Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II by Adolphe Thiers
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Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II
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Louis XVI, dans ce moment, avait renvoye un grand nombre de ses
dangereux amis, qui, sans pouvoir le sauver, l'avaient compromis tant
de fois. Ils etaient accourus, mais il les fit sortir des Tuileries,
ou leur presence ne pouvait qu'irriter le peuple sans le contenir. Il
etait reste avec le vieux marechal de Mouchy, le chef de bataillon
Acloque, quelques serviteurs de sa maison, et plusieurs officiers
devoues de la garde nationale. C'est alors qu'on entendit les cris du
peuple et le bruit des coups de hache. Aussitot les officiers de
la garde nationale l'entourent, le supplient de se montrer, en lui
promettant de mourir a ses cotes. Il n'hesite pas et ordonne d'ouvrir.
Au meme instant le panneau de la porte vient tomber a ses pieds sous
un coup violent. On ouvre enfin, et on apercoit une foret de piques et
de baionnettes. "Me voici," dit Louis XVI en se montrant a la foule
dechainee. Ceux qui l'entourent se pressent autour de lui, et lui font
un rempart de leur corps. "Respectez votre roi," s'ecrient-ils; et la
multitude, qui n'avait certainement aucun but, et a laquelle on
n'en avait indique d'autre qu'une invasion menacante, ralentit son
irruption. Plusieurs voix annoncent une petition, et demandent qu'elle
soit ecoutee. Ceux qui entourent le roi l'engagent alors a passer
dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre cette lecture. Le
peuple, satisfait de se voir obei, suit le prince, qu'on a l'heureuse
idee de placer dans l'embrasure d'une fenetre. On le fait monter sur
une banquette; on en dispose plusieurs devant lui; on y ajoute une
table; tous ceux qui l'accompagnent se rangent autour. Des grenadiers
de la garde, des officiers de la maison, viennent augmenter le nombre
de ses defenseurs, et composent un rempart derriere lequel il peut
ecouter avec moins de danger ce terrible plebiscite. Au milieu du
tumulte et des cris, on entend ces mots souvent repetes: _Point de
veto! point de pretres_! point d'aristocrates! le camp sous Paris_!
Le boucher Legendre s'approche, et demande en un langage populaire la
sanction du decret. "Ce n'est ni le lieu ni le moment, repond le roi
avec fermete; je ferai tout ce qu'exigera la constitution." Cette
resistance produit son effet. _Vive la nation! vive la nation_!
s'ecrient les assaillans. "Oui, reprend Louis XVI, _vive la nation_!
je suis son meilleur ami.--Eh bien! faites-le voir," lui dit un de
ces hommes, en lui presentant un bonnet rouge au bout d'une pique. Un
refus etait dangereux, et certes la dignite pour le roi ne consistait
pas a se faire egorger en repoussant un vain signe, mais, comme il
le fit, a soutenir avec fermete l'assaut de la multitude. Il met le
bonnet sur sa tete, et l'approbation est generale. Comme il etouffait
par l'effet de la saison et de la foule, l'un de ces hommes a moitie
ivre, qui tenait un verre et une bouteille, lui offre a boire. Le roi
craignait depuis long-temps d'etre empoisonne: cependant il boit sans
hesiter, et il est vivement applaudi.
Pendant ce temps, madame Elisabeth, qui aimait tendrement son frere,
et qui seule de la famille avait pu arriver jusqu'a lui, le suivait de
fenetre en fenetre, pour partager ses dangers. Le peuple en la voyant
la prit pour la reine. Les cris _voila l'Autrichienne_! retentirent
d'une maniere effrayante. Les grenadiers nationaux qui avaient entoure
la princesse voulaient detromper le peuple. "Laissez-le, dit cette
soeur genereuse, laissez-le dans son erreur, et sauvez la reine!"
La reine, entouree de ses enfans, n'avait pu joindre son royal epoux.
Elle avait fui des appartemens inferieurs, etait accourue dans la
salle du conseil, et ne pouvait parvenir jusqu'au roi, a cause de la
foule qui obstruait tout le chateau. Elle voulait se reunir a lui,
et demandait avec instance a etre conduite dans la salle ou il se
trouvait. On etait parvenu a l'en dissuader, et, rangee derriere la
table du conseil avec quelques grenadiers, elle voyait defiler le
peuple, le coeur plein d'effroi, et les yeux humides des larmes
qu'elle retenait. A ses cotes sa fille versait des pleurs; son jeune
fils, effraye d'abord, s'etait rassure bientot, et souriait avec
l'heureuse ignorance de son age. On lui avait presente un bonnet
rouge, que la reine avait mis sur sa tete. Santerre, place de ce cote,
recommandait le respect au peuple, et rassurait la princesse: il lui
repetait le mot accoutume et malheureusement inutile: _Madame, on
vous trompe, on vous trompe_. Puis, voyant le jeune prince qui etait
accable sous le bonnet rouge, "Cet enfant etouffe," dit-il; et il le
delivra de cette ridicule coiffure.
En apprenant les dangers du chateau, des deputes etaient accourus
aupres du roi, et parlaient au peuple pour l'inviter au respect.
D'autres s'etaient rendus a l'assemblee pour l'instruire de ce qui se
passait; et l'agitation s'y etait augmentee de l'indignation du cote
droit, et des efforts du cote gauche pour excuser cette irruption
dans le palais du monarque. Une deputation avait ete decretee sans
contestation, et vingt-quatre membres etaient partis pour entourer le
roi. La deputation devait etre renouvelee de demi-heure en demi-heure,
pour tenir l'assemblee toujours instruite des evenemens. Les deputes
envoyes parlerent tour a tour, en se faisant elever sur les epaules
des grenadiers. Petion parut ensuite, et fut accuse d'etre arrive trop
tard. Il assura n'avoir ete averti qu'a quatre heures et demie de
l'invasion operee a quatre; d'avoir mis une demi-heure pour arriver
au chateau, et d'avoir eu ensuite tant d'obstacles a vaincre, qu'il
n'avait pu etre rendu aupres du roi avant cinq heures et demie. Il
s'approcha du prince: "Ne craignez rien, lui dit-il, vous etes au
milieu du peuple." Louis XVI, prenant alors la main d'un grenadier,
la posa sur son coeur en disant: "Voyez s'il bat plus vite qu'a
l'ordinaire." Cette noble reponse fut fort applaudie. Petion monta
enfin sur un fauteuil, et, s'adressant a la foule, lui dit qu'apres
avoir fait ses representations au roi, il ne lui restait qu'a se
retirer sans tumulte, et de maniere a ne pas souiller cette
journee. Quelques temoins pretendent que Petion dit, ses _justes_
representations. Ces mots ne prouveraient au surplus que le besoin
de ne pas blesser la multitude. Santerre joignit son influence a
la sienne, et le chateau fut bientot evacue. La foule se retira
paisiblement et avec ordre. Il etait environ sept heures du soir.
Aussitot le roi, la reine, sa soeur, ses enfans se reunirent en
versant un torrent de larmes. Le roi, etourdi de cette scene, avait
encore le bonnet rouge sur sa tete; il s'en apercut pour la premiere
fois depuis plusieurs heures, et il le rejeta avec indignation. Dans
ce moment, de nouveaux deputes arriverent pour s'informer de l'etat du
chateau. La reine, le parcourant avec eux, leur montrait les portes
enfoncees, les meubles brises, et s'exprimait avec douleur sur tant
d'outrages. Merlin de Thionville, l'un des plus ardens republicains,
etait du nombre des deputes presens; la reine apercut des larmes dans
ses yeux. "Vous pleurez, lui dit-elle, de voir le roi et sa famille
traites si cruellement par un peuple qu'il a toujours voulu rendre
heureux.--Il est vrai, madame, repondit Merlin, je pleure sur les
malheurs d'une femme belle, sensible et mere de famille; mais, ne vous
y meprenez point, il n'y a pas une de mes larmes pour le roi ni pour
la reine: je hais les rois et les reines...[13]"
Notes:
[1] Memoires de madame Campan, tome II, page 154.
[2] Voyez la note 11 a la fin du volume.
[3] Seance du 28 mai.
[4] Ce decret est du 27 mai; le decret suivant, relatif au camp de
20,000 hommes, est du 8 juin.
[5] Voyez madame Campan, tome II, page; 205.
[6] Voyez la note 12 a la fin du volume.
[7] Voyez la note 13 a la fin du volume.
[8] Voyez la note 14 a la fin du volume.
[9] Voyez la note 15 a la fin du volume.
[10] Memoires de Barbaroux, pages 38 et 39.
[11] Voyez la note 16 a la fin du volume.
[12]Tous les temoins entendus ont ete d'accord sur ce fait et n'ont
varie que sur le nom des officiers municipaux.
[13] Voyez madame Campan, tome II, page 125.
CHAPITRE IV.
SUITE DE LA JOURNEE DU 20 JUIN.--ARRIVEE DE LAFAYETTE A PARIS; SES
PLAINTES A L'ASSEMBLEE.--BRUITS DE GUERRE; INVASION PROCHAINE DES
PRUSSIENS; DISCOURS DE VERGNIAUD.--RECONCILIATION DE TOUS LES PARTIS
DANS LE SEIN DE L'ASSEMBLEE, LE 7 JUILLET.--LA PATRIE EST DECLAREE
EN DANGER.--LE DEPARTEMENT SUSPEND LE MAIRE PETION DE SES
FONCTIONS.--ADRESSES MENACANTES CONTRE LA ROYAUTE.--LAFAYETTE PROPOSE
AU ROI UN PROJET DE FUITE.--TROISIEME ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET;
DESCRIPTION DE LA FETE.--PRELUDES D'UNE NOUVELLE REVOLUTION.--COMITE
INSURRECTIONNEL.--DETAILS SUR LES PLUS CELEBRES REVOLUTIONNAIRES A
CETTE EPOQUE; CAMILLE DESMOULINS, MARAT, ROBESPIERRE, DANTON.--PROJETS
DES AMIS DU ROI POUR LE SAUVER.--DEMARCHES DES DEPUTES GIRONDINS POUR
EVITER UNE INSURRECTION.
Le lendemain de cette journee insurrectionnelle du 20, dont nous
venons de retracer les principales circonstances, Paris avait encore
un aspect menacant, et les divers partis s'agiterent avec plus de
violence. L'indignation dut etre generale chez les partisans de la
cour, qui la regardaient comme outragee, et chez les constitutionnels,
qui consideraient cette invasion comme un attentat aux lois et a
la tranquillite publique. Le desordre avait ete grand, mais on
l'exagerait encore: on supposait qu'il y avait eu le projet
d'assassiner le roi, et que le complot n'avait manque que par un
heureux hasard. Ainsi, par une reaction naturelle, la faveur du jour
etait toute pour la famille royale, exposee la veille a tant de
dangers et d'outrages, et une extreme defaveur regnait contre les
auteurs supposes de l'insurrection.
Les visages etaient mornes dans l'assemblee; quelques deputes
s'eleverent avec force contre les evenemens de la veille. M. Bigot
proposa une loi contre les petitions armees, et contre l'usage de
faire defiler des bandes dans la salle. Quoiqu'il existat deja des
lois a cet egard, on les renouvela par un decret. M. Daveirhoult
voulait qu'on informat contre les perturbateurs. "Informer, lui
dit-on, contre quarante mille hommes!--Eh bien, reprit-il, si on ne
peut distinguer entre quarante mille hommes, punissez la garde, qui ne
s'est pas defendue; mais agissez de quelque maniere." Les ministres
vinrent ensuite faire un rapport sur ce qui s'etait passe, et une
discussion s'eleva sur la nature des faits. Un membre de la droite,
sur le motif que Vergniaud n'etait pas suspect, et qu'il avait ete
temoin de la scene, voulut qu'il parlat sur ce qu'il avait vu. Mais
Vergniaud ne se leva point a cet appel, et garda le silence. Cependant
les plus hardis du cote gauche secouerent cette contrainte et
reprirent courage vers la fin de la seance. Ils oserent meme proposer
qu'on examinat si, dans les decrets de circonstance, le _veto_ etait
necessaire. Mais cette proposition fut repoussee par une, forte
majorite.
Vers le soir, on craignit une nouvelle scene semblable a celle de la
veille. Le peuple se retirant avait dit qu'il reviendrait, et on
crut qu'il voulait tenir promesse. Mais, soit que ce fut un reste
de l'emotion de la veille, soit que, pour le moment, cette nouvelle
tentative fut desapprouvee par les chefs du parti populaire, on
l'arreta tres facilement; et Petion courut rapidement au chateau
prevenir le roi que l'ordre etait retabli, et que le peuple, apres lui
avoir fait ses representations, etait calme et satisfait. "Cela n'est
pas vrai, lui dit le roi.--Sire...--Taisez-vous.--Le magistrat du
peuple n'a pas a se taire, quand il fait son devoir, et qu'il dit la
verite.--La tranquillite de Paris repose sur votre tete.--Je connais
mes devoirs; je saurai les observer.--C'est assez: allez les remplir,
retirez-vous."
Le roi, malgre une extreme bonte, etait susceptible de mouvemens
d'humeur, que les courtisans appelaient _coups de boutoir_. La vue
de Petion, qu'on accusait d'avoir favorise les scenes de la veille,
l'irrita, et produisit la conversation que nous venons de rapporter.
Tout Paris la connut bientot. Deux proclamations furent immediatement
repandues, l'une du roi et l'autre de la municipalite; et il sembla
que ces deux autorites entraient en lutte;
La municipalite disait aux citoyens de demeurer calmes, de respecter
le roi, de respecter et de _faire respecter_ l'assemblee nationale;
de ne pas se reunir en armes, parce que les lois le defendaient, et
surtout de se defier des malintentionnes qui tachaient de les mettre
de nouveau en mouvement.
On repandait en effet que la cour cherchait a soulever le peuple une
seconde fois, pour avoir l'occasion de le mitrailler. Ainsi le chateau
supposait le projet d'un assassinat, les faubourgs supposaient celui
d'un massacre.
Le roi disait: "Les Francais n'auront pas appris sans douleur qu'une
multitude, egaree par quelques factieux, est venue a main armee dans
l'habitation du roi... Le roi n'a oppose aux menaces et aux insultes
des factieux que sa conscience et son amour pour le bien public.
"Il ignore quel sera le terme ou ils voudront s'arreter, mais, a
quelque exces qu'ils se portent, ils ne lui arracheront jamais un
consentement a tout ce qu'il croira contraire a l'interet public,
etc...
"Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de
plus, ils peuvent le commettre...
"Le roi ordonne a tous les corps administratifs et municipalites de
veiller a la surete des personnes et des proprietes."
Ces langages opposes repondaient aux deux opinions qui se formaient
alors. Tous ceux que la conduite de la cour avait desesperes, n'en
furent que plus irrites contre elle, et plus decides a dejouer ses
projets par tous les moyens possibles. Les societes populaires, les
municipalites, les hommes a piques, une portion de la garde nationale,
le cote gauche de l'assemblee, comprirent la proclamation du maire de
Paris, et se promirent de n'etre prudens qu'autant qu'il le faudrait
pour ne pas se faire mitrailler sans resultat decisif. Incertains
encore sur les moyens a employer, ils attendaient, pleins de la meme
mefiance et de la meme aversion. Leur premier soin fut d'obliger les
ministres a comparaitre devant l'assemblee, pour rendre compte des
precautions qu'ils avaient prises sur deux points essentiels:
1. Sur les troubles religieux, excites par les pretres;
2. Sur la surete de la capitale, que le camp de vingt mille hommes,
refuse par le roi, etait destine a couvrir.
Ceux qu'on appelait aristocrates, les constitutionnels sinceres, une
partie des gardes nationales, plusieurs provinces, et surtout les
directoires de departement, se prononcerent dans cette occasion et
d'une maniere energique. Les lois ayant ete violees, ils avaient
tout l'avantage de la parole, et ils en userent hautement. Une foule
d'adresses arriverent au roi. A Rouen, a Paris, on prepara une
petition qui fut couverte de vingt mille signatures, et qui fut
associee dans la haine du peuple a celle deja signee par huit mille
Parisiens, contre le camp sous Paris. Enfin une information fut
ordonnee par le departement, contre le maire Petion et le procureur
de la commune Manuel, accuses tous deux d'avoir favorise, par leur
inertie, l'irruption du 20 juin. On parlait, dans ce moment, avec
admiration de la conduite du roi pendant cette fatale journee; il
y avait un retour general de l'opinion sur son caractere, qu'on se
reprochait d'avoir soupconne de faiblesse. Mais on vit bientot que
ce courage passif qui resiste n'est pas cet autre courage actif,
entreprenant, qui previent les dangers, au lieu de les attendre avec
resignation.
Le parti constitutionnel s'agita aussi avec la plus extreme activite.
Tous ceux qui avaient entoure Lafayette pour concerter avec lui la
lettre du 16 juin, se reunirent encore, afin de tenter une grande
demarche. Lafayette avait ete indigne en apprenant ce qui s'etait
passe au chateau; et on le trouva parfaitement dispose. On lui fit
arriver plusieurs adresses de ses regimens, qui temoignaient la meme
indignation. Que ces adresses fussent suggerees ou spontanees, il les
interrompit par un ordre du jour, en promettant d'exprimer lui-meme et
en personne les sentimens de toute l'armee. Il resolut donc de venir
repeter au corps legislatif ce qu'il lui avait ecrit le 16 juin. Il
s'entendit avec Luckner, facile a conduire comme un vieux guerrier
qui n'etait jamais sorti de son camp. Il lui fit ecrire une lettre
destinee au roi, et exprimant les memes sentimens qu'il allait faire
connaitre de vive voix a la barre du corps legislatif. Il prit ensuite
toutes les mesures necessaires pour que son absence ne put nuire aux
operations militaires, et il s'arracha a l'amour de ses soldats, pour
se rendre a Paris au milieu des plus grands dangers.
Lafayette comptait sur sa fidele garde nationale, et sur un nouvel
elan de sa part. Il comptait aussi sur la cour, dont il ne pouvait
craindre l'inimitie, puisqu'il venait se sacrifier pour elle. Apres
avoir prouve son amour chevaleresque pour la liberte, il voulait
prouver son attachement sincere au roi, et dans son exaltation
heroique, il est probable que son coeur n'etait pas insensible a la
gloire de ce double devouement. Il arriva le 28 juin au matin;
le bruit s'en repandit rapidement, et partout on se disait avec
etonnement et curiosite que le general Lafayette etait a Paris.
Avant qu'il arrivat, l'assemblee avait ete agitee par un grand nombre
de petitions contraires. Celles de Rouen, du Havre, de l'Ain, de
Seine-et-Oise, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, s'elevaient contre les
exces du 20 juin; celles d'Arras, de l'Herault, semblaient presque les
approuver. On avait lu, d'une part, la lettre de Luckner pour le roi;
et de l'autre des placards epouvantables contre lui. Ces diverses
lectures avaient excite le trouble pendant plusieurs jours.
Le 28, une foule considerable s'etait portee a l'assemblee, esperant
que Lafayette, dont on ignorait encore les projets, pourrait y
paraitre. En effet, on annonce vers une heure et demie qu'il demande a
etre admis a la barre. Il y est accueilli par les applaudissemens du
cote droit, et par le silence des tribunes et du cote gauche.
"Messieurs, dit-il, je dois d'abord vous assurer que, d'apres les
dispositions concertees entre le marechal Luckner et moi, ma presence
ici ne compromet aucunement ni le succes de nos armes, ni la surete de
l'armee que j'ai l'honneur de commander."
[Illustration: LAFAYETTE]
Le general annonce ensuite les motifs qui l'amenent. On a soutenu que
sa lettre n'etait pas de lui; et il vient l'avouer, et il sort pour
faire cet aveu du milieu de son camp, ou l'entoure l'amour de ses
soldats. Une raison plus puissante l'a porte a cette demarche: le
20 juin a excite l'indignation de son armee, qui lui a presente une
multitude d'adresses. Il les a interdites, et a pris l'engagement de
se faire l'organe de ses troupes aupres de l'assemblee nationale.
"Deja, ajoute-t-il, les soldats se demandent si c'est vraiment la
cause de la liberte et de la constitution qu'ils defendent."
Il supplie l'assemblee nationale:
1. De poursuivre les instigateurs du 20 juin;
2. De detruire une secte qui envahit la souverainete nationale, et
dont les debats publics ne laissent aucun doute sur l'atrocite de ses
projets;
3. Enfin de faire respecter les autorites, et de donner aux armees
l'assurance que la constitution ne recevra aucune atteinte au dedans,
tandis qu'elles prodiguent leur sang pour la defendre au dehors.
Le president lui repond que l'assemblee sera fidele a la loi juree,
et qu'elle examinera sa petition. Il est invite aux honneurs de la
seance.
Le general va s'asseoir sur les bancs de la droite. Le depute Kersaint
observe que c'est au banc des petitionnaires qu'il doit se placer.
Oui! non! s'ecrie-t-on de toutes parts. Le general se leve
modestement, et va se rendre au banc des petitionnaires. Des
applaudissemens nombreux l'accompagnent a cette place nouvelle. Guadet
prend le premier la parole, et, usant d'un detour adroit, il se
demande si les ennemis sont vaincus, si la patrie est delivree,
puisque M. de Lafayette est a Paris. "Non, repond-il, la patrie n'est
pas delivree! notre situation n'a pas change, et cependant le
general de l'une de nos armees est a Paris!" Il n'examinera pas,
continue-t-il, si M. de Lafayette, qui ne voit dans le peuple francais
que des factieux entourant et menacant les autorites, n'est pas
lui-meme entoure d'un etat-major qui le circonvient; mais il fera
observer a M. de Lafayette qu'il manque a la constitution en se
faisant l'organe d'une armee legalement incapable de deliberer, et
que probablement aussi il a manque a la hierarchie des pouvoirs
militaires, en venant a Paris sans l'autorisation du ministre de la
guerre.
En consequence, Guadet demande que le ministre declare s'il a donne un
conge a M. de Lafayette, et que, de plus, la commission extraordinaire
fasse un rapport sur la question de savoir si un general pourra
entretenir l'assemblee d'objets purement politiques.
Ramond se presente pour repondre a Guadet. Il commence par une
observation bien naturelle et bien souvent applicable, c'est que,
suivant les circonstances, on varie fort sur l'interpretation des
lois. "Jamais, dit-il, on n'avait ete si scrupuleux sur l'existence
du droit de petition. Lorsque recemment encore une foule armee se
presenta, on ne lui demanda point quelle etait sa mission; on ne lui
reprocha point d'attenter, par l'appareil des armes, a l'independance
de l'assemblee; et lorsque M. de Lafayette, qui, par sa vie entiere,
est pour l'Amerique et pour l'Europe l'etendard de la liberte,
lorsqu'il se presente, les soupcons s'eveillent!... S'il y a deux
poids et deux mesures, s'il y a deux manieres de considerer les
choses, qu'il soit permis de faire quelque acception de personne en
faveur du fils aine de la liberte!..."
Ramond vote ensuite pour le renvoi de la petition a la commission
extraordinaire, afin d'examiner, non la conduite de Lafayette, mais sa
petition elle-meme. Apres un grand tumulte, apres un double appel, la
motion de Ramond est decretee. Lafayette sort de l'assemblee entoure
d'un cortege nombreux de deputes et de soldats de la garde nationale,
tous ses partisans et ses anciens compagnons d'armes.
C'etait le moment decisif pour lui, pour la cour et pour le parti
populaire; il se rend au chateau. Les propos les plus injurieux
circulent autour de lui, dans les groupes des courtisans. Le roi et la
reine accueillent avec froideur celui qui venait se devouer pour eux.
Lafayette quitte le chateau, afflige, non pour lui-meme, mais pour
la famille royale, des dispositions qu'on vient de lui montrer. A sa
sortie des Tuileries, une foule nombreuse le recoit, l'accompagne
jusqu'a sa demeure aux cris de _vive Lafayette_, et vient meme planter
un _mai_ devant sa porte. Ces temoignages d'un ancien devouement
touchaient le general, et intimidaient les Jacobins. Mais il fallait
profiter de ces restes de devouement, et les exciter davantage,
pour les rendre efficaces. Quelques chefs de la garde nationale
particulierement devoues a la famille royale s'adresserent a la cour
pour savoir ce qu'il fallait faire. Le roi et la reine furent tous
deux d'avis qu'on ne devait pas seconder M. de Lafayette[1]. Il se
trouva donc abandonne par la seule portion de la garde nationale sur
laquelle on put encore s'appuyer. Neanmoins, voulant servir le roi
malgre lui-meme, il s'entendit avec ses amis. Mais ceux-ci n'etaient
pas mieux d'accord. Les uns, et particulierement Lally-Tolendal,
desiraient qu'il agit promptement contre les jacobins, et qu'il les
attaquat de vive force dans leur club. Les autres, tous membres du
departement et de l'assemblee, s'appuyant sans cesse sur la loi,
n'ayant de ressources qu'en elle, n'en voulaient pas conseiller
la violation, et s'opposaient a toute attaque ouverte. Neanmoins
Lafayette prefera le plus hardi de ces deux conseils: il assigna un
rendez-vous a ses partisans pour aller avec eux chasser les jacobins
de leur salle, et en murer les portes. Mais, quoique le lieu de
la reunion fut fixe, peu s'y rendirent, et Lafayette fut dans
l'impossibilite d'agir. Cependant, tandis qu'il etait desespere de se
voir si mal seconde, les jacobins, qui ignoraient la defection des
siens, furent saisis d'une terreur panique, et abandonnerent leur
club. Ils coururent chez Dumouriez, qui n'etait pas encore parti pour
l'armee; ils le presserent de se mettre a leur tete et de marcher
contre Lafayette; mais leur offre ne fut point acceptee. Lafayette
resta encore un jour a Paris au milieu des denonciations, des menaces
et des projets d'assassinat, et partit enfin desespere de son inutile
devouement, et du funeste entetement de la cour. Et c'est ce meme
homme, si completement abandonne lorsqu'il venait s'exposer aux
poignards pour sauver le roi, qu'on a accuse d'avoir trahi Louis XVI!
Les ecrivains de la cour ont pretendu que ses moyens etaient mal
combines: sans doute il etait plus facile et plus sur, du moins en
apparence, de se servir de quatre-vingt mille Prussiens; mais a Paris,
et avec le projet de ne pas appeler l'etranger, que pouvait-on de
plus, que de se mettre a la tete de la garde nationale, et imposer aux
jacobins en les dispersant?
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