Le grand Meaulnes by Alain Fournier
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Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent a rire.
L'ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque chose:
"Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher a Vierzon.
Il y a une heure d'arret. C'est a quinze kilometres. On aurait ete de
retour avant meme que l'ane a Martin fut attele.
--Ca, dit l'autre, c'est une jument qui marche!...
--Et je crois bien que Fromentin la preterait facilement".
La conversation finit la. De nouveau la boutique fut un endroit plein
d'etincelles et de bruit, ou chacun ne pensa que pour soi.
Mais lorsque l'heure fut venue de partir et que je me levai pour faire
signe au grand Meaulnes, il ne m'apercut pas d'abord. Adosse a la porte
et la tete penchee, il semblait profondement absorbe par ce qui venait
d'etre dit. En le voyant ainsi, perdu dans ses reflexions, regardant,
comme a travers des lieus de brouillard, ces gens paisibles qui
travaillaient, je pensai soudain a cette image de Robinson Crusoe, ou
l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand depart, "frequentant la
boutique d'un vannier"...
Et j'y ai souvent repense depuis.
CHAPITRE IV
L'Evasion.
A une heure de l'apres-midi, le lendemain, la classe du Cours superieur
est claire, au milieu du paysage gele, comme une barque sur l'Ocean. On
n'y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de peche,
mais les harengs grilles sur le poele et la laine roussie de ceux qui,
en rentrant, se sont chauffes de trop pres.
On a distribue, car la fin de l'annee approche, les cahiers de
compositions. Et, pendant que M. Seurel ecrit au tableau l'enonce des
problemes, un silence imparfait s'etablit, mele de conversations a voix
basse, coupe de petits cris etouffes et de phrases dont on ne dit que
les premiers mots pour effrayer son voisin:
"Monsieur! Un tel me..."
M. Seurel, en copiant ses problemes, pense a autre chose. Il se retourne
de temps a autre, en regardant tout le monde d'un air a la fois severe
et absent. Et ce remue-menage sournois cesse completement, une seconde,
pour reprendre ensuite, tout doucement d'abord, comme un ronronnement.
Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout d'une des
tables de la division des plus jeunes, pres des grandes vitres, je n'ai
qu'a me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le
bas, puis les champs.
De temps a autre, je me souleve sur la pointe des pieds et je regarde
anxieusement du cote de la ferme de la Belle-Etoile. Des le debut de la
classe, je me suis apercu que Meaulnes n'etait pas rentre apres la
recreation de midi. Son voisin de table a bien du s'en apercevoir aussi.
Il n'a rien dit encore, preoccupe par sa composition. Mais, des qu'il
aura leve la tete, la nouvelle courra par toute la classe, et quelqu'un,
comme c'est l'usage, ne manquera par de crier a haute voix les premiers
mots de la phrase:
"Monsieur! Meaulnes..."
Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le soupconne de
s'etre echappe. Sitot le dejeuner termine, il a du sauter le petit mur
et filer a travers champs, en passant le ruisseau a la Vieille-Planche,
jusqu'a la Belle-Etoile. Il aura demande la jument pour aller chercher
M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment.
La Belle-Etoile est, la-bas, de l'autre cote du ruisseau, sur le versant
de la cote, une grande ferme, que les ormes, les chenes de la cour et
les haies vives cachent en ete. Elle est placee sur un petit chemin qui
rejoint d'un cote la route de La Gare, de l'autre un faubourg du pays.
Entouree de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne
dans le fumier, la grande batisse feodale est au mois de juin enfouie
sous les feuilles, et, de l'ecole, on entend seulement, a la tombee de
la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. Mais
aujourd'hui, j'apercois par la vitre, entre les arbres depouilles, le
haut mur grisatre de la cour, la porte d'entree, puis, entre des
troncons de haie, un bande du chemin blanchi de givre, parallele au
ruisseau, qui mene a la route de La Gare.
Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'est change
encore.
Ici, M. Seurel acheve de copier le deuxieme probleme. Il en donne trois
d'habitude. Si aujourd'hui par hasard, il n'en donnait que deux... Il
remonterait aussitot dans sa chaire et s'apercevait de l'absence de
Meaulnes. Il enverrait pour le chercher a travers le bourg deux gamins
qui parviendraient certainement a le decouvrir avant que la jument ne
soit attelee...
M. Seurel, le deuxieme probleme copie, laisse un instant retomber son
bras fatigue... Puis, a mon grand soulagement, il va a la ligne et
recommence a ecrire en disant:
"Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant!"
... Deux petits traits noirs, qui depassaient le mur de la Belle-Etoile
et qui devaient etre les deux brancards dresses d'une voiture, ont
disparu. Je suis sur maintenant qu'on fait la-bas les preparatifs du
depart de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tete et le poitrail
entre les deux pilastres de l'entree, puis s'arrete, tandis qu'on fixe
sans doute, a l'arriere de la voiture un second siege pour les voyageurs
que Meaulnes pretend ramener. Enfin tout l'equipage sort lentement de la
cour, disparait un instant derriere la haie, et repasse avec la meme
lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on apercoit entre deux troncons
de la cloture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les
guides, un coude nonchalamment appuye sur le cote de la voiture, a la
facon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes.
Un instant encore tout disparait derriere la haie. Deux hommes qui sont
restes au portail de la Belle-Etoile, a regarder partir la voiture, se
concertent maintenant avec une animation croissante. L'un d'eux ce
decide enfin a mettre sa main en porte-voix pres de sa bouche et a
appeler Meaulnes, puis a courir quelques pas, dans sa direction, sur le
chemin... Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrivee sur la
route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir,
Meaulnes change soudain d'attitude. Un pied sur le devant, dresse comme
un conducteur de char romain, secouant a deux mains les guides, il lance
sa bete a fond de train et disparait en un instant de l'autre cote de la
montee. Sur le chemin, l'homme qui appelait s'est repris a courir;
l'autre s'est lance au galop a travers champs et semble venir vers nous.
En quelques minutes, et au moment meme ou M. Seurel, quittant le
tableau, se frotte les mains pour en enlever la craie, au moment ou
trois voix a la fois crient du fond de la classe:
"Monsieur! Le grand Meaulnes est parti!"
L'homme en blouse bleue est a la porte, qu'il ouvre soudain toute
grande, et, levant son chapeau, il demande sur le seuil:
"Excusez-moi, monsieur, c'est-il vous qui avez autorise cet eleve a
demander la voiture pour aller a Vierzon chercher vos parents? Il nous
est venu des soupcons...
--Mais pas du tout!" repond M. Seurel.
Et aussitot c'est dans la classe un desarroi effroyable. Les trois
premiers, pres de la sortie, ordinairement charges de pourchasser a
coups de pierres les chevres ou les porcs qui viennent brouter dans la
cour les corbeilles d'argent, se sont precipites a la porte. Au violent
pietinement de leurs sabots ferres sur les dalles de l'ecole a succede,
dehors, le bruit etouffe de leurs pas precipites qui machent le sable de
la cour et derapent au virage de la petite grille ouverte sur la route.
Tout le reste de la classe s'entasse aux fenetres du jardin. Certains
ont grimpe sur les tables pour mieux voir...
Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s'est evade.
"Tu iras tout de meme a La Gare avec Moucheboeuf, me dit M. Seurel.
Meaulnes ne connait pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux
carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures".
Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour demander:
"Mais qu'y a-t-il donc?"
Dans la rue du bourg, les gens commencent a s'attrouper. Le paysan est
toujours la, immobile, entete, son chapeau a la main, comme quelqu'un
qui demande justice.
CHAPITRE V
La voiture qui revient.
Lorsque j'eus ramene de La Gare les grands-parents, lorsqu'apres le
diner, assis devant la haute cheminee, ils commencerent a raconter par
le menu detail tout ce qui leur etait arrive depuis les dernieres
vacances, je m'apercus bientot que je ne les ecoutais pas.
La petite grille de la cour etait tout pres de la porte de la salle a
manger. Elle grincait en s'ouvrant. D'ordinaire, au debut de la nuit,
pendant nos veillees de campagne, j'attendais secretement ce grincement
de la grille. Il etait suivi d'un bruit de sabots claquant ou s'essuyant
sur le seuil, parfois d'un chuchotement comme de personnes qui se
concertent avant d'entrer. Et l'on frappait. C'etait un voisin, les
institutrices, quelqu'un enfin qui venait nous distraire de la longue
veillee.
Or, ce soir-la, je n'avais plus rien a esperer du dehors, puisque tous
ceux que j'aimais etaient reunis dans notre maison; et pourtant je ne
cessais d'epier tous les bruits de la nuit et d'attendre qu'on ouvrit
notre porte.
Le vieux grand-pere, avec son air broussailleux de grand berger gascon,
ses deux pieds lourdement poses devant lui, son baton entre les jambes,
inclinant l'epaule pour cogner sa pipe contre son soulier, etait la. Il
approuvait de ses yeux mouilles et bons ce que disait la grand'mere, de
son voyage et de ses poules et de ses voisins et des paysans qui
n'avaient pas encore paye leur fermage. Mais je n'etais plus avec eux.
J'imaginais le roulement de voiture qui s'arreterait soudain devant la
porte. Meaulnes sauterait de la carriole et entrerait comme si rien ne
s'etait passe... Ou peut-etre irait-il d'abord reconduire la jument a la
Belle-Etoile; et j'entendrais bientot son pas sonner sur la route et la
grille s'ouvrir...
Mais rien. Le grand-pere regardait fixement devant lui et ses paupieres
en battant s'arretaient longuement sur ses yeux comme a l'approche du
sommeil. La grand'mere repetait avec embarras sa derniere phrase, que
personne n'ecoutait.
"C'est de ce garcon que vous etes en peine?" dit-elle enfin.
A La Gare, en effet, je l'avais questionnee vainement. Elle n'avait vu
personne, a l'arret de Vierzon, qui ressemblat au grand Meaulnes. Mon
compagnon avait du s'attarder en chemin. Sa tentative etait manquee.
Pendant le retour, en voiture, j'avais rumine ma deception, tandis que
ma grand'mere causait avec Moucheboeuf. Sur la route blanchie de givre,
les petits oiseaux tourbillonnaient autour des pieds de l'ane
trottinant. De temps a autre, sur le grand calme de l'apres-midi gele,
montait l'appel lointain d'une bergere ou d'un gamin helant son
compagnon d'un bosquet de sapins a l'autre. Et chaque fois, ce long cri
sur les coteaux deserts me faisait tressaillir, comme si c'eut ete la
voix de Meaulnes me conviant a le suivre au loin...
Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l'heure arriva de se
coucher. Deja le grand-pere etait entre dans la chambre rouge, la
chambre-salon, tout humide et glacee d'etre close depuis l'autre hiver.
On avait enleve, pour qu'il s'y installat, les tetieres en dentelle des
fauteuils, releve les tapis et mis de cote les objets fragiles. Il avait
pose son baton sur un chaise, ses gros souliers sous un fauteuil; il
venait de souffler sa bougie, et nous etions debout, nous disant
bonsoir, prets a nous separer pour la nuit, lorsqu'un bruit de voitures
nous fit taire.
On eut dit deux equipages se suivant lentement au tres petit trot. Cela
ralentit le pas et finalement vint s'arreter sous la fenetre de la salle
a manger qui donnait sur la route, mais qui etait condamnee.
Mon pere avait pris la lampe et, sans attendre, il ouvrait la porte
qu'on avait deja fermee a clef. Puis, poussant la grille, s'avancant sur
le bord des marches, il leva la lumiere au-dessus de sa tete pour voir
ce qui se passait.
C'etaient bien deux voitures arretees, le cheval de l'une attache
derriere l'autre. Un homme avait saute a terre et hesitait...
"C'est ici la mairie? dit-il en s'approchant? Pourriez-vous m'indiquer
M. Fromentin, metayer a la Belle-Etoile? J'ai trouve sa voiture et sa
jument qui s'en allaient sans conducteur, le long d'un chemin pres de la
route de Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu voir son nom et
son adresse sur la plaque. Comme c'etait sur mon chemin, j'ai ramene son
attelage par ici, afin d'eviter des accidents, mais ca m'a rudement
retarde quand meme".
Nous etions la, stupefaits. Mon pere s'approcha. Il eclaira la carriole
avec sa lampe.
"Il n'y a aucune trace de voyageur, poursuivit l'homme. Pas meme une
couverture. La bete est fatiguee; elle boitille un peu".
Je m'etais approche jusqu'au premier rang et je regardais avec les
autres cet attelage perdu qui nous revenait, telle une epave qu'eut
ramenee la haute mer--la premiere epave et la derniere, peut-etre, de
l'aventure de Meaulnes.
"Si c'est trop loin, chez Fromentin, dit l'homme, je vais vous laisser
la voiture. J'ai perdu beaucoup de temps et l'on doit s'inquieter, chez
moi".
Mon pere accepta. De cette facon nous pourrions des ce soir reconduire
l'attelage a la Belle-Etoile sans dire ce qui s'etait passe. Ensuite, on
deciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays et ecrire a la
mere de Meaulnes... Et l'homme fouetta sa bete, en refusant le verre de
vin que nous lui offrions.
Du fond de sa chambre ou il avait rallume la bougie, tandis que nous
rentrions sans rien dire et que mon pere conduisait la voiture a la
ferme, mon grand-pere appelait:
"Alors? Est-il rentre, ce voyageur?"
Les femmes se concerterent du regard, une seconde:
"Mais oui, il a ete chez sa mere. Allons, dors. Ne t'inquiete pas!
--Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais", dit-il.
Et, satisfait, il eteignit sa lumiere et se tourna dans son lit pour
dormir.
Ce fut la meme explication que nous donnames aux gens du bourg. Quant a
la mere du fugitif, il fut decide qu'on attendrait pour lui ecrire. Et
nous gardames pour nous seuls notre inquietude qui dura trois grands
jours. Je vois encore mon pere rentrant de la ferme vers onze heures, sa
moustache mouillee par la nuit, discutant avec Millie d'une voix tres
basse, angoissee et colere...
CHAPITRE VI
On frappe au carreau.
Le quatrieme jour fut un des plus froids de cet hiver-la. De grand
matin, les premiers arrives dans la cour se rechauffaient en glissant
autour du puits. Ils attendaient que le poele fut allume dans l'ecole
pour s'y precipiter.
Derriere le portail, nous etions plusieurs a guetter la venue des gars
de la campagne. Ils arrivaient tout eblouis encore d'avoir traverse des
paysages de givre, d'avoir vu les etangs glaces, les taillis ou les
lievres detalent... Il y avait dans leurs blouses un gout de foin et
d'ecurie qui alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient
autour du poele rouge. Et, ce matin-la, l'un d'eux avait apporte dans un
panier un ecureuil gele qu'il avait decouvert en route. Il essayait, je
me souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du preau, la longue
bete raidie...
Puis la pesante classe d'hiver commenca...
Un coup brusque au carreau nous fit lever la tete. Dresse contre la
porte, nous apercumes le grand Meaulnes secouant avant d'entrer le givre
de sa blouse, la tete haute et comme ebloui!
Les deux eleves du banc le plus rapproche de la porte se precipiterent
pour l'ouvrir: il y eut a l'entree comme un vague conciliabule, que nous
n'entendimes pas, et le fugitif se decida enfin a penetrer dans l'ecole.
Cette bouffee d'air frais venue de la cour deserte, les brindilles de
paille qu'on voyait accrochees aux habits du grand Meaulnes, et surtout
son air de voyageur fatigue, affame, mais emerveille, tout cela fit
passer en nous un etrange sentiment de plaisir et de curiosite.
M. Seurel etait descendu du petit bureau a deux marches ou il etait en
train de nous faire la dictee, et Meaulnes marchait vers lui d'un air
agressif. Je me rappelle combien je le trouvai beau, a cet instant, le
grand compagnon, malgre son air epuise et ses yeux rougis par les nuits
passees au dehors, sans doute.
Il s'avanca jusqu'a la chaire et dit, du ton tres assure de quelqu'un
qui rapporte un renseignement:
"Je suis rentre, monsieur."
--Je le vois bien, repondit M. Seurel, en le considerant avec
curiosite... Allez vous asseoir a votre place".
Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbe, souriant d'un air
moqueur, comme font les grands eleves indisciplines lorsqu'ils sont
punis, et, saisissant d'une main le bout de la table, il se laissa
glisser sur son banc.
"Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le maitre--
toutes les tetes etaient alors tournees vers Meaulnes--pendant que vos
camarades finiront la dictee".
Et la classe reprit comme auparavant. De temps a autre le grand Meaulnes
se tournait de mon cote, puis il regardait par les fenetres, d'ou l'on
apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs deserts,
ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur etait
lourde, aupres du poele rougi. Mon camarade, la tete dans les mains,
s'accouda pour lire: a deux reprises je vis ses paupieres se fermer et
je crus qu'il allait s'endormir.
"Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en levant le bras
a demi. Voici trois nuits que je ne dors pas.
--Allez!" dit M. Seurel, desireux surtout d'eviter un incident.
Toutes les tetes levees, toutes les plumes en l'air, a regret nous le
regardames partir, avec sa blouse fripee dans le dos et ses souliers
terreux.
Que la matinee fut lente a traverser! Aux approches de midi, nous
entendimes la-haut, dans la mansarde, le voyageur s'appreter pour
descendre. Au dejeuner, je le retrouvai assis devant le feu, pres des
grands-parents interdits, pendant qu'aux douze coups de l'horloge, les
grands eleves et les gamins eparpilles dans la cour neigeuse filaient
comme des ombres devant la porte de la salle a manger.
De ce dejeuner je ne me rappelle qu'un grand silence et une grande gene.
Tout etait glace: la toile ciree sans nappe, le vin froid dans les
verres, le carreau rougi sur lequel nous posions les pieds... On avait
decide, pour ne pas le pousser a la revolte, de ne rien demander au
fugitif. Et il profita de cette treve pour ne pas dire un mot.
Enfin, le dessert termine, nous pumes tous les deux bondir dans la cour.
Cour d'ecole, apres midi, ou les sabots avaient enleve la neige... cour
noircie ou le degel faisait degoutter les toits du preau... cour pleine
de jeux et de cris percants! Meaulnes et moi, nous longeames en courant
les batiments. Deja deux ou trois de nos amis du bourg laissaient la
partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la
boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez deroule. Mais
mon compagnon se precipita dans la grande classe, ou je le suivis, et
referma la porte vitree juste a temps pour supporter l'assaut de ceux
qui nous poursuivaient. Il y eut un fracas clair et violent de vitres
secouees, de sabots claquant sur le seuil; une poussee qui fit plier la
tige de fer maintenant les deux battants de la porte; mais deja
Meaulnes, au risque de se blesser a son anneau brise, avait tourne la
petite clef qui fermait la serrure.
Nous avions accoutume de juger tres vexante une pareille conduite. En
ete, ceux qu'on laissait ainsi a la porte couraient au galop dans le
jardin et parvenaient souvent a grimper par une fenetre avant qu'on eut
pu les fermer toutes. Mais nous etions en decembre et tout etait clos.
Un instant on fit au dehors des pesees sur la porte; on nous cria des
injures; puis, un a un, ils tournerent le dos et s'en allerent, la tete
basse, en rajustant leurs cache-nez.
Dans la classe qui sentait les chataignes et la piquette, il n'y avait
que deux balayeurs, qui deplacaient les tables. Je m'approchai du poele
pour m'y chauffer paresseusement en attendant la rentree, tandis
qu'Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du maitre et dans les
pupitres. Il decouvrit bientot un petit atlas, qu'il se mit a etudier
avec passion debout sur l'estrade, les coudes sur le bureau, la tete
entre les mains.
Je me disposais a aller pres de lui; je lui aurais mis la main sur
l'epaule et nous aurions sans doute suivi ensemble sur la carte le
trajet qu'il avait fait, lorsque soudain la porte de communication avec
la petite classe s'ouvrit toute battante sous une violente poussee, et
Jasmin Delouche, suivi d'un gars du bourg et de trois autres de la
campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fenetres de la petite
classe etait sans doute mal fermee ils avaient du la pousser et sauter
par la.
Jasmin Delouche, encore qu'assez petit, etait l'un des plus ages du
Cours Superieur. Il etait fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu'il se
donnait comme son ami. Avant l'arrivee de notre pensionnaire, c'etait
lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure pale, assez fade,
et les cheveux pommades. Fils unique de la veuve Delouche, aubergiste,
il faisait l'homme; il repetait avec vanite ce qu'il entendait dire aux
joueurs de billard, aux buveurs de vermouth.
A son entree, Meaulnes leva la tete et, les sourcils fronces, cria aux
gars qui se precipitaient sur le poele, en se bousculant:
"On ne peut donc pas etre tranquille une minute, ici!"
--Si tu n'es pas content, il fallait rester ou tu etais", repondit, sans
lever la tete, Jasmin Delouche qui se sentait appuye par ses compagnons.
Je pense qu'Augustin etait dans cet etat de fatigue ou la colere monte
et vous surprend sans qu'on puisse la contenir.
"Toi, dit-il, en se redressant et en fermant son livre, un peu pale, tu
vas commencer par sortir d'ici!"
L'autre ricana:
"Oh! cria-t-il. Parce que tu es reste trois jours echappe, tu crois que
tu vas etre le maitre maintenant?"
Et, associant les autres a sa querelle:
"Ce n'est pas toi qui nous fera sortir, tu sais!"
Mais deja Meaulnes etait sur lui. Il y eut d'abord une bousculade; les
manches des blouses craquerent et se decousirent. Seul, Martin, un des
gars de la campagne entres avec Jasmin, s'interposa:
"Tu vas te laisser!" dit-il, les narines gonflees, secouant la tete
comme un belier.
D'une poussee violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts, au
milieu de la classe; puis, saisissant d'une man Delouche par le cou, de
l'autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors. Jasmin
s'agrippait aux tables et trainait les pieds sur les dalles, faisant
crisser ses souliers ferres, tandis que Martin, ayant repris son
equilibre revenait a pas comptes, la tete en avant, furieux. Meaulnes
lacha Delouche pour se colleter avec cet imbecile, et il allait peut-
etre se trouver en mauvaise posture, lorsque la porte des appartements
s'ouvrit a demi. M. Seurel parut la tete tournee vers la cuisine,
terminant, avant d'entrer, une conversation avec quelqu'un...
Aussitot la bataille s'arreta. Les uns se rangerent autour du poele, la
tete basse, ayant evite jusqu'au bout de prendre parti. Meaulnes s'assit
a sa place, le haut de ses manches decousu et defronce. Quant a Jasmin,
tout congestionne, on l'entendit crier durant les quelques secondes qui
precederent le coup de regle du debut de la classe:
"Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il
s'imagine peut-etre qu'on ne sait pas ou il a ete!"
--Imbecile! Je ne le sais pas moi-meme", repondit Meaulnes, dans le
silence deja grand.
Puis, haussant les epaules, la tete dans les mains, il se mit a
apprendre ses lecons.
CHAPITRE VII
Le gilet de soie.
Notre chambre etait, comme je l'ai dit, une grande mansarde. A moitie
mansarde, a moitie chambre. Il y avait des fenetres aux autres logis
d'adjoints; on ne sait pourquoi celui-ci etait eclaire par une lucarne.
Il etait impossible de fermer completement la porte, qui frottait sur le
plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main notre
bougie que menacaient tous les courants d'air de la grande demeure,
chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous
etions obliges d'y renoncer. Et, toute le nuit, nous sentions autour de
nous, penetrant jusque dans notre chambre, le silence des trois
greniers.
C'est la que nous nous retrouvames, Augustin et moi, le soir de ce meme
jour d'hiver.
Tandis qu'en un tour de main j'avais quitte tous mes vetements et les
avais jetes en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon,
sans rien dire, commencait lentement a se deshabiller. Du lit de fer aux
rideaux de cretonne decores de pampres, ou j'etais monte deja, je le
regardais faire. Tantot il s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux.
Tantot il se levait et marchait de long en large, tout en se devetant.
La bougie, qu'il avait posee sur une petite table d'osier tressee par
des bohemiens, jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque.
Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d'un air distrait et
amer, mais avec soin, ses habits d'ecolier. Je le revois plaquant sur
une chaise sa lourde ceinture; pliant sur le dossier sa blouse noire
extraordinairement fripee et salie; retirant une espece de paletot gros
bleu qu'il avait sous sa blouse, et se penchant en me tournant le dos,
pour l'etaler sur le pied de son lit... Mais lorsqu'il se redressa et se
retourna vers moi, je vis qu'il portait, au lieu du petit gilet a
boutons de cuivre, qui etait d'uniforme sous le paletot, un etrange
gilet de soie, tres ouvert, que fermait dans le bas un rang serre de
petits boutons de nacre.
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