Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II by Adolphe Thiers
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Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II
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"Le choix du ministere a ete dans tous les temps l'une des fonctions
les plus importantes du pouvoir dont le roi est revetu: c'est le
thermometre d'apres lequel l'opinion publique a toujours juge les
dispositions de la cour, et on concoit quel peut etre aujourd'hui
l'effet de ces choix, qui, dans tout autre temps, auraient excite les
plus violens murmures.
"Un ministere bien patriote serait donc un des grands moyens que
le roi peut employer pour rappeler la confiance. Mais ce serait
etrangement s'abuser que de croire que, par une seule demarche de ce
genre, elle puisse etre facilement regagnee. Ce n'est que par du
temps et par des efforts continus qu'on peut se flatter d'effacer des
impressions trop profondement gravees pour en dissiper a l'instant
jusqu'au moindre vestige.
"2. Dans un moment ou tous les moyens de defense doivent etre
employes, ou la France ne peut pas armer tous ses defenseurs, pourquoi
le roi n'a-t-il pas offert les fusils et les chevaux de sa garde?
"3. Pourquoi le roi ne sollicite-t-il pas lui-meme une loi qui
assujettisse la liste civile a une forme de comptabilite qui puisse
garantir a la nation qu'elle n'est pas detournee de son legitime
emploi, et divertie a d'autres usages?
"4. Un des grands moyens de tranquilliser le peuple sur les
dispositions personnelles du roi, serait qu'il sollicitat lui-meme
la loi sur l'education du prince royal, et qu'il accelerat ainsi
l'instant ou la garde de ce jeune prince sera remise a un gouverneur
revetu de la confiance de la nation.
"5. On se plaint encore de ce que le decret sur un licenciement de
l'etat-major de la garde nationale n'est pas sanctionne. Ces refus
multiplies de sanction sur des dispositions legislatives que l'opinion
publique reclame avec instance, et dont l'urgence ne peut etre
meconnue, provoquent l'examen de la question constitutionnelle sur
l'application du _veto_ aux lois de circonstances, et ne sont pas de
nature a dissiper les alarmes et le mecontentement.
"6. Il serait bien important que le roi retirat des mains de M. de
Lafayette le commandement de l'armee. Il est au moins evident qu'il ne
peut plus y servir utilement la chose publique.
"Nous terminerons ce simple apercu par une observation generale:
c'est que tout ce qui peut eloigner les soupcons et ranimer la
confiance, ne peut, ni ne doit etre neglige. La constitution est
sauvee si le roi prend cette resolution avec courage, et s'il y
persiste avec fermete.
"Nous sommes, etc."
_Copie de la lettre ecrite a Boze, par Thierry_.
"Je viens d'etre querelle pour la seconde fois d'avoir recu la lettre
que, par zele, je me suis determine a remettre.
"Cependant le roi m'a permis de repondre:
"1. Qu'il n'avait garde de negliger le choix des ministres;
"2. Qu'on ne devait la declaration de guerre qu'a des ministres
soi-disant patriotes;
"3. Qu'il avait mis tout en oeuvre dans le temps pour empecher la
coalition des puissances, et qu'aujourd'hui, pour eloigner les armees
de nos frontieres, il n'y avait que les moyens generaux.
"4. Que, depuis son acceptation, il avait tres scrupuleusement
observe les lois de la constitution, mais que beaucoup d'autres gens
travaillaient maintenant en sens contraire."
NOTE 22.
La piece suivante est du nombre de celles citees par M. de
Lally-Tolendal dans sa lettre au roi de Prusse.
_Copie de la minute d'une seance tenue le 4 aout 1792, ecrite de la
main de Lally-Tolendal_.
Le 4 aout.
M. de Montmorin, ancien ministre des affaires etrangeres.--M.
Bertrand, ancien ministre de la marine.--M. de Clermont-Tonnerre.--M.
de Lally-Tolendal.--M. Malouet.--M. de Gouvernet.--M. de Gilliers.
"Trois heures de deliberation dans un endroit retire du jardin de
M. de Montmorin. Chacun rendit compte de ce qu'il avait decouvert.
J'avais recu une lettre anonyme dans laquelle on me denoncait une
conversation chez Santerre, annoncant le projet de marcher sur les
Tuileries, de tuer le roi dans la melee; et de s'emparer du prince
royal pour en faire ce que les circonstances exigeraient; ou, si le
roi n'etait pas tue, de faire toute la famille royale prisonniere.
Nous resolumes tous qu'il fallait que le roi sortit de Paris, a
quelque prix que ce fut, escorte par les Suisses, par nous et par nos
amis, qui etaient en bon nombre. Nous comptions sur M. de Liancourt,
qui avait offert de venir de Rouen au-devant du roi, et ensuite sur
M. de Lafayette. Comme nous finissions de deliberer, arriva M. de
Malesherbes, qui vint presser madame de Montmorin et madame de
Beaumont, sa fille, de se retirer, en disant que la crise approchait,
et que Paris n'etait plus la place des femmes. Sur ce que nous dit de
nouveau M. de Malesherbes, nous arretames que M. de Montmorin allait
sur-le-champ partir pour le chateau, pour informer le roi de ce que
nous avions su et resolu. Le roi parut consentir le soir, et dit a
M. de Montmorin de causer avec M. de Sainte-Croix, qui, avec M. de
Montciel, s'occupait aussi d'un projet de sortie du roi. Nous allames
le lendemain au chateau; je causai longuement avec le duc de Choiseul,
qui etait entierement de notre avis, et voulait que le roi partit,
a quelque prix que ce fut. Mais Louis XVI fit repondre qu'il ne
partirait point, et qu'il aimait mieux _s'exposer a tous les dangers
que de commencer la guerre civile_. On annoncait que la decheance
serait prononcee le jeudi suivant. Je ne connus plus d'autres
ressources que l'armee de Lafayette. Je fis partir le 8 un projet de
lettre que je lui conseillais d'ecrire au duc de Brunswick, aussitot
qu'il aurait la premiere nouvelle de la decheance, etc."
NOTE 23.
Voici quelques details precieux sur les journees de septembre, qui
font connaitre sous leur veritable aspect ces scenes affreuses. C'est
aux Jacobins que furent faites les revelations les plus importantes,
par suite des disputes qui s'etaient elevees dans la convention.
(_Seance du lundi 29 octobre 1792_.)
_Chabot_: "Ce matin, Louvet a annonce un fait qu'il est essentiel de
relever. Il nous a dit que ce n'etaient pas les hommes du 10 aout qui
avaient fait la journee du 2 septembre, et moi, comme temoin oculaire,
je vous dirai que ce sont les memes hommes. Il nous a dit qu'il n'y
avait pas deux cents personnes agissantes, et moi, je vous dirai que
j'ai passe sous une voute d'acier de dix mille sabres, j'en appelle a
Bazire, Colon et autres deputes qui etaient avec moi: depuis la cour
des Moines jusqu'a la prison de l'Abbaye, on etait oblige de se serrer
pour nous faire passage. J'ai reconnu pour mon compte cent cinquante
federes. Il est possible que Louvet et ses adherens n'aient pas ete
a ces executions populaires. Cependant, lorsqu'on a prononce avec
sang-froid un discours tel que celui de Louvet, on n'a pas beaucoup
d'humanite; je sais bien que, depuis son discours, je ne voudrais pas
coucher a cote de lui, dans la crainte d'etre assassine. Je somme
Petion de declarer s'il est vrai qu'il n'y avait pas plus de deux
cents hommes a cette execution; mais il est juste que les intrigans se
raccrochent a cette journee, sur laquelle toute la France n'est pas
eclairee... Ils veulent detruire en detail les patriotes; ils vont
decreter d'accusation Robespierre, Marat, Danton, Santerre. Bientot
ils accoleront Bazire, Merlin, Chabot, Montaut, meme Grangeneuve, s'il
n'etait pas raccroche a eux; ils proposeront ensuite le decret contre
tout le faubourg Saint-Antoine, contre les quarante-huit sections,
et nous serons huit cent mille hommes decretes d'accusation; il
faut cependant qu'ils se defient un peu de leurs forces, puisqu'ils
demandent l'ostracisme."
(_Seance du lundi 5 novembre_.)
"Fabre-d'Eglantine fait des observations sur la journee du 2
septembre; il assure que ce sont les hommes du 10 aout qui ont enfonce
les prisons de l'Abbaye, celles d'Orleans et celles de Versailles. Il
dit que, dans ces momens de crise, il a vu les memes hommes venir chez
Danton, et exprimer leur contentement en se frottant les mains; que
l'un d'entre eux meme desirait bien que Morande fut immole: il ajoute
qu'il a vu, dans le jardin du ministre des affaires etrangeres, le
ministre Roland, pale, abattu, la tete appuyee contre un arbre,
et demandant la translation de la convention a Tours ou a Blois.
L'opinant ajoute que Danton seul montra la plus grande energie de
caractere dans cette journee; que Danton ne desespera pas du salut
de la patrie; qu'en frappant la terre du pied il en fit sortir des
milliers de defenseurs; et qu'il eut assez de moderation pour ne pas
abuser de l'espece de dictature dont l'assemblee nationale l'avait
revetu, en decretant que ceux qui contrarieraient les operations
ministerielles seraient punis de mort. Fabre declare ensuite qu'il a
recu une lettre de madame Roland, dans laquelle l'epouse du ministre
de l'interieur le prie de donner les mains a une tactique imaginee
pour emporter quelques decrets de la convention. L'opinant demande que
la societe arrete la redaction d'une adresse qui contiendrait tous les
details historiques des evenemens depuis l'epoque de l'absolution de
Lafayette jusqu'a ce jour."
_Chabot_: "Voici des faits qu'il importe de connaitre. Le 10 aout, le
peuple en insurrection voulait immoler les Suisses; a cette epoque,
les brissotins ne se croyaient pas les hommes du 10, car ils venaient
nous conjurer d'avoir pitie d'eux: c'etaient les expressions de
Lasource. Je fus un dieu dans cette journee; je sauvai cent cinquante
Suisses; j'arretai moi seul a la porte des Feuillans le peuple qui
voulait penetrer dans la salle pour sacrifier a sa vengeance ces
malheureux Suisses; les brissotins craignaient alors que le massacre
ne s'etendit jusqu'a eux. D'apres ce que j'avais fait a la journee du
10 aout, je m'attendais que le 2 septembre on me deputerait pres du
peuple: eh bien! la commission extraordinaire, presidee alors par le
supreme Brissot, ne me choisit pas! qui choisit-on? Dusaulx, auquel,
a la verite, on adjoignit Bazire. On n'ignorait pas cependant quels
hommes etaient propres a influencer le peuple et arreter l'effusion du
sang. Je me trouvai sur le passage de la deputation; Bazire m'engagea
a me joindre a lui, il m'emmena... Dusaulx avait-il des instructions
particulieres? je l'ignore; mais, ce que je sais, c'est que Dusaulx ne
voulut ceder la parole a personne. Au milieu d'un rassemblement de
dix mille hommes, parmi lesquels etaient cent cinquante Marseillais;
Dusaulx monta sur une chaise; il fut tres maladroit: il avait a parler
a des hommes armes de poignards. Comme il obtenait enfin du silence,
je lui adressai promptement ces paroles: "Si vous etes adroit, vous
arreterez l'effusion du sang; dites aux Parisiens qu'il est de leur
interet que les massacres cessent, afin que les departemens ne
concoivent pas des alarmes relativement a la surete de la convention
nationale, qui va s'assembler a Paris..." Dusaulx m'entendit: soit
mauvaise foi, soit orgueil de la vieillesse, il ne fit pas ce que je
lui avais dit; et c'est ce M. Dusaulx que l'on proclame comme le seul
homme digne de la deputation de Paris...! Un second fait non moins
essentiel, c'est que le massacre des prisonniers d'Orleans n'a pas ete
fait par les Parisiens. Ce massacre devait paraitre bien plus odieux,
puisqu'il etait plus eloigne du 10 aout, et qu'il a ete commis par un
moindre nombre d'hommes. Cependant les intrigans n'en ont pas parle;
ils n'en ont pas dit un mot, c'est qu'il y a peri un ennemi de
Brissot, le ministre des affaires etrangeres, qui avait chasse son
protege Narbonne... Si moi seul, a la porte des Feuillans, j'ai
arrete le peuple qui voulait immoler les Suisses, a plus forte raison
l'assemblee legislative eut pu empecher l'effusion du sang. Si donc il
y a un crime, c'est a l'assemblee legislative qu'il faut l'imputer, ou
plutot a Brissot qui la menait alors.
FIN DES NOTES DU TOME DEUXIEME.
TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME DEUXIEME.
CHAPITRE PREMIER.
Jugement sur l'assemblee constituante.--Ouverture de la
seconde assemblee nationale, dite _assemblee legislative_; sa
composition.--Etat des clubs; leurs membres influens; Petion, maire
de Paris.--Politique des puissances.--Emigration; decrets contre les
emigres et contre les pretres non assermentes.--Modification dans le
ministere.--Preparatifs de guerre; etat des armees.
CHAPITRE II.
Division des partis sur la question de la guerre.--Role du duc
d'Orleans et de son parti.--Les princes emigres sont decretes
d'accusation.--Formation d'un ministere girondin.--Dumouriez,
son caractere, son genie, ses projets; details sur les nouveaux
ministres.--Entretien de Dumouriez avec la reine.--Declaration
de guerre au roi de Hongrie et de Boheme.--Premieres operations
militaires.--Deroute de Quievrain et de Tournay.--Meurtre du general
Dillon.
CHAPITRE III.
Divisions dans le ministere girondin.--Le pretendu comite
autrichien.--Decret pour la formation d'un camp de 20,000 hommes pres
Paris.--Lettre de Roland au roi.--Renvoi des ministres girondins;
demission de Dumouriez.--Formation d'un ministere feuillant.
--Projets du parti constitutionnel; lettres de Lafayette a
l'assemblee.--Situation du parti populaire et de ses chefs; plans
des deputes meridionaux; role de Petion dans les evenemens de
juin.--Journee du 20 juin 1792; insurrection des faubourgs; scenes
dans les appartemens des Tuileries.
CHAPITRE IV.
Suites de la journee du 20 juin.--Arrivee de Lafayette a Paris; ses
plaintes a l'assemblee.--Bruit de guerre; invasion prochaine des
Prussiens; discours de Vergniaud.--Reconciliation de tous les partis
dans le sein de l'assemblee, le 7 juillet.--la patrie est declaree
en danger.--Le departement suspend le maire Petion de ses
fonctions.--Adresses menacantes contre la royaute.--Lafayette propose
au roi un projet de fuite.--Troisieme anniversaire du 14 juillet;
description de la fete.--Preludes d'une nouvelle revolution.--Comite
insurrectionnel.--Details, sur les plus celebres revolutionnaires a
cette epoque; Camille Desmoulins, Marat, Robespierre, Danton.--Projets
des amis du roi pour le sauver--Demarches des deputes girondins pour
eviter une insurrection.
CHAPITRE V.
Arrivee des Marseillais a Paris; diner et scenes sanglantes aux
Champs-Elysees.--Manifeste du duc de Brunswick.--Les sections de Paris
demandent la decheance du roi.--Le roi refuse de fuir.--L'assemblee
rejette la proposition d'accuser Lafayette.--Preparatifs de
l'insurrection; moyens de defense du chateau--Insurrection du 10 aout;
les faubourgs s'emparent des Tuileries apres un combat sanglant; le
roi se retire a l'assemblee; suspension du pouvoir royal; convocation
d'une convention nationale.
CHAPITRE VI.
Suite et fin de la journee du 10 aout.--Rappel du ministere girondin;
Danton est nomme ministre de la justice.--Etat de la famille
royale.--Situation des partis dans l'assemblee et au dehors apres le
10 aout.--Organisation et influence de la commune; pouvoirs nombreux
qu'elle s'arroge; son opposition avec l'assemblee.--Erection d'un
tribunal criminel extraordinaire.--Etat des armees apres le 10
aout.--Resistance de Lafayette au nouveau gouvernement. Decrete
d'accusation, il quitte son armee et la France; est mis aux fers par
les Autrichiens.--Position de Dumouriez.--Disposition des puissances,
et situation reciproque des armees coalisees et des armees
francaises.--Prise de Longwy par les Prussiens; agitation de Paris
a cette nouvelle.--Mesures revolutionnaires prises par la commune;
arrestation des suspects.--Massacres dans les prisons les 2, 3, 4, 5
et 6 septembre; principales scenes et circonstances de ces journees
sanglantes.
CHAPITRE VII.
Campagne de l'Argonne.--Plans militaires de Dumouriez.--Prise du camp
de Grand-Pre par les Prussiens.--Victoire de Valmy.--Retraite des
coalises; bruits sur les causes de cette retraite.
Notes et pieces justificatives.
FIN DE LA TABLE.
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