Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II by Adolphe Thiers
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Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II
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Danton se rendit a la commune, et, sur sa proposition, on eut recours
aux moyens les plus extremes. On resolut de faire dans les sections
le recensement de tous les indigens, de leur donner une paye et
des armes; on ordonna en outre le desarmement et l'arrestation des
suspects, et on reputa tels tous les signataires de la petition contre
le 20 juin et contre le decret du camp sous Paris. Pour operer
ce desarmement et cette arrestation, on imagina les visites
domiciliaires, qu'on organisa de la maniere la plus effrayante. Les
barrieres devaient etre fermees pendant quarante-huit heures, a partir
du 25 aout au soir, et aucune permission de sortir ne pouvait etre
delivree pour aucun motif. Des pataches etaient placees sur la
riviere, pour empecher toute evasion par cette issue. Les communes
environnantes etaient chargees d'arreter quiconque serait surpris dans
la campagne ou sur les routes. Le tambour devait annoncer les visites,
et a ce signal, chaque citoyen etait tenu de se rendre chez lui, sous
peine d'etre traite comme suspect de rassemblement, si on le trouvait
chez autrui. Pour cette raison, toutes les assemblees de section, et
le grand tribunal lui-meme, devaient vaquer pendant ces deux jours.
Des commissaires de la commune, assistes de la force armee, avaient la
mission de faire les visites, de s'emparer des armes, et d'arreter les
suspects, c'est-a-dire les signataires de toutes les petitions deja
designees, les pretres non assermentes, les citoyens qui mentiraient
dans leurs declarations, ceux contre lesquels il existait des
denonciations, etc., etc... A dix heures du soir, les voitures
devaient cesser de circuler, et la ville etre illuminee pendant toute
la nuit.
Telles furent les mesures prises pour arreter, disait-on, _les mauvais
citoyens qui se cachaient depuis le 10 aout_. Des le 27 au soir, on
commenca ces visites, et un parti, livre a la denonciation d'un autre,
fut expose a etre jete tout entier dans les prisons. Tout ce qui avait
appartenu a l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par le rang, ou
par les assiduites au chateau; tout ce qui s'etait prononce pour elle
lors des divers mouvemens royalistes, tous ceux qui avaient de laches
ennemis, capables de se venger par une denonciation, furent jetes dans
les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus. C'etait le
comite de surveillance de la commune qui presidait a ces arrestations,
et les faisait executer sous ses yeux. Ceux qu'on arretait etaient
conduits d'abord de leur demeure au comite de leur section, et de ce
comite a celui de la commune. La, ils etaient brievement questionnes
sur leurs sentimens et sur les actes qui en prouvaient le plus ou
moins d'energie. Souvent un seul membre du comite les interrogeait,
tandis que les autres membres, accables de plusieurs jours de veille,
dormaient sur les chaises ou sur les tables. Les individus arretes
etaient d'abord deposes a l'Hotel-de-Ville, et ensuite distribues dans
les prisons ou il restait encore quelque place. La, se trouvaient
enfermees toutes les opinions qui s'etaient succede jusqu'au 10 aout,
tous les rangs qui avaient ete renverses, et de simples bourgeois deja
estimes aussi aristocrates que des ducs et des princes.
La terreur regnait dans Paris. Elle etait chez les republicains
menaces par les armees prussiennes, et chez les royaliste menaces
par les republicains. Le comite _de defense generale_, etabli dans
l'assemblee pour aviser aux moyens de resister a l'ennemi, se reunit
le 30, et appela dans son sein le conseil executif pour deliberer sur
les moyens de salut public. La reunion etait nombreuse, parce qu'aux
membres du comite se joignirent une foule de deputes qui voulaient
assister a cette seance. Divers avis furent ouverts. Le ministre
Servan n'avait aucune confiance dans les armees, et ne pensait pas que
Dumouriez put, avec les vingt-trois mille hommes que lui avait laisses
Lafayette, arreter les Prussiens. Il ne voyait entre eux et Paris
aucune position assez forte pour leur tenir tete, et arreter leur
marche. Chacun pensait comme lui a cet egard, et apres avoir propose
de porter toute la population en armes sous les murs de Paris, pour y
combattre avec desespoir, on parla de se retirer au besoin a Saumur,
pour mettre, entre l'ennemi et les autorites depositaires de la
souverainete nationale, de nouveaux espaces et de nouveaux obstacles.
Vergniaud, Guadet, combattirent l'idee de quitter Paris. Apres eux,
Danton prit la parole.
"On vous propose, dit-il, de quitter Paris. Vous n'ignorez pas que,
dans l'opinion des ennemis, Paris represente la France, et que leur
ceder ce point, c'est leur abandonner la revolution. Reculer c'est
nous perdre. Il faut donc nous maintenir ici par tous les moyens, et
nous sauver par l'audace.
"Parmi les moyens proposes, aucun ne m'a semble decisif. Il faut ne
pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a places le 10 aout.
Il nous a divises en republicains et en royalistes, les premiers peu
nombreux, et les seconds beaucoup. Dans cet etat de faiblesse, nous,
republicains, nous sommes exposes a deux feux, celui de l'ennemi,
place au dehors, et celui des royalistes, places au dedans. Il est un
directoire royal qui siege secretement, a Paris, et correspond avec
l'armee prussienne. Vous dire ou il se reunit, qui le compose, serait
impossible aux ministres. Mais pour le deconcerter, et empecher sa
funeste correspondance avec l'etranger, _il faut... il faut faire peur
aux royalistes_..."
A ces mots, accompagnes d'un geste exterminateur, l'effroi se peignit
sur les visages. "Il faut, vous dis-je, reprit Danton, faire peur aux
royalistes!... C'est dans Paris surtout qu'il vous importe de
vous maintenir, et ce n'est pas en vous epuisant dans des combats
incertains que vous y reussirez...." La stupeur se repandit aussitot
dans le conseil. Aucun mot ne fut ajoute a ces paroles, et chacun
se retira sans prevoir precisement, sans oser meme penetrer ce que
preparait le ministre.
Il se rendit immediatement apres au comite de surveillance de la
commune, qui disposait souverainement de la personne de tous les
citoyens, et ou regnait Marat. Les collegues ignorans et aveugles de
Marat etaient Panis et Sergent, deja signales au 20 juin et au 10
aout, et les nommes Jourdeuil, Duplain, Lefort et Lenfant. La, dans
la nuit du jeudi 30 aout au vendredi 31, furent medites d'horribles
projets contre les malheureux detenus dans les prisons de Paris.
Deplorable et terrible exemple des emportemens politiques! Danton,
que toujours on trouva sans haine contre ses ennemis personnels, et
souvent accessible a la pitie, preta son audace aux horribles reveries
de Marat: ils formerent tous deux un complot dont plusieurs siecles
ont donne l'exemple, mais qui, a la fin du dix-huitieme, ne peut pas
s'expliquer par l'ignorance des temps et la ferocite des moeurs. On a
vu, trois annees auparavant, le nomme Maillard figurer a la tete des
femmes soulevees dans les fameuses journees du 5 et du 6 octobre. Ce
Maillard, ancien huissier, homme intelligent et sanguinaire, s'etait
compose une bande d'hommes grossiers et propres a tout oser, tels
enfin qu'on les trouve dans les classes ou l'education n'a pas epure
les penchans en eclairant l'intelligence. Il etait connu comme maitre
de cette bande, et, s'il faut en croire une revelation recente, on
l'avertit de se tenir pret a agir au premier signal, de se placer
d'une maniere utile et sure, de preparer des assommoirs, de prendre
des precautions pour empecher les cris des victimes, de se procurer
du vinaigre, des balais de houx, de la chaux vive, des voitures
couvertes, etc.
Des cet instant, le bruit d'une terrible execution se repandit
sourdement. Les parens des detenus etaient dans les angoisses, et
le complot, comme celui du 10 aout, du 20 juin, et tous les autres,
eclatait d'avance par des signes sinistres. De toutes parts, on
repetait qu'il fallait, par un exemple terrible, effrayer les
conspirateurs qui du fond des prisons s'entendaient avec l'etranger.
On se plaignait de la lenteur du tribunal charge de punir les
coupables du 10 aout, et on demandait a grands cris une prompte
justice. Le 31, l'ancien ministre Montmorin est acquitte par le
tribunal du 17 aout, et on repand que la trahison est partout, et que
l'impunite des coupables est assuree. Dans la meme journee, on assure
qu'un condamne a fait des revelations. Ces revelations portent que
dans la nuit les prisonniers doivent s'echapper des cachots, s'armer,
se repandre dans la ville, y commettre d'horribles vengeances, enlever
ensuite le roi, et ouvrir Paris aux Prussiens. Cependant les detenus
qu'on accusait tremblaient pour leur vie; leurs parens etaient
consternes, et la famille royale n'attendait que la mort au fond de la
tour du Temple.
Aux Jacobins, dans les sections, au conseil de la commune, dans la
minorite de l'assemblee, il etait une foule d'hommes qui croyaient
a ces complots supposes, et qui osaient declarer legitime
l'extermination des detenus. Certes la nature ne fait pas tant de
monstres pour un seul jour, et l'esprit de parti seul peut egarer tant
d'hommes a la fois! Triste lecon pour les peuples! on croit a des
dangers, on se persuade qu'il faut les repousser; on le repete, on
s'enivre, et tandis que certains hommes proclament avec legerete qu'il
faut frapper, d'autres frappent avec une audace sanguinaire.
Le samedi 1er septembre, les quarante-huit heures fixees pour la
fermeture des barrieres et l'execution des visites domiciliaires
etaient ecoulees, et les communications furent retablies. Mais tout a
coup se repand, dans la journee, la nouvelle de la prise de Verdun.
Verdun n'est qu'investi, mais on croit que la place est emportee, et
qu'une trahison nouvelle l'a livree comme celle de Longwy. Danton fait
aussitot decreter par la commune, que le lendemain, 2 septembre, on
battra la generale, on sonnera le tocsin, on tirera le canon d'alarme,
et que tous les citoyens disponibles se rendront en armes au
Champ-de-Mars, y camperont pendant le reste de la journee, et
partiront le lendemain pour se rendre sous les murs de Verdun. A ces
terribles apprets, il devient evident qu'il s'agit d'autre chose que
d'une levee en masse. Des parens accourent et font des efforts pour
obtenir l'elargissement des detenus. Manuel, le procureur-syndic,
supplie par une femme genereuse, elargit, dit-on, deux prisonniers
de la famille La Tremouille. Une autre femme, madame Fausse-Lendry,
s'obstine a vouloir suivre dans sa captivite son oncle l'abbe de
Rastignac, et Sergent lui repond: "Vous faites une imprudence; "_les
prisons "ne sont pas sures_."
Le lendemain, 2 septembre, etait un dimanche, l'oisivete augmentait le
tumulte populaire. Des attroupemens nombreux se montraient partout, et
on repandait que l'ennemi pouvait etre a Paris sous trois jours. La
commune informe l'assemblee des mesures qu'elle a prises pour la levee
en masse des citoyens. Vergniaud, saisi d'un enthousiasme patriotique,
prend aussitot la parole, felicite les Parisiens de leur courage, les
loue de ce qu'ils ont converti le zele des motions en un zele plus
actif et plus utile, celui des combats. "Il parait, ajoute-t-il, que
le plan de l'ennemi est de marcher droit sur la capitale, en laissant
les places fortes derriere lui. Eh bien! ce projet fera notre salut
et sa perte. Nos armees, trop faibles pour lui resister, seront assez
fortes pour le harceler sur ses derrieres; et tandis qu'il arrivera,
poursuivi par nos bataillons, il trouvera en sa presence l'armee
parisienne, rangee en bataille sous les murs de la capitale; et,
enveloppe la de toutes parts, il sera devore par cette terre qu'il
avait profanee. Mais au milieu de ces esperances flatteuses, il est
un danger qu'il ne faut pas dissimuler, c'est celui des terreurs
paniques. Nos ennemis y comptent, et sement l'or pour les produire;
et, vous le savez, il est des hommes petris d'un limon si fangeux,
qu'ils se decomposent a l'idee du moindre danger. Je voudrais qu'on
put signaler cette espece sans ame et a figure humaine, en reunir
tous les individus dans une meme ville, a Longwy par exemple, qu'on
appellerait la ville des laches, et la, devenus l'objet de l'opprobre,
ils ne semeraient plus l'epouvante chez leurs concitoyens, ils ne leur
feraient plus prendre des nains pour des geans, et la poussiere qui
vole devant une compagnie de houlans pour des bataillons armes!
"Parisiens, c'est aujourd'hui qu'il faut deployer une grande energie!
Pourquoi les retranchemens du camp ne sont-ils pas plus avances? Ou
sont les beches, les pioches, qui ont eleve l'autel de la federation
et nivele le Champ-de-Mars? Vous avez manifeste une grande ardeur pour
les fetes; sans doute vous n'en montrerez pas moins pour les combats:
vous avez chante, celebre la liberte; il faut la defendre! Nous
n'avons plus a renverser des rois de bronze, mais des rois vivans et
armes de leur puissance. Je demande donc que rassemblee nationale
donne le premier exemple, et envoie douze commissaires, non pour faire
des exhortations, mais pour travailler eux-memes et piocher de leurs
mains, a la face de tous les citoyens."
Cette proposition est adoptee avec le plus grand enthousiasme. Danton
succede a Vergniaud, il fait part des mesures prises, et en propose de
nouvelles. "Une partie du peuple, dit-il, va se porter aux frontieres,
une autre va creuser des retranchemens, et la troisieme avec des
piques defendra l'interieur de nos villes. Mais ce n'est pas assez: il
faut envoyer partout des commissaires et des courriers pour engager
la France entiere a imiter Paris; il faut rendre un decret par
lequel tout citoyen soit oblige, sous peine de mort, de servir de sa
personne, ou de remettre ses armes." Danton ajoute: "Le canon que vous
allez entendre n'est point le canon d'alarme, c'est le pas de charge
sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, pour les atterrer, que
faut-il? De l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace!"
Les paroles et l'action du ministre agitent profondement les
assistans. Sa motion est adoptee, il sort, et se rend au comite de
surveillance. Toutes les autorites, tous les corps, l'assemblee, la
commune, les sections, les jacobins, etaient en seance. Les ministres,
reunis a l'hotel de la marine, attendaient Danton pour tenir conseil.
La ville entiere etait debout. Une terreur profonde regnait dans les
prisons. Au Temple, la famille royale, que chaque mouvement devait
menacer plus que tous les autres prisonniers, demandait avec anxiete
la cause de tant d'agitations. Dans les diverses prisons, les geoliers
semblaient consternes. Celui de l'Abbaye avait des le matin fait
sortir sa femme et ses enfans. Le diner avait ete servi aux
prisonniers deux heures avant l'instant accoutume; tous les couteaux
avaient ete retires de leurs serviettes. Frappes de ces circonstances,
ils interrogeaient avec instance leurs gardiens, qui ne voulaient pas
repondre. A deux heures enfin la generale commence a battre, le tocsin
sonne et le canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale.
Des troupes de citoyens se rendent vers le Champ-de-Mars; d'autres
entourent la commune, l'assemblee, et remplissent les places
publiques.
Il y avait a l'Hotel-de-Ville vingt-quatre pretres, qui, arretes a
cause de leur refus de preter serment, devaient etre transferes de la
salle du depot aux prisons de l'Abbaye. Soit intention, soit effet du
hasard, on choisit ce moment pour leur translation. Ils sont places
dans six fiacres, escortes par des federes bretons et marseillais, et
sont conduits au petit pas vers le faubourg Saint-Germain, en suivant
les quais, le Pont-Neuf et la rue Dauphine. On les entoure, et on les
accable d'outrages. "Voila, disent les federes, les conspirateurs qui
devaient egorger nos femmes et nos enfans; tandis que nous serions a
la frontiere." Ces paroles augmentent encore le tumulte. Les portieres
des voitures etaient ouvertes; les malheureux pretres veulent les
fermer pour se mettre a l'abri des mauvais traitemens, mais on les en
empeche, et ils sont obliges de souffrir patiemment les coups et les
injures. Enfin ils arrivent dans la cour de l'Abbaye, ou se trouvait
deja reunie une foule immense. Cette cour conduisait aux prisons,
et communiquait avec la salle ou le comite de la section des
Quatre-Nations tenait ses seances. Le premier fiacre arrive devant la
porte du comite, et se trouve entoure d'une foule d'hommes furieux.
Maillard etait present. La portiere s'ouvre; le premier des
prisonniers s'avance pour descendre et entrer au comite, mais il est
aussitot perce de mille coups. Le second se rejette dans la voiture,
mais il en est arrache de vive force, et immole comme le precedent.
Les deux autres le sont a leur tour, et les egorgeurs abandonnent la
premiere voiture pour se porter sur les suivantes. Elles arrivent
l'une apres l'autre dans la cour fatale, et le dernier des
vingt-quatre pretres est egorge, au milieu des hurlemens d'une
population furieuse[2].
Dans ce moment accourt Billaud-Varennes, membre du conseil de la
commune, et le seul, entre les organisateurs de ces massacres, qui les
ait constamment approuves, et qui ait ose en soutenir la vue avec une
cruaute intrepide. Il arrive revetu de son echarpe, marche dans le
sang et sur les cadavres, parle a la foule des egorgeurs, et lui dit:
_Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir_. Une voix s'eleve
apres celle de Billaud, c'est celle de Maillard: _Il n'y a plus rien a
faire ici_, s'ecrie-t-il; _allons aux Carmes_! Sa bande le suit alors,
et ils se precipitent tous ensemble vers l'eglise des Carmes, ou deux
cents pretres avaient ete enfermes. Ils penetrent dans l'eglise,
et egorgent les malheureux pretres qui priaient le ciel, et
s'embrassaient les uns les autres a l'approche de la mort. Ils
demandent a grands cris l'archeveque d'Arles, le cherchent, le
reconnaissent, et le tuent d'un coup de sabre sur le crane. Apres
s'etre servis de leurs sabres, ils emploient les armes a feu, et font
des decharges generales dans le fond des salles, dans le jardin, sur
les murs et sur les arbres, ou quelques-unes des victimes cherchaient
a se sauver.
Tandis que le massacre s'acheve aux Carmes, Maillard revient a
l'Abbaye avec une partie des siens. Il etait couvert de sang et de
sueur; il entre au comite de la section des Quatre-Nations, et demande
_du vin pour les braves travailleurs qui delivrent la nation de ses
ennemis_. Le comite tremblant leur en accorde vingt-quatre pintes.
Le vin est servi dans la cour, et sur des tables entourees de cadavres
egorges dans l'apres-midi. On boit, et tout-a coup, montrant la
prison, Maillard s'ecrie: _A l'Abbaye_! A ces mots, on le suit, et on
attaque la porte. Les prisonniers epouvantes entendent les hurlemens,
signal de leur mort. Les portes sont ouvertes; les premiers detenus
qui s'offrent sont saisis, traines par les pieds et jetes tout
sanglans dans la cour. Tandis qu'on immole sans distinction les
premiers venus, Maillard et ses affides demandent les ecrous et les
cles des diverses prisons. L'un d'eux, s'avancant vers la porte du
guichet, monte sur un tabouret, et prend la parole. "Mes amis, dit-il,
vous voulez detruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple,
et qui devaient egorger vos femmes et vos enfans tandis que vous
seriez a la frontiere. Vous avez raison, sans doute; mais vous etes
de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez desesperes
de tremper vos mains dans le sang innocent.--Oui! oui! s'ecrient les
executeurs.--Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien
entendre, vous jeter comme des tigres en fureur sur des hommes qui
vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas a confondre les innocens
avec les coupables?" Ces paroles sont interrompues par un des
assistans, qui, arme d'un sabre, s'ecrie a son tour: "Voulez-vous,
vous aussi, nous endormir? Si les Prussiens et les Autrichiens etaient
a Paris, chercheraient-ils a distinguer les coupables. J'ai une femme
et des enfans que je ne veux pas laisser en danger. Si vous voulez,
donnez des armes a ces _coquins_, nous les combattrons a nombre
egal, et avant de partir, Paris en sera purge.--Il a raison, il faut
entrer", se disent les autres; ils poussent et s'avancent. Cependant
on les arrete, et on les oblige a consentir a une espece de jugement.
Il est convenu qu'on prendra le registre des ecrous, que l'un d'eux
fera les fonctions de president, lira les noms, les motifs de la
detention, et prononcera a l'instant meme sur le sort du prisonnier.
"Maillard! Maillard president!" s'ecrient plusieurs voix; et il entre
aussitot en fonction. Ce terrible president s'assied aussitot devant
une table, place sous ses yeux le registre des ecrous, s'entoure de
quelques hommes pris au hasard pour donner leur avis, en dispose
quelques-uns dans la prison pour amener les prisonniers, et laisse les
autres a la porte pour consommer le massacre. Afin de s'epargner
des scenes de desespoir, il est convenu qu'il prononcera ces mots:
_Monsieur, a la Force_, et qu'alors jete hors du guichet, le
prisonnier sera livre, sans s'en douter, aux sabres qui l'attendent.
On amene d'abord les Suisses detenus a l'Abbaye, et dont les officiers
avaient ete conduits a la Conciergerie. "C'est vous, leur dit
Maillard, qui avez assassine le peuple au 10 aout.--Nous etions
attaques, repondent ces malheureux, et nous obeissions a nos
chefs.--Au reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de
vous conduire a la Force." Mais les malheureux, qui avaient entrevu
les sabres menacans de l'autre cote du guichet, ne peuvent s'abuser.
Il faut sortir, ils reculent, se rejettent en arriere. L'un d'eux,
d'une contenance plus ferme, demande ou il faut passer. On lui ouvre
la porte, et il se precipite tete baissee au milieu des sabres et des
piques. Les autres s'elancent apres lui, et subissent le meme sort.
Les executeurs retournent a la prison, entassent les femmes dans une
meme salle, et amenent de nouveaux prisonniers. Quelques prisonniers
accuses de fabrication de faux assignats, sont immoles les premiers.
Vient apres eux le celebre Montmorin, dont l'acquittement avait cause
tant de tumulte et ne lui avait pas valu la liberte. Amene devant le
sanglant president, il declare que, soumis a un tribunal regulier, il
n'en peut reconnaitre d'autre. "Soit, repond Maillard; vous irez donc
a la Force attendre un nouveau jugement." L'ex-ministre trompe demande
une voiture. On lui repond qu'il en trouvera une a la porte. Il
demande encore quelques effets, s'avance vers la porte, et recoit la
mort.
On amene ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. _Tel maitre tel
valet_, dit Maillard, et le malheureux est assassine. Viennent apres
les juges de paix Buob et Bocquillon, accuses d'avoir fait partie du
comite secret des Tuileries. Ils sont egorges pour cette cause. La
nuit s'avance ainsi, et chaque prisonnier, entendant les hurlemens des
assassins, croit toucher a sa derniere heure.
Que faisaient en ce moment les autorites constituees, tous les corps
assembles, tous les citoyens de Paris! Dans cette immense capitale, le
calme, le tumulte, la securite, la terreur, peuvent regner ensemble,
tant une partie est distante de l'autre. L'assemblee n'avait appris
que tres tard les malheurs des prisons, et, frappee de stupeur,
elle avait envoye des deputes pour apaiser le peuple, et sauver les
victimes. Las commune avait delegue des commissaires pour delivrer
les prisonniers pour dettes, et distinguer ce qu'elle appelait les
_innocens_ et les _coupables_. Enfin les jacobins, quoique en seance,
et instruits de ce qui se passait, semblaient observer un silence
convenu. Les ministres, reunis a l'hotel de la marine pour former le
conseil, n'etaient pas encore avertis, et attendaient Danton qui se
trouvait au comite de surveillance. Le commandant-general Santerre
avait, disait-il a la commune, donne des ordres, mais on ne lui
obeissait pas, et presque tout son monde etait occupe a la garde des
barrieres. Il est certain qu'il y avait des commandemens inconnus et
contradictoires, et que tous les signes d'une autorite secrete et
opposee a l'autorite publique s'etaient manifestes. A la cour de
l'Abbaye, se trouvait un poste de garde nationale, qui avait la
consigne de laisser entrer et de ne pas laisser sortir. Ailleurs,
des postes attendaient des ordres et ne les recevaient pas. Santerre
avait-il perdu la raison comme au 10 aout, ou bien etait-il dans le
complot? Tandis que des commissaires, publiquement envoyes par la
commune, venaient conseiller le calme et arreter le peuple,
d'autres membres de la meme commune se presentaient au comite des
Quatre-Nations, qui siegeait a cote des massacres, et disaient: _Tout
va-t-il bien ici comme aux Carmes? La commune nous envoie pour vous
offrir des secours si vous en avez besoin_.
Les commissaires envoyes par l'assemblee et par la commune, pour
arreter les meurtres, furent impuissans. Ils avaient trouve une foule
immense qui assiegeait les environs de la prison et assistait a cet
affreux spectacle aux cris de _vive la nation_! Le vieux Dusaulx,
monte sur une chaise, essaya de prononcer les mots de clemence, sans
pouvoir se faire entendre. Bazire, plus adroit, avait feint d'entrer
dans le ressentiment de cette multitude, mais ne fut plus ecoute
des qu'il voulut reveiller des sentimens de misericorde. Manuel, le
procureur de la commune, saisi de pitie, avait couru les plus grands
dangers sans pouvoir sauver une seule victime. A ces nouvelles, la
commune, un peu plus emue, depecha une seconde deputation _pour calmer
les esprits et eclairer le peuple sur ses veritables interets_. Cette
deputation, aussi impuissante que la premiere, ne put que delivrer
quelques femmes et quelques debiteurs.
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