A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Le grand Meaulnes by Alain Fournier

A >> Alain Fournier >> Le grand Meaulnes

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16


Produced by Walter Debeuf




Le Grand Meaulnes

By Alain-Fournier.



LE GRAND MEAULNES

Preface.

Henri-Alban Fournier (Alain-Fournier est un demi-pseudonyme) est ne le 3
octobre 1886, a La Chapelle-d'Angillon (Cher). Apres une enfance passee
en Sologne et dans le Bas-Berry, ou ses parents sont instituteurs, il
commence ses etudes secondaires a Paris, puis va preparer a Brest le
concours d'entree a l'Ecole Navale, a quoi il renonce bientot, ayant
compris qu'il ne pourrait jamais vivre loin de ces campagnes de son
enfance qu'il a passionnement aimees. Il revient faire sa philosophie a
Bourges. Puis, ayant choisi la carriere de l'enseignement des Lettres,
il poursuit ses etudes au Lycee Lakanal, a Sceaux, ou il se lie de
profonde amitie avec Jacques Riviere (qui epousera en 1909 se jeune
soeur Isabelle). Tous deux se lancent a la recherche de la verite et de
la beaute dans tous les arts: peinture, musique et surtout litterature,
ou ils seront les premiers a decouvrir, parmi les jeunes ecrivains--
alors incompris et moques--ceux qui deviendront les grands noms de
notre epoque: Claudel, Peguy, Valery, etc. En juin 1905, Henri avait
rencontre celle qui, sous le nom d'Yvonne de Galais sera l'heroine du
Grand Meaulnes. Breve rencontre, unique conversation le long des quais
de la Seine, d'ou est ne en lui, cependant, ce qui sera le grand amour
de sa vie. Il ne retrouvera qu'en 1913, apres huit ans de recherches et
de souffrances, pour une deuxieme courte rencontre, "La Belle Jeune
Fille", alors mariee et mere de deux enfants.

Ses etudes ayant ete interrompues en 1907 par les deux ans de son
service militaire, il ne les avait pas reprises. Il avait tenu alors
quelque temps un Courrier litteraire, publie divers poemes, essais,
contes (reunis plus tard sous le titre Miracles), cependant que
s'elaborait lentement l'oeuvre qui l'a rendu celebre.

Et c'est quelques mois apres la deuxieme rencontre--la derniere--que
parut Le Grand Meaulnes commence presque au lendemain de la premiere,
patiemment bati, remanie, transforme au long de ces huit annees, et qui
est l'histoire, a peine transposee, de tout ce qu'il avait vecu
jusqu'alors, et du grand douloureux amour qui a domine sa vie.

Un an plus tard, il etait tue aux Eparges, le 22 septembre 1914.

Sa soeur Isabelle, a qui est dedie le roman, apres la mort de son mari,
Jacques Riviere, en 1925, publia l'abondante Correspondance des deux
amis; ensuite les Lettres au Petit B. (Rene Bichet, un gentil camarade
de Lakanal) et les Lettres d'Alain-Fournier a sa Famille, puis des
souvenirs sur son frere: Images d'Alain-Fournier, etc.

A ma soeur Isabelle.



PREMIERE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Le Pensionnaire.

Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...

Je continue a dire "chez nous", bien que la maison ne nous appartienne
plus. Nous avons quitte le pays depuis bientot quinze ans et nous n'y
reviendrons certainement jamais.

Nous habitions les batiments du Cour Superieur de Sainte-Agathe. Mon
pere, que j'appelais M. Seurel, comme les autres eleves, y dirigeait a
la fois le Cours superieur, ou l'on preparait le brevet d'instituteur,
et le Cours moyen. Ma mere faisait la petite classe.

Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrees, sous des vignes
vierges, a l'extremite du bourg; une cour immense avec preaux et
buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail; sur
le cote nord, la route ou donnait une petite grille et qui menait vers
La Gare, a trois kilometres; au sud et par derriere, des champs, des
jardins et des pres qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan
sommaire de cette demeure ou s'ecoulerent les jours les plus tourmentes
et les plus chers de ma vie--demeure d'ou partirent et ou revinrent se
briser, comme des vagues sur un rocher desert, nos aventures.

Le hasard des "changements", une decision d'inspecteur ou de prefet nous
avaient conduits la. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps,
une voiture de paysan, qui precedait notre menage, nous avait deposes,
ma mere et moi, devant la petite grille rouillee. Des gamins qui
volaient des peches dans le jardin s'etaient enfuis silencieusement par
les trous de la haie... Ma mere, que nous appelions Millie, et qui etait
bien la menagere la plus methodique que j'aie jamais connue, etait
entree aussitot dans les pieces remplies de paille poussiereuse, et tout
de suite elle avait constate avec desespoir, comma a chaque
"deplacement", que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si
mal construite... Elle etait sortie pour me confier sa detresse. Tout en
me parlant, elle avait essuye doucement avec son mouchoir ma figure
d'enfant noircie par le voyage. Puis elle etait rentree faire le compte
de toutes les ouvertures qu'il allait falloir condamner pour rendre le
logement habitable... Quant a moi, coiffe d'un grand chapeau de paille a
rubans, j'etais reste la, sur le gravier de cette cour etrangere, a
attendre, a fureter petitement autour du puits et sous le hangar.

C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrivee. Car
aussitot que je veux retrouver le lointain souvenir de cette premiere
soiree d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, deja ce sont d'autres
attentes que je me rappelle; deja, les deux mains appuyees aux barreaux
du portail, je me vois epiant avec anxiete quelqu'un qui va descendre la
grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la premiere nuit que je dus passer
dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier etage, deja ce sont
d'autres nuits que je me rappelle; je ne suis plus seul dans cette
chambre; une grande ombre inquiete et amie passe le long des murs et se
promene. Tout ce paysage paisible--l'ecole, le champ du pere Martin,
avec ses trois noyers, le jardin des quatre heures envahi chaque jour
par des femmes en visite--est a jamais, dans ma memoire, agite,
transforme par la presence de celui qui bouleversa toute notre
adolescence et dont la fuite meme ne nous a pas laisse de repos. Nous
etions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.

J'avais quinze ans. C'etait un froid dimanche de novembre, le premier
jour d'automne qui fit songer a l'hiver. Toute la journee, Millie avait
attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour
la mauvaise saison. Le matin, elle avait manque la messe; et jusqu'au
sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants, j'avais regarde
anxieusement du cote des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau
neuf.

Apres midi, je dus partir seul a vepres.

"D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon
costume d'enfant, meme s'il etait arrive, ce chapeau, il aurait bien
fallu sans doute, que je passe mon dimanche a le refaire".

Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Des le matin, mon pere
s'en allait au loin, sur le bord de quelque etang couvert de brume,
pecher le brochet dans une barque; et ma mere, retiree jusqu'a la nuit
dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. Elle
s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi pauvre
qu'elle mais aussi fiere, vint la surprendre. Et moi, les vepres finies,
j'attendais, en lisant dans la froide salle a manger, qu'elle ouvrit la
porte pour me montrer comment ca lui allait.

Ce dimanche-la, quelque animation devant l'eglise me retint dehors apres
vepres. Un bapteme, sous le porche, avait attroupe des gamins. Sur la
place, plusieurs hommes du bourg avaient revetu leurs vareuses de
pompiers; et, les faisceaux formes, transis et battant la semelle, ils
ecoutaient Boujardon, le brigadier, s'embrouiller dans la theorie...

Le carillon du bapteme s'arreta soudain, comme une sonnerie de fete qui
se serait trompee de jour et d'endroit; Boujardon et ses hommes, l'arme
en bandouliere emmenerent la pompe au petit trot; et je les vis
disparaitre au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux,
ecrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givree ou
je n'osais pas les suivre.

Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le cafe Daniel, ou
j'entendais sourdement monter puis s'apaiser les discussions des
buveurs. Et, frolant le mur bas de la grande cour qui isolait notre
maison du village, j'arrivai un peu anxieux de mon retard, a la petite
grille.

Elle etait entr'ouverte et je vis aussitot qu'il se passait quelque
chose d'insolite.

En effet, a la porte de la salle a manger--la plus rapprochee des cinq
portes vitrees qui donnaient sur la cour--une femme aux cheveux gris,
penchee, cherchait a voir au travers des rideaux. Elle etait petite,
coiffee d'une capote de velours noir a l'ancienne mode. Elle avait un
visage maigre et fin, mais ravage par l'inquietude; et je ne sais quelle
apprehension, a sa vue, m'arreta sur la premiere marche, devant la
grille.

"Ou est-il passe? mon Dieu! disait-elle a mi-voix. Il etait avec moi
tout a l'heure. Il a deja fait le tour de la maison. Il s'est peut-etre
sauve..."

Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups a
peine perceptibles.

Personne ne venait ouvrir a la visiteuse inconnue. Millie, sans doute,
avait recu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la
chambre rouge, devant un lit seme de vieux rubans et de plumes
defrisees, elle cousait, decousait, rebatissait sa mediocre coiffure...
En effet, lorsque j'eus penetre dans la salle a manger, immediatement
suivi de la visiteuse, ma mere apparut tenant a deux mains sur la tete
des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n'etaient pas encore
parfaitement equilibres... Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigues
d'avoir travaille a la chute du jour, et s'ecria:

"Regarde! Je t'attendais pour te montrer..."

Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de
la salle, elle s'arreta, deconcertee. Bien vite, elle enleva sa
coiffure, et, durant toute la scene qui suivit, elle la tint contre sa
poitrine, renversee comme un nid dans son bras droit replie.

La femme a la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un
sac de cuir, avait commence de s'expliquer, en balancant legerement la
tete et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle
avait repris tout son aplomb. Elle eut meme, des qu'elle parla de son
fils, un air superieur et mysterieux qui nous intrigua.

Ils etaient venus tous les deux, en voiture, de La Ferte-d'Angillon, a
quatorze kilometres de Sainte-Agathe. Veuve--et fort riche, a ce
qu'elle nous fit comprendre--elle avait perdu le cadet de ses deux
enfants, Antoine, qui etait mort un soir au retour de l'ecole, pour
s'etre baigne avec son frere dans un etang malsain. Elle avait decide de
mettre l'aine, Augustin, en pension chez nous pour qu'il put suivre le
Cours Superieur.

Et aussitot elle fit l'eloge de ce pensionnaire qu'elle nous amenait. Je
ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j'avais vue courbee
devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard
de poule qui aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couvee.

Ce qu'elle contait de son fils avec admiration etait fort surprenant: il
aimait a lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la riviere,
jambes nues, pendant des kilometres, pour lui rapporter des oeufs de
poules d'eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait
aussi des nasses... L'autre nuit, il avait decouvert dans le bois une
faisane prise au collet...

Moi qui n'osais plus rentrer a la maison quand j'avais un accroc a ma
blouse, je regardais Millie avec etonnement.

Mais ma mere n'ecoutait plus. Elle fit meme signe a la dame de se taire;
et, deposant avec precaution son "nid" sur la table, elle se leva
silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un...

Au-dessus de nous, en effet, dans un reduit ou s'entassaient les pieces
d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assure,
allait et venait, ebranlant le plafond, traversait les immenses greniers
tenebreux du premier etage, et se perdait enfin vers les chambres
d'adjoints abandonnees ou l'on mettait secher le tilleul et murir les
pommes.

"Deja, tout a l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du
bas, dit Millie a mi-voix, et je croyais que c'etait toi, Francois, qui
etais rentre..."

Personne ne repondit. Nous etions debout tous les trois, le coeur
battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l'escalier de la
cuisine s'ouvrit; quelqu'un descendit les marches, traversa la cuisine,
et se presenta dans l'entree obscure de la salle a manger.

"C'est toi, Augustin?" dit la dame.

C'etait un grand garcon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de
lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffe en
arriere et sa blouse noire sanglee d'une ceinture comme en portent les
ecoliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...

Il m'apercut, et, avant que personne eut pu lui demander aucune
explication:

"Viens-tu dans la cour?" dit-il.

J'hesitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma
casquette et j'allai vers lui. Nous sortimes par la porte de la cuisine
et nous allames au preau, que l'obscurite envahissait deja. A la lueur
de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez
droit, a la levre duvetee.

"Tiens, dit-il, j'ai trouve ca dans ton grenier. Tu n'y avais donc
jamais regarde?"

Il tenait a la main une petite roue en bois noirci; un cordon de fusees
dechiquetees courait tout autour; c'avait du etre le soleil ou la lune
au feu d'artifice du Quatorze Juillet.

"Il y en a deux qui ne sont pas parties: nous allons toujours les
allumer", dit-il d'un ton tranquille et de l'air de quelqu'un qui espere
bien trouver mieux par la suite.

Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les cheveux
completement ras comme un paysan. Il me montra les deux fusees avec
leurs bouts de meche en papier que la flamme avait coupes, noircis, puis
abandonnes. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa
poche--a mon grand etonnement, car cela nous etait formellement
interdit--une boite d'allumettes. Se baissant avec precaution, il mit
le feu a la meche. Puis, me prenant par la main, il m'entraina vivement
en arriere.

Un instant apres, ma mere qui sortait sur le pas de la porte, avec la
mere de Meaulnes, apres avoir debattu et fixe le prix de pension, vit
jaillir sous le preau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d'etoiles
rouges et blanches; et elle put m'apercevoir, l'espace d'une seconde,
dresse dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau
venu et ne bronchant pas...

Cette fois encore, elle n'osa rien dire.

Et le soir, au diner, il y eut, a la table de famille, un compagnon
silencieux, qui mangeait, la tete basse, sans se soucier de nos trois
regards fixes sur lui.



CHAPITRE II

Apres quatre heures.

Je n'avais guere ete, jusqu'alors, courir dans les rues avec les gamins
du bourg. Une coxalgie, dont j'ai souffert jusque vers cette annee
189... m'avait rendu craintif et malheureux. Je me vois encore
poursuivant les ecoliers alertes dans les ruelles qui entouraient la
maison, en sautillant miserablement sur une jambe...

Aussi ne me laissait-on guere sortir. Et je me rappelle que Millie, qui
etait tres fiere de moi, me ramena plus d'une fois a la maison, avec
force taloches, pour m'avoir ainsi rencontre, sautant a cloche-pied,
avec les garnements du village.

L'arrivee d'Augustin Meaulnes, qui coincida avec ma guerison, fut le
commencement d'une vie nouvelle.

Avant sa venue, lorsque le cours etait fini, a quatre heures, une longue
soiree de solitude commencait pour moi. Mon pere transportait le feu du
poele de la classe dans la cheminee de notre salle a manger; et peu a
peu les derniers gamins attardes abandonnaient l'ecole refroidie ou
roulaient des tourbillons de fumee. Il y avait encore quelques jeux, des
galopades dans la cour; puis la nuit venait; les deux eleves qui avaient
balaye la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs
pelerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant
le grand portail ouvert...

Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la
mairie, enferme dans le cabinet des archives plein de mouches mortes,
d'affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule,
aupres d'une fenetre qui donnait sur le jardin.

Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commencaient
a hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je
rentrais enfin. Ma mere avait commence de preparer le repas. Je montais
trois marches de l'escalier du grenier; je m'asseyais sans rien dire et,
la tete appuyee aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer
son feu dans l'etroite cuisine ou vacillait la flamme d'une bougie.

Mais quelqu'un est venu qui m'a enleve a tous ces plaisirs d'enfant
paisible. Quelqu'un a souffle la bougie qui eclairait pour moi le doux
visage maternel penche sur le repas du soir. Quelqu'un a eteint la lampe
autour de laquelle nous etions une famille heureuse, a la nuit, lorsque
mon pere avait accroche les volets de bois aux portes vitrees. Et celui-
la, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres eleves appelerent bientot
le grand Meaulnes.

Des qu'il fut pensionnaire chez nous, c'est-a-dire des les premiers
jours de decembre, l'ecole cessa d'etre desertee le soir, apres quatre
heures. Malgre le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et
leurs seaux d'eau, il y avait toujours, apres le cours, dans la classe,
une vingtaine de grands eleves, tant de la campagne que du bourg, serres
autour de Meaulnes. Et c'etaient de longues discussions, des disputes
interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquietude et
plaisir.

Meaulnes ne disait rien; mais c'etait pour lui qu'a chaque instant l'un
des plus bavards s'avancait au milieu du groupe, et, prenant a temoin
tour a tour chacun de ses compagnons, qui l'approuvaient bruyamment,
racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres
suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement.

Assis sur un pupitre, en balancant les jambes, Meaulnes reflechissait.
Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s'il eut reserve
ses eclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul.
Puis, a la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe
n'eclairait plus le groupe confus de jeunes gens, Meaulnes se levait
soudain et, traversant le cercle presse:

"Allons, en route!" criait-il.

Alors tous le suivaient et l'on entendait leurs cris jusqu'a la nuit
noire, dans le haut du bourg...

Il m'arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, j'allais a
la porte des ecuries des faubourgs, a l'heure ou l'on trait les
vaches... Nous entrions dans les boutiques, et, du fond de l'obscurite,
entre deux craquements de son metier, le tisserand disait:

"Voila les etudiants!"

Generalement, a l'heur du diner, nous nous trouvions tout pres du Cours,
chez Desnoues, le charron, qui etait aussi marechal. Sa boutique etait
une ancienne auberge, avec de grandes portes a deux battants qu'on
laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le soufflet de la
forge et l'on apercevait a la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et
tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrete leur voiture
pour causer un instant, parfois un ecolier comme nous, adosse a une
porte, qui regardait sans rien dire.

Et c'est la que tout commenca, environ huit jours avant Noel.



CHAPITRE III

"Je frequentais la boutique d'un vannier".

La pluie etait tombee tout le jour, pour ne cesser qu'au soir. La
journee avait ete mortellement ennuyeuse. Aux recreations, personne ne
sortait. Et l'on entendait mon pere, M. Seurel, crier a chaque minute,
dans la classe:

"Ne sabotez donc pas comme ca, les gamins!"

Apres la derniere recreation de la journee, ou, comme nous disions,
apres le dernier "quart d'heure", M. Seurel, qui depuis un instant
marchait le long en large pensivement, s'arreta, frappa un grand coup de
regle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins
de classe ou l'on s'ennuie, et, dans le silence attentif, demanda:

"Qui est-ce qui ira demain en voiture a La Gare avec Francois, pour
chercher M. et Mme Charpentier?"

C'etaient mes grands-parents: grand-pere Charpentier, l'homme au grand
burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son
bonnet de poil de lapin qu'il appelait son kepi... Les petits gamins le
connaissaient bien. Les matins, pour se debarbouiller, il tirait un seau
d'eau, dans lequel il barbotait, a la facon des vieux soldats en se
frottant vaguement la barbiche. Un cercle d'enfants, les mains derriere
le dos, l'observaient avec une curiosite respectueuse... Et ils
connaissaient aussi grand'mere Charpentier, la petite paysanne, avec sa
capote tricotee, parce que Millie l'amenait, au moins une fois, dans la
classe des plus petits.

Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Noel, a la
Gare, au train de 4 h 2. Ils avaient, pour nous voir, traverse tout le
departement, charges de ballots de chataignes et de victuailles pour
Noel enveloppees dans des serviettes. Des qu'ils avaient passe, tous les
deux, emmitoufles, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison,
nous fermions sur eux toutes les portes, et c'etait une grande semaine
de plaisir qui commencait...

Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il
fallait quelqu'un de serieux qui ne nous versat pas dans un fosse, et
d'assez debonnaire aussi, car le grand-pere Charpentier jurait
facilement et la grand-mere etait un peu bavarde.

A la question de M. Seurel, une dizaine de voix repondirent, criant
ensemble:

"Le grand Meaulnes! le grand Meaulnes!"

Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre.

Alors ils crierent:

"Fromentin!"

D'autres:

"Jasmin Delouche!"

Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs monte sur sa truie au
triple galop, criait: "Moi! Moi!" d'une voix percante.

Dutremblay et Moucheboeuf se contentaient de lever timidement la main.

J'aurais voulu que ce fut Meaulnes. Ce petit voyage en voiture a ane
serait devenu un evenement plus important. Il le desirait aussi, mais il
affectait de se taire dedaigneusement. Tous les grands eleves s'etaient
assis comme lui sur la table, a revers, les pieds sur le banc, ainsi que
nous faisions dans les moments de grand repit et de rejouissance.
Coffin, sa blouse relevee et roulee autour de la ceinture, embrassait la
colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commencait de
grimper en signe d'allegresse. Mais M. Seurel refroidit tout le monde en
disant:

"Allons! Ce sera Moucheboeuf".

Et chacun regagna sa place en silence.

A quatre heures, dans la grande cour glacee, ravinee par la pluie, je me
trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions
le bourg luisant que sechait la bourrasque. Bientot, le petit Coffin, en
capuchon, un morceau de pain a la main, sortit de chez lui et, rasant
les murs, se presenta en sifflant a la porte du charron. Meaulnes ouvrit
le portail, le hela et, tous les trois, un instant apres, nous etions
installes au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversee
par de glacials coups de vent: Coffin et moi, assis aupres de la forge,
nos pieds boueux dans les copeaux blancs; Meaulnes, les mains aux
poches, silencieux, adosse au battant de la porte d'entree. De temps a
autre, dans la rue, passait une dame de village, la tete baissee a cause
du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour
regarder qui c'etait.

Personne ne disait rien. Le marechal et son ouvrier, l'un soufflant la
forge, l'autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres
brusques... Je me rappelle ce soir-la comme un des grands soirs de mon
adolescence. C'etait en moi un melange de plaisir et d'anxiete: je
craignais que mon compagnon ne m'enlevat cette pauvre joie d'aller a La
Gare en voiture; et pourtant j'attendais de lui, sans oser me l'avouer,
quelque entreprise extraordinaire qui vint tout bouleverser.

De temps a autre, le travail paisible et regulier de la boutique
s'interrompait pour un instant. Le marechal laissait a petits coups
pesants et clairs retomber son marteau sur l'enclume. Il regardait, en
l'approchant de son tablier de cuir, le morceau de fer qu'il avait
travaille. Et, redressant la tete, il nous disait, histoire de souffler
un peu:

"Eh bien, ca va, la jeunesse?"

L'ouvrier restait la main en l'air a la chaine du soufflet, mettait son
poing gauche sur la hanche et nous regardait en riant.

Puis le travail sourd et bruyant reprenait.

Durant une de ces pauses, on apercut, par la porte battante, Millie dans
le grand vent, serree dans un fichu, qui passait chargee de petits
paquets.

Le marechal demanda:

"C'est-il que M. Charpentier va bientot venir?

--Demain, repondis je, avec ma grand'mere, j'irai les chercher en
voiture au train de 4 h 2.

--Dans la voiture a Fromentin, peut-etre?"

Je repondis bien vite:

"Non, dans celle du pere Martin.

--Oh! alors, vous n'etes pas revenus".

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16

Why I write: Alaa Al Aswany
Helen Mirren in conversation her picture editor Chris Worwood about her autobiography My Life in Words and Pictures

Obituary: Hayden Carruth
Great-grand-nephew to base sequel on characters and plot lines excised from original novel

John Crace's digested read: Stephen Fry in America by Stephen Fry
Obituary: US poet of sorrow and human dignity

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.