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Le grand Meaulnes by Alain Fournier

A >> Alain Fournier >> Le grand Meaulnes

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Le retour se fit a la brune, avec insouciance d'abord, comme l'aller. Le
chemin de Grand'Fons, qui remontait vers la route, etait un ruisseau
l'hiver et, l'ete, un ravin impraticable, coupe de trous et de grosses
racines, qui montait dans l'ombre entre de grandes haies d'arbres. Une
partie des baigneurs s'y engagea par jeu. Mais nous suivimes, avec M.
Seurel, Jasmin et plusieurs camarades, un sentier doux et sablonneux,
parallele a celui-la, qui longeait la terre voisine. Nous entendions
causer et rire les autres, pres de nous, au-dessous de nous, invisibles
dans l'ombre, tandis que Delouche racontait ses histoires d'homme... Au
faite des arbres de la grande haie gresillaient les insectes du soir
qu'on voyait, sur le clair du ciel, remuer tout autour de la dentelle
des feuillages. Parfois il en degringolait un, brusquement, dont le
bourdonnement grincait tout a coup.--Beau soir d'ete calme!... Retour,
sans espoir mais sans desir, d'une pauvre partie de campagne... Ce fut
encore Jasmin, sans le vouloir, qui vint troubler cette quietude...

Au moment ou nous arrivions au sommet de la cote, a l'endroit ou il
reste deux grosse vieilles pierres qu'on dit etre les vestiges d'un
chateau fort, il en vint a parler des domaines qu'il avait visites et
specialement d'un domaine a demi abandonne aux environs du Vieux-Nancay:
le domaine des Sablonnieres. Avec cet accent de l'Allier qui arrondit
vaniteusement certains mots et abrege avec precocite les autres, il
racontait avoir vu quelques annees auparavant, dans la chapelle en ruine
de cette vieille propriete, une pierre tombale sur laquelle etaient
graves ces mots:

Ci-git le chevalier Galois Fidele a son Dieu, a son Roi, a sa Belle

"Ah! Bah! Tiens!" disait M. Seurel, avec un leger haussement d'epaules,
un peu gene du ton que prenait la conversation, mais desireux cependant
de nous laisser parler comme des hommes.

Alors Jasmin continua de decrire ce chateau, comme s'il y avait passe sa
vie.

Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nancay, Dumas et lui avaient ete
intrigues par la vieille tourelle grise qu'on apercevait au-dessus des
sapins. Il y avait la, au milieu des bois, tout un dedale de batiments
ruines que l'on pouvait visiter en l'absence des maitres. Un jour, un
garde de l'endroit, qu'ils avaient fait monter dans leur voiture, les
avait conduits dans le domaine etrange. Mais depuis lors on avait fait
tout abattre; il ne restait plus guere, disait-on, que la ferme et une
petite maison de plaisance. Les habitants etaient toujours les memes: un
vieil officier retraite, demi-ruine, et sa fille.

Il parlait... Il parlait... J'ecoutai attentivement, sentant sans m'en
rendre compte qu'il s'agissait la d'une chose bien connue de moi,
lorsque soudain, tout simplement, comme se font les choses
extraordinaires, Jasmin se tourna vers moi et, me touchant le bras,
frappe d'une idee qui ne lui etait jamais venue:

Tiens, mais, j'y pense, dit-il, c'est la que Meaulnes--tu sais, le
grand Meaulnes?--avait du aller.

"Mais oui, ajouta-t-il, car je ne repondais pas, et je me rappelle que
le garde parlait du fils de la maison, un excentrique, qui avait des
idees extraordinaires..."

Je ne l'ecoutais plus, persuade des le debut qu'il avait devine juste et
que devant moi, loin de Meaulnes, loin de tout espoir, venait de
s'ouvrir, net et facile comme une route familiere, le chemin du Domaine
sans nom.



CHAPITRE II

Chez Florentin.

Autant j'avais ete un enfant malheureux et reveur et ferme, autant je
devins resolu et, comme on dit chez nous, "decide", lorsque je sentis
que dependait de moi l'issue de cette grave aventure.

Ce fut, je crois bien, a dater de ce soir-la que mon genou cessa
definitivement de me faire mal.

Au Vieux-Nancay, qui etait la commune du domaine des Sablonnieres,
habitait toute la famille de M. Seurel et en particulier mon oncle
Florentin, un commercant chez qui nous passions quelquefois la fin de
septembre. Libere de tout examen, je ne voulus pas attendre et j'obtins
d'aller immediatement voir mon oncle. Mais je decidai de ne rien faire
savoir a Meaulnes aussi longtemps que je ne serais pas certain de
pouvoir lui annoncer quelque bonne nouvelle. A quoi bon en effet
l'arracher a son desespoir pour l'y replonger ensuite plus profondement
peut-etre?

Le Vieux-Nancay fut pendant tres longtemps le lieu du monde que je
preferais, le pays des fins de vacances, ou nous n'allions que bien
rarement, lorsqu'il se trouvait une voiture a louer pour nous y
conduire. Il y avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la
famille qui habitait la-bas, et c'est pourquoi sans doute Millie se
faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais moi, je me
souciais bien de ces facheries!... Et sitot arrive, je me perdais et
m'ebattais parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une
existence faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me
ravissaient.

Nous descendions chez l'oncle Florentin et la tante Julie, qui avaient
un garcon de mon age, le cousin Firmin, et huit filles, dont les ainees,
Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils
tenaient un tres grand magasin a l'une des entrees de ce bourg de
Sologne, devant l'eglise--un magasin universel, auquel
s'approvisionnaient tous les chatelains-chasseurs de la region, isoles
dans la contree perdue, a trente kilometres de toute gare.

Ce magasin, avec ses comptoirs d'epicerie et de rouennerie, donnait par
de nombreuses fenetres sur la route et, par la porte vitree, sur la
grande place de l'eglise. Mais, chose etrange, quoiqu'assez ordinaire
dans ce pays pauvre, la terre battue dans toute la boutique tenait lieu
de plancher.

Par derriere c'etaient six chambres, chacune remplie d'une seule et meme
marchandise: la chambre aux chapeaux, la chambre au jardinage, la
chambre aux lampes... que sais-je? Il me semblait, lorsque j'etais
enfant et que je traversais ce dedale d'objets de bazar, que je n'en
epuiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et, a cette epoque
encore, je trouvais qu'il n'y avait de vraies vacances que passees en ce
lieu.

La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s'ouvrait sur le
magasin--cuisine ou brillaient aux fins de septembre de grandes
flambees de cheminee, ou les chasseurs et les braconniers qui vendaient
du gibier a Florentin venaient de grand matin se faire servir a boire,
tandis que les petites filles, deja levees, couraient, criaient, se
passaient les unes aux autres du "sent-y-bon" sur leurs cheveux lisses.
Aux murs, de vieilles photographies, de vieux groupes scolaires jaunis
montraient mon pere--on mettait longtemps a le reconnaitre en uniforme
--au milieu de ses camarades d'Ecole Normale...

C'est la que se passaient nos matinees; et aussi dans la cour ou
Florentin faisait pousser des dahlias et elevait des pintades; ou l'on
torrefiait le cafe, assis sur des boites a savon; ou nous deballions des
caisses remplies d'objets divers precieusement enveloppes et dont nous
ne savions pas toujours le nom...

Toute la journee, le magasin etait envahi par des paysans ou par les
cochers des chateaux voisins. A la porte vitree s'arretaient et
s'egouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes, venues
du fond de la campagne. Et de la cuisine nous ecoutions ce que disaient
les paysannes, curieux de toutes leurs histoires...

Mais le soir, apres huit heures, lorsqu'avec des lanternes on portait le
foin aux chevaux dont la peau fumait dans l'ecurie--tout le magasin
nous appartenait!

Marie-Louise, qui etait l'ainee de mes cousines mais une des plus
petites, achevait de plier et de ranger les piles de drap dans la
boutique; elle nous encourageait a venir la distraire. Alors, Firmin et
moi avec toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande
boutique, sous les lampes d'auberge, tournant les moulins a cafe,
faisant des tours de force sur les comptoirs; et parfois Firmin allait
chercher dans les greniers, car la terre battue invitait a la danse,
quelque vieux trombone plein de vert-de-gris...

Je rougis encore a l'idee que, les annees precedentes, Mlle de Galais
eut pu venir a cette heure et nous surprendre au milieu de ces
enfantillages... Mais ce fut un peu avant la tombee de la nuit, un soir
de ce mois d'aout, tandis que je causais tranquillement avec Marie-
Louise et Firmin, que je la vis pour la premiere fois...

Des le soir de mon arrivee au Vieux-Nancay, j'avais interroge mon oncle
Firmin sur le Domaine des Sablonnieres.

"Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et les
acquereurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux batiments pour
agrandir leurs terrains de chasse; la cour d'honneur n'est plus
maintenant qu'une lande de bruyeres et d'ajoncs. Les anciens possesseurs
n'ont garde qu'une petite maison d'un etage et la ferme. Tu auras bien
l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais; c'est elle-meme qui vient
faire ses provisions, tantot en selle, tantot en voiture, mais toujours
avec le meme cheval, le vieux Belisaire... C'est un drole d'equipage!"

J'etais si trouble que je ne savais plus quelle question poser pour en
apprendre davantage.

"Ils etaient riches, pourtant?"

--Oui, Monsieur de Galais donnait des fetes pour amuser son fils, un
garcon etrange, plein d'idees extraordinaires. Pour le distraire, il
imaginait ce qu'il pouvait. On faisait venir des Parisiennes... des gars
de Paris et d'ailleurs...

"Toutes les Sablonnieres etaient en ruine, madame de Galais pres de sa
fin, qu'ils cherchaient encore a l'amuser et lui passaient toutes ses
fantaisies. C'est l'hiver dernier--non, l'autre hiver, qu'ils ont fait
leur plus grande fete costumee. Ils avaient invite moitie gens de Paris
et moitie gens de campagne. Ils avaient achete ou loue des quantites
d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. Toujours pour
amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se marier et qu'on
fetait la ses fiancailles. Mais il etait bien trop jeune. Et tout a
casse d'un coup; il s'est sauve; on ne l'a jamais revu... La chatelaine
morte, mademoiselle de Galais est restee soudain toute seule avec son
pere, le vieux capitaine de vaisseau.

--N'est-elle pas mariee? demandai-je enfin.

--Non, dit-il, je n'ai entendu parler de rien. Serais-tu un pretendant?"

Tout deconcerte, je lui avouai aussi brievement, aussi discretement que
possible, que mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-etre, en serait
un.

"Ah! dit Florentin, en souriant, s'il ne tient pas a la fortune, c'est
un joli parti... Faudra-t-il que j'en parle a monsieur de Galais? Il
vient encore quelquefois jusqu'ici chercher du petit plomb pour la
chasse. Je lui fais toujours gouter ma vieille eau-de-vie de marc".

Mais je le priai bien vite de n'en rien faire, d'attendre. Et moi-meme
je ne me hatai pas de prevenir Meaulnes. Tant d'heureuses chances
accumulees m'inquietaient un peu. Et cette inquietude me commandait de
ne rien annoncer a Meaulnes que je n'eusse au moins vu la jeune fille.

Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le diner, la
nuit commencait a tomber; une brume fraiche, plutot de septembre que
d'aout, descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin
vide d'acheteurs un instant, nous etions venus voir Marie-Louise et
Charlotte. Je leur avais confie le secret qui m'amenait au Vieux-Nancay
a cette date prematuree. Accoudes sur le comptoir ou assis les deux
mains a plat sur le bois cire, nous nous racontions mutuellement ce que
nous savions de la mysterieuse jeune fille--et cela se reduisait a fort
peu de chose--lorsqu'un bruit de roues nous fit tourner la tete.

"La voici, c'est elle", dirent-ils a voix basse.

Quelques secondes apres, devant la porte vitree, s'arretait l'etrange
equipage. Une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de
petites galeries moulees, comme nous n'en avons jamais vu dans cette
contree; un vieux cheval blanc qui semblait toujours vouloir brouter
quelque herbe sur la route, tant il baissait la tete pour marcher; et
sur le siege--je le dis dans la simplicite de mon coeur, mais sachant
bien ce que je dis--la jeune fille la plus belle qu'il y ait peut-etre
jamais eu au monde.

Jamais je ne vis tant de grace s'unir a tant de gravite. Son costume lui
faisait la taille si mince qu'elle semblait fragile. Un grand manteau
marron, qu'elle enleva en entrant, etait jete sur ses epaules. C'etait
la plus grave des jeunes filles, la plus frele des femmes. Une lourde
chevelure blonde pesait sur son front et sur son visage, delicatement
dessine, finement modele. Sur son teint tres pur, l'ete avait pose deux
taches de rousseur... Je ne remarquai qu'un defaut a tant de beaute: aux
moments de tristesse, de decouragement ou seulement de reflexion
profonde, ce visage si pur se marbrait legerement de rouge, comme il
arrive chez certains malades gravement atteints sans qu'on le sache.
Alors toute l'admiration de celui qui la regardait faisait place a une
sorte de pitie d'autant plus dechirante qu'elle surprenait davantage.

Voila du moins ce que je decouvrais, tandis qu'elle descendait lentement
de voiture et qu'enfin Marie-Louise, me presentant avec aisance a la
jeune fille, m'engageait a lui parler.

On lui avanca une chaise ciree et elle s'assit, adossee au comptoir,
tandis que nous restions debout. Elle paraissait bien connaitre et aimer
le magasin. Ma tante Julie, aussitot prevenue, arriva, et, le temps
quelle parla, sagement, les mains croisees sur son ventre, hochant
doucement sa tete de paysanne-commercante coiffee d'un bonnet blanc,
retarda le moment--qui me faisait trembler un peu--ou la conversation
s'engagerait avec moi...

Ce fut tres simple.

"Ainsi, dit Mlle de Galais, vous serez bientot instituteur?"

Ma tante allumait au-dessus de nos tetes la lampe de porcelaine qui
eclairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage enfantin de la
jeune fille, ses yeux bleus si ingenus, et j'etais d'autant plus surpris
de sa voix si nette, si serieuse. Lorsqu'elle cessait de parler, ses
yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la reponse,
et elle tenait sa levre un peu mordue.

"J'enseignerais, moi aussi, dit-elle, si M. de Galais voulait!
J'enseignerais les petits garcons, comme votre mere..."

Et elle sourit, montrant ainsi que mes cousins lui avaient parle de moi.

"C'est, continua-t-elle, que les villageois sont toujours avec moi
polis, doux et serviables. Et je les aime beaucoup. Mais aussi quel
merite ai-je a les aimer?...

"Tandis qu'avec l'institutrice, ils sont, n'est-ce pas? chicaniers et
avares. Il y a sans cesse des histoires de porte-plume perdus, de
cahiers trop chers ou d'enfants qui n'apprennent pas... Eh bien, je me
debattrais avec eux et ils m'aimeraient tout de meme. Ce serait beaucoup
plus difficile..."

Et, sans sourire, elle reprit sa pose songeuse et enfantine, son regard
bleu, immobile.

Nous etions genes tous les trois par cette aisance a parler des choses
delicates, de ce qui est secret, subtil, et dont on ne parle bien que
dans les livres. Il y eut un instant de silence; et lentement une
discussion s'engagea...

Mais avec une sorte de regret et d'animosite contre je ne sais quoi de
mysterieux dans sa vie, la jeune demoiselle poursuivit:

"Et puis j'apprendrais aux garcons a etre sages, d'une sagesse que je
sais. Je ne leur donnerais pas le desir de courir le monde, comme vous
le ferez sans doute, monsieur Seurel, quand vous serez sous-maitre. Je
leur enseignerais a trouver le bonheur qui est tout pres d'eux et qui
n'en a pas l'air..."

Marie-Louise et Firmin etaient interdits comme moi. Nous restions sans
mot dire. Elle sentit notre gene et s'arreta, se mordit la levre, baissa
la tete et puis elle sourit comme si elle se moquait de nous:

"Ainsi, dit-elle, il y a peut-etre quelque grand jeune homme fou qui me
cherche au bout du monde, pendant que je suis ici, dans le magasin de
madame Florentin, sous cette lampe, et que mon vieux cheval m'attend a
la porte. Si ce jeune homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans
doute?..."

De la voir sourire, l'audace me prit et je sentis qu'il etait temps de
dire, en riant aussi:

"Et peut-etre que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi?"

Elle me regardait vivement.

A ce moment le timbre de la porte sonna, deux bonnes femmes entrerent
avec des paniers:

"Venez dans la 'salle a manger', vous serez en paix", nous dit ma tante
en poussant la porte de la cuisine.

Et comme Mlle de Galais refusait et voulait partir aussitot, ma tante
ajouta:

"Monsieur de Galais est ici et cause avec Florentin, aupres du feu".

Il y avait toujours, meme au mois d'aout, dans la grande cuisine, un
eternel fagot de sapins qui flambait et craquait. La aussi une lampe de
porcelaine etait allumee et un vieillard au doux visage, creuse et rase,
presque toujours silencieux comme un homme accable par l'age et les
souvenirs, etait assis aupres de Florentin devant deux verres de marc.

Florentin salua:

"Francois! cria-t-il de sa forte voix de marchand forain, comme s'il y
avait eu entre nous une riviere ou plusieurs hectares de terrain, je
viens d'organiser un apres-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi
prochain. Les uns chasseront, les autres pecheront, les autres
danseront, les autres se baigneront!... Mademoiselle, vous viendrez a
cheval; c'est entendu avec monsieur de Galais. J'ai tout arrange...

"Et, Francois! ajouta-t-il comme s'il y eut seulement pense, tu pourras
amener ton ami, monsieur Meaulnes... C'est bien Meaulnes qu'il
s'appelle?"

Mlle de Galais s'etait levee, soudain devenue tres pale. Et, a ce moment
precis, je me rappelai que Meaulnes, autrefois, dans le Domaine
singulier, pres de l'etang, lui avait dit son nom...

Lorsqu'elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus
clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente
secrete que la mort seule devait briser et une amitie plus pathetique
qu'un grand amour.

... A quatre heures, le lendemain matin, Firmin frappait a la porte de
la petite chambre que j'habitais dans la cour aux pintades. Il faisait
nuit encore et j'eus grand'peine a retrouver mes affaires sur la table
encombree de chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints
toutes neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de
mon arrivee. Dans la cour, j'entendais Firmin gonfler ma bicyclette, et
ma tante dans la cuisine souffler le feu. Le soleil se levait a peine
lorsque je partis. Mais ma journee devait etre longue: j'allais d'abord
dejeuner a Sainte-Agathe pour expliquer mon absence prolongee et,
poursuivant ma course, je devais arriver avant le soir a la Ferte-
d'Angillon, chez mon ami Augustin Meaulnes.



CHAPITRE III

Une apparition.

Je n'avais jamais fait de longue course a bicyclette. Celle-ci etait la
premiere. Mais, depuis longtemps, malgre mon mauvais genou, en cachette,
Jasmin m'avait appris a monter. Si deja pour un jeune homme ordinaire la
bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devait-elle pas
sembler a un pauvre garcon comme moi, qui naguere encore trainais
miserablement la jambe, trempe de sueur, des le quatrieme kilometre!...
Du haut des cotes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages;
decouvrir comme a coups d'ailes les lointains de la route qui s'ecartent
et fleurissent a votre approche, traverser un village dans l'espace d'un
instant et l'emporter tout entier d'un coup d'oeil... En reve seulement
j'avais connu jusque-la course aussi charmante, aussi legere. Les cotes
memes me trouvaient plein d'entrain. Car c'etait, il faut le dire, le
chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi...

"Un peu avant l'entree du bourg, me disait Meaulnes, lorsque jadis il
decrivait son village, on voit une grande roue a palettes que le vent
fait tourner..." Il ne savait pas a quoi elle servait, ou peut-etre
feignait-il de n'en rien savoir pour piquer ma curiosite davantage.

C'est seulement au declin de cette journee de fin d'aout que j'apercus,
tournant au vent dans une immense prairie, la grande roue qui devait
monter l'eau pour une metairie voisine. Derriere les peupliers du pre se
decouvraient deja les premiers faubourgs. A mesure que je suivais le
grand detour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le
paysage s'epanouissait et s'ouvrait... Arrive sur le pont, je decouvris
enfin la grand'rue du village.

Des vaches paissaient, cachees dans les roseaux de la prairie et
j'entendais leurs cloches, tandis que, descendu de bicyclette, les deux
mains sur mon guidon, je regardais le pays ou j'allais porter une si
grave nouvelle. Les maisons, ou l'on entrait en passant sur un petit
pont de bois, etaient toutes alignees au bord d'un fosse qui descendait
la rue, comme autant de barques, voiles carguees, amarrees dans le calme
du soir. C'etait l'heure ou dans chaque cuisine on allume un feu.

Alors la crainte et je ne sais quel obscur regret de venir troubler tant
de paix commencerent a m'enlever tout courage. A point pour aggraver ma
soudaine faiblesse, je me rappelai que la tante Moinel habitait la, sur
une petite place de La Ferte-d'Angillon.

C'etait une de mes grand'tantes. Tous ses enfants etaient morts et
j'avais bien connu Ernest, le dernier de tous, un grand garcon qui
allait etre instituteur. Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier,
l'avait suivi de pres. Et ma tante etait restee toute seule dans sa
bizarre petite maison ou les tapis etaient faits d'echantillons cousus,
les tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier--mais ou
les murs etaient tapisses de vieux diplomes, de portraits de defunts, de
medaillons en boucles de cheveux morts.

Avec tant de regrets et de deuil, elle etait la bizarrerie et la bonne
humeur memes. Lorsque j'eus decouvert la petite place ou se tenait sa
maison, je l'appelai bien fort par la porte entr'ouverte, et je
l'entendis tout au bout des trois pieces en enfilade pousser un petit
cri suraigu:

"Eh la! Mon Dieu!"

Elle renversa son cafe dans le feu--a cette heure-la comment pouvait-
elle faire du cafe?--et elle apparut... Tres cambree en arriere, elle
portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le faite de la tete,
tout en haut de son front immense et cabosse ou il y avait de la femme
mongole et de la Hottentote; et elle riait a petits coups, montrant le
reste de ses dents tres fines.

Mais tandis que je l'embrassais, elle me prit maladroitement,
hativement, une main que j'avais derriere le dos. Avec un mystere
parfaitement inutile puisque nous etions tous les deux seuls, elle me
glissa une petite piece que je n'osai pas regarder et qui devait etre de
un franc... Puis comme je faisais mine de demander des explications ou
de la remercier, elle me donna une bourrade en criant:

"Va donc! Ah! je sais bien ce que c'est!"

Elle avait toujours ete pauvre, toujours empruntant, toujours depensant.

"J'ai toujours ete bete et toujours malheureuse", disait-elle sans
amertume mais de sa voix de fausset.

Persuadee que les sous me preoccupaient comme elle, la brave femme
n'attendait pas que j'eusse souffle pour me cacher dans la main ses tres
minces economies de la journee. Et par la suite c'est toujours ainsi
qu'elle m'accueillit.

Le diner fut aussi etrange--a la fois triste et bizarre--que l'avait
ete la reception. Toujours une bougie a portee de la main, tantot elle
l'enlevait, me laissant dans l'ombre, et tantot la posait sur la petite
table couverte de plats et de vases ebreches ou fendus.

"Celui-la, disait-elle, les Prussiens lui ont casse les anses, en
soixante-dix, parce qu'ils ne pouvaient pas l'emporter".

Je me rappelai seulement alors, en revoyant ce grand vase a la tragique
histoire, que nous avions dine et couche la jadis. Mon pere m'emmenait
dans l'Yonne, chez un specialiste qui devait guerir mon genou. Il
fallait prendre un grand express qui passait avant le jour... Je me
souvins du triste diner de jadis, de toutes les histoires du vieux
greffier accoude devant sa bouteille de boisson rose.

Et je me souvenais aussi de mes terreurs... Apres le diner, assise
devant le feu, ma grand'tante avait pris mon pere a part pour lui
raconter une histoire de revenants: "Je me retourne... Ah! mon pauvre
Louis, qu'est-ce que je vois, une petite femme grise..." Elle passait
pour avoir la tete farcie de ces sornettes terrifiantes.

Et voici que ce soir-la, le diner fini, lorsque, fatigue par la
bicyclette, je fus couche dans la grande chambre avec une cheminee de
nuit a carreaux de l'oncle Moinel, elle vint s'asseoir a mon chevet et
commenca de sa voix la plus mysterieuse et la plus pointue:

"Mon pauvre Francois, il faut que je te raconte a toi ce que je n'ai
jamais dit a personne..."

Je pensai:

"Mon affaire est bonne, me voila terrorise pour toute la nuit, comme il
y a dix ans!..."

Et j'ecoutai. Elle hochait la tete, regardant droit devant soi comme si
elle se fut raconte l'histoire a elle-meme:

"Je revenais d'une fete avec Moinel. C'etait le premier mariage ou nous
allions tous les deux, depuis la mort de notre pauvre Ernest; et j'y
avais rencontre ma soeur Adele que je n'avais pas vue depuis quatre ans!
Un vieil ami de Moinel, tres riche, l'avait invite a la noce de son
fils, au domaine des Sablonnieres. Nous avions loue une voiture. Cela
nous avait coute bien cher. Nous revenions sur la route vers sept heures
du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y avait absolument
personne. Qu'est-ce que je vois tout d'un coup devant nous, sur la
route? Un petit homme, un petit jeune homme arrete, beau comme le jour,
qui ne bougeait pas, qui nous regardait venir. A mesure que nous
approchions, nous distinguions sa jolie figure, si blanche, si jolie que
cela faisait peur!...

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Alex Ross: Winner of the Guardian first book award
Stuart Evers: They made a real difference to Britain's literary culture, and it would be a terrible shame if they got forgotten in the age of Amazon

Congratulations to Alex Ross, winner of the Guardian first book award
One of only seven copies of The Tales of Beedle the Bard handwritten by JK Rowling is unveiled at the New York Public Library as the mass market edition goes on sale around the world

The arcane first book that's also a bestseller

Congratulations to Alex Ross, the deserving winner of the 2008 Guardian first book award. There's been a massed chorus of appreciation for this work already, so I shan't add much, except to say that what I particular enjoy about it is the connections it makes between musics and musicians. I'm the sort of person who goes to a lot of concerts, plays the violin, has some kind of grasp of how the history of music works – but frankly, it's all a bit fragmented and vague, since I have never studied the history of music properly and I can't really do the textbook musicological stuff. As I was reading Ross's book, it dawned on me that most of my knowledge of 20th-century music was based on reading the occasional Grove essay – and mostly, reading programme notes. What Ross's book does brilliantly is knit all these odd and isolated bits of knowledge together, so that everything starts to synthesise rather wonderfully, and you get to know what Sibelius thought of Stravinsky, say (not much – "stillborn affectations" was the phrase employed); or that Alban Berg was lionised by George Gershwin; or that David Bowie referenced Philip Glass and vice versa. That, and then the material is set against its historical and political background, such that this is a book for history-lovers as much as music-lovers.

By the way, there's a pungent criticism of the new-music scene by Hans Eisler in 1928, as quoted by Ross. How much have things changed, I wonder?

"The big music festivals have become downright stock exchanges, where the value of the works is assessed and contracts for the coming season are settled. Yet all this noise is carried out in the vacuum of a bell glass, so to speak, so that not a sound can be heard outside. An empty officiousness celebrates orgies of inbreeding, while there is a complete lack of interest or participation of a public of any kind."

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