Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II by Adolphe Thiers
A >>
Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II
Pages:
1 | 2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26
Ils se rendaient toujours en foule a Coblentz; ils y armaient avec
activite, preparaient des magasins, passaient des marches pour les
fournitures, formaient des cadres qui a la verite ne se remplissaient
pas, car aucun d'eux ne voulait se faire soldat; ils instituaient des
grades qui se vendaient; et, s'ils ne tentaient rien de veritablement
dangereux, ils faisaient neanmoins de grands preparatifs, qu'eux-memes
croyaient redoutables, et dont l'imagination populaire devait
s'effrayer.
La grande question etait de savoir si Louis XVI les favorisait ou non;
et il etait difficile de croire qu'il ne fut pas tres bien dispose en
faveur de parens et de serviteurs qui s'armaient pour lui rendre ses
anciens pouvoirs. Il ne fallait pas moins que la plus grande sincerite
et de continuelles demonstrations pour persuader le contraire. Les
lettres du roi aux emigres portaient l'invitation et meme l'ordre de
rentrer; mais il avait, dit-on[5], une correspondance secrete qui
dementait sa correspondance publique et en detruisait l'effet. On ne
peut sans doute contester les communications secretes avec Coblentz;
mais je ne crois pas que Louis XVI s'en soit servi pour contredire
les injonctions qu'il avait publiquement adressees aux emigres. Son
interet le plus evident voulait qu'ils rentrassent. Leur presence a
Coblentz ne pouvait etre utile qu'autant qu'ils avaient le projet de
combattre; or Louis XVI redoutait la guerre civile par-dessus tout. Ne
voulant donc pas employer leur epee sur le Rhin, il valait mieux qu'il
les eut aupres de lui, afin de s'en servir au besoin, et de reunir
leurs efforts a ceux des constitutionnels pour proteger sa personne
et son trone. En outre, leur presence a Coblentz provoquait des lois
severes qu'il ne voulait pas sanctionner; son refus de sanction le
compromettait avec l'assemblee, et on verra que c'est l'usage qu'il
fit du _veto_ qui le depopularisa completement en le faisant regarder
comme complice des emigres. Il serait etrange qu'il n'eut pas apercu
la justesse de ces raisons, que tous les ministres avaient sentie.
Ceux-ci pensaient unanimement que les emigres devaient retourner
aupres de la personne du roi pour la defendre, pour faire cesser les
alarmes et oter tout pretexte aux agitateurs. C'etait meme l'opinion
de Bertrand de Molleville, dont les principes n'etaient rien moins
que constitutionnels. "Il fallait, dit-il, employer tous les moyens
possibles d'augmenter la popularite du roi. Le plus efficace et le
plus utile de tous, dans ce moment, etait de rappeler les emigres.
Leur retour generalement desire aurait fait revivre en France le parti
royaliste que l'emigration avait entierement desorganise. Ce parti,
fortifie par le discredit de l'assemblee, et recrute par les nombreux
deserteurs du parti constitutionnel, et par tous les mecontens, serait
bientot devenu assez puissant pour rendre decisive en faveur du roi
l'explosion plus ou moins prochaine a laquelle il fallait s'attendre."
(_Tome VI, p_. 42.)
Louis XVI, se conformant a cet avis des ministres, adressa des
exhortations aux principaux chefs de l'armee et aux officiers de
marine pour leur rappeler leur devoir, et les retenir a leur poste.
Cependant ses exhortations furent inutiles, et la desertion continua
sans interruption. Le ministre de la guerre vint annoncer que dix-neuf
cents officiers avaient deserte. L'assemblee ne put se moderer, et
resolut de prendre des mesures vigoureuses. La constituante s'etait
bornee, en dernier lieu, a prononcer la destitution des fonctionnaires
publics qui etaient hors du royaume, et a frapper les biens des
emigres d'une triple contribution, pour dedommager l'etat des services
dont ils le privaient par leur absence. L'assemblee nouvelle proposa
des peines plus severes.
Divers projets furent presentes. Brissot distingua trois classes
d'emigres: les chefs de la desertion, les fonctionnaires publics qui
abandonnaient leurs fonctions, et enfin ceux qui par crainte avaient
fui le sol de leur patrie. Il fallait, disait-il, sevir contre les
premiers, mepriser et plaindre les autres.
Il est certain que la liberte de l'homme ne permet pas qu'on
l'enchaine au sol; mais lorsque la certitude est acquise, par une
foule de circonstances, que les citoyens qui abandonnent leur patrie
vont se reunir au dehors pour lui declarer la guerre, il est permis de
prendre des precautions contre des projets aussi dangereux.
La discussion fut longue et opiniatre. Les constitutionnels
s'opposaient a toutes les mesures proposees, et soutenaient qu'il
fallait mepriser d'inutiles tentatives, comme avaient toujours fait
leurs predecesseurs. Cependant le parti oppose l'emporta, et un
premier decret fut rendu, qui enjoignit a Monsieur, frere du roi, de
rentrer sous deux mois, faute de quoi il perdrait son droit eventuel a
la regence. Un second decret plus severe fut porte contre les emigres
en general; il declarait que les Francais rassembles au-dela des
frontieres du royaume seraient suspects de conjuration contre la
France; que si, au 1er janvier prochain, ils etaient encore en etat
de rassemblement, ils seraient declares coupables de conjuration,
poursuivis comme tels, et punis de mort; et que les revenus des
contumaces seraient pendant leur vie percus au profit de la
nation, sans prejudice des droits des femmes, enfans et creanciers
legitimes[6].
L'action d'emigrer n'etant pas reprehensible en elle-meme, il est
difficile de caracteriser le cas ou elle le devient. Ce que pouvait
faire la loi, c'etait d'avertir d'avance qu'on allait devenir coupable
a telle condition; et tous ceux qui ne voulaient pas l'etre n'avaient
qu'a obeir. Ceux qui, avertis du terme auquel l'absence du royaume
devenait un crime, ne rentraient pas, consentaient par cela meme
a passer pour criminels. Ceux qui, sans motifs de guerre ou de
politique, etaient hors du royaume, devaient se hater de revenir;
c'est en effet un sacrifice assez leger a la surete d'un etat, que
d'abreger un voyage de plaisir ou d'interet.
Louis XVI, afin de satisfaire l'assemblee et l'opinion publique,
consentit au decret qui ordonnait a Monsieur de rentrer, sous peine de
perdre son droit a la regence, mais il apposa son _veto_ sur la loi
contre les emigres. Les ministres furent charges de se rendre tous
ensemble a l'assemblee, pour y annoncer les volontes du roi[7]. Ils
lurent d'abord divers decrets auxquels la sanction etait donnee. Quand
arriva celui des emigres, un silence profond se fit dans l'assemblee;
et lorsque le garde-des-sceaux prononca la formule officielle, _le roi
examinera_, un grand mecontentement se manifesta de tous cotes.
Il voulut developper les formes du _veto_; mais une foule de voix
s'eleverent, et dirent au ministre que la constitution accordait au
roi le droit de faire opposition, mais non celui de la motiver. Le
ministre fut donc oblige de se retirer en laissant apres lui une
profonde irritation. Cette premiere resistance du roi a l'assemblee
fut une rupture definitive; et quoiqu'il eut sanctionne le decret qui
privait son frere de la regence, on ne put s'empecher de voir dans son
refus au second decret une marque d'affection pour les insurges de
Coblentz. On se rappela qu'il etait leur parent, leur ami, et en
quelque sorte leur co-interesse; et on en conclut qu'il lui etait
impossible de ne pas faire cause commune avec eux contre la nation.
Des le lendemain, Louis XVI fit publier une proclamation aux emigres,
et deux lettres particulieres a chacun de ses freres. Les raisons
qu'il leur presentait aux uns et aux autres etaient excellentes, et
paraissaient donnees de bonne foi. Il les engageait a faire cesser,
par leur retour, les mefiances que les malveillans se plaisaient a
repandre; il les priait de ne pas le reduire a employer contre eux
des mesures severes; et quant a son defaut de liberte, sur lequel
on s'appuyait pour ne pas lui obeir, il leur donnait pour preuve du
contraire le _veto_ qu'il venait d'apposer en leur faveur[8]. Quoi
qu'il en soit, ces raisons ne produisirent ni a Coblentz ni a Paris
l'effet qu'elles etaient ou paraissaient destinees a produire. Les
emigres ne rentrerent pas; et dans l'assemblee on trouva le ton de la
proclamation trop doux; on contesta meme au pouvoir executif le droit
d'en faire une. On etait en effet trop irrite pour se contenter d'une
proclamation, et surtout pour souffrir que le roi substituat une
mesure inutile aux mesures vigoureuses qu'on venait de prendre.
Une autre epreuve du meme genre etait au meme instant imposee a Louis
XVI, et amenait un resultat aussi malheureux. Les premiers troubles
religieux avaient eclate dans l'Ouest; l'assemblee constituante y
avait envoye deux commissaires, dont l'un etait Gensonne, si celebre
plus tard dans le parti de la Gironde. Leur rapport avait ete fait a
l'assemblee legislative, et, quoique tres modere, ce rapport l'avait
remplie d'indignation. On se souvient que l'assemblee constituante,
en privant de leurs fonctions les pretres qui refusaient de preter
le serment, leur avait cependant laisse une pension et la liberte
d'exercer leur culte a part. Ils n'avaient cesse depuis lors d'exciter
le peuple contre leurs confreres assermentes, de les lui montrer comme
des impies dont le ministere etait nul et dangereux. Ils trainaient
les paysans a leur suite a de longues distances pour leur dire la
messe. Ceux-ci s'irritaient de voir leur eglise occupee par un culte
qu'ils croyaient mauvais, et d'etre obliges d'aller chercher si loin
celui qu'ils croyaient bon. Souvent ils s'en prenaient aux pretres
assermentes et a leurs partisans. La guerre civile etait imminente[9].
De nouveaux renseignemens furent fournis a l'assemblee, et lui
montrerent le danger encore plus grand. Elle voulut alors prendre
contre ces nouveaux ennemis de la constitution des mesures semblables
a celles qu'elle avait prises contre les ennemis armes d'outre-Rhin,
et faire un nouvel essai des dispositions du roi.
L'assemblee constituante avait ordonne a tous les pretres le serment
civique. Ceux qui refusaient de le preter, en perdant la qualite de
ministres du culte public et paye par l'etat, conservaient leurs
pensions de simples ecclesiastiques, et la liberte d'exercer privement
leur ministere. Rien n'etait plus doux et plus modere qu'une
repression pareille. L'assemblee legislative exigea de nouveau le
serment, et priva ceux qui le refuseraient de tout traitement. Comme
ils abusaient de leur liberte en excitant la guerre civile, elle
ordonna que, selon leur conduite, ils seraient transportes d'un lieu
dans un autre, et meme condamnes a une detention s'ils refusaient
d'obeir. Enfin elle leur defendit le libre exercice de leur culte
particulier, et voulut que les corps administratifs lui fissent
parvenir une liste avec des notes sur le compte de chacun d'eux[10].
Cette mesure, ainsi que celle qui venait d'etre prise contre les
emigres, tenait a la crainte qui s'empare des gouvernemens menaces, et
qui les porte a s'entourer de precautions excessives. Ce n'est plus
le fait realise qu'ils punissent, c'est l'attaque presumee qu'ils
poursuivent; et leurs mesures deviennent souvent arbitraires et
cruelles comme le soupcon.
Les eveques et les pretres qui etaient demeures a Paris et avaient
conserve des relations avec le roi, lui adresserent aussitot un
memoire contre le decret. Deja plein de scrupules, le roi, qui s'etait
reproche toujours d'avoir sanctionne le decret de la constituante,
n'avait pas besoin d'encouragement pour refuser sa sanction. "Pour
celui-ci, dit-il en parlant du nouveau projet, on m'otera plutot la
vie que de m'obliger a le sanctionner." Les ministres partageaient
a peu pres cet avis. Barnave et Lameth, que le roi consultait
quelquefois, lui conseillerent de refuser sa sanction; mais a ce
conseil ils en ajoutaient d'autres que le roi ne pouvait se decider a
suivre: c'etait, en s'opposant au decret, de ne laisser aucun doute
sur ses dispositions, et, pour cela, d'eloigner de sa personne tous
les pretres qui refusaient le serment, et de ne composer sa chapelle
que d'ecclesiastiques constitutionnels. Mais, de tous les avis qu'on
lui donnait, le roi n'adoptait que la partie qui concordait avec sa
faiblesse ou sa devotion. Duport-Dutertre, garde-des-sceaux et organe
des constitutionnels dans le ministere, y fit approuver leur avis; et
lorsque le conseil eut delibere, a la grande satisfaction de Louis
XVI, que le _veto_ serait appose, il ajouta, comme avis, qu'il serait
convenable d'entourer la personne du roi de pretres non suspects. A
cette proposition, Louis XVI, ordinairement si flexible, montra une
invincible opiniatrete; et dit que la liberte des cultes, decretee
pour tout le monde, devait l'etre pour lui comme pour ses sujets,
et qu'il devait avoir la liberte de s'entourer des pretres qui lui
convenaient. On n'insista pas; et, sans en donner connaissance encore
a l'assemblee, le _veto_ fut decide.
Le parti constitutionnel, auquel le roi semblait se livrer en ce
moment, lui preta un nouveau secours; ce fut celui du directoire
du departement. Ce directoire etait compose des membres les plus
consideres de l'assemblee constituante; on y trouvait le duc de
Larochefoucault, l'eveque d'Autun, Baumetz, Desmeuniers, Ansons, etc.
Il fit une petition au roi, non comme corps administratif, mais comme
reunion de petitionnaires, et provoqua l'apposition du _veto_ au
decret contre les pretres. "L'assemblee nationale, disait la petition,
a certainement voulu le bien; nous aimons a la venger ici de ses
coupables detracteurs; mais un si louable dessein l'a poussee vers
des mesures que la constitution, que la justice, que la prudence,
ne sauraient admettre... Elle fait dependre, pour tous les
ecclesiastiques non-fonctionnaires, le paiement de leurs pensions de
la prestation du serment civique, tandis que la constitution a
mis expressement et litteralement ces pensions au rang des dettes
nationales. Or, le refus de preter un serment quelconque peut-il
detruire le titre d'une creance reconnue? L'assemblee constituante a
fait ce qu'elle pouvait faire a l'egard des pretres non assermentes;
ils ont refuse le serment prescrit, et elle les a prives de leurs
fonctions; en les depossedant, elle les a reduits a une pension...
L'assemblee legislative veut que les ecclesiastiques qui n'ont point
prete le serment, ou qui l'ont retracte, puissent, dans les troubles
religieux, etre eloignes provisoirement, et emprisonnes s'ils
n'obeissent a l'ordre qui leur sera intime. N'est-ce pas renouveler le
systeme des ordres arbitraires, puisqu'il serait permis de punir de
l'exil, et bientot apres de la prison, celui qui ne serait pas encore
convaincu d'etre refractaire a aucune loi?... L'assemblee nationale
refuse a tous ceux qui ne preteraient pas le serment civique la libre
profession de leur culte... Or, cette liberte ne peut etre ravie a
personne; elle est consacree a jamais dans la declaration des droits.
Ces raisons etaient sans doute excellentes, mais on n'apaise avec des
raisonnemens ni les ressentimens ni les craintes des partis. Comment
persuader a une assemblee qu'on devait permettre a des pretres
obstines d'exciter le trouble et la guerre civile? Le directoire fut
injurie, et sa petition au roi fut combattue par une foule d'autres
adressees au corps legislatif. Camille Desmoulins en presenta une
tres hardie a la tete d'une section. On pouvait y remarquer deja
la violence croissante du langage, et l'abjuration de toutes les
convenances observees jusque-la envers les autorites et le roi.
Desmoulins disait a l'assemblee qu'il fallait un grand exemple...; que
le directoire devait etre mis en etat d'accusation...; que c'etaient
les chefs qu'il fallait poursuivre...; qu'on devait frapper a la
tete, et se servir de la foudre contre les conspirateurs...; que la
puissance du _veto_ royal avait un terme, et qu'on n'empechait pas
avec un _veto_ la prise de la Bastille...
Louis XVI, decide a refuser sa sanction, differait cependant de
l'annoncer a l'assemblee. Il voulait d'abord par quelques actes
se concilier l'opinion. Il prit ses ministres dans le parti
constitutionnel. Montmorin, fatigue de sa laborieuse carriere sous la
constituante, et de ses penibles negociations avec tous les partis,
n'avait pas voulu braver les orages d'une nouvelle legislature, et
s'etait retire malgre les instances du roi. Le ministere des affaires
etrangeres, refuse par divers personnages, fut accepte par Delessart,
qui quitta celui de l'interieur; Delessart, integre et eclaire, etait
sous l'influence des constitutionnels ou feuillans; mais il etait
trop faible pour fixer la volonte du roi, pour imposer aux puissances
etrangeres et aux factions interieures. Cahier de Gerville, patriote
prononce, mais plus raide qu'entrainant, fut place a l'interieur, pour
satisfaire encore l'opinion publique. Narbonne, jeune homme plein
d'activite et d'ardeur, constitutionnel zele, et habile a se
populariser, fut porte a l'administration de la guerre par le parti
qui composait alors le ministere. Il aurait pu avoir une influence
utile sur le conseil, et rattacher l'assemblee au roi s'il n'avait
eu pour adversaire Bertrand de Molleville, ministre contre-
revolutionnaire, et prefere par la cour a tous les autres.
Bertrand de Molleville, detestant la constitution, s'enveloppait avec
art dans le texte pour en attaquer l'esprit, et voulait franchement
que le roi essayat de l'executer, "mais afin, disait-il, qu'elle
fut demontree inexecutable". Le roi ne pouvait pas se resoudre a le
renvoyer, et c'est avec ce ministere mele qu'il essaya de poursuivre
sa route. Apres avoir tente de plaire a l'opinion par ses choix, il
essaya d'autres moyens pour se l'attacher encore davantage, et il
parut se preter a toutes les mesures diplomatiques et militaires
proposees contre les rassemblemens formes sur le Rhin.
Les dernieres lois repressives avaient ete empechees par le _veto_,
et cependant tous les jours de nouvelles denonciations apprenaient
a l'assemblee les preparatifs et les menaces des emigres. Les
proces-verbaux des municipalites et des departemens voisins de
la frontiere, les rapports des commercans venant d'outre-Rhin,
attestaient que le vicomte de Mirabeau, frere du celebre constituant,
etait a la tete de six cents hommes dans l'eveche de Strasbourg; que,
dans le territoire de l'electeur de Mayence et pres de Worms, se
trouvaient des corps nombreux de transfuges, sous les ordres du prince
de Conde; qu'il en etait de meme a Coblentz et dans tout l'electoral
de Treves; que des exces et des violences avaient ete commis sur
des Francais, et qu'enfin la proposition avait ete faite au general
Wimpfen de livrer Neuf-Brisach. Ces rapports, ajoutes a tout ce qu'on
savait deja par la notoriete publique, pousserent l'assemblee au
dernier degre d'irritation. Un projet de decret fut aussitot propose,
pour exiger des electeurs le desarmement des emigres. On renvoya la
decision a deux jours pour qu'elle ne parut pas trop precipitee. Ce
delai expire, la deliberation fut ouverte.
Le depute Isnard prit le premier la parole: il fit sentir la necessite
d'assurer la tranquillite du royaume, non pas d'une maniere passagere,
mais durable; d'en imposer par des mesures promptes et vigoureuses,
qui attestassent a l'Europe entiere les resolutions patriotiques de
la France. "Ne craignez pas, disait-il, de provoquer contre vous
la guerre des grandes puissances, l'interet a deja decide de leurs
intentions, vos mesures ne les changeront pas, mais les obligeront
a s'expliquer... Il faut que la conduite du Francais reponde a sa
nouvelle destinee. Esclave sous Louis XIV, il fut neanmoins intrepide
et grand; aujourd'hui libre, serait-il faible et timide? On se trompe,
dit Montesquieu, si l'on croit qu'un peuple en revolution est dispose
a etre conquis; il est pret au contraire a conquerir les autres.
(_Applaudissemens_.)
"On vous propose des capitulations! On veut augmenter la prerogative
royale, augmenter le pouvoir du roi, d'un homme dont la volonte peut
paralyser celle de toute la nation, d'un homme qui recoit 30,000,000,
tandis que des milliers de citoyens meurent dans la detresse!
(_Nouveaux applaudissemens_.) On veut ramener la noblesse! Dussent
tous les nobles de la terre nous assaillir, les Francais tenant
d'une main leur or, et de l'autre leur fer, combattront cette race
orgueilleuse, et la forceront d'endurer le supplice de l'egalite.
"Parlez aux ministres, au roi et a l'Europe, le langage qui convient
aux representans de la France. Dites aux ministres que jusqu'ici
vous n'etes pas tres-satisfaits de leur conduite, et que par la
responsabilite vous entendez la mort. (_Applaudissemens prolonges_.)
Dites a l'Europe que vous respecterez les constitutions de tous les
empires, mais que, si on suscite une guerre des rois contre la
France, vous susciterez une guerre des peuples contre les rois!" Les
applaudissemens se renouvelant encore: "Respectez, s'ecrie l'orateur,
respectez mon enthousiasme, c'est celui de la liberte! Dites,
ajoute-t-il, que les combats que se livrent les peuples par ordre
des despotes, ressemblent aux coups que deux amis, excites par un
instigateur perfide, se portent dans l'obscurite! Si le jour vient a
paraitre, ils s'embrassent, et se vengent de celui qui les trompait.
De meme si, au moment que les armees ennemies lutteront avec les
notres, la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront
a la face des tyrans detrones, de la terre consolee, et du ciel
satisfait![11]"
L'enthousiasme excite par ces paroles fut tel qu'on se pressait autour
de l'orateur pour l'embrasser. Le decret qu'il appuyait fut adopte
sur-le-champ. M. de Vaublanc fut charge de le porter au roi, a la tete
d'une deputation de vingt-quatre membres. Par ce decret l'assemblee
declarait qu'elle regardait comme indispensable de requerir les
electeurs de Treves, Mayence, et autres princes de l'empire, de mettre
fin aux rassemblemens formes sur la frontiere. Elle suppliait en meme
temps le roi de hater les negociations entamees pour les indemnites
dues aux princes possessionnes en Alsace.
M. de Vaublanc accompagna ce decret d'un discours ferme et
respectueux, fort applaudi par l'assemblee. "Sire, disait-il, si les
Francais chasses de leur patrie par la revocation de l'edit de Nantes
s'etaient rassembles en armes sur les frontieres, s'ils avaient ete
proteges par des princes d'Allemagne, sire, nous vous le demandons,
qu'elle eut ete la conduite de Louis XIV? Eut-il souffert ces
rassemblemens? Ce qu'il eut fait pour son autorite, que Votre Majeste
le fasse pour le maintien de la constitution!"
Louis XVI, decide, comme nous l'avons dit, a corriger l'effet du
_veto_ par des actes qui plussent a l'opinion, resolut de se rendre
a l'assemblee, et de repondre lui-meme a son message par un discours
capable de la satisfaire.
Le 14 decembre, au soir, le roi s'y rendit apres s'etre annonce le
matin par un simple billet. Il fut recu dans un profond silence. Il
dit que le message de l'assemblee meritait une grande consideration,
et que, dans une circonstance ou etait compromis l'honneur francais,
il croyait devoir se presenter lui-meme; que, partageant les
intentions de l'assemblee, mais redoutant le fleau de la guerre, il
avait essaye de ramener des Francais egares; que les insinuations
amicales ayant ete inutiles, il avait prevenu le message des
representans, et avait signifie aux electeurs que si, avant le 15
janvier, tout attroupement n'avait pas cesse, ils seraient consideres
comme ennemis de la France; qu'il avait ecrit a l'empereur pour
reclamer son intervention en qualite de chef de l'empire, et que
dans le cas ou satisfaction ne serait pas obtenue, il proposerait
la guerre. Il finissait en disant qu'on chercherait vainement a
environner de degouts l'exercice de son autorite, qu'il garderait
fidelement le depot de la constitution, et qu'il sentait profondement
combien c'etait beau d'etre roi d'un peuple libre. Les applaudissemens
succederent au silence, et dedommagerent le roi de l'accueil qu'il
avait recu en entrant. L'assemblee ayant decrete le matin qu'il lui
serait repondu par un message, ne put lui exprimer sur-le-champ sa
satisfaction, mais elle decida que son discours serait envoye aux
quatre-vingt-trois departemens. Narbonne entra aussitot apres, pour
faire connaitre les moyens qui avaient ete pris pour assurer l'effet
des injonctions adressees a l'empire. Cent cinquante mille hommes
devaient etre reunis sur le Rhin, et ce n'etait pas impossible,
ajoutait-il. Trois generaux etaient nommes pour les commander:
Luckner, Rochambeau et Lafayette. Les applaudissemens couvrirent le
dernier nom. Narbonne ajoutait qu'il allait partir pour visiter les
frontieres, s'assurer de l'etat des places fortes, et donner la plus
grande activite aux travaux de defense; que sans doute l'assemblee
accorderait les fonds necessaires, et ne marchanderait pas la liberte.
"Non, non," s'ecria-t-on de toutes parts. Enfin il demanda si
l'assemblee, malgre que le nombre legal des marechaux fut complet, ne
permettrait pas au roi de conferer ce grade aux deux generaux Luckner
et Rochambeau, charges de sauver la liberte. Des acclamations
temoignerent le consentement de l'assemblee, et la satisfaction que
lui causait l'activite du jeune ministre. C'est par une conduite
pareille que Louis XVI serait parvenu a se populariser, et a se
concilier les republicains qui ne voulaient de la republique que parce
qu'ils croyaient un roi incapable d'aimer et de defendre la liberte.
Pages:
1 | 2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26