour lui, car il tenait singulierement a ne pas se mettre en
etat de contravention ouverte.

M. de Narbonne et la fille de Necker, madame Stael, imaginerent aussi
un projet de fuite. L'emigration, de son cote, proposa le sien:
c'etait de transporter le roi a Compiegne, et de la sur les bords du
Rhin par la foret des Ardennes. Chacun veut conseiller un roi faible,
parce que chacun aspire a lui donner une volonte qu'il n'a pas. Tant
d'inspirations contraires ajoutaient a l'indecision naturelle de Louis
XVI, et ce prince malheureux, assiege de conseils, frappe de la raison
des uns, entraine parla passion des autres, tourmente de craintes
sur le sort de sa famille, agite par les scrupules de sa conscience,
hesitait entre mille projets, et voyait arriver le flot populaire sans
oser ni le braver, ni le fuir.

Les deputes girondins, qui avaient si hardiment aborde la question
de la decheance, demeuraient cependant incertains a la veille d'une
insurrection; quoique la cour fut presque desarmee, et que la
toute-puissance se trouvat du cote du peuple, neanmoins l'approche des
Prussiens, et la crainte qu'inspire toujours un ancien pouvoir,
meme apres qu'il a ete prive de ses forces, leur persuaderent qu'il
vaudrait encore mieux transiger avec la cour que de s'exposer aux
chances d'une attaque. Dans le cas meme ou cette attaque serait
heureuse, ils craignaient que l'arrivee tres prochaine des etrangers
ne detruisit tous les resultats d'une victoire sur le chateau, et
ne fit succeder de terribles vengeances a un succes d'un moment.
Cependant, malgre cette disposition a traiter, ils n'ouvrirent point
de negociations a ce sujet, et n'oserent pas prendre l'initiative;
mais ils ecouterent un nomme Boze, peintre du roi, et tres lie avec
Thierry, valet de chambre de Louis XVI. Le peintre Boze, effraye
des dangers de la chose publique, les engagea a ecrire ce qu'ils
croiraient propre, dans cette extremite, a sauver le roi et la
liberte. Ils firent donc une lettre qui fut signee par Guadet,
Gensonne, Vergniaud, et qui commencait par ces mots: _Vous nous
demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la situation actuelle
de la France..._ Ce debut prouve assez que l'explication avait ete
provoquee. Il n'etait plus temps pour le roi, disaient a Boze les
trois deputes, de se rien dissimuler, et il s'abuserait etrangement
s'il ne voyait pas que sa conduite etait la cause de l'agitation
generale, et de cette violence des clubs dont il se plaignait sans
cesse; de nouvelles protestations de sa part seraient inutiles et
paraitraient derisoires; au point ou se trouvaient les choses, il ne
fallait pas moins que des demarches decisives pour rassurer le peuple:
tout le monde, par exemple, croyait fermement qu'il etait au pouvoir
du roi d'ecarter les armees etrangeres; il fallait donc qu'il
commencat par ordonner cet eloignement; il devait ensuite choisir un
ministere patriote, congedier Lafayette qui, dans l'etat des choses,
ne pouvait plus servir utilement; rendre une loi pour l'education
constitutionnelle du jeune dauphin, soumettre la liste civile a une
comptabilite publique, et declarer solennellement qu'il n'accepterait
pour lui-meme d'augmentation de pouvoir, que du consentement libre
de la nation. A ces conditions, ajoutaient les Girondins, il etait a
esperer que l'irritation se calmerait, et qu'avec du temps et de la
perseverance dans ce systeme, le roi recouvrerait la confiance qu'il
avait aujourd'hui tout a fait perdue.

Certes, les Girondins se trouvaient alors bien pres d'atteindre leur
but, si veritablement ils avaient conspire jusqu'a cet instant et
depuis long-temps pour la realisation d'une republique; et l'on
voudrait qu'ils se fussent arretes tout a coup au moment de reussir,
pour faire donner le ministere a trois de leurs amis! Voila ce qui
ne peut etre; et il devient evident que la republique ne fut desiree
qu'en desespoir de la monarchie, que jamais elle ne fut un veritable
projet, et que meme, a la veille de l'obtenir, ceux qu'on accuse de
l'avoir longuement preparee, ne voulaient pas sacrifier la chose
publique au triomphe de ce systeme, et consentaient a garder la
monarchie constitutionnelle, pourvu qu'elle fut entouree d'assez de
securite. Les Girondins, en demandant l'eloignement des troupes,
prouvaient assez que le danger actuel seul les occupait; l'attention
qu'ils donnaient a l'education du dauphin, prouve suffisamment encore
que la monarchie n'etait pas pour eux un avenir insupportable.

On a pretendu que Brissot, de son cote, avait fait des propositions
pour empecher la decheance, et qu'il y avait mis la condition d'une
somme tres forte. Cette assertion est de Bertrand de Molleville, qui
a toujours calomnie par deux raisons: mechancete de coeur et faussete
d'esprit. Mais il n'en donne aucune preuve; et la pauvrete connue
de Brissot, sa conviction exaltee, doivent repondre pour lui. Il ne
serait pas impossible sans doute que la cour eut donne de l'argent a
l'adresse de Brissot, mais cela ne prouverait pas que l'argent eut ete
ou demande ou recu par lui. Le fait deja rapporte plus haut sur la
corruption de Petion, promise a la cour par des escrocs, ce fait et
beaucoup d'autres du meme genre montrent assez quelle confiance
il faut ajouter a ces accusations de venalite, si souvent et si
facilement hasardees. D'ailleurs, quoi qu'il en puisse etre de
Brissot, les trois deputes Gensonne, Guadet, Vergniaud, n'ont pas meme
ete accuses, et ils furent les seuls signataires de la lettre remise a
Boze.

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Perfumes: the Guide – a portal to a whole new art

Michelle Magorian scooped the 2008 Costa Children's Book Award with Just Henry, a huge 700-page book that made me cry. Not many authors can do that but Magorian handles dangerously emotional stuff and pulls it off without slipping into mawkish sentimentality. Hence tears.

The same quality marked out Goodnight Mister Tom, her first novel, which won the 1980 Guardian children's book prize and has been read by every child in year 6 and many others both younger and older – rightly so – ever since. Goodnight Mister Tom is avowedly weepy. Only the hardest heart could remain unmoved. I once met a child who'd sticky-taped three pages together because they made her cry too much – I'm sure everyone who's read the book will know which three.

In Goodnight Mister Tom, Magorian had the external drama of the second world war as an emotional backdrop: put simply, there was a lot to weep over. In Just Henry, however, the setting is 1949 and there should be – and is – a feeling of optimism and hope. It is a period that's rarely used in fiction but Just Henry reveals it to be one that's worth exploring. The effect of the war is still being felt in the social changes it brought about. Life didn't just "slip back": few families were lucky enough to remain unaffected. Fathers were lost or altered; mothers found themselves raising families alone, or having to return abruptly to a subordinate role; children were forced to make adjustments either way.

In her big, bold novel, knitted together with more mysteries and coincidences than are credible, Magorian wonderfully captures that uncertainty and shows children's ability to move forward and embrace change far faster than their parents or grandparents. Lest this realism and the solving of the mysteries is too mundane, Michelle adds an extra layer of emotion by weaving in the stories of film stars from the movies of the day. For once, the current fashion of long, long, long books is justified. Just Henry is a wallowing great read. Just don't forget your hanky.

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Charlotte Higgins: The Diary's favourite holiday-season pastime was smelling perfumes

Leona Lewis will soon join the ranks of Winston Churchill, Helen Keller and Gandhi by writing an autobiography. The chart-topping singer has signed a contract with publishers Hodder & Stoughton, with the aim to release the book in October.

Since winning the 2006 season of The X Factor, Lewis has broken sales records, serenaded Mandela and performed at the Beijing Olympics with Jimmy Page. The book will include over 100 new photographs, suggesting that pictures – and not meticulous prose - will be the means by which Lewis tells her tale.

"The last two years have been an unbelievable experience for me," she said in a statement. "So to have it documented in pictures and to be able to tell people in my own words how it feels means a lot to me." Dean Freeman, who worked on David Beckham's autobiography, has been hired to take new photographs of the 23-year-old – of Lewis hunched over a typewriter perhaps, or thumbing through the Oxford English Dictionary.

"This will be the first time Leona tells her story of how the X Factor launched her from waitressing in Pizza Hut in Hackney to stardom on both sides of the Atlantic," raved Fenella Bates, Lewis's editor at Hodder & Stoughton. "It is a real-life fairytale and every girl's dream."

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Charlotte Higgins: Bennett, Burnham and the Booker

The Diary's favourite holiday-season pastime was smelling perfumes, inspired by its favourite holiday-season book: the virtuosic Perfumes: the Guide, by Luca Turin and Tania Sanchez, which offers a critical analysis of 1,500 fragrances. Do not scoff: this is a branch of aesthetics as worthy as any other, and Turin and Sanchez's prose is a delight, with scents related to the orchestration of Ravel or to Bruckner symphonies.

In its haunting of London's perfumery halls, the Diary ran across novelist Philip Hensher, buying Margaret Thatcher's favourite scent Mitsouko, and Sandy Nairne, director of the National Portrait Gallery, who wears Creed's Bois du Portugal. Mitsouko is Turin's favourite perfume. However, he is scathing of Bois du Portugal: "Close in intent but not in richness or quality to de Nicolaï's divine New York, which is at once cheaper and vastly better."

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