Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II by Adolphe Thiers
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Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II
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"Je jugeai que l'empereur ne s'etait arrete a ce plan pacifique et
extremement raisonnable, depuis la conference de Pilnitz, qu'apres
avoir consulte Louis XVI, dont le voeu avait ete constamment pour un
arrangement et pour employer la voie des negociations plutot que le
moyen violent des armes."
(_Ibid._, page 299.)
NOTE 6.
Voici comment ce fait est rapporte par Bertrand de Molleville:
"Je rendis compte le meme jour au conseil de la visite que le duc
d'Orleans m'avait faite, et de notre conversation. Le roi se determina
a le recevoir, et eut avec lui le lendemain un entretien de plus d'une
demi-heure, dont Sa Majeste nous parut avoir ete tres-contente. "Je
crois, comme vous, me dit le roi, qu'il revient de tres bonne foi, et
qu'il fera tout ce qui dependra de lui pour reparer le mal qu'il a
fait, et auquel il est possible qu'il n'ait pas eu autant de part que
nous l'avons cru.
"Le dimanche suivant il vint au lever du roi, ou il recut l'accueil le
plus humiliant des courtisans, qui ignoraient ce qui s'etait passe,
et des royalistes, qui avaient l'habitude de se rendre en foule au
chateau ce jour-la pour faire leur cour a la famille royale. On se
pressa autour de lui, on affecta de lui marcher sur les pieds et de
le pousser vers la porte, de maniere a l'empecher de rentrer. Il
descendit chez la reine, ou le couvert etait deja mis; aussitot qu'il
y parut, on s'ecria de toutes parts: _Messieurs, prenez garde aux
plats_! comme ai on eut ete assure qu'il avait les poches pleines de
poison.
"Les murmures insultans qu'excitait partout sa presence le forcerent a
se retirer sans avoir vu la famille royale. On le pourchassa jusqu'a
l'escalier de la reine; et en descendant il recut un crachat sur la
tete et quelques autres sur son habit. On voyait la rage et le
depit peints sur sa figure; il sortit du chateau, convaincu que les
instigateurs des outrages qu'il avait recus etaient le roi et la
reine, qui ne s'en doutaient pas, et qui en furent tres faches. Il
leur jura une haine implacable, et il ne s'est montre que trop fidele
a cet horrible serment. J'etais au chateau ce jour-la, et je fus
temoin de tous les faits que je viens de rapporter."
(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 209.)
NOTE 7.
Madame Campan rapporte autrement l'entretien de Dumouriez:
"Tous les partis s'agitaient, dit-elle, soit pour perdre le roi, soit
pour le sauver. Un jour je trouvai la reine extremement troublee; elle
me dit qu'elle ne savait plus ou elle en etait, que les chefs des
jacobins se faisaient offrir a elle par l'organe de Dumouriez, et que
Dumouriez, abandonnant le parti des jacobins, etait venu s'offrir a
elle; qu'elle lui avait donne une audience; que, seul avec elle, il
s'etait jete a ses pieds, et lui avait dit qu'il avait enfonce le
bonnet rouge jusque sur ses oreilles, mais qu'il n'etait ni ne pouvait
etre jacobin; qu'on avait laisser rouler la revolution jusqu'a cette
canaille de desorganisateurs qui, n'aspirant qu'apres le pillage,
etaient capables de tout, et pourraient donner a l'assemblee une armee
formidable, prete a saper les restes d'un trone deja trop ebranle. En
parlant avec une chaleur extreme, il s'etait jete sur la main de
la reine, et la baisait avec transport, lui criant: _Laissez-vous
sauver_. La reine me dit que l'on ne pouvait croire aux protestations
d'un traitre; que toute sa conduite etait si bien connue, que le plus
sage etait, sans contredit, de ne point s'y fier; que d'ailleurs les
princes recommandaient essentiellement de n'avoir confiance a aucune
proposition de l'interieur... etc."
(Tome II, page 202.)
Le recit de cet entretien est ici, comme on le voit, different a
quelques egards, cependant le fond est le meme. Seulement, en passant
a travers la bouche de la reine et celle de madame Campan, il a du
prendre une couleur peu favorable a Dumouriez. Celui de Dumouriez
peint d'une maniere plus vraisemblable les agitations de l'infortunee
Marie-Antoinette; et comme il n'a rien d'offensant pour cette
princesse, ni rien qui ne s'accorde avec son caractere, je l'ai
prefere. Il est possible neanmoins que la presomption de Dumouriez
l'ait porte a recueillir de preference les details les plus flatteurs
pour lui.
NOTE 8.
Bouille, dont j'ai cite les memoires, et qui etait place de maniere a
bien juger les intentions reelles des puissances, ne croyait pas du
tout au zele et a la sincerite de Catherine. Voici la maniere dont il
s'exprime a cet egard:
"On voit que ce prince (Gustave) comptait beaucoup sur les
dispositions de l'imperatrice de Russie, et sur la part active
qu'elle prendrait dans la confederation, et qui s'est bornee a des
demonstrations. Le roi de Suede etait dans l'erreur, et je doute que
Catherine lui eut jamais confie les dix-huit mille Russes qu'elle lui
avait promis. Je suis persuade, d'ailleurs, que l'empereur et le roi
de Prusse ne lui avaient communique ni leurs vues, ni leurs projets.
Ils avaient l'un et l'autre personnellement plus que de l'eloignement
pour lui, et ils desiraient qu'il ne prit aucune part active dans les
affaires de France."
(_Bouille_, page 319.)
NOTE 9.
Madame Campan nous apprend, dans un meme passage, la construction de
l'armoire de fer, et l'existence d'une protestation secrete faite par
le roi contre la declaration de guerre. Cette apprehension du roi pour
la guerre etait extraordinaire, et il cherchait de toutes les manieres
a la rejeter sur le parti populaire.
"Le roi avait une quantite prodigieuse de papiers, et avait eu,
malheureusement l'idee de faire construire tres secretement, par un
serrurier qui travaillait pres de lui depuis plus de dix ans, une
cachette dans un corridor interieur de son appartement. Cette
cachette, sans la denonciation de cet homme, eut ete long-temps
ignoree. Le mur, dans l'endroit ou elle etait placee, etait peint en
larges pierres, et l'ouverture se trouvait parfaitement dissimulee
dans les rainures brunes qui formaient la partie ombree de ces pierres
peintes. Mais avant que ce serrurier eut denonce a l'assemblee ce que
l'on a depuis appele _l'armoire de fer_, la reine avait su qu'il en
avait parle a quelques gens de ses amis; et que cet homme, auquel
le roi, par habitude, accordait une trop grande confiance, etait un
jacobin. Elle en avertit le roi, et le decida a remplir un tres grand
portefeuille de tous les papiers qu'il avait le plus d'interet a
conserver, et a me le confier. Elle l'invita en ma presence a ne rien
laisser dans cette armoire; et le roi, pour la tranquilliser,
lui repondit qu'il n'y avait rien laisse. Je voulus prendre le
portefeuille et l'emporter dans mon appartement; il etait trop lourd
pour que je pusse le soulever. Le roi me dit qu'il allait le porter
lui-meme; je le precedai pour lui ouvrir les portes. Quand il
eut depose ce portefeuille dans mon cabinet interieur, il me dit
seulement: "La reine vous dira ce que cela contient." Rentree chez la
reine, je le lui demandai, jugeant par les paroles du roi qu'il etait
necessaire que j'en fusse instruite; "Ce sont, me repondit la reine,
des pieces qui seraient des plus funestes pour le roi, si on allait
jusqu'a lui faire son proces. Mais ce qu'il veut surement que je vous
dise, c'est qu'il y a dans ce portefeuille le proces-verbal d'un
conseil-d'etat dans lequel le roi a donne son avis contre la guerre.
Il l'a fait signer par tous les ministres, et, dans le cas meme de ce
proces, il compte que cette "piece serait tres utile." Je demandai a
qui la reine croyait que je devais confier ce portefeuille. "A qui
vous voudrez, me repondit-elle; vous en etes _seule responsable_: ne
vous eloignez pas du palais, meme dans vos mois de repos; il y a des
circonstances ou il nous serait tres utile de le trouver a l'instant
meme."
(_Madame Campan_, tom. II, page 222.)
NOTE 10.
_Exposition des motifs qui ont determine l'assemblee nationale a
declarer, sur la proposition formelle du roi, qu'il y a lieu de
declarer la guerre au roi de Boheme et de Hongrie, par M. Condorcet.
(Seance du 22 avril 1792.)_
"Force de consentir a la guerre par la plus imperieuse necessite,
l'assemblee nationale n'ignore pas qu'on l'accusera de l'avoir
volontairement acceleree ou provoquee.
"Elle sait que la marche insidieuse de la cour de Vienne n'a eu
d'autre objet que de donner une ombre de vraisemblance a cette
imputation, dont les puissances etrangeres ont besoin pour cacher a
leurs peuples les motifs reels de l'attaque injuste preparee contre
la France; elle sait que ce reproche sera repete par les ennemis
interieurs de notre constitution et de nos lois, dans l'esperance
criminelle de ravir la bienveillance publique aux representans de la
nation.
"Une exposition simple de leur conduite est leur unique reponse,
et ils l'adressent avec une confiance egale aux etrangers et aux
Francais, puisque la nature a mis au fond du coeur de tous les hommes
les sentimens de la meme justice.
"Chaque nation a seule le pouvoir de se donner des lois, et le droit
inalienable de les changer. Ce droit n'appartient a aucune, ou leur
appartient a toutes avec une entiere egalite: l'attaquer dans une
seule, c'est declarer qu'on ne le reconnait dans aucune autre; vouloir
le ravir par la force a un peuple etranger, c'est annoncer qu'on ne
le respecte pas dans celui dont on est le citoyen ou le chef; c'est
trahir sa patrie; c'est se proclamer l'ennemi du genre humain! La
nation francaise devait croire que des verites si simples seraient
senties par tous les princes, et que, dans le dix-huitieme siecle,
personne n'oserait leur opposer les vieilles maximes de la tyrannie:
son esperance a ete trompee; une ligue a ete formee contre son
independance, et elle n'a eu que le choix d'eclairer ses ennemis sur
la justice de sa cause, ou de leur opposer la force des armes.
"Instruite de cette ligue menacante, mais jalouse de conserver la
paix, l'assemblee nationale a d'abord demande quel etait l'objet de
ce concert entre des puissances si long-temps rivales, et on lui
a repondu qu'il avait pour motif le maintien de la tranquillite
generale, la surete et l'honneur des couronnes, la crainte de voir
se renouveler les evenemens qu'ont presentes quelques epoques de la
revolution francaise.
"Mais comment la France menacerait-elle la tranquillite generale,
puisqu'elle a pris la resolution solennelle de n'entreprendre aucune
conquete, de n'attaquer la liberte d'aucun peuple; puisqu'au milieu de
cette lutte longue et sanglante qui s'est elevee dans les Pays-Bas et
dans les etats de Liege, entre les gouvernemens et les citoyens, elle
a garde la neutralite la plus rigoureuse?
"Sans doute la nation francaise a prononce hautement que la
souverainete n'appartient qu'au peuple, qui, borne dans l'exercice de
sa volonte supreme par les droits de la posterite, ne peut deleguer
de pouvoir irrevocable; sans doute elle a hautement reconnu qu'aucun
usage, aucune loi expresse, aucun consentement, aucune convention,
ne peuvent soumettre une societe d'hommes a une autorite qu'ils
n'auraient pas le droit de reprendre: mais quelle idee les princes se
feraient-ils donc de la legitimite de leur pouvoir, ou de la justice
avec laquelle ils l'exercent, s'ils regardaient l'enonciation de ces
maximes comme une entreprise contre la tranquillite de leurs etats?
Diront-ils que cette tranquillite pourrait etre troublee par les
ouvrages, par les discours de quelques Francais? ce serait encore
exiger a main armee une loi contre la liberte de la presse, ce serait
declarer la guerre aux progres de la raison, et quand on sait que
partout la nation francaise a ete impunement outragee; que les presses
des pays voisins n'ont cesse d'inonder nos departemens d'ouvrages
destines a solliciter la trahison, a conseiller la revolte; quand on
se rappelle les marques de protection ou d'interet prodiguees a leurs
auteurs, croira-t-on qu'un amour sincere de la paix, et non la haine
de la liberte, ait dicte ces hypocrites reproches?
"On a parle de tentatives faites par les Francais pour exciter les
peuples voisins a briser leurs fers, a reclamer leurs droits... Mais
les ministres qui ont repete ces imputations, sans oser citer un seul
fait qui les appuyat, savaient combien elles etaient chimeriques;
et, ces tentatives eussent-elles ete reelles, les puissances qui ont
souffert les rassemblemens de nos emigres, qui leur ont donne des
secours, qui ont recu leurs ambassadeurs, qui les ont publiquement
admis dans leurs conferences, qui ne rougissent point d'appeler les
Francais a la guerre civile, n'auraient pas conserve le droit de se
plaindre; ou bien il faudrait dire qu'il est permis d'etendre la
servitude, et criminel de propager la liberte, que tout est legitime
contre les peuples, que les rois seuls ont de veritables droits.
Jamais l'orgueil du trone n'aurait insulte avec plus d'audace a la
majeste des nations!
"Le peuple francais, libre de fixer la forme de sa constitution, n'a
pu blesser, en usant de ce pouvoir, ni la surete ni l'honneur des
couronnes etrangeres. Les chefs des autres pays mettraient-ils donc au
nombre de leurs prerogatives le droit d'obliger la nation francaise
a donner au chef de son gouvernement un pouvoir egal a celui
qu'eux-memes exercent dans leurs etats? Voudraient-ils, parce qu'ils
ont des sujets, empecher qu'il existat ailleurs des hommes libres? Et
comment n'apercevraient-ils pas qu'en permettant tout pour ce qu'ils
appellent la surete des couronnes, ils declarent legitime tout ce
qu'une nation pourrait entreprendre en faveur de la liberte des
peuples?
"Si des violences, si des crimes ont accompagne quelques epoques de
la revolution francaise, c'etait aux seuls depositaires de la volonte
nationale qu'appartenait le pouvoir de les punir ou de les ensevelir
dans l'oubli: tout citoyen, tout magistrat, quel que soit son titre,
ne doit demander justice qu'aux lois de son pays, ne peut l'attendre
que d'elles. Les puissances etrangeres, tant que leurs sujets n'ont
pas souffert de ces evenemens, ne peuvent avoir un juste motif ni de
s'en plaindre, ni de prendre des mesures hostiles pour en empecher le
retour. La parente, l'alliance personnelle entre les rois, ne sont
rien pour les nations; esclaves ou libres, des interets communs les
unissent: la nature a place leur bonheur dans la paix, dans les
secours mutuels d'une douce fraternite; elle s'indignerait qu'on osat
mettre dans une meme balance le sort de vingt millions d'hommes, et
les affections ou l'orgueil de quelques individus. Sommes-nous donc
condamnes a voir encore la servitude volontaire des peuples entourer
de victimes humaines les autels des faux dieux de la terre?
"Ainsi ces pretendus motifs d'une ligue contre la France n'etaient
tous qu'un nouvel outrage a son independance. Elle avait droit
d'exiger une renonciation a des preparatifs injurieux, et d'en
regarder le refus comme une hostilite: tels ont ete les principes qui
ont dirige les demarches de l'assemblee nationale. Elle a continue de
vouloir la paix, mais elle devait preferer la guerre a une patience
dangereuse pour la liberte; elle ne pouvait se dissimuler que des
changemens dans la constitution, que des violations de l'egalite, qui
en est la base, etaient l'unique but des ennemis de la France; qu'ils
voulaient la punir d'avoir reconnu dans toute leur etendue les droits
communs a tous les hommes; et c'est alors qu'elle a fait ce serment,
repete par tous les Francais, de perir plutot que de souffrir la
moindre atteinte ni a la liberte des citoyens, ni a la souverainete du
peuple, ni surtout a cette egalite sans laquelle il n'existe pour les
societes ni justice ni bonheur.
"Reprocherait-on aux Francais de n'avoir pas assez respecte les droits
des autres peuples, en n'offrant que des indemnites pecuniaires, soit
aux princes allemands possessionnes en Alsace, soit au pape?
"Les traites avaient reconnu la souverainete de la France sur
l'Alsace, et elle y etait paisiblement exercee depuis plus d'un
siecle. Les droits que ces traites avaient reserves n'etaient que des
privileges; le sens de cette reserve etait donc que les possesseurs
des fiefs d'Alsace les conserveraient avec les anciennes prerogatives,
tant que les lois generales de la France souffriraient les differentes
formes de la feodalite; cette reserve signifiait encore que si les
prerogatives feodales etaient enveloppees dans une ruine commune, la
nation devrait un dedommagement aux possesseurs, pour les avantages
reels qui en etaient la suite; car c'est la tout ce que peut exiger le
droit de propriete, quand il se trouve en opposition avec la loi, en
contradiction avec l'interet public. Les citoyens de l'Alsace sont
Francais, et la nation ne peut sans honte et sans injustice souffrir
qu'ils soient prives de la moindre partie des droits communs a tous
ceux que ce nom doit egalement proteger. Dira-t-on qu'on peut, pour
dedommager ces princes, leur abandonner une portion du territoire?
Non; une nation genereuse et libre ne vend point des hommes; elle ne
condamne point a l'esclavage, elle ne livre point a des maitres ceux
qu'elle a une fois admis au partage de sa liberte.
"Les citoyens du Comtat etaient les maitres de se donner une
constitution; ils pouvaient se declarer independans: ils ont prefere
etre Francais, et la France ne les abandonnera point apres les avoir
adoptes. Eut-elle refuse d'acceder a leur desir, leur pays est enclave
dans son territoire, et elle n'aurait pu permettre a leurs oppresseurs
de traverser la terre de la liberte pour aller punir des hommes
d'avoir ose se rendre independans et reprendre leurs droits. Ce que
le pape possedait dans ce pays etait le salaire des fonctions du
gouvernement: le peuple, en lui etant ses fonctions, a fait usage d'un
pouvoir qu'une longue servitude avait suspendu, mais n'avait pu lui
ravir; et l'indemnite proposee par la France n'etait pas meme exigee
par la justice.
"Ainsi, ce sont encore des violations du droit naturel qu'on ose
demander au nom du pape et des possessionnes d'Alsace! C'est encore
pour les pretentions de quelques hommes qu'on veut faire couler le
sang des nations! Et si les ministres de la maison d'Autriche avaient
voulu declarer la guerre a la raison au nom des prejuges, aux peuples
au nom des rois, ils n'auraient pu tenir un autre langage!
"On a fait entendre que le voeu du peuple francais, pour le maintien
de son egalite et de son independance, etait celui d'une faction...
Mais la nation francaise a une constitution; cette constitution a ete
reconnue, adoptee par la generalite des citoyens; elle ne peut etre
changee que par le voeu du peuple, et suivant des formes qu'elle-meme
a prescrites: tant qu'elle subsiste, les pouvoirs etablis par elle ont
seuls le droit de manifester la volonte nationale, et c'est par eux
que cette volonte a ete declaree aux puissances etrangeres. C'est le
roi qui, sur l'invitation de l'assemblee nationale, et en remplissant
les fonctions que la constitution lui attribue, s'est plaint de la
protection accordee aux emigres, a demande inutilement qu'elle leur
fut retiree; c'est lui qui a sollicite des explications sur la ligue
formee contre la France; c'est lui qui a exige que cette ligue fut
dissoute; et l'on doit s'etonner sans doute d'entendre annoncer comme
le cri de quelques factieux le voeu solennel du peuple, publiquement
exprime par ses representans legitimes. Quel titre aussi respectable
pourraient donc invoquer ces rois qui forcent des nations egarees a
combattre contre les interets de leur propre liberte, et a s'armer
contre des droits qui sont aussi les leurs, a etouffer sous les debris
de la constitution francaise les germes de leur propre felicite, et
les communes esperances du genre humain!
"Et d'ailleurs qu'est-ce qu'une faction qu'on accuserait d'avoir
conspire la liberte universelle du genre humain? C'est donc l'humanite
tout entiere que des ministres esclaves osent fletrir de ce nom
odieux!
"Mais, disent-ils, le roi des Francais n'est pas libre... Eh! n'est-ce
donc pas etre libre que de dependre des lois de son pays? La liberte
de les contrarier, de s'y soustraire, d'y opposer une force etrangere,
ne serait pas un droit, mais un crime!
"Ainsi, en rejetant toutes ces propositions insidieuses, en meprisant
ces indecentes declamations, l'assemblee nationale s'etait montree,
dans toutes les relations exterieures, aussi amie de la paix que
jalouse de la liberte du peuple; ainsi, la continuation d'une
tolerance hostile pour les emigres, la violation ouverte des promesses
d'en disperser les rassemblemens, le refus de renoncer a une ligue
evidemment offensive, les motifs injurieux de ces refus, qui
annoncaient le desir de detruire la constitution francaise,
suffisaient pour autoriser des hostilites qui n'auraient jamais ete
que des actes d'une defense legitime; car ce n'est pas attaquer que
de ne pas donner a notre ennemi le temps d'epuiser nos ressources en
longs preparatifs, de tendre tous ses pieges, de rassembler toutes
ses forces, de resserrer ses premieres alliances, d'en chercher de
nouvelles, de pratiquer encore des intelligences au milieu de nous,
de multiplier dans nos provinces les conjurations et les complots.
Merite-t-on le nom d'agresseur lorsque, menace, provoque par un ennemi
injuste et perfide, on lui enleve l'avantage de porter les premiers
coups?--Ainsi, loin d'appeler la guerre, l'assemblee nationale a tout
fait pour la prevenir. En demandant des explications nouvelles sur
des intentions qui ne pouvaient etre douteuses, elle a montre qu'elle
renoncait avec douleur a l'espoir d'un retour vers la justice, et que
si l'orgueil des rois est prodigue du sang de leurs sujets, l'humanite
des representans d'une nation libre est avare meme du sang de ses
ennemis. Insensible a toutes les provocations, a toutes les injures,
au mepris des anciens engagemens, aux violations des nouvelles
promesses, a la dissimulation honteuse des trames ourdies contre la
France, a cette condescendance perfide sous laquelle on cachait les
secours, les encouragemens prodigues aux Francais qui ont trahi leur
patrie, elle aurait encore accepte la paix, si celle qu'on lui offrait
avait ete compatible avec le maintien de la constitution, avec
l'independance de la souverainete nationale, avec la surete de l'etat.
"Mais le voile qui cachait les intentions de notre ennemi est enfin
dechire! Citoyens! qui de vous en effet pourrait souscrire a ces
honteuses propositions? La servitude feodale et une humiliante
inegalite, la banqueroute et des impots que vous paieriez seuls, les
dimes et l'inquisition, vos proprietes achetees sur la foi publique
rendues a leurs anciens usurpateurs, les betes fauves retablies dans
le droit de ravager vos campagnes, votre sang prodigue pour les
projets ambitieux d'une maison ennemie, telles sont les conditions du
traite entre le roi de Hongrie et des Francais perfides!
"Telle est la paix qui vous est offerte! Non, vous ne l'accepterez
jamais! Les laches sont a Coblentz, et la France ne renferme plus dans
son sein que des hommes dignes de la liberte!
"Il annonce en son nom, au nom de ses allies, le projet d'exiger de la
nation francaise un abandon de ses droits; il fait entendre qu'il
lui commandera des sacrifices que la crainte seule de sa destruction
pourrait lui arracher... Eh bien! elle ne s'y soumettra jamais!
Cet insultant orgueil, loin de l'intimider, ne peut qu'exciter son
courage. Il faut du temps pour discipliner les esclaves du despotisme;
mais tout homme est soldat quand il combat la tyrannie; l'or sortira
de ses obscures retraites au nom de la patrie en danger; ces hommes
ambitieux et vils, ces esclaves de la corruption et de l'intrigue, ces
laches calomniateurs du peuple, dont nos ennemis osaient se promettre
de honteux secours, perdront l'appui des citoyens aveugles ou
pusillanimes qu'ils avaient trompes par leurs hypocrites declamations;
et l'empire francais, dans sa vaste etendue, n'offrira plus a nos
ennemis qu'une volonte unique, celle de vaincre ou de perir tout
entier avec la constitution et les lois!"
NOTE 11.
Madame Campan explique comme il suit le secret des papiers brules a
Sevres:
"Au commencement de 1792, un pretre fort estimable me fit demander un
entretien particulier. Il avait connaissance du manuscrit d'un nouveau
libelle de madame Lamotte. Il me dit qu'il n'avait remarque, dans les
gens qui venaient de Londres pour le faire imprimer a Paris, que le
seul appat du gain, et qu'ils etaient prets a lui livrer ce manuscrit
pour mille louis, s'il pouvait trouver quelque amie de la reine
disposee a faire ce sacrifice a sa tranquillite; qu'il avait pense a
moi, et que si Sa Majeste voulait lui donner les vingt-quatre mille
francs, il me remettrait le manuscrit en les touchant.
"Je communiquai cette proposition a la reine, qui la refusa, et
m'ordonna de repondre que, dans les temps ou il eut ete possible de
punir les colporteurs de ces libelles, elle les avait juges si atroces
et si invraisemblables, qu'elle avait dedaigne les moyens d'en arreter
le cours; que, si elle avait l'imprudence et la faiblesse d'en acheter
un seul, l'actif espionnage des jacobins pourrait le decouvrir; que ce
libelle achete n'en serait pas moins imprime, et deviendrait bien plus
dangereux quand ils apprendraient au public le moyen qu'elle avait
employe pour lui en oter la connaissance.
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