Le grand Meaulnes by Alain Fournier
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C'est vers la fin de la soiree seulement, lorsque les jeux, la baignade,
les conversations, les promenades en bateau dans l'etang voisin se
furent un peu partout organises, que Meaulnes, de nouveau, se trouva en
presence de la jeune fille. Nous etions a causer avec Delouche, assis
sur des chaises de jardin que nous avions apportees lorsque, quittant
deliberement un groupe de jeune gens ou elle paraissait s'ennuyer, Mlle
de Galais s'approcha de nous. Elle nous demanda, je me rappelle pourquoi
nous ne canotions pas sur le lac des Aubiers, comme les autres.
"Nous avions fait quelques tours cet apres-midi, repondis-je. Mais cela
est bien monotone et nous avons ete vite fatigues.
--Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la riviere? dit-elle.
--Le courant est trop fort, nous risquerions d'etre emportes.
--Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot a petrole ou un bateau a
vapeur comme celui d'autrefois.
--Nous ne l'avons plus, dit-elle presque a voix basse, nous l'avons
vendu".
Et il se fit un silence gene.
Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre M. de Galais.
"Je saurai bien, dit-il, ou le trouver".
Bizarrerie du hasard! Ces deux etres si parfaitement dissemblables
s'etaient plu et depuis le matin ne se quittaient guere. M. de Galais
m'avait pris a part un instant, au debut de la soiree, pour me dire que
j'avais la un ami plein de tact, de deference et de qualites. Peut-etre
meme avait-il ete jusqu'a lui confier le secret de l'existence de
Belisaire et le lieu de sa cachette.
Je pensai moi aussi a m'eloigner, mais je sentais les deux jeunes gens
si genes, si anxieux l'un en face de l'autre, que je jugeai prudent de
ne pas le faire...
Tant de discretion de la part de Jasmin, tant de precaution de la mienne
servirent a peu de chose. Ils parlerent. Mais invariablement, avec un
entetement dont il ne se rendait certainement pas compte, Meaulnes en
revenait a toutes les merveilles de jadis. Et chaque fois la jeune fille
au supplice devait lui repeter que tout etait disparu: la vieille
demeure si etrange et si compliquee, abattue; le grand etang, asseche,
comble; et disperses, les enfants aux charmants costumes...
"Ah!" faisait simplement Meaulnes avec desespoir et comme si chacune de
ces disparitions lui eut donne raison contre la jeune fille ou contre
moi...
Nous marchions cote a cote... Vainement j'essayais de faire diversion a
la tristesse qui nous gagnait tous les trois. D'une question abrupte,
Meaulnes, de nouveau, cedait a son idee fixe. Il demandait des
renseignements sur tout ce qu'il avait vu autrefois: les petites filles,
le conducteur de la vieille berline, les poneys de la course. "Les
poneys sont vendus aussi? Il n'y a plus de chevaux au Domaine?..."
Elle repondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne parla pas de Belisaire.
Alors il evoqua les objets de sa chambre: les candelabres, la grande
glace, le vieux luth brise... Il s'enquerait de tout cela, avec une
passion insolite, comme s'il eut voulu se persuader que rien ne
subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait
pas une epave capable de prouver qu'ils n'avaient pas reve tous les
deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un caillou et des
algues.
Mlle de Galais et moi, nous ne pumes nous empecher de sourire
tristement: elle se decida a lui expliquer:
"Vous ne reverrez pas le beau chateau que nous avions arrange, monsieur
de Galais et moi, pour le pauvre Frantz. "Nous passions notre vie a
faire ce qu'il demandait. C'etait un etre si etrange, si charmant! Mais
tout a disparu avec lui le soir de ses fiancailles manquees. "Deja
monsieur de Galais etait ruine sans que nous le sachions. Frantz avait
fait des dettes et ses anciens camarades--apprenant sa disparition--
ont aussitot reclame aupres de nous. Nous sommes devenus pauvres; madame
de Galais est morte et nous avons perdu tous nos amis en quelques jours.
"Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses amis et sa
fiancee; que la noce interrompue se fasse et peut-etre tout reviendra-t-
il comme c'etait autrefois. Mais le passe peut-il renaitre?
--Qui sait!" dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus rien.
Sur l'herbe courte et legerement jaune deja, nous marchions tous les
trois sans bruit: Augustin avait a sa droite pres de lui la jeune fille
qu'il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures
questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui repondre, son
charmant visage inquiet; et une fois, en lui parlant, elle avait pose
doucement sa main sur son bras, d'un geste plein de confiance et de
faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes etait-il la comme un etranger,
comme quelqu'un qui n'a pas trouve ce qu'il cherchait et que rien
d'autre ne peut interesser? Ce bonheur-la, trois ans plus tot, il n'eut
pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-etre. D'ou venait donc ce
vide, cet eloignement, cette impuissance a etre heureux, qu'il y avait
en lui, a cette heure?
Nous approchions du petit bois ou le matin M. de Galais avait attache
Belisaire; le soleil vers son declin allongeait nos ombres sur l'herbe;
a l'autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par
l'eloignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et
des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable,
lorsque nous entendimes chanter de l'autre cote du bois, dans la
direction des Aubiers, la ferme du bord de l'eau. C'etait la voix jeune
et lointaine de quelqu'un qui mene ses betes a l'abreuvoir, un air
rythme comme un air de danse, mais que l'homme etirait et alanguissait
comme une vieille ballade triste:
Mes souliers sont rouges... Adieu, mes amours... Mes souliers sont
rouges... Adieu, sans retour!...
Meaulnes avait leve la tete et ecoutait. Ce n'etait rien qu'un de ces
airs que chantaient les paysans attardes, au Domaine sans nom, le
dernier soir de la fete, quand deja tout s'etait ecroule... Rien qu'un
souvenir--le plus miserable--de ces beaux jours qui ne reviendraient
plus.
"Mais vous l'entendez? dit Meaulnes a mi-voix. Oh! je vais aller voir
qui c'est". Et, tout de suite, il s'engagea dans le petit bois. Presque
aussitot la voix se tut; on entendit encore une seconde l'homme siffler
ses betes en s'eloignant; puis plus rien...
Je regardai la jeune fille. Pensive et accablee, elle avait les yeux
fixes sur le taillis ou Meaulnes venait de disparaitre. Que de fois,
plus tard, elle devait regarder ainsi, pensivement, le passage par ou
s'en irait a jamais le grand Meaulnes!
Elle se tourna vers moi:
"Il n'est pas heureux", dit-elle douloureusement.
Elle ajouta:
"Et peut-etre que je ne puis rien pour lui?..."
J'hesitais a repondre, craignant que Meaulnes, qui devait d'un saut
avoir gagne la ferme et qui maintenant revenait par le bois, ne surprit
notre conversation. Mais j'allais l'encourager cependant; lui dire de ne
pas craindre de brusquer le grand gars; qu'un secret sans doute le
desesperait et que jamais de lui-meme il ne se confierait a elle ni a
personne--lorsque soudain, de l'autre cote du bois, partit un cri; puis
nous entendimes un pietinement comme d'un cheval qui petarade et le
bruit d'une dispute a voix entrecoupees... Je compris tout de suite
qu'il etait arrive un accident au vieux Belisaire et je courus vers
l'endroit d'ou venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin.
Du fond de la pelouse on avait du remarquer notre mouvement, car
j'entendis, au moment ou j'entrai dans le taillis, les cris des gens qui
accouraient.
Le vieux Belisaire, attache trop bas, s'etait pris une patte de devant
dans sa longe; il n'avait pas bouge jusqu'au moment ou M. de Galais et
Delouche, au cours de leur promenade, s'etaient approches de lui;
effraye, excite par l'avoine insolite qu'on lui avait donnee, il s'etait
debattu furieusement; les deux hommes avaient essaye de le delivrer,
mais si maladroitement qu'ils avaient reussi a l'empetrer davantage,
tout en risquant d'essuyer de dangereux coups de sabots. C'est a ce
moment que par hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, etait tombe sur le
groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bouscule les deux hommes
au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec precaution mais en
un tour de main il avait delivre Belisaire. Trop tard, car le mal etait
deja fait; le cheval devait avoir un nerf foule, quelque chose de brise
peut-etre, car il se tenait piteusement la tete basse, sa selle a demi
dessanglee sur le dos, une patte repliee sous son ventre et toute
tremblante. Meaulnes, penche, le tatait et l'examinait sans rien dire.
Lorsqu'il releva la tete, presque tout le monde etait la rassemble, mais
il ne vit personne. Il etait fache rouge.
"Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l'attacher de la sorte! Et lui
laisser sa selle sur le dos toute la journee? Et qui a eu l'audace de
seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une carriole".
Delouche voulut dire quelque chose--tout prendre sur lui.
"Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai vu tirer betement sur sa
longe pour le degager".
Et se baissant de nouveau, il se remit a frotter le jarret du cheval
avec le plat de la main.
M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort de vouloir sortir
de sa reserve. Il begaya:
"Les officiers de marine ont l'habitude... Mon cheval...
--Ah! il est a vous?" dit Meaulnes un peu calme, tres rouge, en tournant
la tete de cote vers le vieillard.
Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il souffla un
instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir amer et desespere a
aggraver la situation, a tout briser a jamais, en disant avec insolence:
"Eh bien je ne vous fais pas mon compliment".
Quelqu'un suggera:
"Peut-etre que de l'eau fraiche... En le baignant dans le gue...
--Il faut, dit Meaulnes sans repondre, emmener tout de suite ce vieux
cheval, pendant qu'il peut encore marcher,--et il n'y a pas de temps a
perdre!--le mettre a l'ecurie et ne jamais plus l'en sortir".
Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitot. Mais Mlle de Galais les
remercia vivement. Le visage en feu, prete a fondre en larmes, elle dit
au revoir a tout le monde, et meme a Meaulnes decontenance, qui n'osa
pas la regarder. Elle prit la bete par les renes, comme on donne a
quelqu'un la main, plutot pour s'approcher d'elle davantage que pour la
conduire... Le vent de cette fin d'ete etait si tiede sur le chemin des
Sablonnieres qu'on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des
haies tremblaient a la brise du sud... Nous la vimes partir ainsi, son
bras a demi sorti du manteau, tenant dans sa main etroite la grosse-rene
de cuir. Son pere marchait peniblement a cote d'elle...
Triste fin de soiree! Peu a peu, chacun ramassa ses paquets, ses
couverts; on plia les chaises, on demonta les tables; une a une, les
voitures chargees de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux
leves et des mouchoirs agites. Les derniers nous restames sur le terrain
avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans rien dire, ses
regrets et sa grosse deception.
Nous aussi, nous partimes, emportes vivement, dans notre voiture bien
suspendue, par notre beau cheval alezan. La roue grinca au tournant dans
le sable et bientot, Meaulnes et moi, qui etions assis sur le siege de
derriere, nous vimes disparaitre sur la petite route l'entree du chemin
de traverse que le vieux Belisaire et ses maitres avaient pris...
Mais alors mon compagnon--l'etre que je sache au monde le plus
incapable de pleurer--tourna soudain vers moi son visage bouleverse par
une irresistible montee de larmes.
"Arretez, voulez-vous? dit-il en mettant la main sur l'epaule de
Florentin. Ne vous occupez pas de moi? Je reviendrai tout seul, a pied".
Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture, il sauta a terre. A
notre stupefaction, rebroussant chemin, il se prit a courir, et courut
jusqu'au petit chemin que nous venions de passer, les chemin des
Sablonnieres. Il dut arriver au Domaine par cette allee de sapins qu'il
avait suivie jadis, ou il avait entendu, vagabond cache dans les basses
branches, la conversation mysterieuse des beaux enfants inconnus...
Et c'est ce soir-la, avec des sanglots, qu'il demanda en mariage Mlle de
Galais.
CHAPITRE VII
Le jour des noces.
C'est un jeudi, au commencement de fevrier, un beau jeudi soir glace, ou
le grand vent souffle. Il est trois heures et demie, quatre heures...
Sur les haies, aupres des bourgs, les lessives sont etendues depuis midi
et sechent a la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle a
manger fait luire tout un reposoir de joujoux vernis. Fatigue de jouer,
l'enfant s'est assis aupres de sa mere et il lui fait raconter la
journee de son mariage...
Pour celui qui ne veut pas etre heureux, il n'a qu'a monter dans son
grenier et il entendra, jusqu'au soir, siffler et gemir les naufrages;
il n'a qu'a s'en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son
foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera pleurer.
Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord d'un chemin boueux,
la maison des Sablonnieres, ou mon ami Meaulnes est rentre avec Yvonne
de Galais, qui est sa femme depuis midi.
Les fiancailles ont dure cinq mois. Elles ont ete paisibles, aussi
paisibles que la premiere entrevue avait ete mouvementee. Meaulnes est
venu tres souvent aux Sablonnieres, a bicyclette ou en voiture. Plus de
deux fois par semaine, cousant ou lisant pres de la grande fenetre qui
donne sur la lande et les sapins, Mlle de Galais a vu tout d'un coup sa
haute silhouette rapide passer derriere le rideau, car il vient toujours
par l'allee detournee qu'il a prise autrefois. Mais c'est la seule
allusion--tacite--qu'il fasse au passe. Le bonheur semble avoir
endormi son etrange tourment.
De petits evenements ont fait date pendant ces cinq calmes mois. On m'a
nomme instituteur au hameau de Saint-Benoist-des-Champs. Saint-Benoist
n'est pas un village. Ce sont des fermes disseminees a travers la
campagne, et la maison d'ecole est completement isolee sur une cote au
bord de la route. Je mene une vie bien solitaire; mais, en passant par
les champs, il ne faut que trois quarts d'heure de marche pour gagner
les Sablonnieres.
Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de
maconnerie au Vieux-Nancay. Ce sera bientot lui le patron. Il vient
souvent me voir. Meaulnes, sur la priere de Mlle de Galais, est
maintenant tres aimable avec lui.
Et ceci explique comment nous sommes la tous deux a roder, vers quatre
heures de l'apres-midi, alors que les gens de la noce sont deja tous
repartis.
Le mariage s'est fait a midi, avec le plus de silence possible, dans
l'ancienne chapelle des Sablonnieres qu'on n'a pas abattue et que les
sapins cachent a moitie sur le versant de la cote prochaine. Apres un
dejeuner rapide, la mere de Meaulnes, M. Seurel et Millie, Florentin et
les autres sont remontes en voiture. Il n'est reste que Jasmin et moi...
Nous errons a la lisiere des bois qui sont derriere la maison des
Sablonnieres, au bord du grand terrain en friche, emplacement ancien du
Domaine aujourd'hui abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir
pourquoi, nous sommes remplis d'inquietude. En vain nous essayons de
distraire nos pensees et de tromper notre angoisse en nous montrant, au
cours de notre promenade errante, les bauges des lievres et les petits
sillons de sable ou les lapins ont gratte fraichement... un collet
tendu... la trace d'un braconnier... Mais sans cesse nous revenons a ce
bord du taillis, d'ou l'on decouvre la maison silencieuse et fermee...
Au bas de la grande croisee qui donne sur les sapins, il y a un balcon
de bois, envahi par les herbes folles, que couche le vent. Une lueur
comme d'un feu allume se reflete sur les carreaux de la fenetre. De
temps a autre, une ombre passe. Tout autour, dans les champs
environnants, dans le potager, dans le seule ferme qui reste des
anciennes dependances, silence et solitude. Les metayers sont partis au
bourg pour feter le bonheur de leurs maitres.
De temps a autre, le vent charge d'une buee qui est presque de la pluie
nous mouille la figure et nous apporte la parole perdue d'un piano. La-
bas, dans la maison fermee, quelqu'un joue. Je m'arrete un instant pour
ecouter en silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de tres
loin, ose a peine chanter sa joie... C'est comme le rire d'une petite
fille qui, dans sa chambre, a ete chercher tous ses jouets et les repand
devant son ami. Je pense aussi a la joie craintive encore d'une femme
qui a ete mettre une belle robe et qui vient la montrer et ne sait pas
si elle plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une priere,
une supplication au bonheur de ne pas etre trop cruel, un salut et comme
un agenouillement devant le bonheur...
Je pense: "Ils sont heureux enfin. Meaulnes est la-bas pres d'elle..."
Et savoir cela, en etre sur, suffit au contentement parfait du brave
enfant que je suis.
A ce moment, tout absorbe, le visage mouille par le vent de la plaine
comme par l'embrun de la mer, je sens qu'on me touche l'epaule:
"Ecoute!" dit Jasmin tout bas.
Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger; et, lui-meme, la tete
inclinee, le sourcil fronce, il ecoute...
CHAPITRE VIII
L'appel de Frantz.
"Hou-ou!"
Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur deux notes,
haute et basse, que j'ai deja entendu jadis... Ah! je me souviens: c'est
le cri du grand comedien lorsqu'il helait son jeune compagnon a la
grille de l'ecole. C'est l'appel a quoi Frantz nous avait fait jurer de
nous rendre, n'importe ou et n'importe quand. Mais que demande-t-il ici,
aujourd'hui, celui-la?
"Cela vient de la grande sapiniere a gauche, dis-je a mi-voix. C'est un
braconnier sans doute".
Jasmin secoua la tete:
"Tu sais bien que non", dit-il?
Puis, plus bas:
"Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J'ai surpris
Ganache a onze heures en train de guetter dans un champ aupres de la
chapelle. Il a detale en m'apercevant. Ils sont venus de loin peut-etre
a bicyclette, car il etait couvert de boue jusqu'au milieu du dos...
--Mais que cherchent-ils?
--Je n'en sais rien. Mais a coup sur il faut que nous les chassions. Il
ne faut pas les laisser roder aux alentours. Ou bien toutes les folies
vont recommencer..."
Je suis de cet avis, sans l'avouer.
"Le mieux, dis-je, serait de les joindre, de voir ce qu'ils veulent et
de leur faire entendre raison..."
Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous baissant a
travers le taillis jusqu'a la grande sapiniere, d'ou part, a intervalles
reguliers, ce cri prolonge qui n'est pas en soi plus triste qu'autre
chose, mais qui nous semble a tous les deux de sinistre augure.
Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins, ou le regard
s'enfonce entre les troncs regulierement plantes, de surprendre
quelqu'un et de s'avancer sans etre vu. Nous n'essayons meme pas. Je me
poste a l'angle du bois. Jasmin va ce placer a l'angle oppose, de facon
a commander comme moi, de l'exterieur, deux des cotes du rectangle et a
ne pas laisser fuir l'un des bohemiens sans le heler. Ces dispositions
prises, je commence a jouer mon role d'eclaireur pacifique et j'appelle:
"Frantz!...
"...Frantz! Ne craignez rien. C'est moi, Seurel; je voudrais vous
parler..."
Un instant de silence; je vais me decider a crier encore, lorsque, au
coeur meme de la sapiniere, ou mon regard n'atteint pas tout a fait, une
voix commande:
"Restez ou vous etes: il va venir vous trouver".
Peu a peu, entre les grands sapins que l'eloignement fait paraitre
serres, je distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. Il
parait couvert de boue et mal vetu; des epingles de bicyclette serrent
le bas de son pantalon, une vieille casquette a ancre est plaquee sur
ses cheveux trop longs; je vois maintenant sa figure amaigrie. Il semble
avoir pleure.
S'approchant de moi, resolument:
"Que voulez-vous? demande-t-il d'un air tres insolent.
--Et vous-meme, Frantz, que faites-vous ici? Pourquoi venez-vous
troubler ceux qui sont heureux? Qu'avez-vous a demander? Dites-le".
Ainsi interroge directement, il rougit un peu, balbutie, repond
seulement:
"Je suis malheureux, moi, je suis malheureux".
Puis, la tete dans le bras, appuye a un tronc d'arbre, il se prend a
sangloter amerement. Nous avons fait quelques pas dans la sapiniere.
L'endroit est parfaitement silencieux. Pas meme la voix du vent que les
grands sapins de la lisiere arretent. Entre les troncs reguliers se
repete et s'eteint le bruit des sanglots etouffes du jeune homme.
J'attendis que cette crise s'apaise et je dis, en lui mettant la main
sur l'epaule:
"Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous menerai aupres d'eux. Ils vous
accueilleront comme un enfant perdu qu'on a retrouve et toute sera
fini".
Mais il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie par les larmes,
malheureux, entete, colere, il reprenait:
"Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi ne repond-il pas quand
je l'appelle? Pourquoi ne tient-il pas sa promesse?
--Voyons, Frantz, repondis-je, le temps des fantasmagories et des
enfantillages est passe. Ne troublez pas avec des folies le bonheur de
ceux que vous aimez; de votre soeur et d'Augustin Meaulnes.
--Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien. Lui seul est capable
de retrouver la trace que je cherche. Voila bientot trois ans que
Ganache et moi nous battons toute la France sans resultat. Je n'avais
plus confiance qu'en votre ami. Et voici qu'il ne repond plus. Il a
trouve son amour, lui. Pourquoi maintenant, ne pense-t-il pas a moi? Il
faut qu'il se mette en route. Yvonne le laissera bien partir... Elle ne
m'a jamais rien refuse".
Il me montrait un visage ou, dans la poussiere et la boue, les larmes
avaient trace des sillons sales, un visage de vieux gamin epuise et
battu. Ses yeux etaient cernes de taches de rousseur; son menton, mal
rase; ses cheveux trop longs trainaient sur son col sale. Les mains dans
les poches, il grelottait. Ce n'etait plus ce royal enfant en guenilles
des annees passees. De coeur, sans doute, il etait plus enfant que
jamais: imperieux, fantasque et tout de suite desespere. Mais cet
enfantillage etait penible a supporter chez ce garcon deja legerement
vieilli... Naguere, il y avait en lui tant d'orgueilleuse jeunesse que
toute folie au monde lui paraissait permise. A present, on etait d'abord
tente de le plaindre pour n'avoir pas reussi sa vie; puis de lui
reprocher ce role absurde de jeune heros romantique ou je le voyais
s'enteter... Et enfin je pensais malgre moi que notre beau Frantz aux
belles amours avait du se mettre a voler pour vivre, tout comme son
compagnon Ganache... Tant d'orgueil avait abouti a cela!
"Si je vous promets, dis-je enfin, apres avoir reflechi, que dans
quelques jours Meaulnes se mettra en campagne pour vous, rien que pour
vous?...
--Il reussira, n'est-ce pas? Vous en etes sur? me demanda-t-il en
claquant des dents.
--Je le pense. Tout devient possible avec lui!
--Et comment le saurai-je? Qui me le dira?
--Vous reviendrez ici dans un an exactement, a cette meme heure: vous
trouverez la jeune fille que vous aimez".
Et, en disant ceci, je pensais non pas troubler les nouveaux epoux, mais
m'enquerir aupres de la tante Moinel et faire diligence moi-meme pour
trouver la jeune fille.
Le bohemien me regardait dans les yeux avec une volonte de confiance
vraiment admirable. Quinze ans, il avait encore et tout de meme quinze
ans!--l'age que nous avions a Sainte-Agathe, le soir du balayage des
classes, quand nous fimes tous les trois ce terrible serment enfantin.
Le desespoir le reprit lorsqu'il fut oblige de dire:
"Eh bien, nous allons partir".
Il regarda, certainement avec un grand serrement de coeur, tous ces bois
d'alentour qu'il allait de nouveau quitter.
"Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes d'Allemagne. Nous
avons laisse nos voitures au loin. Et depuis trente heures, nous
marchions sans arret. Nous pensions arriver a temps pour emmener
Meaulnes avant le mariage et chercher avec lui ma fiancee, comme il a
cherche le Domaine des Sablonnieres".
Puis, repris par sa terrible puerilite:
"Appelez votre Delouche, dit-il en s'en allant, parce que si je le
rencontrais ce serait affreux".
Peu a peu, entre les sapins, je vis disparaitre sa silhouette grise.
J'appelai Jasmin et nous allames reprendre notre faction. Mais presque
aussitot, nous apercumes, la-bas, Augustin qui fermait les volets de la
maison et nous fumes frappes par l'etrangete de son allure.
CHAPITRE IX
Les gens heureux.
Plus tard, j'ai su par le menu detail tout ce qui s'etait passe la-
bas...
Dans le salon des Sablonnieres, des le debut de l'apres-midi, Meaulnes
et sa femme, que j'appelle encore Mlle de Galais, sont restes
completement seuls. Tous les invites partis, le vieux M. de Galais a
ouvert la porte, laissant une seconde le grand vent penetrer dans la
maison et gemir; puis il s'est dirige vers le Vieux-Nancais et ne
reviendra qu'a l'heure du diner, pour fermer tout a clef et donner des
ordres a la metairie. Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant
jusqu'aux jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans
feuilles qui cogne la vitre, du cote de la lande. Comme deux passagers
dans un bateau a la derive, ils sont, dans le grand vent d'hiver, deux
amants enfermes avec le bonheur.
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