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Le grand Meaulnes by Alain Fournier

A >> Alain Fournier >> Le grand Meaulnes

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"Je prends le bras de Moinel; je tremblais comme la feuille; je croyais
que c'etait le Bon Dieu!... Je lui dis:

"--Regarde! C'est une apparition!

"Il me repond tout bas, furieux:

"--Je l'ai bien vu! Tais-toi donc, vieille bavarde..."

"Il ne savait que faire; lorsque le cheval s'est arrete... De pres, cela
avait une figure pale, le front en sueur, un beret sale et un pantalon
long. Nous entendimes sa voix, qui disait:

"--Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me suis sauvee
et je n'en puis plus. Voulez-vous bien me prendre dans votre voiture,
monsieur et madame?"

"Aussitot nous l'avons fait monter. A peine assise, elle a perdu
connaissance. Et devines-tu a qui nous avions affaire? C'etait la
fiancee du jeune homme des Sablonnieres, Frantz de Galais, chez qui nous
etions invites aux noces!

--Mais il n'y a pas eu de noces, dis-je, puisque la fiancee s'est
sauvee!

--Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu
de noces. Puisque cette pauvre folle s'etait mis dans la tete mille
folies qu'elle nous a expliquees. C'etait une des filles d'un pauvre
tisserand. Elle etait persuadee que tant de bonheur etait impossible,
que le jeune homme etait trop jeune pour elle; que toutes les merveilles
qu'il lui decrivait etaient imaginaires, et lorsqu'enfin Frantz est venu
la chercher, Valentine a pris peur. Il se promenait avec elle et sa
soeur dans le jardin de l'Archeveche a Bourges, malgre le froid et le
grand vent. Le jeune homme, par delicatesse certainement en parce qu'il
aimait la cadette, etait plein d'attentions pour l'ainee. Alors ma folle
s'est imagine je ne sais quoi; elle a dit qu'elle allait chercher un
fichu a la maison; et la, pour etre sure de n'etre pas suivie, elle a
revetu des habits d'homme et s'est enfuie a pied sur la route de Paris.

"Son fiance a recu d'elle une lettre ou elle lui declarait qu'elle
allait rejoindre un jeune homme qu'elle aimait. Et ce n'etait pas
vrai...

"--Je suis plus heureuse de mon sacrifice, me disait-elle, que si
j'etais sa femme". Oui, mon imbecile, mais en attendant, il n'avait pas
du tout l'idee d'epouser sa soeur: il s'est tire une balle de pistolet;
on a vu le sang dans le bois; mais on n'a jamais retrouve son corps.

--Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille?

--Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis nous lui avons
donne a manger et elle a dormi aupres du feu quand nous avons ete de
retour. Elle est restee chez nous une bonne partie de l'hiver. Tout le
jour, tant qu'il faisait clair, elle taillait, cousait des robes,
arrangeait des chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est elle qui
a recolle toute la tapisserie que tu vois la. Et depuis son passage les
hirondelles nichent dehors. Mais, le soir, a la tombee de la nuit, son
ouvrage fini, elle trouvait toujours un pretexte pour aller dans la
cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, meme quand il gelait
a pierre fendre. Et on la decouvrait la, debout, pleurant de tout son
coeur.

"--Eh bien, qu'avez-vous encore? Voyons?

"--Rien, madame Moinel!"

"--Et elle rentrait.

"Les voisins disaient:

"--Vous avez trouve un bien petit jolie petite bonne, madame Moinel.

"Malgre nos supplications, elle a voulu continuer son chemin sur Paris,
au mois de mars; je lui ai donne des robes qu'elle a retaillees, Moinel
lui a pris son billet a la gare et donne un peu d'argent.

"Elle ne nous a pas oublies; elle est couturiere a Paris aupres de
Notre-Dame; elle nous ecrit encore pour nous demander si nous ne savons
rien des Sablonnieres. Une bonne fois, pour la delivrer de cette idee,
je lui ai repondu que le domaine etait vendu, abattu, le jeune homme
disparu pour toujours et la jeune fille mariee. Tout cela doit etre
vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine ecrit bien moins
souvent..."

Ce n'etait pas une histoire de revenants que racontait la tante Moinel
de sa petite voix stridente si bien faite pour les raconter. J'etais
cependant au comble du malaise. C'est que nous avions jure a Frantz le
bohemien de le servir comme des freres et voici que l'occasion m'en
etait donnee...

Or, etait-ce le moment de gater la joie que j'allais porter a Meaulnes
le lendemain matin, et de lui dire ce que je venais d'apprendre? A quoi
bon le lancer dans une entreprise mille fois impossible? Nous avions en
effet l'adresse de la jeune fille; mais ou chercher le bohemien qui
courait le monde?... Laissons les fous avec les fous, pensai-je.
Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que de mal nous a fait ce
Frantz romanesque! Et je resolus de ne rien dire tant que je n'aurais
pas vu maries Augustin Meaulnes et Mlle de Galais.

Cette resolution prise, il me restait encore l'impression penible d'un
mauvais presage--impression absurde que je chassai bien vite.

La chandelle etait presque au bout; un moustique vibrait; mais la tante
Moinel, la tete penchee sous sa capote de velours qu'elle ne quittait
que pour dormir, les coudes appuyes sur ses genoux, recommencait son
histoire... Par moments elle relevait brusquement la tete et me
regardait pour connaitre mes impressions, ou peut-etre pour voir si je
ne m'endormais pas. A la fin, sournoisement, la tete sur l'oreiller, je
fermai les yeux, faisant semblant de m'assoupir.

"Allons! tu dors...", fit-elle d'un ton plus sourd et un peu decu.

J'eus pitie d'elle et je protestai:

"Mais non, ma tante, je vous assure...

--Mais si! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que tout cela ne
t'interesse guere. Je te parle la de gens que tu n'as pas connus..."

Et lachement, cette fois, je ne repondis pas.



CHAPITRE IV

La grande nouvelle.

Il faisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la grand'rue, un si
beau temps de vacances, un si grand calme, et sur tout le bourg
passaient des bruits si paisibles, si familiers, que j'avais retrouve
toute la joyeuse assurance d'un porteur de bonne nouvelle...

Augustin et sa mere habitaient l'ancienne maison d'ecole. A la mort de
son pere, retraite depuis longtemps, et qu'un heritage avait enrichi,
Meaulnes avait voulu qu'on achetat l'ecole ou le vieil instituteur avait
enseigne pendant vingt annees, ou lui-meme avait appris a lire. Non pas
qu'elle fut d'aspect fort aimable: c'etait une grosse maison carree
comme une mairie qu'elle avait ete; les fenetres du rez-de-chaussee qui
donnaient sur la rue etaient si hautes que personne n'y regardait
jamais; et la cour de derriere, ou il n'y avait pas un arbre et dont un
haut preau barrait la vue sur la campagne, etait bien la plus seche et
la plus desolee cour d'ecole abandonnee que j'aie jamais vue...

Dans le couloir complique ou se trouvaient quatre portes, je trouvai la
mere de Meaulnes rapportant du jardin un gros paquet de linge, qu'elle
avait du mettre secher des la premiere heure de cette longue matinee de
vacances. Ses cheveux gris etaient a demi defaits; des meches lui
battaient la figure; son visage regulier sous sa coiffure ancienne etait
bouffi et fatigue, comme par une nuit de veille; et elle baissait
tristement la tete d'un air songeur.

Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et sourit:

"Vous arrivez a temps, dit-elle. Voyez, je rentre le linge que j'ai fait
secher pour le depart d'Augustin. J'ai passe la nuit a regler ses
comptes et a preparer ses affaires. Le train part a cinq heures, mais
nous arriverons a tout appreter..."

On eut dit, tant elle montrait d'assurance, qu'elle-meme avait pris
cette decision. Or, sans doute ignorait-elle meme ou Meaulnes devait
aller.

"Montez, dit-elle, vous le trouverez dans la mairie en train d'ecrire".

En hate je grimpai l'escalier, ouvris la porte de droite ou l'on avait
laisse l'ecriteau Mairie, et me trouvait dans une grande salle a quatre
fenetres, deux sur le bourg, deux sur la campagne, ornee aux murs des
portraits jaunis des presidents Grevy et Carnot. Sur une longue estrade
qui tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant une table
a tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis
sur un vieux fauteuil qui etait celui du maire, Meaulnes ecrivait,
trempant sa plume au fond d'un encrier de faience demode, en forme de
coeur. Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de village,
Meaulnes se retirait, quand il ne battait pas la contree, durant les
longues vacances...

Il se leva, des qu'il m'eut reconnu, mais non pas avec la precipitation
que j'avais imaginee:

"Seurel!" dit-il seulement, d'un air de profond etonnement.

C'etait le meme grand gars au visage osseux, a la tete rasee. Une
moustache inculte commencait a lui trainer sur les levres. Toujours ce
meme regard loyal... Mais sur l'ardeur des annees passees on croyait
voir comme une voile de brume, que par instants sa grande passion de
jadis dissipait...

Il paraissait tres trouble de me voir. D'un bond j'etais monte sur
l'estrade. Mais, chose etrange a dire, il ne songea pas meme a me tendre
la main. Il s'etait tourne vers moi, les mains derriere le dos, appuye
contre la table, renverse en arriere, et l'air profondement gene. Deja,
me regardant sans me voir, il etait absorbe par ce qu'il allait me dire.
Comme autrefois et comme toujours, homme lent a commencer de parler,
ainsi que sont les solitaires, les chasseurs et les hommes d'aventures,
il avait pris une decision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour
l'expliquer. Et maintenant que j'etais devant lui, il commencait
seulement a ruminer peniblement les paroles necessaires.

Cependant, je lui racontais avec gaiete comment j'etais venu, ou j'avais
passe la nuit et que j'avais ete bien surpris de voir Mme Meaulnes
preparer le depart de son fils...

"Ah! elle t'a dit?... demanda-t-il.

--Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage?

--Si, un tres long voyage".

Un instant decontenance, sentant que j'allais tout a l'heure, d'un mot,
reduire a neant cette decision que je ne comprenais pas, je n'osais plus
rien dire et ne savais pas par ou commencer ma mission.

Mais lui-meme parla enfin, comme quelqu'un qui veut se justifier.

"Seurel! dit-il, tu sais ce qu'etait pour moi mon etrange aventure de
Sainte-Agathe. C'etait ma raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet
espoir-la perdu, que pouvais-je devenir?... Comment vivre a la facon de
tout le monde!

"Eh bien j'ai essaye de vivre la-bas, a Paris, quand j'ai vu que tout
etait fini et qu'il ne valait plus meme la peine de chercher le Domaine
perdu... Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis,
comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le monde? Ce
qui est le bonheur des autres m'a paru derision. Et lorsque,
sincerement, deliberement, j'ai decide un jour de faire comme les
autres, ce jour-la j'ai amasse du remords pour longtemps..."

Assis sur une chaise de l'estrade, la tete basse, l'ecoutant sans le
regarder je ne savais que penser de ces explications obscures:

"Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage?
As-tu quelque faute a reparer? Une promesse a tenir?

--Eh bien, oui, repondit-il. Tu te souviens de cette promesse que
j'avais faite a Frantz?...

--Ah! fis-je soulage, il ne s'agit que de cela?...

--De cela. Et peut-etre aussi d'une faute a reparer. Les deux en meme
temps..."

Suivit un moment de silence pendant lequel je decidai de commencer a
parler et preparai mes mots.

"Il n'y a qu'une explication a laquelle je croie, dit-il encore. Certes,
j'aurais voulu revoir une fois mademoiselle de Galais, seulement la
revoir... Mais, j'en suis persuade maintenant, lorsque j'avais decouvert
le Domaine sans nom, j'etais a une hauteur, a un degre de perfection et
de purete que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme
je te l'ecrivais un jour, je retrouverai peut-etre la beaute de ce
temps-la..."

Il changea de ton pour reprendre avec une animation etrange, en se
rapprochant de moi:

"Mais, ecoute, Seurel! Cette intrigue nouvelle et ce grand voyage, cette
faute que j'ai commise et qu'il faut reparer, c'est, en un sens, mon
ancienne aventure qui se poursuit..."

Un temps, pendant lequel peniblement il essaya de ressaisir ses
souvenirs. J'avais manque l'occasion precedente. Je ne voulais pour rien
au monde laisser passer celle-ci; et, cette fois, je parlai--trop vite,
car je regrettai amerement plus tard, de n'avoir pas attendu ses aveux.

Je prononcai donc ma phrase, qui etait preparee pour l'instant d'avant,
mais qu'il n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste, a peine en
soulevant un peu la tete:

"Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas perdu?..."

Il me regarda, puis, detournant brusquement les yeux, rougit comme je
n'ai jamais vu quelqu'un rougir: une montee de sang qui devait lui
cogner a grands coups dans les tempes...

"Que veux-tu dire?" demanda-t-il enfin, a peine distinctement.

Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que j'avais
fait, et comment, la face des choses ayant tourne, il semblait presque
que ce fut Yvonne de Galais qui m'envoyait vers lui.

Il etait maintenant affreusement pale.

Durant tout ce recit, qu'il ecoutait en silence, la tete un peu rentree,
dans l'attitude de quelqu'un qu'on a surpris et qui ne sait comment se
defendre, se cacher ou s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle,
qu'une seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les
Sablonnieres avaient ete demolies et que le Domaine d'autrefois
n'existait plus:

"Ah! dit-il, tu vois... (comme s'il eut guette une occasion de justifier
sa conduite et le desespoir ou il avait sombre) tu vois: il n'y a plus
rien..."

Pour terminer, persuade qu'enfin l'assurance de tant de facilite
emporterait le reste de sa peine, je lui racontai qu'une partie de
campagne etait organisee par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais
devait y venir a cheval et que lui-meme etait invite... Mais il
paraissait completement desempare et continuait a ne rien repondre.

"Il faut tout de suite decommander ton voyage, dis-je avec impatience.
Allons avertir ta mere..."

"Cette partie de campagne?... me demanda-t-il avec hesitation. Alors,
vraiment, il faut que j'y aille?...

--Mais voyons, repliquai-je, cela ne se demande pas".

Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les epaules.

En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je dejeunerais avec eux,
dinerais, coucherais la et que, le lendemain, lui-meme louerait une
bicyclette et me suivrait au Vieux-Nancay.

"Ah! tres bien", fit-elle, en hochant la tete, comme si ces nouvelles
eussent confirme toutes ses previsions.

Je m'assis dans la petite salle a manger, sous les calendriers
illustres, les poignards ornementes et les outres soudanaises qu'un
frere de M. Meaulnes, ancien soldat d'infanterie de marine, avait
rapportes de ses lointains voyages.

Augustin me laissa la un instant, avant le repas, et, dans la chambre
voisine, ou sa mere avait prepare ses bagages, je l'entendis qui lui
disait, en baissant un peu la voix, de ne pas defaire sa malle,--car
son voyage pouvait etre seulement retarde...



CHAPITRE V

La partie de plaisir.

J'eus peine a suivre Augustin sur la route du Vieux-Nancay. Il allait
comme un coureur de bicyclette. Il ne descendait pas aux cotes. A son
inexplicable hesitation de la veille avaient succede une fievre, une
nervosite, un desir d'arriver au plus vite, qui ne laissaient pas de
m'effrayer un peu. Chez mon oncle il montra la meme impatience, il parut
incapable de s'interesser a rien jusqu'au moment ou nous fumes tous
installes en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prets a
partir pour les bords de la riviere.

On etait a la fin du mois d'aout, au declin de l'ete. Deja les fourreaux
vides des chataigniers jaunis commencaient a joncher les routes
blanches. Le trajet n'etait pas long; la ferme des Aubiers, pres du Cher
ou nous allions, ne se trouvait guere qu'a deux kilometres au dela des
Sablonnieres. De loin en loin, nous rencontrions d'autres invites en
voiture, et meme des jeunes gens a cheval, que Florentin avait convies
audacieusement au nom de M. de Galais... On s'etait efforce comme jadis
de meler riches et pauvres, chatelains et paysans. C'est ainsi que nous
vimes arriver a bicyclette Jasmin Delouche, qui, grace au garde
Baladier, avait fait naguere la connaissance de mon oncle.

"Et voila, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui tenait la clef de
tout, pendant que nous cherchions jusqu'a Paris. C'est a desesperer!"

Chaque fois qu'il le regardait sa rancune en etait augmentee. L'autre,
qui s'imaginait au contraire avoir droit a toute notre reconnaissance,
escorta notre voiture de tres pres, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait
fait, miserablement, sans grand resultat, des frais de toilette, et les
pans de sa jaquette elimee battaient le garde crotte de son
velocipede...

Malgre la contrainte qu'il s'imposait pour etre aimable, sa figure
vieillotte ne parvenait pas a plaire. Il m'inspirait plutot a moi une
vague pitie. Mais de qui n'aurais-je pas eu pitie durant cette journee-
la?...

Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un obscur regret,
comme une sorte d'etouffement. Je m'etais fait de ce jour tant de joie a
l'avance! Tout paraissait si parfaitement concerte pour que nous soyons
heureux. Et nous l'avons ete si peu!...

Que les bords du Cher etaient beaux, pourtant! Sur la rive ou l'on
s'arreta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait
en petits pres verts, en saulaies separees par des clotures, comme
autant de jardins minuscules. De l'autre cote de la riviere les bords
etaient formes de collines grises, abruptes, rocheuses; et sur les plus
lointaines on decouvrait, parmi les sapins, de petits chateaux
romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on entendait
aboyer la meute du chateau de Preveranges.

Nous etions arrives en ce lieu par un dedale de petits chemins, tantot
herisses de cailloux blancs, tantot remplis de sable--chemins qu'aux
abords de la riviere les sources vives transformaient en ruisseaux. Au
passage, les branches des groseilliers sauvages nous agrippaient par la
manche. Et tantot nous etions plonges dans la fraiche obscurite des
fonds de ravins, tantot au contraire, les haies interrompues, nous
baignions dans la claire lumiere de toute la vallee. Au loin sur l'autre
rive, quand nous approchames, un homme accroche aux rocs, d'un geste
lent, tendait des cordes a poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu!

Nous nous installames sur une pelouse, dans le retrait que formait un
taillis de bouleaux. C'etait une grande pelouse rase, ou il semblait
qu'il y eut place pour des jeux sans fin.

Les voitures furent detelees; les chevaux conduits a la ferme des
Aubiers. On commenca a deballer les provisions dans le bois, et a
dresser sur la prairie de petites tables pliantes que mon oncle avait
apportees.

Il fallut, a ce moment, des gens de bonne volonte, pour aller a l'entree
du grand chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer
ou nous etions. Je m'offris aussitot; Meaulnes me suivit, et nous
allames nous poster pres du pont suspendu, au carrefour de plusieurs
sentiers et du chemin qui venait des Sablonnieres.

Marchant de long en large, parlant du passe, tachant tant bien que mal
de nous distraire, nous attendions. Il arriva encore une voiture du
Vieux-Nancay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubannee.
Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture a ane, les enfants de
l'ancien jardinier des Sablonnieres.

"Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce sont eux, je crois
bien, qui m'ont pris par la main jadis, le premier soir de la fete, et
m'ont conduit au diner..."

Mais a ce moment, l'ane ne voulant plus marcher, les enfants
descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui tant qu'ils
purent; alors Meaulnes, decu, pretendit s'etre trompe...

Je leur demandai s'ils avaient rencontre sur la route M. et Mlle de
Galais. L'un d'eux repondit qu'il ne savait pas; l'autre: "Je pense que
oui, monsieur". Et nous ne fumes pas plus avances. Ils descendirent
enfin vers la pelouse, les uns tirant l'anon par la bride, les autres
poussant derriere la voiture. Nous reprimes notre attente. Meaulnes
regardait fixement le detour du chemin des Sablonnieres, guettant avec
une sorte d'effroi la venue de la jeune fille qu'il avait tant cherchee
jadis. Un enervement bizarre et presque comique, qu'il passait sur
Jasmin, s'etait empare de lui. Du petit talus ou nous etions grimpes
pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur la pelouse, en
contrebas, un groupe d'invites ou Delouche essayait de faire bonne
figure.

"Regarde-le perorer, cet imbecile", me disait Meaulnes.

Et je lui repondais:

"Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre garcon".

Augustin ne desarmait pas. La-bas, un lievre ou un ecureuil avait du
deboucher d'un fourre. Jasmin, pour assurer sa contenance, fit mine de
le poursuivre:

"Allons, bon! Il court, maintenant...", fit Meaulnes, comme si vraiment
cette audace-la depassait toutes les autres!

Et cette fois je ne pus m'empecher de rire. Meaulnes aussi; mais ce ne
fut qu'un eclair.

Apres un nouveau quart d'heure:

"Si elle ne venait pas?..." dit-il.

Je repondis:

"Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient!"

Il recommenca de guetter. Mais, a la fin, incapable de supporter plus
longtemps cette attente intolerable:

"Ecoute-moi, dit-il. Je redescends avec les autres. Je ne sais ce qu'il
y a maintenant contre moi: mais si je reste la, je sens qu'elle ne
viendra jamais--qu'il est impossible qu'au bout de ce chemin, tout a
l'heure, elle apparaisse".

Et il s'en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis quelque
cent metres sur la petite route, pour passer le temps. Et au premier
detour j'apercus Yvonne de Galais, montee en amazone sur son vieux
cheval blanc, si fringant ce matin-la qu'elle etait obligee de tirer sur
les renes pour l'empecher de trotter. A la tete du cheval, peniblement,
en silence, marchait M. de Galais. Sans doute ils avaient du se relayer
sur la route, chacun a tour de role se servant de la vieille monture.

Quand la jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta prestement a
terre, et confiant les renes a son pere se dirigea vers moi qui
accourais:

"Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul. Car je ne veux
montrer a personne qu'a vous le vieux Belisaire, ni le mettre avec les
autres chevaux. Il est trop laid et trop vieux d'abord; puis je crains
toujours qu'il ne soit blesse par un autre. Or, je n'ose monter que lui,
et, quand il sera mort, je n'irai plus a cheval".

Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous cette
animation charmante, sous cette grace en apparence si paisible, de
l'impatience et presque de l'anxiete. Elle parlait plus vite qu'a
l'ordinaire. Malgre ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour
de ses yeux, a son front, par endroits, une paleur violente ou se lisait
tout son trouble.

Nous convinmes d'attacher Belisaire a un arbre dans un petit bois,
proche de la route. Le vieux M. de Galais, sans mot dire comme toujours,
sortit le licol des fontes et attacha la bete--un peu bas a ce qu'il me
sembla. De la ferme je promis d'envoyer tout a l'heure du foin, de
l'avoine, de la paille...

Et Mlle de Galais arriva sur la pelouse comme jadis, je l'imagine, elle
descendit vers la berge du lac, lorsque Meaulnes l'apercut pour la
premiere fois.

Donnant le bras a son pere, ecartant de sa main gauche le pan du grand
manteau leger qui l'enveloppait, elle s'avancait vers les invites, de
son air a la fois si serieux et si enfantin. Je marchais aupres d'elle.
Tous les invites eparpilles ou jouant au loin s'etaient dresses et
rassembles pour l'accueillir; il y eut un bref instant de silence
pendant lequel chacun la regarda s'approcher.

Meaulnes s'etait mele au groupe des jeunes hommes et rien ne pouvait le
distinguer de ses compagnons, sinon sa haute taille: encore y avait-il
la des jeunes gens presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui put
le designer a l'attention, pas un geste ni un pas en avant. Je le
voyais, vetu de gris, immobile, regardant fixement, comme tous les
autres, la si belle jeune fille qui venait. A la fin, pourtant, d'un
mouvement inconscient et gene, il avait passe sa main sur sa tete nue,
comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peignes,
sa rude tete rasee de paysan.

Puis le groupe entoura Mlle de Galais. On lui presenta les jeunes filles
et les jeunes gens qu'elle ne connaissait pas... Le tour allait venir de
mon compagnon; et je me sentais aussi anxieux qu'il pouvait l'etre. Je
me disposais a faire moi-meme cette presentation.

Mais avant que j'eusse pu rien dire, la jeune fille s'avancait vers lui
avec une decision et une gravite surprenantes:

"Je reconnais Augustin Meaulnes", dit-elle.

Et elle lui tendit la main.



CHAPITRE VI

La partie de plaisir (fin).

De nouveaux venus s'approcherent presque aussitot pour saluer Yvonne de
Galais, et les deux jeunes gens se trouverent separes. Un malheureux
hasard voulut qu'ils ne fussent point reunis pour le dejeuner a la meme
petite table. Mais Meaulnes semblait avoir repris confiance et courage.
A plusieurs reprises, comme je me trouvais isole entre Delouche et M. de
Galais, je vis de loin mon compagnon qui me faisait, de la main, un
signe d'amitie.

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