Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II by Adolphe Thiers
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Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II
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Cependant la position de Kellermann etait tres hasardee; ses troupes
etaient toutes entassees confusement sur la hauteur de Valmy, et
trop mal a l'aise pour y combattre. Des hauteurs de la Lune, on le
canonnait; de celles de Gisaucourt, un feu etabli par les Prussiens
maltraitait sa gauche; l'Hyron, qui flanquait sa droite, etait, a la
verite, occupe par les Francais; mais Clerfayt, attaquant ce poste
avec vingt-cinq mille Autrichiens, pouvait s'en emparer: alors,
foudroye de toutes parts, Kellermann pouvait etre rejete de Valmy dans
l'Auve, sans que Dumouriez put le secourir. Celui-ci envoya aussitot
le general Stengel avec une forte division pour maintenir les Francais
sur l'Hyron, et y garantir la droite de Valmy; il enjoignit a
Beurnonville d'appuyer Stengel avec seize bataillons; il depecha
Chasot avec neuf bataillons et huit escadrons sur la route de Chalons,
pour occuper Gisaucourt et flanquer la gauche de Kellermann. Mais
Chasot, arrive pres de Valmy, demanda les ordres de Kellermann au
lieu de se porter sur Gisaucourt, et laissa aux Prussiens le temps
de l'occuper, et d'y etablir un feu meurtrier pour nous. Cependant,
appuye de droite et de gauche, Kellermann, pouvait se soutenir sur le
moulin de Valmy. Malheureusement un obus tombe sur un caisson le fit
sauter, et mit le desordre dans l'infanterie; le canon de la Lune
l'augmenta encore, et deja la premiere ligne commencait a plier.
Kellermann, apercevant ce mouvement, accourut dans les rangs, les
rallia, et retablit l'ordre. Dans cet instant, Brunswick pensa qu'il
fallait gravir la hauteur, et culbuter avec la baionnette les troupes
francaises.
Il etait midi. Un brouillard epais, qui, jusqu'a ce moment, avait
enveloppe les deux armees, etait dissipe; elles s'apercevaient
distinctement, et nos jeunes soldats voyaient les Prussiens s'avancer
sur trois colonnes, avec l'assurance de troupes vieilles et aguerries.
C'etait pour la premiere fois qu'ils se trouvaient au nombre de cent
mille hommes, sur le champ de bataille, et qu'ils allaient croiser la
baionnette. Ils ne connaissaient encore ni eux ni l'ennemi, et ils se
regardaient avec inquietude. Kellermann entre dans les retranchemens,
dispose ses troupes par colonnes d'un bataillon de front, et leur
ordonne, lorsque les Prussiens seront a une certaine distance, de ne
pas les attendre, et de courir au-devant d'eux a la baionnette. Puis
il eleve la voix et crie: _Vive la nation_!--On pouvait dans cet
instant etre brave ou lache. Le cri de _vive la nation_ ne fait que
des braves, et nos jeunes soldats, entraines, marchent en repetant
le cri de _vive la nation_! A cette vue, Brunswick, qui ne tentait
l'attaque qu'avec repugnance, et avec une grande crainte du resultat,
hesite, arrete ses colonnes, et finit par ordonner la rentree au camp.
Cette epreuve fut decisive. Des ce moment, on crut a la valeur de ces
_savetiers_, de ces _tailleurs_, qui composaient l'armee francaise,
d'apres les emigres. On avait vu des hommes equipes, vetus et braves;
on avait vu des officiers decores et pleins d'experience, un general
Duval, dont la belle taille, les cheveux blanchis inspiraient le
respect; Kellermann, Dumouriez enfin, opposant tant de constance et
d'habilete en presence d'un ennemi si superieur. Dans ce moment, la
revolution francaise fut jugee, et ce chaos, jusque-la ridicule,
n'apparut plus que comme un terrible elan d'energie.
A quatre heures, Brunswick essaya une nouvelle attaque. L'assurance de
nos troupes le deconcerta encore, et il replia une seconde fois ses
colonnes. Marchant de surprise en surprise, trouvant faux tout ce
qu'on lui avait annonce, le general prussien n'avancait qu'avec la
plus grande circonspection, et, quoiqu'on lui ait reproche de n'avoir
pas pousse plus vivement l'attaque et culbute Kellermann, les bons
juges pensent qu'il a eu raison. Kellermann, soutenu de droite et de
gauche par toute l'armee francaise, pouvait resister; et si Brunswick,
enfonce dans une gorge et dans un pays detestable, eut ete battu une
fois, il risquait d'etre entierement detruit, D'ailleurs il avait, par
le resultat de la journee, occupe la route de Chalons: les Francais se
trouvaient coupes de leur depot, et il esperait les obliger a quitter
leur position dans quelques jours. Il ne considerait pas que, maitres
de Vitey, ils en etaient quittes pour un detour plus long, et pour
quelques delais dans l'arrivee de leurs convois.
Telle fut la celebre journee du 20 septembre 1792, ou furent tires
plus de vingt mille coups de canons, et appelee depuis Canonnade de
Valmy. La perte fut egale des deux cotes, et s'eleva pour chaque armee
a huit ou neuf cents hommes. Mais la gaiete et l'assurance regnaient
dans le camp francais, et les reproches, le regret, dans celui des
Prussiens. On assure que dans la soiree meme les emigres recurent
les plus vives remontrances du roi de Prusse, et qu'on vit diminuer
l'influence de Calonne, le plus presomptueux des ministres emigres, et
le plus fecond en promesses exagerees et en renseignemens dementis.
Dans la nuit meme, Kellermann repassa l'Auve a petit bruit, et vint
camper sur les hauteurs de Gisaucourt, qu'il aurait du occuper des
l'origine, et dont les Prussiens avaient profite dans la journee. Les
Prussiens demeurerent sur les hauteurs de la Lune. Dans le fond oppose
se trouvait Dumouriez, et a la gauche de celui-ci Kellermann, sur les
hauteurs qu'il venait de reprendre. Dans cette position singuliere,
les Francais, faisant face a la France, semblaient l'envahir, et les
Prussiens, qui etaient appuyes contre elle, semblaient la defendre.
C'est ici que commenca, de la part de Dumouriez, une nouvelle suite
d'actes pleins d'energie et de fermete, soit contre l'ennemi, soit
contre ses propres officiers et contre l'autorite francaise. Avec pres
de soixante-dix mille hommes de troupes, dans un bon camp, ne manquant
pas de vivres, ou du moins rarement, il pouvait attendre. Les
Prussiens, au contraire, manquaient de subsistances; les maladies
commencaient a ravager leur armee, et dans cette situation ils
perdaient beaucoup a temporiser. Une saison affreuse, au milieu d'un
terrain argileux et humide, ne leur permettait pas de sejourner
long-temps. Si, reprenant trop tard l'energie et la celerite de
l'invasion, ils voulaient marcher sur Paris, Dumouriez etait en force
pour les suivre, et les envelopper lorsqu'ils seraient engages plus
avant.
Ces vues etaient pleines de justesse et de prudence. Mais dans le
camp, ou les officiers s'ennuyaient de privations, et ou Kellermann
etait peu satisfait de trouver une autorite superieure; a Paris, ou
l'on se sentait separe de la principale armee, et ou l'on n'apercevait
rien entre soi et les Prussiens, ou l'on voyait meme les hulans
arriver a quinze lieues, depuis que la foret de l'Argonne etait
ouverte, on ne pouvait approuver le plan de Dumouriez. L'assemblee, le
conseil, se plaignaient de son entetement, lui ecrivaient les lettres
les plus imperatives pour lui faire abandonner sa position, et
repasser la Marne. Le camp a Montmartre, et une armee entre Chalons
et Paris, etaient le double rempart qu'il fallait aux imaginations
epouvantees. _Les hulans vous harcelent_, ecrivait Dumouriez, _eh
bien! tuez-les; cela ne me regarde pas. Je ne changerai pas mon plan
pour des housardailles_. Cependant les instances et les ordres n'en
continuaient pas moins. Dans le camp, les officiers ne cessaient pas
de faire des observations. Les soldats seuls, soutenus par la
gaiete du general, qui avait soin de parcourir leurs rangs, de les
encourager, et de leur expliquer la position critique des Prussiens,
les soldats supportaient patiemment les pluies et les privations.
Une fois Kellermann voulut partir, et il fallut que Dumouriez, comme
Colomb demandant encore quelques jours a son equipage, promit de
decamper si, dans un nombre de jours donnes, les Prussiens ne
battaient pas en retraite.
La belle armee des coalises se trouvait en effet dans un etat
deplorable; elle perissait par la disette, et surtout par le cruel
effet de la dysenterie. Les dispositions de Dumouriez y avaient
contribue puissamment. Les tirailleries sur le front du camp etant
jugees inutiles, parce qu'elles n'aboutissaient a aucun resultat, il
fut convenu entre les deux armees de les suspendre; mais Dumouriez
stipula que ce serait sur le front seulement. Aussitot il detacha
toute sa cavalerie, surtout celle de nouvelle levee, dans les pays
environnans, afin d'intercepter les convois de l'ennemi, qui, etant
arrive par la trouee de Grand-Pre, et ayant remonte l'Aisne pour
suivre notre retraite, etait oblige de faire suivre les memes detours
a ses approvisionnemens. Nos cavaliers avaient pris gout a cette
guerre lucrative, et la poursuivaient avec un grand succes. On etait
arrive aux derniers jours de septembre; le mal devenait intolerable
dans l'armee prussienne, et des officiers avaient ete envoyes au camp
francais pour parlementer. D'abord il ne fut question que d'echanger
des prisonniers; les Prussiens demanderent aussi le benefice de
l'echange pour les emigres, mais on le leur refusa. Une grande
politesse avait regne de part et d'autre. De l'echange des
prisonniers, la conversation s'etait reportee sur les motifs de la
guerre, et, du cote des Prussiens, on avait presque avoue que la
guerre etait impolitique. Le caractere de Dumouriez reparut ici tout
entier. N'ayant plus a combattre, il faisait des memoires pour le roi
de Prusse, et lui demontrait combien il lui etait peu avantageux de
s'unir a la maison d'Autriche contre la France. En meme temps, il lui
envoyait douze livres de cafe, les seules qui restassent dans les deux
camps. Ses memoires, qui ne pouvaient manquer d'etre apprecies, furent
neanmoins tres mal accueillis, et devaient l'etre. Brunswick repondit
au nom du roi de Prusse par une declaration aussi arrogante que le
premier manifeste, et toute negociation fut rompue. L'assemblee,
consultee par Dumouriez, repondit, comme le senat romain, qu'on ne
traiterait avec l'ennemi que lorsqu'il serait sorti de France.
Ces negociations n'eurent d'autre effet que de faire calomnier le
general, qu'on soupconna des lors d'avoir des relations secretes avec
l'etranger, et de lui attirer quelques dedains affectes de la part
d'un monarque orgueilleux et humilie du resultat de la guerre. Mais
tel etait Dumouriez: avec tous les genres de courage, avec tous les
genres d'esprit, il manquait de cette retenue, de cette dignite
qui impose aux hommes, tandis que le genie ne fait que les saisir.
Cependant, ainsi que l'avait prevu le general francais, des le 1er
octobre les Prussiens, ne pouvant plus resister a la disette et aux
maladies, commencerent a decamper. Ce fut en Europe un grand sujet
d'etonnement, de conjectures, de fables, que de voir une armee si
puissante, si vantee, se retirer humblement devant ces ouvriers et ces
bourgeois souleves, qui devaient etre ramenes tambour battant dans
leurs villes, et chaties pour en etre sortis. La faiblesse avec
laquelle furent poursuivis les Prussiens, l'espece d'impunite dont ils
jouirent en repassant les defiles de l'Argonne, firent supposer des
stipulations secretes, et meme un marche avec le roi de Prusse. Les
faits militaires vont expliquer, mieux que toutes ces suppositions, la
retraite des coalises.
Rester dans une position aussi malheureuse n'etait plus possible.
Envahir etait devenu intempestif, par une saison aussi avancee et
aussi mauvaise. La seule ressource etait donc de se retirer vers
le Luxembourg et la Lorraine, et de s'y faire une forte base
d'operations, pour recommencer la campagne l'annee suivante.
D'ailleurs on a lieu de croire qu'en ce moment Frederic-Guillaume
songeait a prendre sa part de la Pologne; car c'est alors que
ce prince, apres avoir excite les Polonais contre la Russie et
l'Autriche, s'appretait a partager leurs depouilles. Ainsi l'etat de
la saison et des lieux, le degout d'une entreprise manquee, le regret
de s'etre allie contre la France avec la maison d'Autriche, et enfin
de nouveaux interets dans le Nord, etaient chez le roi de Prusse des
motifs suffisans pour determiner sa retraite. Elle se fit avec le plus
grand ordre, car cet ennemi qui consentait a partir, n'en etait pas
moins tres puissant. Vouloir lui fermer tout a fait la retraite,
et l'obliger a s'ouvrir un passage par une victoire, eut ete une
imprudence que Dumouriez n'aurait pas commise. Il fallait se contenter
de la harceler, et c'est ce qu'il fit avec trop peu d'activite, par sa
faute et celle de Kellermann.
Le danger etait passe, la campagne finie, et chacun etait rendu a soi
et a ses projets. Dumouriez songeait a son entreprise des Pays-Bas,
Kellermann a son commandement de Metz, et la poursuite des Prussiens
n'obtint plus des deux generaux l'attention qu'elle meritait.
Dumouriez envoya le general d'Harville au Chene-Populeux pour chatier
les emigres; ordonna au general Miaczinski de les attendre a Stenay,
au sortir du passage, pour achever de les detruire; depecha Chasot
du meme cote pour occuper la route de Longwy; placa les generaux
Beurnonville, Stengel et Valence avec plus de vingt-cinq mille hommes
sur les derrieres de la grande armee, pour la poursuivre avec vigueur,
et en meme temps enjoignit a Dillon, qui s'etait toujours maintenu
aux Islettes avec le plus grand bonheur, de s'avancer par Clermont et
Varennes, afin de couper la route de Verdun. Ces dispositions etaient
bonnes sans doute, mais elles auraient du etre executees par le
general lui-meme; il aurait du, suivant le jugement tres-juste et
tres-eleve de M. Jomini, fondre directement sur le Rhin, et le
descendre ensuite avec toute son armee. Dans ce moment de succes,
renversant tout devant lui, il aurait conquis la Belgique en une
marche. Mais il songeait a venir a Paris pour preparer une invasion
par Lille. De leur cote, les trois generaux Stengel, Beurnonville
et Valence ne s'entendirent pas assez bien, et ne poursuivirent que
faiblement les Prussiens. Valence, qui dependait de Kellermann, recut
tout a coup l'ordre de revenir joindre son general a Chalons, afin de
reprendre la route de Metz. Il faut convenir que ce mouvement
etait singulierement imagine, puisqu'il ramenait Kellermann dans
l'interieur, pour reprendre ensuite la route de la frontiere lorraine.
La route naturelle etait en avant par Vitry ou Clermont, et elle se
conciliait avec la poursuite des Prussiens, telle que l'avait ordonnee
Dumouriez. A peine celui-ci connut-il l'ordre donne a Valence, qu'il
lui enjoignit de poursuivre sa marche, disant que, tant que durerait
la jonction des armees du nord et du centre, le commandement superieur
lui appartiendrait a lui seul. Il s'en expliqua tres-vivement avec
Kellermann, qui revint sur sa premiere determination, et consentit
a prendre sa route par Sainte-Menehould et Clermont. Cependant la
poursuite ne s'en fit pas moins avec beaucoup de mollesse. Dillon seul
harcela les Prussiens avec une bouillante ardeur, et faillit meme se
faire battre en s'elancant trop vivement sur leurs traces.
Le desaccord des generaux, et leurs distractions personnelles apres le
danger, furent evidemment la seule cause qui procura une retraite si
facile aux Prussiens. On a pretendu que leur depart avait ete achete,
qu'il avait ete paye par le produit d'un grand vol dont nous allons
parler, qu'il etait convenu avec Dumouriez, et que l'une des
stipulations du marche etait la libre sortie des Prussiens; enfin que
Louis XVI l'avait demande du fond de sa prison. On vient de voir
que cette retraite peut etre suffisamment expliquee par des motifs
naturels; mais bien d'autres raisons encore demontrent l'absurdite de
ces suppositions. Ainsi il n'est pas croyable qu'un monarque, dont les
vices n'etaient pas ceux d'une vile cupidite, se soit laisse acheter:
on ne voit pas pourquoi, dans le cas d'une convention, Dumouriez ne se
serait pas justifie, aux yeux des militaires, de n'avoir pas poursuivi
l'ennemi, en avouant un traite qui n'avait rien de honteux pour lui:
enfin le valet de chambre du roi, Clery, assure que rien de semblable
a la pretendue lettre adressee par Louis XVI a Frederic-Guillaume,
et transmise par le procureur de la commune Manuel, n'a ete ecrit et
donne a ce dernier. Tout cela n'est donc que mensonge, et la retraite
des coalises ne fut que l'effet naturel de la guerre. Dumouriez,
malgre ses fautes, malgre ses distractions a Grand-Pre, malgre sa
negligence au moment de la retraite, n'en fut pas moins le sauveur
de la France, et d'une revolution qui a peut-etre avance l'Europe de
plusieurs siecles. C'est lui qui, s'emparant d'une armee desorganisee,
defiante, irritee, lui rendant l'ensemble et la confiance, etablissant
sur toute cette frontiere l'unite et la vigueur, ne desesperant jamais
au milieu des circonstances les plus desastreuses, donnant apres la
perte des defiles un exemple de sang-froid inoui, persistant dans ses
premieres idees de temporisation malgre le peril, malgre son armee et
son gouvernement, d'une maniere qui prouve la vigueur de son jugement
et de son caractere; c'est lui, disons-nous, qui sauva notre patrie de
l'etranger et du courroux contre-revolutionnaire, et donna l'exemple
si imposant d'un homme sauvant ses concitoyens malgre eux-memes. La
conquete, si vaste qu'elle soit, n'est ni plus belle ni plus morale.
FIN DU TOME DEUXIEME.
NOTES ET PIECES JUSTIFICATIVES DU TOME DEUXIEME.
NOTE 1.
Le ministre Bertrand de Molleville a fait connaitre les dispositions
du roi et de la reine, au commencement de la premiere legislature,
d'une maniere qui laisse peu de doutes sur leur sincerite. Voici
comment il raconte sa premiere entrevue avec ces augustes personnages:
"Apres avoir repondu a quelques observations generales que j'avais
faites sur la difficulte des circonstances; et sur les fautes sans
nombre que je pourrais commettre dans un departement que je ne
connaissais point, le roi me dit: "Eh bien! vous reste-t-il encore
quelque objection?--Non, sire; le desir d'obeir et de plaire a votre
majeste est le seul sentiment que j'eprouve; mais pour savoir si je
peux me flatter de la servir utilement, il serait necessaire qu'elle
eut la bonte de me faire connaitre quel est son plan relativement a la
constitution, quelle est la conduite qu'elle desire que tiennent ses
ministres.--C'est juste, repondit le roi: je ne regarde pas cette
constitution comme un chef-d'oeuvre, a beaucoup pres; je crois qu'il y
a de tres grands defauts, et que si j'avais eu la liberte d'adresser
des observations a l'assemblee, il en serait resulte des reformes
tres avantageuses; mais aujourd'hui il n'est plus temps; et je l'ai
acceptee telle qu'elle est; j'ai jure de la faire executer; je dois
etre strictement fidele a mon serment, d'autant plus que je crois que
l'execution la plus exacte de la constitution est le moyen le plus
sur de la faire connaitre a la nation, et de lui faire apercevoir les
changemens qu'il convient d'y faire. Je n'ai ni ne puis avoir d'autre
plan que celui-la: je ne m'en ecarterai certainement pas, et je desire
que les ministres s'y conforment.--Ce plan me parait infiniment sage,
sire; je me sens en etat de le suivre, et j'en prends l'engagement. Je
n'ai pas assez etudie la nouvelle constitution dans son ensemble,
ni dans ses details, pour en avoir une opinion arretee, et je
m'abstiendrai d'en adopter une, quelle qu'elle soit, avant que son
execution ait mis la nation a portee de l'apprecier par ses effets.
Mais me serait-il permis de demander a votre majeste si l'opinion de
la reine, sur ce point, est conforme a celle du roi?--Oui, absolument,
elle vous le dira elle-meme."
"Je descendis chez la reine, qui, apres m'avoir temoigne avec une
extreme bonte combien elle partageait l'obligation que le roi m'avait
d'accepter le ministere dans des circonstances aussi critiques, ajouta
ces mots: "Le roi vous a fait connaitre ses intentions relativement
a la constitution; ne pensez-vous pas que le seul plan qu'il y ait
a suivre est d'etre fidele a son serment?--Oui, certainement,
madame.--Eh bien! soyez sur qu'on ne nous fera pas changer. Allons, M.
Bertrand, du courage; j'espere qu'avec de la patience, de la fermete
et de la suite, tout n'est pas encore perdu."
(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 22.)
Au temoignage de Bertrand de Molleville se joint celui de madame
Campan, qui, quoique suspect quelquefois, a dans cette occasion un
grand air de verite.
"La constitution avait ete, comme j'ai dit, presentee au roi le 3
septembre; je reviens sur cette presentation, parce qu'elle offrait un
sujet de deliberation bien important. Tous les ministres, excepte
M. de Montmorin, insisterent sur la necessite d'accepter l'acte
constitutionnel dans son entier. Ce fut aussi l'avis du prince de
Kaunitz. Malouet desirait que le roi s'expliquat avec sincerite sur
les vices et les dangers qu'il remarquait dans la constitution. Mais
Duport et Barnave, alarmes de l'esprit qui regnait dans la societe
des Jacobins, et meme dans l'assemblee ou Robespierre les avait deja
denonces comme traitres a la patrie, et craignant de grands malheurs,
unirent leurs avis a ceux de la majorite des ministres et de M. de
Kaunitz. Ceux qui voulaient franchement maintenir la constitution,
conseillaient de ne point l'accepter purement et simplement; de ce
nombre etaient, comme je l'ai dit, MM. Montmorin et Malouet. Le roi
paraissait gouter leurs avis; et c'est une des plus grandes preuves de
la sincerite de l'infortune monarque."
(_Memoires de madame Campan_, tome II, page 161.)
NOTE 2.
C'est madame Campan qui s'est chargee de nous apprendre que le roi
avait une correspondance secrete avec Coblentz.
"Pendant que des courriers portaient les lettres confidentielles du
roi aux princes ses freres et aux princes etrangers, l'assemblee fit
inviter le roi a ecrire aux princes, pour les engager a rentrer en
France. Le roi chargea l'abbe de Montesquiou de lui faire la lettre
qu'il voulait envoyer. Cette lettre, parfaitement ecrite, d'un style
touchant et simple, analogue au caractere de Louis XVI, et remplie
d'argumens tres forts sur l'avantage de se rallier aux principes de
la constitution, me fut confiee par le roi, qui me chargea de lui en
faire une copie.
"A cette epoque, M. Mor----, un des intendans de la maison de
Monsieur, obtint de l'assemblee un passeport pour se rendre pres du
prince, a raison d'un travail indispensable sur sa maison. La reine
le choisit pour porter cette lettre, elle voulut la lui remettre
elle-meme, et lui en fit connaitre le motif. Le choix de ce courrier
m'etonnait: la reine m'assura qu'il etait parfait; qu'elle comptait
meme sur son indiscretion, et qu'il etait seulement essentiel que
l'on eut connaissance de la lettre du roi a ses freres. _Les princes
etaient sans doute prevenus par la correspondance particuliere_.
Monsieur montra cependant quelque surprise; et le messager revint plus
afflige que satisfait d'une semblable marque de confiance qui pensa
lui couter la vie pendant les annees de terreur."
(_Memoires de madame Campan_, tome II, page 172. )
NOTE 3.
_Lettre du roi a Louis-Stanislas-Xavier, prince francais, frere du
roi_.
Paris, le 11 novembre 1791.
"Je vous ai ecrit, mon frere, le 16 octobre dernier, et vous avez
du ne pas douter de mes veritables sentimens. Je suis etonne que ma
lettre n'ait pas produit l'effet que je devais en attendre. Pour vous
rappeler a vos devoirs, j'ai employe tous les motifs qui doivent
le plus vous toucher. Votre absence est un pretexte pour tous les
malveillans, une sorte d'excuse pour tous les Francais trompes, qui
croient me servir en tenant la France entiere dans une inquietude et
une agitation qui font le tourment de ma vie. La revolution est finie,
la constitution est achevee. La France la veut, je la maintiendrai;
c'est de son affermissement que depend aujourd'hui le salut de la
monarchie. La constitution vous a donne des droits, elle y a mis une
condition que vous devez vous hater de remplir. Croyez-moi, mon frere,
repoussez les doutes qu'on voudrait vous donner sur ma liberte. Je
vais prouver, par un acte bien solennel, et dans une circonstance qui
vous interesse, que je puis agir librement. Prouvez-moi que vous etes
mon frere et Francais, en cedant a mes instances. Votre veritable
place est aupres de moi; votre interet, vos sentimens vous conseillent
egalement de venir la reprendre; je vous y invite, et s'il le faut, je
vous l'ordonne.
"_Signe_ LOUIS."
_Reponse de Monsieur au roi_.
Coblentz, le 3 decembre 1791.
"Sire, mon frere et seigneur,
"Le comte de Vergennes m'a remis de la part de votre majeste une
lettre dont l'adresse, malgre mes noms de bapteme qui s'y trouvent,
est si peu la mienne, que j'ai pense la lui rendre sans l'ouvrir.
Cependant, sur son assertion positive qu'elle etait pour moi, je l'ai
ouverte, et le nom de frere que j'y ai trouve ne m'ayant plus laisse
de doute, je l'ai lue avec le respect que je dois a l'ecriture et au
seing de votre majeste. L'ordre qu'elle contient de me rendre aupres
de la personne de votre majeste n'est pas l'expression libre de sa
volonte; et mon honneur, mon devoir, ma tendresse meme, me defendent
egalement d'y obeir. Si votre majeste veut connaitre tous ces motifs
plus en detail, je la supplie de se rappeler ma lettre du 10 septembre
dernier. Je la supplie aussi de recevoir avec bonte l'hommage des
sentimens, aussi tendres que respectueux, avec lesquels je suis, sire,
etc., etc., etc."
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