Le grand Meaulnes by Alain Fournier
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"Le feu menace de s'eteindre" dit Mlle de Galais, et elle voulut prendre
une buche dans le coffre.
Mais Meaulnes se precipita et placa lui-meme le bois dans le feu.
Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils resterent la,
debout, l'un devant l'autre, etouffes comme par une grande nouvelle qui
ne pouvait pas se dire.
Le vent roulait avec le bruit d'une riviere debordee. De temps a autre
une goutte d'eau, diagonalement, comme sur la portiere d'un train,
rayait la vitre.
Alors la jeune fille s'echappa. Elle ouvrit la porte du couloir et
disparut avec un sourire mysterieux. Un instant, dans la demi-obscurite,
Augustin resta seul... Le tic tac d'une petite pendule faisait penser a
la salle a manger de Sainte-Agathe... Il songea sans doute: "C'est donc
ici la maison tant cherchee, le couloir jadis plein de chuchotements et
de passages etranges..."
C'est a ce moment qu'il dut entendre--Mlle de Galais me dit plus tard
l'avoir entendu aussi--le premier cri de Frantz, tout pres de la
maison.
La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses merveilleuses
dont elle etait chargee: ses jouets de petite fille, toutes ses
photographies d'enfant: elle en cantiniere, elle et Frantz sur les
genoux de leur mere, qui etait si jolie... puis tout ce qui restait de
ses sages petites robes de jadis: "jusqu'a celle-ci que je portais,
voyez, vers le temps ou vous alliez bientot me connaitre, ou vous
arriviez, je crois, au cours de Sainte-Agathe...", Meaulnes ne voyait
plus rien et n'entendait plus rien.
Un instant pourtant il parut ressaisi par la pensee de son
extraordinaire, inimaginable bonheur:
"Vous etes la--dit-il sourdement, comme si le dire seulement donnait le
vertige--vous passez aupres de la table et votre main s'y pose un
instant..."
Et encore:
"Ma mere, lorsqu'elle etait jeune femme, penchait ainsi legerement son
buste sur sa taille pour me parler... Et quand elle se mettait au
piano..."
Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne vint. Mais il
faisait sombre dans ce coin du salon et l'on fut oblige d'allumer une
bougie. L'abat-jour rose, sur le visage de la jeune fille, augmentait ce
rouge dont elle etait marquee aux pommettes et qui etait le signe d'une
grande anxiete.
La-bas, a la lisiere du bois, je commencai d'entendre cette chanson
tremblante que nous apportait le vent, coupee bientot par le second cri
des deux fous, qui s'etaient rapproches de nous dans les sapins.
Longtemps Meaulnes ecouta la jeune fille en regardant silencieusement
par une fenetre. Plusieurs fois il se tourna vers le doux visage plein
de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, tres
legerement, il mit sa main sur son epaule. Elle sentit doucement peser
aupres de son cou cette caresse a laquelle il aurait fallu savoir
repondre.
"Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais ne cessez
pas de jouer..."
Que se passe-t-il alors dans ce coeur obscur et sauvage? Je me le suis
souvent demande et je ne l'ai su que lorsqu'il fut trop tard. Remords
ignores? Regrets inexplicables? Peur de voir s'evanouir bientot entre
ses mains ce bonheur inoui qu'il tenait si serre? Et alors tentation
terrible de jeter irremediablement a terre, tout de suite, cette
merveille qu'il avait conquise?
Il sortit lentement, silencieusement apres avoir regarde sa jeune femme
une fois encore. Nous le vimes, de la lisiere du bois, fermer d'abord
avec hesitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en fermer
un autre, et soudain s'enfuir a toutes jambes dans notre direction. Il
arriva pres de nous avant que nous eussions pu songer a nous dissimuler
davantage. Il nous apercut, comme il allait franchir une petite haie
recemment plantee et qui formait la limite d'un pre. Il fit un ecart. Je
me rappelle son allure hagarde, son air de bete traquee... Il fit mine
de revenir sur ses pas pour franchir la haie du cote du petit ruisseau.
Je l'appelai.
"Meaulnes!... Augustin!..."
Mais il ne tournait pas meme la tete. Alors, persuade que cela seulement
pourrait le retenir:
"Frantz est la, criai-je. Arrete!"
Il s'arreta enfin. Haletant et sans me laisser le temps de preparer ce
que je pourrais dire:
"Il est la! dit-il. Que reclame-t-il?
--Il est malheureux, repondis-je. Il venait te demander de l'aide, pour
retrouver ce qu'il a perdu.
--Ah! fit-il, baissant la tete. Je m'en doutais bien. J'avais beau
essayer d'endormir cette pensee-la... Mais ou est-il? Raconte vite".
Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne le
rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande deception.
Il hesita, fit deux ou trois pas, s'arreta. Il paraissait au comble de
l'indecision et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son
nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donne rendez-vous dans un an
a la meme place.
Augustin, si calme en general, etait maintenant dans un etat de
nervosite et d'impatience extraordinaires:
"Ah! pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute, je puis le
sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il faut que je le voie,
que je lui parle, qu'il me pardonne et que je repare tout... Autrement
je ne peux plus me presenter la-bas..."
Et il se tourna vers la maison des Sablonnieres.
"Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as faite, tu es
en train de detruire ton bonheur.
--Ah! si ce n'etait que cette promesse", fit-il. Et ainsi je connus
qu'autre chose liait les deux jeunes hommes, mais sans pouvoir deviner
quoi.
"En tout cas, dis-je, il n'est plus temps de courir. Ils sont maintenant
en route pour l'Allemagne".
Il allait repondre, lorsqu'une figure echevelee, hagarde, se dressa
entre nous. C'etait Mlle de Galais. Elle avait du courir, car elle avait
le visage baigne de sueur. Elle avait du tomber et se blesser, car elle
avait le front ecorche au-dessus de l'oeil droit et du sang fige dans
les cheveux.
Il m'est arrive, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain,
descendue dans la rue, separe par des agents intervenus dans la
bataille, un menage qu'on croyait heureux, uni, honnete. Le scandale a
eclate tout d'un coup, n'importe quand, a l'instant de se mettre a
table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fete du
petit garcon.... et maintenant tout est oublie, saccage. L'homme et la
femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux demons pitoyables et
les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent etroitement,
les supplient de se taire et de ne plus se battre.
Mlle de Galais, quand elle arriva pres de Meaulnes, me fit penser a un
de ces enfants-la, a un de ces pauvres enfants affoles. Je crois que
tous ses amis, tout un village, tout un monde l'eut regardee, qu'elle
fut accourue tout de meme, qu'elle fut tombee de la meme facon,
echevelee, pleurante, salie.
Mais quand elle eut compris que Meaulnes etait bien la, que cette fois
du moins, il ne l'abandonnerait pas, alors elles passa son bras sous le
sien, puis elle ne put s'empecher de rire au milieu de ses larmes comme
un petit enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme
elle avait tire son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement des mains:
avec precaution et application, il essuya le sang qui tachait la
chevelure de la jeune fille.
"Il faut rentrer, maintenant, dit-il.
Et je les lassai retourner tous les deux, dans le beau grand vent du
soir d'hiver qui leur fouettait le visage,--lui, l'aidant de la main
aux passages difficiles; elle, souriant et se hatant--vers leur demeure
pour un instant abandonnee.
CHAPITRE X
La "Maison de Frantz".
Mal rassure, en proie a une sourde inquietude, que l'heureux denouement
du tumulte de la veille n'avait pas suffi a dissiper, il me fallut
rester enferme dans l'ecole pendant toute la journee du lendemain. Sitot
apres l'heure "d'etude" qui suit la classe du soir, je pris le chemin
des Sablonnieres. La nuit tombait quand j'arrivai dans l'allee de sapins
qui menait a la maison. Tous les volets etaient deja clos. Je craignis
d'etre importun, en me presentant a cette heure tardive, le lendemain
d'un mariage. Je restai fort tard a roder sur la lisiere du jardin et
dans les terres avoisinantes, esperant toujours voir sortir quelqu'un de
la maison fermee... Mais mon espoir fut decu. Dans la metairie voisine
elle-meme, rien ne bougeait. Et je dus rentrer chez moi, hante par les
imaginations les plus sombres.
Le lendemain samedi, memes incertitudes. Le soir, je pris en hate ma
pelerine, mon baton, un morceau de pain, pour manger en route, et
j'arrivai, quand la nuit tombait deja, pour trouver tout ferme aux
Sablonnieres, comme la veille... Un peu de lumiere au premier etage;
mais aucun bruit; pas un mouvement... Pourtant, de la cour de la
metairie je vis cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allume
dans la grande cuisine et j'entendis le bruit habituel des voix et des
pas a l'heure de la soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne
pouvais rien dire ni rien demander a ces gens. Et je retournai guetter
encore, attendre en vain, pensant toujours voir la porte s'ouvrir et
surgir enfin la haute silhouette d'Augustin.
C'est le dimanche seulement, dans l'apres-midi, que je resolus de sonner
a la porte des Sablonnieres. Tandis que je grimpais les coteaux denudes,
j'entendais sonner au loin les vepres du dimanche d'hiver. Je me sentais
solitaire et desole. Je ne sais quel pressentiment triste m'envahissait.
Et je ne fus qu'a demi surpris lorsque, a mon coup de sonnette, je vis
M. de Galais tout seul paraitre et me parler a voix basse: Yvonne de
Galais etait alitee, avec une fievre violente; Meaulnes avait du partir
des vendredi matin pour un long voyage; on ne sait quand il
reviendrait...
Et comme le vieillard, tres embarrasse, tres triste, ne m'offrait pas
d'entrer, je pris aussitot conge de lui. La porte refermee, je restai un
instant sur le perron, le coeur serre, dans un desarroi absolu, a
regarder sans savoir pourquoi une branche de glycine dessechee que le
vent balancait tristement dans un rayon de soleil.
Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis son sejour a Paris
avait fini par etre le plus fort. Il avait fallu que mon grand compagnon
echappat a la fin a son bonheur tenace...
Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander des nouvelles d'Yvonne
de Galais, jusqu'au soir ou, convalescente enfin, elle me fit prier
d'entrer. Je la trouvai, assise aupres du feu, dans le salon dont la
grande fenetre basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'etait
point pale comme je l'avais imagine, mais tout enfievree, au contraire,
avec de vives taches rouges sous les yeux, et dans un etat d'agitation
extreme. Bien qu'elle parut tres faible encore, elle s'etait habillee
comme pour sortir. Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec
une animation extraordinaire, comme si elle eut voulu se persuader a
elle-meme que le bonheur n'etait pas evanoui encore... Je n'ai pas garde
le souvenir de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement que j'en
vins a demander avec hesitation quand Meaulnes serait de retour.
"Je ne sais pas quand il reviendra", repondit-elle vivement.
Il y avait une supplication dans ses yeux, et je me gardai d'en demander
davantage.
Souvent, je revins la voir. Sauvent je causai avec elle aupres du feu,
dans ce salon bas ou la nuit venait plus vite que partout ailleurs.
Jamais elle ne parlait d'elle-meme ni de sa peine cachee. Mais elle ne
se lassait pas de me faire conter par le detail notre existence
d'ecoliers de Sainte-Agathe.
Elle ecoutait gravement, tendrement, avec un interet quasi maternel, le
recit de nos miseres de grands enfants. Elle ne paraissait jamais
surprise, pas meme de nos enfantillages les plus audacieux, les plus
dangereux. Cette tendresse attentive qu'elle tenait de M. de Galais, les
aventures deplorables de son frere ne l'avaient point lassee. Le seul
regret que lui inspirat le passe, c'etait, je pense, de n'avoir point
encore ete pour son frere une confidente assez intime, puisque, au
moment de sa grande debacle, il n'avait rien ose lui dire non plus qu'a
personne et s'etait juge perdu sans recours. Et c'etait la, quand j'y
songe, une lourde tache qu'avait assumee la jeune femme--tache
perilleuse, de seconder un esprit follement chimerique comme son frere;
tache ecrasante, quand il s'agissait de lier partie avec ce coeur
aventureux qu'etait mon ami le grand Meaulnes.
De cette foi qu'elle gardait dans les reves enfantins de son frere, de
ce soin qu'elle apportait a lui conserver au moins des bribes de ce reve
dans lequel il avait vecu jusqu'a vingt ans, elle me donna un jour la
preuve la plus touchante et je dirai presque la plus mysterieuse.
Ce fut par une soiree d'avril desolee comme une fin d'automne. Depuis
pres d'un mois nous vivions dans un doux printemps premature, et la
jeune femme avait repris en compagnie de M. de Galais les longues
promenades qu'elle aimait. Mais ce jour-la, se vieillard se trouvant
fatigue et moi-meme libre, elle me demanda de l'accompagner malgre le
temps menacant. A plus d'une demi-lieue des Sablonnieres, en longeant
l'etang, l'orage, la pluie, la grele nous surprirent. Sous le hangar ou
nous nous etions abrites contre l'averse interminable, le vent nous
glacait, debout l'un pres de l'autre, pensifs, devant le paysage noirci.
Je la revois, dans sa douce robe severe, toute palie, toute tourmentee.
"Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si longtemps.
Qu'a-t-il pu se passer?"
Mais, a mon etonnement, lorsqu'il nous fut possible enfin de quitter
notre abri, la jeune femme, au lieu de revenir vers les Sablonnieres,
continua son chemin et me demanda de la suivre. Nous arrivames, apres
avoir longtemps marche, devant une maison que je ne connaissais pas,
isolee, au bord d'un chemin defonce qui devait aller vers Preveranges.
C'etait une petite maison bourgeoise, couverte en ardoise, et que rien
ne distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son eloignement et son
isolement.
A voir Yvonne de Galais, on eut dit que cette maison nous appartenait et
que nous l'avions abandonnee durant un long voyage. Elle ouvrit, en se
penchant, une petite grille, et se hata d'inspecter avec inquietude le
lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, ou des enfants avaient du
venir jouer pendant les longues et lentes soirees de la fin de l'hiver,
etait ravinee par l'orage. Un cerceau trempait dans une flaque d'eau.
Dans les jardinets ou les enfants avaient seme des fleurs et des pois,
la grande pluie n'avait laisse que des trainees de gravier blanc. Et
enfin nous decouvrimes, blottie contre le seuil d'une des portes
mouillees, toute une couvee de poussins transpercee par l'averse.
Presque tous etaient morts sous les ailes raidies et les plumes fripees
de la mere.
A ce spectacle pitoyable, le jeune femme eut un cri etouffe. Elle se
pencha et, sans souci de l'eau ni de la boue, triant les poussins
vivants d'entre les morts, elle les mit dans un pan de son manteau. Puis
nous entrames dans la maison dont elle avait la clef. Quatre portes
ouvraient sur un etroit couloir ou le vent s'engouffra en sifflant.
Yvonne de Galais ouvrit la premiere a notre droite et me fit penetrer
dans une chambre sombre, ou je distinguai, apres un moment d'hesitation,
une grande glace et un petit lit recouvert, a la mode campagnarde, d'un
edredon de soie rouge. Quant a elle, apres avoir cherche un instant dans
le reste de l'appartement, elle revint, portant la couvee malade dans
une corbeille garnie de duvet, qu'elle glissa precieusement sous
l'edredon. Et, tandis qu'un rayon de soleil languissant, le premier et
le dernier de la journee, faisait plus pales nos visages et plus obscure
la tombee de la nuit, nous etions la, debout, glaces et tourmentes, dans
la maison etrange!
D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid fievreux, enlever
un nouveau poussin mort pour l'empecher de faire mourir les autres. Et
chaque fois il nous semblait que quelque chose comme un grand vent par
les carreaux casses du grenier, comme un chagrin mysterieux d'enfants
inconnus, se lamentait silencieusement.
"C'etait ici, me dit enfin ma compagne, la maison de Frantz quand il
etait petit. Il avait voulu une maison pour lui tout seul, loin de tout
le monde, dans laquelle il put aller jouer, s'amuser et vivre quand cela
lui plairait. Mon pere avait trouve cette fantaisie si extraordinaire,
si drole, qu'il n'avait pas refuse. Et quand cela lui plaisait, un
jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait habiter dans sa
maison comme un homme. Les enfants des fermes d'alentour venaient jouer
avec lui, l'aider a faire son menage, travailler dans le jardin. C'etait
un jeu merveilleux! Et le soir venu, il n'avait pas peur de coucher tout
seul. Quant a nous, nous l'admirions tellement que nous ne pensions pas
meme a etre inquiets.
"Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un soupir, la
maison est vide. Monsieur de Galais, frappe par l'age et le chagrin, n'a
jamais rien fait pour retrouver ni rappeler mon frere. Et que pourrait-
il tenter?
"Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans des environs viennent
jouer dans la cour comme autrefois. Et je me plais a imaginer que ce
sont les anciens amis de Frantz; que lui-meme est encore un enfant et
qu'il va revenir bientot avec la fiancee qu'il s'etait choisie.
"Ces enfants-la me connaissent bien. Je joue avec eux. Cette couvee de
petits poulets etait a nous..."
Tout ce grand chagrin dont elle n'avait jamais rien dit, ce grand regret
d'avoir perdu son frere si fou, si charmant et si admire, il avait fallu
cette averse et cette debacle enfantine pour qu'elle me les confiat. Et
je l'ecoutais sans rien repondre, le coeur tout gonfle de sanglots....
Les portes et la grille refermees, les poussins remis dans la cabane en
planches qu'il y avait derriere la maison, elle reprit tristement mon
bras et je la reconduisis.
Des semaines, des mois passerent. Epoque passee! Bonheur perdu! De celle
qui avait ete la fee, la princesse et l'amour mysterieux de toute notre
adolescence, c'est a moi qu'il etait echu de prendre le bras et de dire
ce qu'il fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon
avait fui. De cette epoque, de ces conversations, le soir, apres la
classe que je faisais sur la cote de Saint-Benoist-des-Champs, de ces
promenades ou la seule chose dont il eut fallu parler etait la seule sur
laquelle nous etions decides a nous taire, que pourrais-je dire a
present? Je n'ai pas garde d'autre souvenir que celui, a demi efface
deja, d'un beau visage amaigri, de deux yeux dont les paupieres
s'abaissent lentement tandis qu'ils me regardent, comme pour deja ne
plus voir qu'un monde interieur.
Et je suis demeure son compagnon fidele--compagnon d'une attente dont
nous ne parlions pas--durant tout un printemps et tout un ete comme il
n'y en aura jamais plus. Plusieurs fois, nous retournames, l'apres-midi,
a la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner de l'air,
pour que rien ne fut moisi quand le jeune menage reviendrait. Elle
s'occupait de la volaille a demi sauvage qui gitait dans la basse-cour.
Et le jeudi ou le dimanche, nous encouragions les jeux des petits
campagnards d'alentour, dont les cris et les rires, dans le site
solitaire, faisaient paraitre plus deserte et plus vide encore la petite
maison abandonnee.
CHAPITRE XI
Conversation sous la pluie.
Le mois d'aout, epoque des vacances, m'eloigna des Sablonnieres et de la
jeune femme. Je dus aller passer a Sainte-Agathe mes deux mois de conge.
Je revis la grande cour seche, le preau, la classe vide... Tout parlait
du grand Meaulnes. Tout etait rempli des souvenirs de notre adolescence
deja finie. Pendant ces longues journees jaunies, je m'enfermais comme
jadis, avant la venue de Meaulnes, dans le cabinet des archives, dans
les classes desertes. Je lisais, j'ecrivais, je me souvenais... Mon pere
etait a la peche au loin. Millie dans le salon cousait ou jouait du
piano comme jadis... Et dans le silence absolu de la classe, ou les
couronnes de papier vert dechirees, les enveloppes des livres de prix,
les tableaux eponges, tout disait que l'annee etait finie, les
recompenses distribuees, tout attendais l'automne, la rentree d'octobre
et le nouvel effort--je pensais de meme que notre jeunesse etait finie
et le bonheur manque; moi aussi j'attendais la rentree aux Sablonnieres
et le retour d'Augustin qui peut-etre ne reviendrait jamais...
Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annoncai a Millie,
lorsqu'elle se decida a m'interroger sur la nouvelle mariee. Je
redoutais ses questions, sa facon a la fois tres innocente et tres
maligne de vous plonger soudain dans l'embarras, en mettant le doigt sur
votre pensee la plus secrete. Je coupai court a tout en annoncant que la
jeune femme de mon ami Meaulnes serait mere au mois d'octobre.
A part moi, je me rappelai le jour ou Yvonne de Galais m'avait fait
comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eut un silence; de ma part,
un leger embarras de jeune homme. Et j'avais dit tout de suite,
inconsiderement, pour le dissiper--songeant trop tard a tout le drame
que je remuais ainsi:
"Vous devez etre bien heureuse?"
Mais elle, sans arriere-pensee, sans regret, ni remords, ni rancune,
elle avait repondu avec un beau sourire de bonheur:
"Oui, bien heureuse".
Durant cette derniere semaine des vacances, qui est en general la plus
belle et la plus romantique, semaine de grandes pluies, semaine ou l'on
commence a allumer les feux, et que je passais d'ordinaire a chasser
dans les sapins noirs et mouilles du Vieux-Nancay, je fis mes
preparatifs pour rentrer directement a Saint-Benoist-des-Champs. Firmin,
ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nancay m'eussent pose trop de
questions auxquelles je ne voulais pas repondre. Je renoncai pour cette
fois a mener durant huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard
et je regagnai ma maison d'ecole quatre jours avant la rentree des
classes.
J'arrivai avant la nuit dans la cour deja tapissee de feuilles jaunies.
Le voiturier parti, je deballai tristement dans la salle a manger,
sonore et "renfermee" le paquet de provisions que m'avait fait maman...
Apres un leger repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma
pelerine et partis pour une fievreuse promenade qui me mena tout droit
aux abords des Sablonnieres.
Je ne voulus pas m'y introduire en intrus des le premier soir de mon
arrivee. Cependant, plus hardi qu'en fevrier, apres avoir tourne tout
autour du Domaine ou brillait seule la fenetre de la jeune femme, je
franchis, derriere la maison, la cloture du jardin et m'assis sur un
banc, contre la haie, dans l'ombre commencante, heureux simplement
d'etre la, tout pres de ce qui me passionnait et m'inquietait le plus au
monde.
La nuit venait. Une pluie fine commencait a tomber. La tete basse, je
regardais, sans y songer, mes souliers se mouiller peu a peu et luire
d'eau. L'ombre m'entourait lentement et la fraicheur me gagnait sans
troubler ma reverie. Tendrement, tristement, je revais aux chemins
boueux de Sainte-Agathe, par ce meme soir de septembre; j'imaginais la
place pleine de brume, le garcon boucher qui siffle en allant a la
pompe, le cafe illumine, la joyeuse voituree avec sa carapace de
parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des vacances, chez l'oncle
Florentin... Et je me disais tristement: "Qu'importe tout ce bonheur,
puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y etre, ni sa jeune
femme..."
C'est alors que, levant la tete, je la vis a deux pas de moi. Ses
souliers, dans le sable, faisaient un bruit leger que j'avais confondu
avec celui des gouttes d'eau de la haie. Elle avait sur la tete et les
epaules un grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son
front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle apercu par la
fenetre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Ainsi ma
mere, autrefois, s'inquietait et me cherchait pour me dire: "Il faut
rentrer", mais ayant pris gout a cette promenade sous la pluie et dans
la nuit, elle disait seulement avec douceur: "Tu vas prendre froid!" et
restait en ma compagnie a causer longuement...
Yvonne de Galais me tendit une main brulante, et, renoncant a me faire
entrer aux Sablonnieres, elle s'assit sur le banc moussu et vert-de-
grise, du cote le moins mouille, tandis que debout, appuye du genou a ce
meme banc, je me penchais vers elle pour l'entendre.
Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi ecourte mes
vacances:
"Il fallait bien, repondis-je, que je vinsse au plus tot pour vout tenir
compagnie.
--Il est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir, je suis seule
encore. Augustin n'est pas revenu..."
Prenant ce soupir pour un regret, un reproche etouffe, je commencais a
dire lentement:
"Tant de folies dans une si noble tete! Peut-etre le gout des aventures
plus fort que tout..."
Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce soir-la, que
pour la premiere et la derniere fois, elle me parla de Meaulnes.
"Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, Francois Seurel, mon ami. Il
n'y a que nous--il n'y a que moi de coupable. Songez a ce que nous
avons fait...
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