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Le grand Meaulnes by Alain Fournier

A >> Alain Fournier >> Le grand Meaulnes

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"Nous lui avons dit: "Voici le bonheur, voici ce que tu as cherche
pendant toute ta jeunesse, voici le jeune fille qui etait a la fin de
tous tes reves!"

"Comment celui que nous poussions ainsi par les epaules n'aurait-il pas
ete saisi d'hesitation, puis de crainte, puis d'epouvante, et n'aurait-
il pas cede a la tentation de s'enfuir!

--Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous etiez ce bonheur-
la, cette jeune fille-la.

--Ah! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette pensee
orgueilleuse. C'est cette pensee-la qui est cause de tout.

"Je vous disais: "Peut-etre que je ne puis rien faire pour lui". Et au
fond de moi, je pensais: Puisqu'il m'a tant cherchee et puisque je
l'aime il faudra bien que je fasse son bonheur". Mais quand je l'ai vu
pres de moi, avec toute sa fievre, son inquietude, son remords
mysterieux, j'ai compris que je n'etais qu'une pauvre femme comme les
autres...

"--Je ne suis pas digne de vous", repetait-il, quand ce fut le petit
jour et la fin de la nuit de nos noces.

"Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne calmait son
angoisse. Alors j'ai dit: "S'il faut que vous partiez, si je suis venue
vers vous au moment ou rien ne pouvait vous rendre heureux, s'il faut
que vous m'abandonniez un temps pour ensuite revenir apaise pres de moi,
c'est moi qui vous demande de partir..."

Dans l'ombre je vis qu'elle avait leve les yeux sur moi. C'etait comme
une confession qu'elle m'avait faite, et elle attendait, anxieusement,
que je l'approuve ou la condamne. Mais que pouvais-je dire? Certes, au
fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage,
qui se faisait toujours punir plutot que de s'excuser ou de demander une
permission qu'on lui eut certainement accordee. Sans doute aurait-il
fallu qu'Yvonne de Galais lui fit violence, et lui prenant la tete entre
ses mains, lui dit: "Qu'importe ce que vous avez fait; je vous aime;
tous les hommes ne sont-ils pas des pecheurs?" Sans doute avait-elle eu
grand tort, par generosite, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi
sur la route des aventures... Mais comment aurais-je pu desapprouver
tant de bonte, tant d'amour!...

Il y eut un long moment de silence, pendant lequel, troubles jusques au
fond du coeur, nous entendions la pluie froide degoutter dans les haies
et sous les branches des arbres.

"Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien ne nous separait
desormais. Et il m'a embrassee, simplement, comme un mari qui laisse sa
jeune femme, avant un long voyage..."

Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fievreuse, puis son bras,
et nous remontames l'allee dans l'obscurite profonde.

"Pourtant il ne vous a jamais ecrit? demandai-je.

--Jamais", repondit-elle.

Et alors, la pensee nous venant a tous deux de la vie aventureuse qu'il
menait a cette heure sur les routes de France ou d'Allemagne, nous
commencames a parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait. Details
oublies, impressions anciennes nous revenaient en memoire, tandis que
lentement nous regagnions la maison, faisant a chaque pas de longues
stations pour mieux echanger nos souvenirs... Longtemps--jusqu'aux
barrieres du jardin--dans l'ombre, j'entendis la precieuse voix basse
de la jeune femme; et moi, repris par mon vieil enthousiasme, je lui
parlais sans me lasser, avec une amitie profonde, de celui qui nous
avait abandonnes...



CHAPITRE XII

Le fardeau.

La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq heures,
une femme du Domaine entra dans la cour de l'ecole ou j'etais occupe a
scier du bois pour l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite fille
etait nee aux Sablonnieres. L'accouchement avait ete difficile. A neuf
heures du soir il avait fallu demander la sage-femme de Preveranges. A
minuit, on avait attele de nouveau pour aller chercher le medecin de
Vierzon. Il avait du appliquer les fers. La petite fille avait la tete
blessee et criait beaucoup mais elle paraissait bien en vie. Yvonne de
Galais etait maintenant tres affaissee , mais elle avait souffert et
resiste avec une vaillance extraordinaire.

Je laissai la mon travail, courus revetir un autre paletot, et content,
en somme, de ces nouvelles, je suivis la bonne femme jusqu'aux
Sablonnieres. Avec precaution, de crainte que l'une des deux blessees ne
fut endormie, je montai par l'etroit escalier de bois qui menait au
premier etage. Et la, M. de Galais, le visage fatigue mais heureux me
fit entrer dans la chambre ou l'on avait provisoirement installe le
berceau entoure de rideaux.

Je n'etais jamais entre dans une maison ou fut ne le jour meme un petit
enfant. Que cela me paraissait bizarre et mysterieux et bon! Il faisait
un soir si beau--un veritable soir d'ete--que M. de Galais n'avait pas
craint d'ouvrir la fenetre qui donnait sur la cour. Accoude pres de moi
sur l'appui de la croisee, il me racontait, avec epuisement et bonheur,
le drame de la nuit; et moi qui l'ecoutais, je sentais obscurement que
quelqu'un d'etranger etait maintenant avec nous dans la chambre...

Sous les rideaux, cela se mit a crier, un petit cri aigre et prolonge...
Alors M. de Galais me dit a demi-voix:

"C'est cette blessure a la tete qui la fait crier".

Machinalement--on sentait qu'il faisait cela depuis le matin et que
deja il en avait pris l'habitude--il se mit a bercer le petit paquet de
rideaux.

"Elle a ri deja, dit-il, et elle prend le doigt. Mais vous ne l'avez pas
vue?"

Il ouvrit les rideaux et je vis une rouge petite figure bouffie, un
petit crane allonge et deforme par les fers:

"Ce n'est rien, dit M. de Galais, le medecin a dit que tout cela
s'arrangerait de soi-meme... Donnez-lui votre doigt, elle va le serrer".

Je decouvrais la comme un monde ignore. Je me sentais le coeur gonfle
d'une joie etrange que je ne connaissais pas auparavant...

M. de Galais entr'ouvrit avec precaution la porte de la chambre de la
jeune femme. Elle ne dormait pas.

"Vous pouvez entrer", dit-il.

Elle etait etendue, le visage enfievre, au milieu de ses cheveux blonds
epars. Elle me tendit la main en souriant d'un air las. Je lui fis
compliment de sa fille. D'une voix un peu rauque, et avec une rudesse
inaccoutumee--la rudesse de quelqu'un qui revient du combat:

"Oui, mais on me l'a abimee", dit-elle en souriant.

Il fallut bientot partir pour ne pas la fatiguer.

Le lendemain dimanche, dans l'apres-midi, je me rendis avec une hate
presque joyeuse aux Sablonnieres. A la porte, un ecriteau fixe avec des
epingles arreta le geste que je faisais deja:

Priere de ne pas sonner

Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. Je frappai assez fort.
J'entendis dans l'interieur des pas etouffes qui accouraient. Quelqu'un
que je ne connaissais pas--et qui etait le medecin de Vierzon--
m'ouvrit:

"Eh bien, qu'y a-t-il? fis-je vivement.

--Chut! chut!--me repondit-il tout bas, l'air fache. La petite fille a
failli mourir cette nuit. Et la mere est tres mal".

Completement deconcerte, je le suivis sur la pointe des pieds jusqu'au
premier etage. La petite fille endormie dans son berceau etait toute
pale, toute blanche, comme un petit enfant mort. Le medecin pensait la
sauver. Quant a la mere, il m'affirmait rien... Il me donna de longues
explications comme au seul ami de la famille. Il parla de congestion
pulmonaire, d'embolie. Il hesitait, il n'etait pas sur... M. de Galais
entra, affreusement vieilli en deux jours, hagard et tremblant.

Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir ce qu'il faisait:

"Il faut, me dit-il, tout bas, qu'elle ne soit pas effrayee; il faut, a
ordonne le medecin, lui persuader que cela va bien".

Tout le sang a la figure, Yvonne de Galais etait etendue, la tete
renversee comme la veille. Les joues et le front rouge sombre, les yeux
par instants revulses, comme quelqu'un qui etouffe, elle se defendait
contre la mort avec un courage et une douceur indicibles.

Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en feu, avec tant
d'amitie que je faillis eclater en sanglots.

"Eh bien, eh bien, dit M. de Galais tres fort, avec un enjouement
affreux, qui semblait de folie, vous voyez que pour une malade elle n'a
pas trop mauvaise mine!"

Et je ne savais que repondre, mais je gardais dans la mienne la main
horriblement chaude de la jeune femme mourante...

Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me demander je
ne sais quoi; elle tourna les yeux vers moi, puis vers la fenetre, comme
pour me faire signe d'aller dehors chercher Quelqu'un... Mais alors une
affreuse crise d'etouffement la saisit: ses beaux yeux bleus qui, un
instant, m'avaient appele si tragiquement, se revulserent; ses joues et
son front noircirent, et elle se debattit doucement cherchant a contenir
jusqu'a la fin son epouvante et son desespoir. On se precipita--le
medecin et les femmes--avec un ballon d'oxygene, des serviettes, des
flacons; tandis que le vieillard penche sur elle criait--criait comme
si deja elle eut ete loin de lui, de sa voix rude et tremblante:

"N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as pas besoin d'avoir
peur!"

Puis la crise s'apaisa. Elle put souffler un peu, mais elle continua a
suffoquer a demi, les yeux blancs, la tete renversee, luttant toujours,
mais incapable, fut-ce un instant, pour me regarder et me parler, de
sortir du gouffre ou elle etait deja plongee.

... Et comme je n'etais utile a rien, je dus me decider a partir. Sans
doute, j'aurais pu rester un instant encore; et a cette pensee je me
sens etreint par un affreux regret. Mais quoi? J'esperais encore. Je me
persuadais que tout n'etait pas si proche.

En arrivant a la lisiere des sapins, derriere la maison, songeant au
regard de la jeune femme tourne vers la fenetre, j'examinai avec
l'attention d'une sentinelle ou d'un chasseur d'hommes la profondeur de
ce bois par ou Augustin etait venu jadis et par ou il avait fui l'hiver
precedent. Helas! Rien de bougea. Pas une ombre suspecte; pas une
branche qui remue. Mais, a la longue, la-bas, vers l'allee qui venait de
Preveranges, j'entendis le son tres fin d'une clochette; bientot parut
au detour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse
d'ecolier que suivait un pretre... Et je partis, devorant mes larmes.

Le lendemain etait le jour de la rentree des classes. A sept heures, il
y avait deja deux ou trois gamins dans la cour. J'hesitai longuement a
descendre, a me montrer. Et lorsque je parus enfin, tournant la clef de
la classe moisie, qui etait fermee depuis deux mois, ce que je redoutais
le plus au monde arriva: je vis le plus grand des ecoliers se detacher
du groupe qui jouait sous le preau et s'approcher de moi. Il venait me
dire que "le jeune dame des Sablonnieres etait morte hier a la tombee de
la nuit".

Tout se mele pour moi, tout se confond dans cette douleur. Il me semble
maintenant que jamais plus je n'aurai le courage de recommencer la
classe. Rien que traverser la cour aride de l'ecole c'est une fatigue
qui va me briser les genoux. Tout est penible, tout est amer puisqu'elle
est morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les
longues courses perdues en voiture; finie, la fete mysterieuse... Tout
redevient la peine que c'etait.

J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe ce matin. Ils s'en
vont, par petits groupes, porter cette nouvelle aux autres a travers la
campagne. Quant a moi, je prends mon chapeau noir, une jaquette bordee
que j'ai, et je m'en vais miserablement vers les Sablonnieres...

... Me voici devant la maison que nous avions tant cherchee il y a trois
ans! C'est dans cette maison qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin
Meaulnes, est morte hier soir. Un etranger la prendrait pour une
chapelle, tant il s'est fait de silence depuis hier dans ce lieu desole.

Voila donc ce que nous reservait ce beau matin de rentree, ce perfide
soleil d'automne qui glisse sous les branches. Comment lutterais-je
contre cette affreuse revolte, cette suffocante montee de larmes! Nous
avions retrouve la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle etait
la femme de mon compagnon et moi je l'aimais de cette amitie profonde et
secrete qui ne se dit jamais. Je la regardais et j'etais content, comme
un petit enfant. J'aurais un jour peut-etre epouse une autre jeune
fille, et c'est a elle la premiere que j'aurais confie la grande
nouvelle secrete...

Pres de la sonnette, au coin de la porte, on a laisse l'ecriteau d'hier.
On a deja apporte le cercueil dans le vestibule, en bas. Dans la chambre
du premier, c'est la nourrice de l'enfant qui m'accueille, qui me
raconte la fin et qui entr'ouvre doucement la porte... La voici. Plus de
fievre ni de combats. Plus de rougeur, ni d'attente... Rien que le
silence, et, entoure d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un
front mort d'ou sortent les cheveux drus et durs.

M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le dos, est en
chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une terrible obstination
dans des tiroirs en desordre, arraches d'une armoire. Il en sort de
temps a autre, avec une crise de sanglots qui lui secoue les epaules
comme une crise de rire, une photographie ancienne, deja jaunie, de sa
fille.

L'enterrement est pour midi. Le medecin craint la decomposition rapide,
qui suit parfois les embolies. C'est pourquoi le visage, comme tout le
corps d'ailleurs, est entoure d'ouate imbibee de phenol.

L'habillage termine--on lui a mis son admirable robe de velours bleu
sombre, semee par endroits de petites etoiles d'argent, mais il a fallu
aplatir et friper les belles manches a gigot maintenant demodees--au
moment de faire monter le cercueil, on s'est apercu qu'il ne pourrait
pas tourner dans le couloir trop etroit. Il faudrait avec une corde le
hisser dehors par la fenetre et de la meme facon le faire descendre
ensuite... Mais M. de Galais, toujours penche sur de vieilles choses
parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus,
intervient alors avec une vehemence terrible.

"Plutot, dit-il d'une voix coupee par les larmes et la colere, plutot
que de laisser faire une chose aussi affreuse, c'est moi qui la prendrai
et la descendrai dans mes bras..."

Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, a mi-chemin, et de
s'ecrouler avec elle!

Mais alors je m'avance, je prends le seul parti possible: avec l'aide du
medecin et d'une femme, passant un bras sous le dos de la morte etendue,
l'autre sous ses jambes, je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon
bras gauche, les epaules appuyees contre mon bras droit, sa tete
retombante retournee sous mon menton, elle pese terriblement sur mon
coeur. Je descends lentement, marche par marche, le long escalier raide,
tandis qu'en bas on apprete tout.

J'ai bientot les deux bras casses par la fatigue. A chaque marche, avec
ce poids sur la poitrine, je suis un peu essouffle. Agrippe au corps
inerte et pesant, je baisse la tete sur la tete de celle que j'emporte,
je respire fortement et ses cheveux blonds aspires m'entrent dans la
bouche--des cheveux morts qui ont un gout de terre. Ce gout de terre et
de mort, ce poids sur le coeur, c'est tout ce qui reste pour moi de la
grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchee
--tant aimee...



CHAPITRE XIII

Le cahier de devoirs mensuels.

Dans la maison pleine de tristes souvenirs, ou des femmes, tout le jour,
bercaient et consolaient un tout petit enfant malade, le vieux M. de
Galais ne tarda pas a s'aliter. Aux premiers grands froids de l'hiver il
s'eteignit paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes au
chevet de ce vieil homme charmant, dont la pensee indulgente et la
fantaisie alliee a celle de son fils avaient ete la cause de toute notre
aventure. Il mourut, fort heureusement, dans une incomprehension
complete de tout ce qui s'etait passe et, d'ailleurs, dans un silence
presque absolu. Comme il n'avait plus depuis longtemps ni parents ni
amis dans cette region de la France, il m'institua par testament son
legataire universel jusqu'au retour de Meaulnes, a qui je devais rendre
compte de tout, s'il revenait jamais... Et c'est au Sablonnieres
desormais que j'habitai. Je n'allais plus a Saint-Benoist que pour y
faire la classe, partant le matin de bonne heure, dejeunant a midi d'un
repas prepare au Domaine, que je faisais chauffer sur le poele, et
rentrant le soir aussitot apres l'etude. Ainsi je pus garder pres de moi
l'enfant que les servantes de la ferme soignaient. Surtout j'augmentais
mes chances de rencontrer Augustin, s'il rentrait un jour aux
Sablonnieres.

Je ne desesperais pas, d'ailleurs, de decouvrir a la longue dans les
meubles, dans les tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice
qui me permit de connaitre l'emploi de son temps, durant le long silence
des annees precedentes--et peut-etre ainsi de saisir les raisons de sa
fuite ou tout au moins de retrouver sa trace... J'avais deja vainement
inspecte je ne sais combien de placards et d'armoires, ouvert, dans les
cabinets de debarras, une quantite d'anciens cartons de toutes formes,
qui se trouvaient tantot remplis de liasses de vieilles lettres et de
photographies jaunies de la famille de Galais, tantot bondes de fleurs
artificielles, de plumes, d'aigrettes et d'oiseaux demodes. Il
s'echappait de ces boites je ne sais quelle odeur fanee, quel parfum
eteint, qui, soudain, reveillaient en moi pour tout un jour les
souvenirs, les regrets, et arretaient mes recherches...

Un jour de conge, enfin, j'avisai au grenier une vieille petite malle
longue et basse, couverte de poils de porc a demi ronges, et que je
reconnus pour etre la malle d'ecolier d'Augustin. Je me reprochai de
n'avoir point commence par la mes recherches. J'en fis sauter facilement
la serrure rouillee. La malle etait pleine jusqu'au bord des cahiers et
des livres de Sainte-Agathe. Arithmetiques, litteratures, cahiers de
problemes, que sais-je?... Avec attendrissement plutot que par
curiosite, je me mis a fouiller dans tout cela, relisant les dictees que
je savais encore par coeur, tant de fois nous les avions recopiees!
"L'Aqueduc" de Rousseau, "Une aventure en Calabre" de P.L. Courier,
"Lettre de George Sand a son fils"...

Il y avait aussi un "Cahier de Devoirs Mensuels". J'en fus surpris, car
ces cahiers restaient au Cours et les eleves ne les emportaient jamais
au dehors. C'etait un cahier vert tout jauni sur les bords. Le nom de
l'eleve, Augustin Meaulnes, etait ecrit sur la couverture en ronde
magnifique. Je l'ouvris. A la date des devoirs, avril 189... je reconnus
que Meaulnes l'avait commence peu de jours avant de quitter Sainte-
Agathe. Les premieres pages etaient tenues avec le soin religieux qui
etait de regle lorsqu'on travaillait sur ce cahier de compositions. Mais
il n'y avait pas plus de trois pages ecrites, le reste etait blanc et
voila pourquoi Meaulnes l'avait emporte.

Tout en reflechissant, agenouille par terre, a ces coutumes, a ces
regles pueriles qui avaient tenu tant de place dans notre adolescence,
je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages du cahier inacheve.
Et c'est ainsi que je decouvris de l'ecriture sur d'autres feuillets.
Apres quatre pages laissees en blanc on avait recommence a ecrire.

C'etait encore l'ecriture de Meaulnes, mais rapide, mal formee, a peine
lisible; de petits paragraphes de largeurs inegales, separes par des
lignes blanches. Parfois ce n'etait qu'une phrase inachevee. Quelquefois
une date. Des la premiere ligne, je jugeai qu'il pouvait y avoir la des
renseignements sur la vie passee de Meaulnes a Paris, des indices sur la
piste que je cherchais, et je descendis dans la salle a manger pour
parcourir a loisir, a la lumiere du jour, l'etrange document. Il faisait
un jour d'hiver clair et agite. Tantot le soleil vif dessinait les croix
des carreaux sur les rideaux blancs de la fenetre, tantot un vent
brusque jetait aux vitres une averse glacee. Et c'est devant cette
fenetre, aupres du feu, que je lus ces lignes qui m'expliquerent tant de
choses et dont voici la copie tres exacte...



CHAPITRE XIV

Le secret.

Je suis passe une fois encore sous la fenetre. La vitre est toujours
poussiereuse et blanchie par le double rideau qui est derriere. Yvonne
de Galais l'ouvrirait-elle que je n'aurais rien a lui dire puisqu'elle
est mariee... Que faire, maintenant? Comment vivre?...

Samedi 13 fevrier.--J'ai rencontre, sur le quai, cette jeune fille qui
m'avait renseigne au mois de juin, qui attendait comme moi devant la
maison fermee... Je lui ai parle. Tandis qu'elle marchait, je regardais
de cote les legers defauts de son visage: une petite ride au coin des
levres, un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumulee aux
ailes du nez. Elle c'est retournee tout d'un coup et me regardant bien
en face, peut-etre parce qu'elle est plus belle de face que de profil,
elle m'a dit d'une voix breve:

"Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui me faisait
la cour, autrefois, a Bourges. Il etait meme mon fiance..."

Cependant a la nuit pleine, sur le trottoir desert et mouille qui
reflete la lueur d'un bec de gaz, elle s'est approchee de moi tout d'un
coup, pour me demander de l'emmener ce soir au theatre avec sa soeur. Je
remarque pour la premiere fois qu'elle est habillee de deuil, avec un
chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un haut parapluie fin,
pareil a une canne. Et comme je suis tout pres d'elle, quand je fais un
geste mes ongles griffent le crepe de son corsage... Je fais des
difficultes pour accorder ce qu'elle demande. Fachee, elle veut partir
tout de suite. Et c'est moi, maintenant qui la retiens et la prie. Alors
un ouvrier qui passe dans l'obscurite plaisante a mi-voix:

"N'y va pas, ma petite, il te ferait mal!"

Et nous sommes restes, tous les deux, interdits.

Au theatre.--Les deux jeunes filles, mon amie qui s'appelle Valentine
Blondeau et sa soeur, sont arrivees avec de pauvres echarpes.

Valentine est placee devant moi. A chaque instant elle se retourne,
inquiete, comme se demandant ce que je lui veux. Et moi, je me sens pres
d'elle, presque heureux; je lui reponds chaque fois par un sourire.

Tout autour de nous, il y avait des femmes trop decolletees. Et nous
plaisantions. Elle souriait d'abord, puis elle dit: "Il ne faut pas que
je rie. Moi aussi je suis trop decolletee". Et elle s'est enveloppee
dans son echarpe. En effet sous le carre de dentelle noire, on voyait
que, dans sa hate a changer de toilette, elle avait refoule le haut de
sa simple chemise montante.

Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de pueril; il y a dans son
regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux qui m'attire. Pres
d'elle, le seul etre au monde qui ait pu me renseigner sur les gens du
Domaine, je ne cesse de penser a mon etrange aventure de jadis... J'ai
voulu l'interroger de nouveau sur le petit hotel du boulevard. Mais a
son tour, elle m'a pose des questions si genantes que je n'ai su rien
repondre. Je sens que desormais nous serons, tous les deux, muets sur ce
sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. A quoi bon? Et
pourquoi?... Suis-je condamne maintenant a suivre a la trace tout etre
qui portera en soi le plus vague, le plus lointain relent de mon
aventure manquee?...

A minuit, seul, dans la rue deserte, je me demande ce que me veut cette
nouvelle et bizarre histoire? Je marche le long des maisons pareilles a
des boites en carton alignees, dans lesquelles tout un peuple dort. Et
je me souviens tout a coup d'une decision que j'avais prise l'autre
mois: j'avais resolu d'aller la-bas en pleine nuit, vers une heure du
matin, de contourner l'hotel, d'ouvrir la porte du jardin, d'entrer
comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permit de
retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir... Mais
je suis fatigue. J'ai faim. Moi aussi je me suis hate de changer de
costume, avant le theatre, et je n'ai pas dine... Agite, inquiet
pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me
coucher, en proie a un vague remords. Pourquoi?

Je note encore ceci: elles n'ont pas voulu ni que je les reconduise, ni
me dire ou elles demeuraient. Mais je les ai suivies aussi longtemps que
j'ai pu. Je sais qu'elles habitent une petite rue qui tourne aux
environs de Notre-Dame. Mais a quel numero?... J'ai devine qu'elles
etaient couturieres ou modistes.

En se cachant de sa soeur, Valentine m'a donne rendez-vous pour jeudi, a
quatre heures, devant le meme theatre ou nous sommes alles.

"Si je n'etais pas la jeudi, a-t-elle dit, revenez vendredi a la meme
heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours".

Jeudi 18 fevrier.--Je suis parti pour l'attendre dans le grand vent qui
charrie de la pluie. On se disait a chaque instant: il va finir par
pleuvoir...

Je marche dans la demi-obscurite des rues, un poids sur le coeur. Il
tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il ne pleuve: une averse peut
l'empecher de venir. Mais le vent se reprend a souffler et la pluie ne
tombe pas cette fois encore. La-haut, dans le gris apres-midi du ciel--
tantot gris et tantot eclatant--un grand nuage a du ceder au vent. Et
je suis ici terre dans une attente miserable...

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