Le grand Meaulnes by Alain Fournier
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Devant le theatre.--Au bout d'un quart d'heure je suis certain qu'elle
ne viendra pas. Du quai ou je suis, je surveille au loin, sur le pont
par lequel elle aurait du venir, le defile des gens qui passent.
J'accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois
venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le
plus longtemps, le plus pres de moi, lui ont ressemble et m'ont fait
esperer...
Une heure d'attente.--Je suis las. A la tombee de la nuit, un gardien
de la paix traine au poste voisin un voyou qui lui jette d'une voix
etouffee toutes les injures, toutes les ordures qu'il sait. L'agent est
furieux, pale, muet... Des le couloir il commence a cogner, puis il
referme sur eux la porte pour battre le miserable tout a l'aise... Il me
vient cette pensee affreuse que j'ai renonce au paradis et que je suis
en train de pietiner aux portes de l'enfer.
De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette rue etroite et
basse, entre la Seine et Notre-Dame, ou je connais a peu pres la place
de leur maison. Tout seul, je vais et viens. De temps a autre une bonne
ou une menagere sort sous la petite pluie pour faire avant la nuit ses
emplettes... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en vais... Je
repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur la place ou nous
devions nous attendre. Il y a plus de monde que tout a l'heure--une
foule noire...
Suppositions--Desespoir--Fatigue. Je me raccroche a cette pensee:
demain. Demain, a la meme heure, en ce meme endroit, je reviendrai
l'attendre. Et j'ai grand'hate que demain soit arrive. Avec ennui
j'imagine la soiree d'aujourd'hui, puis la matinee du lendemain, que je
vais passer dans le desoeuvrement... Mais deja cette journee n'est-elle
pas presque finie?... Rentre chez moi, pres du feu, j'entends crier les
journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part dans la
ville, aupres de Notre-Dame, elle les entend aussi.
Elle... Je veux dire: Valentine.
Cette soiree que j'avais voulu escamoter me pese etrangement. Tandis que
l'heure avance, que ce jour-la va bientot finir et que deja je le
voudrai fini, il y a des hommes qui lui ont confie tout leur espoir,
tout leur amour et leurs dernieres forces. Il y a des hommes mourants,
d'autres qui attendent une echeance, et qui voudraient que ce ne soit
jamais demain. Il y en a d'autres pour qui demain pointera comme un
remords. D'autres qui sont fatigues, et cette nuit ne sera jamais assez
longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait. Et moi, moi qui a
perdu ma journee, de quel droit est-ce que j'ose appeler demain?
Vendredi soir.--J'avais pense ecrire a la suite: "Je ne l'ai pas
revue". Et tout aurait ete fini.
Mais en arrivant ce soir, a quatre heures, au coin du theatre: la voici.
Fine et grave, vetue de noir, mais avec de la poudre au visage et une
collerette qui lui donne l'air d'un pierrot coupable. Un air a la fois
douloureux et malicieux.
C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de suite, qu'elle ne
viendra plus.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .
Et pourtant, a la tombee de la nuit, nous voici encore tous les deux,
marchant lentement l'un pres de l'autre, sur le gravier des Tuileries.
Elle me raconte son histoire mais d'une facon si enveloppee que je
comprends mal. Elle dit: "mon amant" en parlant de ce fiance qu'elle n'a
pas epouse. Elle le fait expres, je pense, pour me choquer et pour que
je ne m'attache point a elle.
Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise grace:
"N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai jamais fait que des
folies.
"J'ai couru des chemins, toute seule.
"J'ai desespere mon fiance. Je l'ai abandonne parce qu'il m'admirait
trop; il ne me voyait qu'en imagination et non point telle que j'etais.
Or, je suis pleine de defauts. Nous aurions ete tres malheureux".
A chaque instant, je la surprends en train de se faire plus mauvaise
qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se prouver a elle-meme qu'elle a eu
raison jadis de faire la sottise dont elle parle, qu'elle n'a rien a
regretter et n'etait pas digne du bonheur qui s'offrait a elle.
Une autre fois:
"Ce qui me plait en vous, m'a-t-elle dit en me regardant longuement, ce
qui me plait en vous, je ne puis savoir pourquoi, ce sont mes
souvenirs..."
Une autre fois:
"Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez".
Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement:
"Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous m'aimez, vous aussi?
Vous aussi, vous allez me demander ma main?..."
J'ai balbutie. Je ne sais pas ce que j'ai repondu. Peut-etre ai-je dit:
"Oui".
Cette espece de journal s'interrompait la. Commencaient alors des
brouillons de lettres illisibles, informes, ratures. Precaire
fiancailles!... La jeune fille, sur la priere de Meaulnes, avait
abandonne son metier. Lui s'etait occupe des preparatifs du mariage.
Mais sans cesse repris par le desir de chercher encore, de partir encore
sur la trace de son amour perdu, il avait du, sans doute, plusieurs fois
disparaitre; et, dans ces lettres, avec un embarras tragique, il
cherchait a se justifier devant Valentine.
CHAPITRE XV
Le secret (suite).
Puis le journal reprenait.
Il avait note des souvenirs sur un sejour qu'ils avaient fait tous les
deux a la campagne, je ne sais ou. Mais, chose etrange, a partir de cet
instant, peut-etre par un sentiment de pudeur secrete, le journal etait
redige de facon si hachee, si informe, griffonne si hativement aussi,
que j'ai du reprendre moi meme et reconstituer toute cette partie de son
histoire.
14 juin.--Lorsqu'il s'eveilla de grand matin dans la chambre de
l'auberge, le soleil avait allume les dessins rouges du rideau noir. Des
ouvriers agricoles, dans la salle du bas, parlaient fort en prenant le
cafe du matin: ils s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre
un de leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes entendait,
dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n'y prit point garde d'abord.
Ce rideau seme de grappes rougies par le soleil, ces voix matinales
montant dans la chambre silencieuse, tout cela se confondait dans
l'impression unique d'un reveil a la campagne, au debut de delicieuses
grandes vacances.
Il se leva, frappa doucement a la porte voisine, sans obtenir de
reponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il apercut alors Valentine et
comprit d'ou lui venait tant de paisible bonheur. Elle dormait,
absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendit respirer,
comme un oiseau doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux
yeux fermes, ce visage si quiet qu'on eut souhaite ne l'eveiller et ne
le troubler jamais.
Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle ne dormait plus
que d'ouvrir les yeux et de regarder.
Des qu'elle fut habillee, Meaulnes revint pres de la jeune fille.
"Nous sommes en retard", dit-elle.
Et ce fut aussitot comme une menagere dans sa demeure.
Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits que Meaulnes
avait portes la veille et quand elle en vint au pantalon se desola. Le
bas des jambes etait couvert d'une boue epaisse. Elle hesita, puis,
soigneusement, avec precaution, avant de le brosser, elle commenca par
raper la premiere epaisseur de terre avec un couteau.
"C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins de Sainte-Agathe
quand ils etaient flanques dans la boue.
--Moi, c'est ma mere qui m'a enseigne cela", dit Valentine.
... Et telle etait bien la compagne que devait souhaiter, avant son
aventure mysterieuse, le chasseur et le paysan qu'etait le grand
Meaulnes.
15 juin.--A ce diner, a la ferme, ou grace a leurs amis qui les avaient
presentes comme mari et femme, ils furent convies, a leur grand ennui,
elle se montra timide comme une nouvelle mariee.
On avait allume les bougies de deux candelabres, a chaque bout de la
table couverte de toile blanche, comme a une paisible noce de campagne.
Les visages, des qu'ils se penchaient, sous cette faible clarte,
baignaient dans l'ombre.
Il y avait a la droite de Patrice (le fils du fermier) Valentine puis
Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au bout, bien qu'on s'adressat
presque toujours a lui. Depuis qu'il avait resolu, dans ce village
perdu, afin d'eviter les commentaires, de faire passer Valentine pour sa
femme, un meme regret, un meme remords le desolaient. Et tandis que
Patrice, a la facon d'un gentilhomme campagnard, dirigeait le diner:
"C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une salle basse
comme celle-ci, une belle salle que je connais bien, presider le repas
de mes noces".
Pres de lui, Valentine refusait timidement tout ce qu'on lui offrait. On
eut dit une jeune paysanne. A chaque tentative nouvelle, elle regardait
son ami et semblait vouloir se refugier contre lui. Depuis longtemps,
Patrice insistait vainement pour qu'elle vidat son verre, lorsqu'enfin
Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement:
"Il faut boire, ma petite Valentine".
Alors, docilement, elle but. Et Patrice felicita en souriant le jeune
homme d'avoir une femme aussi obeissante.
Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient silencieux et
pensifs. Ils etaient fatigues, d'abord; leurs pieds trempes par la boue
de la promenade etaient glaces sur les carreaux laves de la cuisine. Et
puis, de temps a autre, le jeune homme etait oblige de dire:
"Ma femme, Valentine, ma femme..."
Et chaque fois, en prononcant sourdement ce mot, devant ces paysans
inconnus, dans cette salle obscure, il avait l'impression de commettre
une faute.
17 juin.--L'apres-midi de ce dernier jour commenca mal.
Patrice et sa femme les accompagnerent a la promenade. Peu a peu, sur la
pente inegale couverte de bruyeres, les deux couples se trouverent
separes.
Meaulnes et Valentine s'assirent entre les genevriers, dans un petit
taillis.
Le vent portait des gouttes de pluie et le temps etait bas. La soiree
avait un gout amer, semblait-il, le gout d'un tel ennui que l'amour meme
ne le pouvait distraire.
Longtemps ils resterent la, dans leur cachette, abrites sous les
branches, parlant peu. Puis le temps se leva. Il fit beau. Ils crurent
que, maintenant, tout irait bien.
Et ils commencerent a parler d'amour, Valentine parlait, parlait...
"Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiance, comme un enfant
qu'il etait: tout de suite nous aurions eu une maison, comme une
chaumiere perdue dans la campagne. Elle etait toute prete, disait-il.
Nous y serions arrives comme au retour d'un grand voyage, le soir de
notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et par les
chemins, dans la cour, caches dans les bosquets, des enfants inconnus
nous auraient fait fete, criant: "Vive la mariee!"... Quelles folies!
n'est-ce pas?"
Meaulnes, interdit, soucieux, l'ecoutait. Il retrouvait, dans tout cela,
comme l'echo d'une voix deja entendue. Et il y avait aussi, dans le ton
de la jeune fille, lorsqu'elle contait cette histoire, un vague regret.
Mais elle eut peur de l'avoir blesse. Elle se retourna vers lui, avec
elan, avec douceur.
"A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai: quelque chose qui
ait ete pour moi plus precieux que tout..., et vous le brulerez!"
Alors, en le regardant fixement, d'un air anxieux, elle sortit de sa
poche un petit paquet de lettres qu'elle lui tendit, les lettres de son
fiance.
Ah! tout de suite, il reconnut la fine ecriture. Comment n'y avait-il
jamais pense plus tot! C'etait l'ecriture de Franz le bohemien, qu'il
avait vue jadis sur le billet desespere laisse dans la chambre du
Domaine...
Ils marchaient maintenant sur une petite route etroite entre les
paquerettes et les foins eclaires obliquement par le soleil de cinq
heures. Si grande etait sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore
quelle deroute pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle
lui avait demande de lire. Des phrases enfantines, sentimentales,
pathetiques... Celle-ci, dans la derniere lettre:
... Ah! vous avez perdu le petit coeur, impardonnable petite Valentine.
Que va-t-il nous arriver? Enfin je ne suis pas superstitieux...
Meaulnes lisait, a demie aveugle de regret et de colere, le visage
immobile, mais tout pale, avec des fremissements sous les yeux.
Valentine, inquiete de le voir ainsi, regarda ou il en etait, et ce qui
le fachait ainsi.
"C'est, expliqua-t-elle tres vite, un bijou qu'il m'avait donne en me
faisant jurer de le regarder toujours. C'etaient la de ses idees
folles".
Mais elle ne fit qu'exasperer Meaulnes.
"Folles! dit-il en mettant des lettres dans sa poche. Pourquoi repeter
ce mot? Pourquoi n'avoir jamais voulu croire en lui? Je l'ai connu,
c'etait le garcon le plus merveilleux du monde!
--Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'emoi, vous avez connu
Frantz de Galais?
--C'etait mon ami le meilleur, c'etait mon frere d'aventures, et voila
que je lui ai pris sa fiancee!
"Ah! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui
n'avez croire a rien. Vous etes cause de tout. C'est vous qui avez tout
perdu! tout perdu!"
Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la repoussa
brutalement.
"Allez-vous-en. Laissez-moi.
--Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu, begayant et
pleurant a demi, je partirai en effet. Je rentrerai a Bourges, chez
nous, avec ma soeur. Et si vous ne revenez pas me chercher, vous savez,
n'est-ce pas? que mon pere est trop pauvre pour me garder; eh bien! je
repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai deja fait
une fois, je deviendrai certainement une fille perdue, moi qui n'ai plus
de metier..."
Et elle s'en alla chercher ses paquets pour prendre le train, tandis que
Meaulnes, sans meme la regarder partir, continuait a marcher au hasard.
Le journal s'interrompait de nouveau.
Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un homme indecis,
egare. Rentre a La Ferte-d'Angillon, Meaulnes ecrivait a Valentine en
apparence pour lui affirmer sa resolution de ne jamais la revoir et lui
en donner des raisons precises, mais en realite, peut-etre, pour qu'elle
lui repondit. Dans une de ces lettres, il lui demandait ce que, dans son
desarroi, il n'avait pas meme songe d'abord a lui demander: savait-elle
ou se trouvait le Domaine tant cherche? Dans une autre, il la suppliait
de se reconcilier avec Frantz de Galais. Lui-meme se chargeait de le
retrouver... Toutes les lettres dont je voyais les brouillons n'avaient
pas du etre envoyees. Mais il avait du ecrire deux ou trois fois, sans
jamais obtenir de reponse. C'avait ete pour lui une periode de combats
affreux et miserables, dans un isolement absolu. L'espoir de revoir
jamais Yvonne de Galais s'etant completement evanoui, il avait du peu a
peu sentir sa grande resolution faiblir. Et d'apres les pages qui vont
suivre--les dernieres de son journal--j'imagine qu'il dut, un beau
matin du debut des vacances, louer une bicyclette pour aller a Bourges,
visiter la cathedrale.
Il etait parti a la premiere heure, par la belle route droite entre les
bois, inventant en chemin mille pretextes a se presenter dignement, sans
demander une reconciliation, devant celle qu'il avait chassee.
Les quatre dernieres pages, que j'ai pu reconstituer racontaient ce
voyage et cette derniere faute...
CHAPITRE XVI
Le secret (fin).
25 aout.--De l'autre cote de Bourges, a l'extremite des nouveaux
faubourgs, il decouvrit, apres avoir longtemps cherche, la maison de
Valentine Blondeau. Une femme--la mere de Valentine--sur le pas de la
porte, semblait l'attendre. C'etait une bonne figure de menagere,
lourde, fripee, mais belle encore. Elle le regardai venir avec
curiosite, et lorsqu'il lui demanda: "si Mlles Blondeau etaient ici",
elle lui expliqua doucement, avec bienveillance, qu'elles etaient
rentrees a Paris depuis le 15 aout.
"Elles m'ont defendu de dire ou elles allaient, ajouta-t-elle, mais en
ecrivant a leur ancienne adresse on ferait suivre leurs lettres".
En revenant sur ses pas, sa bicyclette a la main, a travers le jardinet,
il pensait:
"Elle est partie... Tout est fini comme je l'ai voulu... C'est moi qui
l'ai forcee a cela. "Je deviendrai certainement une fille perdue",
disait-elle. Et c'est moi qui l'ai jetee la! C'est moi qui ai perdu la
fiancee de Frantz!"
Et tout bas il se repetait avec folie: "Tant mieux! Tant mieux!" avec la
certitude que c'etait bien "tant pis" au contraire et que, sous les yeux
de cette femme, avant d'arriver a la grille, il allait buter des deux
pieds et tomber sur les genoux.
Il ne pensa pas a dejeuner et s'arreta dans un cafe ou il ecrivit
longuement a Valentine, rien que pour crier, pour se delivrer du cri
desespere qui l'etouffait. Sa lettre repetait indefiniment: "Vous avez
pu! Vous avez pu!... Vous avez pu vous resigner a cela! Vous avez pu
vous perdre ainsi!"
Pres de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait bruyamment une
histoire de femme qu'on entendait par bribes: "... Je lui ai dit... Vous
devez bien me connaitre... Je fais la partie avec votre mari tous les
soirs!" Les autres riaient et, detournant la tete, crachaient derriere
les banquettes. Have et poussiereux, Meaulnes les regardait comme un
mendiant. Il les imagina tenant Valentine sur leurs genoux.
Longtemps, a bicyclette, il erra autour de la cathedrale, se disant
obscurement: "En somme, c'est pour la cathedrale que j'etais venu". Au
bout de toutes les rues, sur la place deserte, on la voyait monter
enorme et indifferente. Ces rues etaient etroites et souillees comme les
ruelles qui entourent les eglises de village. Il y avait ca et la
l'enseigne d'une maison louche, une lanterne rouge... Meaulnes sentait
sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, refugie, comme
aux anciens ages, sous les arcs-boutants de la cathedrale. Il lui venait
une crainte de paysan, une repulsion pour cette eglise de la ville, ou
tous les vices sont sculptes dans des cachettes, qui est batie entre les
mauvais lieux et qui n'a pas de remede pour les plus douleurs d'amour.
Deux filles vinrent a passer, se tenant par la taille et le regardant
effrontement. Par degout ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour
l'abimer, Meaulnes les suivit lentement a bicyclette et l'une d'elles,
une miserable fille dont les rares cheveux blonds etaient tires en
arriere par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au
jardin de l'Archeveche, le jardin ou Frantz, dans une de ses lettres,
donnait rendez-vous a la pauvre Valentine.
Il ne dit pas non, sachant qu'a cette heure il aurait depuis longtemps
quitte la ville. Et de sa fenetre basse, dans la rue en pente, elle
resta longtemps a lui faire des signes vagues.
Il avait hate de reprendre son chemin.
Avant de partir, il ne peut resister au morne desir de passer une
derniere fois devant la maison de Valentine. Il regarda de tous ses yeux
et put faire provision de tristesse. C'etait une des dernieres maisons
du faubourg et la rue devenait une route a partir de cet endroit... En
face, une sorte de terrain vague formait comme une petite place. Il n'y
avait personne aux fenetres, ni dans la cour, nulle part. Seule, le long
d'un mur, trainant deux gamins en guenilles, une sale fille poudree
passa.
C'est la que l'enfance de Valentine s'etait ecoulee, la qu'elle avait
commence a regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle avait
travaille, cousu, derriere ces fenetres. Et Frantz etait passe pour la
voir, lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y
avait plus rien, rien... La triste soiree durait et Meaulnes savait
seulement que quelque part, perdue, durant ce meme apres-midi, Valentine
regardait passer dans son souvenir cette place morne ou jamais elle ne
viendrait plus.
Le long voyage qu'il lui restait a faire pour rentrer devait etre son
dernier recours contre sa peine, sa derniere distraction forcee avant de
s'y enfoncer tout entier.
Il partit. Aux environs de la route, dans la vallee, de delicieuses
maisons fermieres, entre les arbres, au bord de l'eau, montraient leurs
pignons pointus garnis de treillis verts. Sans doute, la-bas, sur les
pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On
imaginait, la-bas, des ames, de belles ames...
Mais, pour Meaulnes, a ce moment, il n'existait plus qu'un seul amour,
cet amour mal satisfait qu'on venait de souffleter si cruellement, et la
jeune fille entre toutes qu'il eut du proteger, sauvegarder, etait
justement celle-la qu'il venait d'envoyer a sa perte.
Quelques lignes hatives du journal m'apprenaient encore qu'il avait
forme le projet de retrouver Valentine coute que coute avant qu'il fut
trop tard. Une date, dans un coin de page, me faisait croire que c'etait
la ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des preparatifs,
lorsque j'etais venu a La Ferte-d'Angillon pour tout deranger. Dans la
marie abandonnee, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un
beau matin de la fin du mois d'aout--lorsque j'avais pousse la porte et
lui avait apporte la grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait
ete repris, immobilise, par son ancienne aventure, sans oser rien faire
ni rien avouer. Alors avaient commence le remords, le regret et la
peine, tantot etouffes, tantot triomphants, jusqu'au jour des noces ou
le cri du bohemien dans les sapins lui avait theatralement rappele son
premier serment de jeune homme.
Sur ce meme cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonne
quelques mots en hate, a l'aube, avant de quitter, avec sa permission--
mais pour toujours--Yvonne de Galais, son epouse depuis la veille:
"Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux bohemiens qui
sont venus hier dans la sapiniere et qui sont partis vers l'est a
bicyclette. Je ne reviendrai pres d'Yvonne que si je puis ramener avec
moi et installer dans la "maison de Frantz" Frantz et Valentine maries.
"Ce manuscrit, que j'avais commence comme un journal secret et qui est
devenu ma confession, sera, si je ne reviens pas, la propriete de mon
ami Francois Seurel".
Il avait du glisser le cahier en hate sous les autres, refermer a clef
son ancienne petite malle d'etudiant, et disparaitre.
EPILOGUE
Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais mon compagnon, et
de mornes jours s'ecoulaient dans l'ecole paysanne, de tristes jours
dans la maison deserte. Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui
avais fixe, et d'ailleurs ma tante Moinel ne savait plus depuis
longtemps ou habitait Valentine.
La seule joie des Sablonnieres, ce fut bientot la petite fille qu'on
avait pu sauver. A la fin de septembre, elle s'annoncait meme comme une
solide et jolie petite fille. Elle allait avoir un an. Cramponnee aux
barreaux des chaises, elle les poussait toute seule, s'essayant a
marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre qui
reveillait longuement les echos sourds de la demeure abandonnee. Lorsque
je la tenais dans mes bras, elle ne souffrait jamais que je lui donne un
baiser. Elle avait une facon sauvage et charmante en meme temps de
fretiller et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte, en
riant aux eclats. De toute sa gaiete, de toute sa violence enfantine, on
eut dit qu'elle allait chasser le chagrin qui pesait sur la maison
depuis sa naissance. Je me disais parfois: "Sans doute, malgre cette
sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant". Mais une fois encore la
Providence en decida autrement.
Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'etais leve de fort bonne
heure, avant meme la paysanne qui avait la garde de la petite fille. Je
devais aller pecher au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin
Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi
pour de grandes parties de braconnage: peches a la main, la nuit, peches
aux eperviers prohibes... Tout le temps de l'ete, nous partions les
jours de conge, des l'aube, et nous ne rentrions qu'a midi. C'etait le
gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant a moi, c'etait mon seul
passe-temps; les seules aventures qui me rappelassent les equipees de
jadis. Et j'avais fini par prendre gout a ces randonnees, a ces longues
peches le long de la riviere ou dans les roseaux de l'etang.
Ce matin-la, j'etais donc debout, a cinq heures et demie, devant la
maison, sous un petit hangar adosse au mur qui separait le jardin
anglais des Sablonnieres du jardin potager de la ferme. J'etais occupe a
demeler mes filets que j'avais jetes en tas, le jeudi d'avant.
Il ne faisait pas jour tout a fait; c'etait le crepuscule d'un beau
matin de septembre; et le hangar ou je demelais a la hate mes engins se
trouvait a demi plonge dans la nuit.
J'etais la silencieux et affaire lorsque soudain j'entendis la grille
s'ouvrir, un pas crier sur le gravier.
"Oh! oh! me dis-je, voici mes gens plus tot que je n'aurais cru. Et moi
qui ne suis pas pret!..."
Mais l'homme qui entrait dans la cour m'etait inconnu. C'etait, autant
que je pus distinguer, un grand gaillard barbu habille comme un chasseur
ou un braconnier. Au lieu de venir me trouver la ou les autres savaient
que j'etais toujours, a l'heure de nos rendez-vous, il gagna directement
la porte d'entree.
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