Le grand Meaulnes by Alain Fournier
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C'etait un vetement d'une fantaisie charmante, comme devaient en porter
les jeunes gens qui dansaient avec nos grand'meres, dans les bals de mil
huit cent trente.
Je me rappelle, en cet instant, le grand ecolier paysan, nu-tete, car il
avait soigneusement pose sa casquette sur ses autres habits--visage si
jeune, si vaillant et si durci deja. Il avait repris sa marche a travers
la chambre lorsqu'il se mit a deboutonner cette piece mysterieuse d'un
costume qui n'etait pas le sien. Et il etait etrange de le voir, en bras
de chemise, avec son pantalon trop court, ses souliers boueux, mettant
la main sur ce gilet de marquis.
Des qu'il l'eut touche, sortant brusquement de sa reverie il tourna la
tete vers moi et me regarda d'un oeil inquiet. J'avais un peu envie de
rire. Il sourit en meme temps que moi et son visage s'eclaira.
"Oh! dis-moi ce que c'est, fis-je, enhardi, a voix basse. Ou l'as-tu
pris?"
Mais son sourire s'eteignit aussitot. Il passa deux fois sur ses cheveux
ras sa main lourde, et tout soudain, comme quelqu'un qui ne peut plus
resister a son desir, il reendossa sur le fin jabot sa vareuse qu'il
boutonna solidement et sa blouse fripee; puis il hesita un instant, en
me regardant de cote... Finalement, il s'assit sur le bord de son lit,
quitta ses souliers qui tomberent bruyamment sur le plancher; et, tout
habille comme un soldat au cantonnement d'alerte, il s'etendit sur son
lit et souffla la bougie.
Vers le milieu de la nuit je m'eveillai soudain. Meaulnes etait au
milieu de la chambre, debout, sa casquette sur la tete, et il cherchait
au portemanteau quelque chose--une pelerine qu'il se mit sur le dos...
La chambre etait tres obscure. Pas meme la clarte que donne parfois le
reflet de la neige. Un vent noir et glace soufflait dans le jardin mort
et sur le toit.
Je me dressai un peu et je lui criai tout bas:
"Meaulnes! tu repars?"
Il ne repondit pas. Alors, tout a fait affole, je dis:
"Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu m'emmenes".
Et je sautai a bas.
Il s'approcha, me saisit par le bras, me forcant a m'asseoir sur le
rebord du lit, et il me dit:
"Je ne puis pas t'emmener, Francois. Si je connaissais bien mon chemin,
tu m'accompagnerais. Mais il faut d'abord que je le retrouve sur le
plan, et je n'y parviens pas.
--Alors, tu ne peux pas repartir non plus?
--C'est vrai, c'est bien inutile... fit-il avec decouragement. Allons,
recouche-toi. Je te promets de ne par repartir sans toi".
Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je n'osais
plus rien dire. Il marchait, s'arretait, repartait plus vite, comme
quelqu'un qui, dans sa tete, recherche ou repasse des souvenirs, les
confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouve; puis de
nouveau lache le fil et recommence a chercher...
Ce ne fut pas la seule nuit ou, reveille par le bruit de ses pas, je le
trouvai ainsi, vers une heure du matin, deambulant a travers la chambre
et les greniers--comme ces marins qui n'ont pu se deshabituer de faire
le quart et qui, au fond de leurs proprietes bretonnes, se levent et
s'habillent a l'heure reglementaire pour surveiller la nuit terrienne.
A deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la premiere
quinzaine de fevrier, je fus ainsi tire de mon sommeil. Le grand
Meaulnes etait la, dresse, tout equipe, sa pelerine sur le dos, pret a
partir, et chaque fois, au bord de ce pays mysterieux ou une fois dja il
s'etait evade, il s'arretait, hesitait. Au moment de lever le loquet de
la porte de l'escalier et de filer par la porte de la cuisine qu'il eut
facilement ouverte sans que personne l'entendit, il reculait une fois
encore... Puis, durant les longues heures du milieu de la nuit,
fievreusement, il arpentait, en reflechissant, les greniers abandonnes.
Enfin une nuit, vers le 15 fevrier, ce fut lui-meme qui m'eveilla en me
posant doucement la main sur l'epaule.
La journee avait ete fort agitee. Meaulnes, qui delaissait completement
tous les jeux de ses anciens camarades, etait reste, durant la derniere
recreation du soir, assis sur son banc, tout occupe a etablir un
mysterieux petit plan, en suivant du doigt, et en calculant longuement,
sur l'atlas du Cher. Un va-et-vient incessant se produisait entre la
cour et la salle de classe. Les sabots claquaient. On se pourchassait de
table en table, franchissant les bancs et l'estrade d'un saut... On
savait qu'il ne faisait pas bon s'approcher de Meaulnes lorsqu'il
travaillait ainsi; cependant, comme la recreation se prolongeait, deux
ou trois gamins du bourg, par maniere de jeu, s'approcherent a pas de
loup et regarderent par-dessus son epaule. L'un d'eux s'enhardit jusqu'a
pousser les autres sur Meaulnes... Il ferma brusquement son atlas, cacha
sa feuille et empoigna le dernier des trois gars, tandis que les deux
autres avaient pu s'echapper.
... C'etait ce hargneux Giraudat, qui prit un ton pleurard, essaya de
donner des coups de pied, et, en fin de compte, fut mis dehors par le
grand Meaulnes, a qui il cria rageusement:
"Grand lache! ca ne m'etonne pas qu'ils sont tous contre toi, qu'ils
veulent te faire la guerre!..." et une foule d'injures auxquelles nous
repondimes, sans avoir bien compris ce qu'il avait voulu dire. C'est moi
qui criais le plus fort, car j'avais pris le parti du grand Meaulnes. Il
y avait maintenant comme un pacte entre nous. La promesse qu'il m'avait
faite de m'emmener avec lui, sans me dire, comme tout le monde, "que je
ne pourrais pas marcher", m'avait lie a lui pour toujours. Et je ne
cessais de penser a son mysterieux voyage. Je m'etais persuade qu'il
avait du rencontrer une jeune fille. Elle etait sans doute infiniment
plus belle que toutes celles du pays, plus belle que Jeanne, qu'on
apercevait dans le jardin des religieuses par le trou de la serrure; et
que Madeleine, la fille du boulanger, toute rose et toute blonde; et que
Jenny, la fille de la chatelaine, qui etait admirable, mais folle et
toujours enfermee. C'est a une jeune fille certainement qu'il pensait la
nuit, comme un heros de roman. Et j'avais decide de lui en parler,
bravement, la premiere fois qu'il m'eveillerait...
Le soir de cette nouvelle bataille, apres quatre heures, nous etions
tous les deux occupes a rentrer des outils du jardin, des pics et des
pelles qui avaient servi a creuser des trous, lorsque nous entendimes
des cris sur la route. C'etait une bande de jeunes gens et de gamins, en
colonne par quatre, au pas gymnastique, evoluant comme une compagnie
parfaitement organisee, conduits par Delouche, Daniel, Giraudat, et un
autre que nous ne connumes point. Ils nous avaient apercus et ils nous
huaient de la belle facon. Ainsi tout le bourg etait contre nous, et
l'on preparait je ne sais quel jeu guerrier dont nous etions exclus.
Meaulnes, sans mot dire, remisa sous le hangar la beche et la pioche
qu'il avait sur l'epaule...
Mais, a minuit, je sentais sa main sur mon bras, et je m'eveillais en
sursaut.
"Leve-toi, dit-il, nous partons.
--Connais-tu maintenant le chemin jusqu'au bout?
--J'en connais une bonne partie. Et il faudra bien que nous trouvions le
reste! repondit-il, les dents serrees.
--Ecoute, Meaulnes, fis-je en me mettant sur mon seant. Ecoute-moi: nous
n'avons qu'une chose a faire; c'est de chercher tous les deux en plein
jour, en nous servant de ton plan, la partie du chemin qui nous manque.
--Mais cette portion-la est tres loin d'ici.
--Eh bien, nous irons en voiture, cet ete, des que les journees seront
longues".
Il y eut un silence prolonge qui voulait dire qu'il acceptait.
"Puisque nous tacherons ensemble de retrouver la jeune fille que tu
aimes, Meaulnes, ajoutai-je enfin, dis-moi qui elle est, parle-moi
d'elle".
Il s'assit sur le pied de mon lit. Je voyais dans l'ombre sa tete
penchee, ses bras croises et ses genoux. Puis il aspira l'air fortement,
comme quelqu'un qui a eu gros coeur longtemps et qui va enfin confier
son secret...
CHAPITRE VIII
L'Aventure.
Mon compagnon ne me conta pas cette nuit-la tout ce qui lui etait arrive
sur la route. Et meme lorsqu'il se fut decide a me tout confier, durant
des jours de detresse dont je reparlerai, ce resta longtemps le grand
secret de nos adolescences. Mais aujourd'hui que tout est fini,
maintenant qu'il ne reste plus que poussiere
de tant de mal, de tant de bien,
je puis raconter son etrange aventure.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .
A une heure et demie de l'apres-midi, sur la route de Vierzon, par ce
temps glacial, Meaulnes fit marcher la bete bon train car il savait
n'etre pas en avance. Il ne songea d'abord, pour s'en amuser, qu'a notre
surprise a tous, lorsqu'il ramenerait dans la carriole, a quatre heures,
le grand-pere et la grand'-mere Charpentier. Car, a ce moment-la,
certes, il n'avait pas d'autre intention.
Peu a peu, le froid le penetrant, il s'enveloppa les jambes dans une
couverture qu'il avait d'abord refusee et que les gens de la Belle-
Etoile avaient mise de force dans la voiture.
A deux heures, il traversa le bourg de La Motte. Il n'etait jamais passe
dans un petit pays aux heures de classe et s'amusa de voir celui-la
aussi desert, aussi endormi. C'est a peine si, de loin en loin, un
rideau se leva, montrant une tete curieuse de bonne femme.
A la sortie de La Motte, aussitot apres la maison d'ecole, il hesita
entre deux routes et crut se rappeler qu'il fallait tourner a gauche
pour aller a Vierzon Personne n'etait la pour le renseigner. Il remit sa
jument au trot sur la route desormais plus etroite et mal empierree. Il
longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un roulier a
qui il demanda, mettant sa main en porte-voix, s'il etait bien la sur la
route de Vierzon. La jument, tirant sur les guides, continuait a
trotter; l'homme ne dut pas comprendre ce qu'on lui demandait; il cria
quelque chose en faisant un geste vague, et, a tout hasard, Meaulnes
poursuivit sa route.
De nouveau se fut la vaste campagne gelee, sans accident ni distraction
aucune; parfois seulement une pie s'envolait, effrayee par la voiture,
pour aller se percher plus loin sur un orme sans tete. Le voyageur avait
enroule autour de ses epaules, comme une cape, sa grande couverture. Les
jambes allongees, accoude sur un cote de la carriole, il dut somnoler un
assez long moment...
... Lorsque, grace au froid, qui traversait maintenant la couverture,
Meaulnes eut repris ses esprits, il s'apercut que le paysage avait
change. Ce n'etaient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc ou
se perdait le regard, mais de petits pres encore verts avec de hautes
clotures. A droite et a gauche, l'eau des fosses coulait sous la glace.
Tout faisait pressentir l'approche d'une riviere. Et, entre les hautes
haies, la route n'etait plus qu'un etroit chemin defonce.
La jument, depuis un instant, avait cesse de trotter. D'un coup de
fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive allure, mais elle
continua a marcher au pas avec une extreme lenteur, et le grand ecolier,
regardant de cote, les mains appuyees sur le devant de la voiture,
s'apercut qu'elle boitait d'une jambe de derriere. Aussitot il sauta a
terre, tres inquiet.
"Jamais nous n'arriverons a Vierzon pour le train", dit-il a mi-voix.
Et il n'osait pas s'avouer sa pensee la plus inquietante, a savoir que
peut-etre il s'etait trompe de chemin et qu'il n'etait plus la sur la
route de Vierzon.
Il examina longuement le pied de la bete et n'y decouvrit aucune trace
de blessure. Tres craintive, la jument levait la patte des que Meaulnes
voulait la toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit.
Il comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou dans le sabot.
En gars expert au maniement du betail, il s'accroupit, tenta de lui
saisir le pied droit avec sa main gauche et de le placer entre ses
genoux, mais il fut gene par la voiture. A deux reprises, la jument se
deroba et avanca de quelques metres. Le marchepied vint le frapper a la
tete et la roue le blessa au genou. Il s'obstina et finit par triompher
de la bete peureuse; mais le caillou se trouvait si bien enfonce que
Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour en venir a bout.
Lorsqu'il eut termine sa besogne, et qu'il releva enfin la tete, a demi
etourdit et les yeux troubles, il s'apercut avec stupeur que la nuit
tombait...
Tout autre que Meaulnes eut immediatement rebrousse chemin. C'etait le
seul moyen de ne pas s'egarer davantage. Mais il reflechit qu'il devait
etre maintenant fort loin de la Motte. En outre la jument pouvait avoir
pris un chemin transversal pendant qu'il dormait. Enfin, ce chemin-la
devait bien a la longue mener vers quelque village... Ajoutez a toutes
ces raisons que le grand gars, en remontant sur le marche-pied, tandis
que la bete impatiente tirait deja sur les guides, sentait grandir en
lui le desir exaspere d'aboutir a quelque chose et d'arriver quelque
part, en depit de tous les obstacles!
Il fouetta la jument qui fit un ecart et se remit au grand trot.
L'obscurite croissait. Dans le sentier ravine, il y avait maintenant
tout juste passage pour la voiture. Parfois une branche morte de la haie
se prenait dans la roue et se cassait avec un bruit sec... Lorsqu'il fit
tout a fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de coeur, a
la salle a manger de Sainte-Agathe, ou nous devions, a cette heure, etre
tous reunis. Puis la colere le prit; puis l'orgueil et la joie profonde
de s'etre ainsi evade, sans avoir voulu...
CHAPITRE IX
Une halte.
Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait bute
dans l'ombre; Meaulnes vit sa tete plonger et se relever par deux fois;
puis elle s'arreta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose.
Autour des pieds de la bete, on entendait comme un clapotis d'eau. Un
ruisseau coupait le chemin. En ete, ce devait etre un gue. Mais a cette
epoque le courant etait si fort que la glace n'avait pas pris et qu'il
eut ete dangereux de pousser plus avant.
Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de quelques pas et,
tres perplexe, se dressa dans la voiture. C'est alors qu'il apercut,
entre les branches, une lumiere. Deux ou trois pres seulement devaient
la separer du chemin...
L'ecolier descendit de voiture et ramena la jument en arriere, en lui
parlant pour la calmer, pour arreter ses brusques coups de tete
effrayes:
"Allons, ma vieille! Allons! Maintenant nous n'irons pas plus loin. Nous
saurons bientot ou nous sommes arrives".
Et, poussant la barriere entrouverte d'un petit pre qui donnait sur le
chemin, il fit entrer la son equipage. Ses pieds enfoncaient dans
l'herbe molle. La voiture cahotait silencieusement. Sa tete contre celle
de la bete, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine... Il
la conduisit tout au bout du pre, lui mit sur le dos la couverture;
puis, ecartant les branches de la cloture du fond, il apercut de nouveau
la lumiere, qui etait celle d'une maison isolee.
Il lui fallut bien, tout de meme, traverser trois pres, sauter un
traitre petit ruisseau, ou il faillit plonger les deux pieds a la
fois... Enfin, apres un dernier saut du haut d'un talus, il se trouva
dans la cour d'une maison campagnarde. Un cochon grognait dans son tet.
Au bruit des pas sur la terre gelee, un chien se mit a aboyer avec
fureur.
Le volet de la porte etait ouvert, et la lueur que Meaulnes avait
apercue etait celle d'un feu de fagots allume dans la cheminee. Il n'y
avait pas d'autre lumiere que celle du feu. Une bonne femme, dans la
maison, se leva et s'approcha de la porte, sans paraitre autrement
effrayee. L'horloge a poids, juste a cet instant, sonna la demie de sept
heures.
"Excusez-moi, ma pauvre dame, dit le grand garcon, je crois bien que
j'ai mis le pied dans vos chrysanthemes".
Arretee, un bol a la main, elle le regardait.
"Il est vrai, dit-elle, qu'il fait noir dans la cour a ne pas s'y
conduire".
Il y eut un silence, pendant lequel Meaulnes, debout, regarda les murs
de la piece tapissee de journaux illustres comme une auberge, et la
table, sur laquelle un chapeau d'homme etait pose.
"Il n'est pas la, le patron? dit-il en s'asseyant.
--Il va revenir, repondit la femme, mise en confiance. Il est alle
chercher un fagot.
--Ce n'est pas que j'aie besoin de lui, poursuivit le jeune homme en
rapprochant sa chaise du feu. Mais nous sommes la plusieurs chasseurs a
l'affut. Je suis venu vous demander de nous ceder un peu de pain".
Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, et surtout
dans une ferme isolee, il faut parler avec beaucoup de discretion, de
politique meme, et surtout ne jamais montrer qu'on n'est pas du pays.
"Du pain? dit-elle. Nous ne pourrons guere vous en donner. Le boulanger
qui passe pourtant tous les mardis n'est pas venu aujourd'hui".
Augustin, qui avait espere un instant se trouver a proximite d'un
village, s'effraya.
"Le boulanger de quel pays? demanda-t-il.
--Eh bien, le boulanger du Vieux-Nancay, repondit la femme avec
etonnement.
--C'est a quelle distance d'ici, au juste, Le Vieux-Nancay? poursuivit
Meaulnes tres inquiet.
--Par la route, je ne saurais pas vous dire au juste; mais par la
traverse il y a trois lieues et demie".
Et elle se mit a raconter qu'elle y avait sa fille en place, qu'elle
venait a pied pour la voir tous les premiers dimanches du mois et que
ses patrons...
Mais Meaulnes, completement deroute, l'interrompit pour dire:
"Le Vieux-Nancay serait-il le bourg le plus rapproche d'ici?"
--Non, c'est Les Landes, a cinq kilometres. Mais il n'y a pas de
marchands ni de boulanger. Il y a tout juste une petite assemblee,
chaque annee, a la Saint-Martin".
Meaulnes n'avait jamais entendu parler des Landes. Il se vit a tel point
egare qu'il en fut presque amuse. Mais la femme, qui etait occupee a
laver son bol sur l'evier, se retourna, curieuse a son tour, et elle dit
lentement, en le regardant bien droit:
"C'est-il que vous n'etes pas du pays?..."
A ce moment, un paysan age se presenta a la porte, avec une brassee de
bois, qu'il jeta sur le carreau. La femme lui expliqua, tres fort, comme
s'il eut ete sourd, ce que demandait le jeune homme.
"Eh bien, c'est facile, dit-il simplement. Mais approchez-vous monsieur.
Vous ne vous chauffez pas".
Tous les deux, un instant plus tard, ils etaient installes pres des
chenets: le vieux cassant son bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes
mangeant un bol de lait avec du pain qu'on lui avait offert. Notre
voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison apres tant
d'inquietudes, pensant que sa bizarre aventure etait terminee, faisait
deja le projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves
gens. Il ne savait pas que c'etait la seulement une halte, et qu'il
allait tout a l'heure reprendre son chemin.
Il demanda bientot qu'on le remit sur la route de La Motte. Et, revenant
peu a peu a la verite, il raconta qu'avec sa voiture il s'etait separe
des autres chasseurs et se trouvait maintenant completement egare.
Alors l'homme et la femme insisterent si longtemps pour qu'il restat
coucher et repartit seulement au grand jour, que Meaulnes finit par
accepter et sortit chercher sa jument pour la rentrer a l'ecurie.
"Vous prendrez garde aux trous de la sente", lui dit l'homme.
Meaulnes n'osa pas avouer qu'il n'etait pas venu par la "sente". Il fut
sur le point de demander au brave homme de l'accompagner. Il hesita une
seconde sur le seuil et si grande etait son indecision qu'il faillit
chanceler. Puis il sortit dans la cour obscure.
CHAPITRE X
La Bergerie.
Pour s'y reconnaitre, il grimpa sur le talus d'ou il avait saute.
Lentement et difficilement, comme a l'aller, il se guida entre les
herbes et les eaux, a travers les clotures de saules, et s'en fut
chercher sa voiture dans le fond du pre ou il l'avait laissee. La
voiture n'y etait plus... Immobile, la tete battante, il s'efforca
d'ecouter tous les bruits de la nuit, croyant a chaque seconde entendre
sonner tout pres le collier de la bete. Rien... Il fit le tour du pre;
la barriere etait a demi ouverte, a demi renversee, comme si une roue de
voiture avait passe dessus. La jument avait du, par la, s'echapper toute
seule.
Remontant le chemin, il fit quelques pas et s'embarrassa les pieds dans
la couverture qui sans doute avait glisse de la jument a terre. Il en
conclut que la bete s'etait enfuie dans cette direction. Il se prit a
courir.
Sans autre idee que la volonte tenace et folle de rattraper sa voiture,
tout le sang au visage, en proie a ce desir panique qui ressemblait a la
peur, il courait... Parfois son pied butait dans les ornieres. Aux
tournants, dans l'obscurite totale, il se jetait contre les clotures,
et, deja trop fatigue pour s'arreter a temps, s'abattait sur les epines,
les bras en avant, se dechirant les mains pour se proteger le visage.
Parfois, il s'arretait, ecoutait--et repartait. Un instant, il crut
entendre un bruit de voiture; mais ce n'etait qu'un tombereau cahotant
qui passait tres loin, sur une route, a gauche...
Vint un moment ou son genou, blesse au marche-pied, lui fit si mal qu'il
dut s'arreter, la jambe raidie. Alors il reflechit que si sa jument ne
n'etait pas sauvee au grand galop, il l'aurait depuis longtemps
rejointe. Il se dit aussi qu'une voiture ne se perdait pas ainsi et que
quelqu'un la retrouverait bien. Enfin il revint sur ses pas, epuise,
colere, se trainant a peine.
A la longue, il crut se retrouver dans les parages qu'il avait quittes
et bientot il apercut la lumiere de la maison qu'il cherchait. Un
sentier profond s'ouvrait dans la haie:
"Voila la sente dont le vieux m'a parle", se dit Augustin.
Et il s'engagea dans ce passage, heureux de n'avoir plus a franchir les
haies et les talus. Au bout d'un instant, le sentier deviant a gauche,
la lumiere parut glisser a droite, et, parvenu a un croisement de
chemins, Meaulnes, dans sa hate a regagner le pauvre logis, suivit sans
reflechir un sentier qui paraissait directement y conduire. Mais a peine
avait-il fait dix pas dans cette direction que la lumiere disparut, soit
qu'elle fut cachee par une haie, soit que les paysans, fatigues
d'attendre, eussent ferme leurs volets. Courageusement, l'ecolier sauta
a travers champs, marcha tout droit dans la direction ou la lumiere
avait brille tout a l'heure. Puis, franchissant encore une cloture, il
retomba dans un nouveau sentier...
Ainsi peu a peu, s'embrouillait la piste du grand Meaulnes et se brisait
le lien qui l'attachait a ceux qu'il avait quittes.
Decourage, presque a bout de forces, il resolut, dans son desespoir, de
suive ce sentier jusqu"au bout.
A cent pas de la, il debouchait dans une grande prairie grise, ou l'on
distinguait de loin en loin des ombres qui devaient etre des genevriers,
et une batisse obscure dans un repli de terrain. Meaulnes s'en approcha.
Ce n'etait la qu'une sorte de grand parc a betail ou de bergerie
abandonnee. La porte ceda avec un gemissement. La lueur de la lune,
quand le grand vent chassait les nuages, passait a travers les fentes
des cloisons. Une odeur de moisi regnait.
Sans chercher plus avant, Meaulnes s'etendit sur la paille humide, le
coude a terre, la tete dans la main. Ayant retire sa ceinture, il se
recroquevilla dans sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors a la
couverture de la jument qu'il avait laissee dans le chemin, et il se
sentit si malheureux, si fache contre lui-meme qu'il lui prit une forte
envie de pleurer...
Aussi s'efforca-t-il de penser a autre chose. Glace jusqu'aux moelles,
il se rappela un reve--une vision plutot, qu'il avait eue tout enfant,
et dont il n'avait jamais parle a personne: un matin, au lieu de
s'eveiller dans sa chambre, ou pendaient ses culottes et ses paletots,
il s'etait trouve dans une longue piece verte, aux tentures pareilles a
des feuillages. En ce lieu coulait une lumiere si douce qu'on eut cru
pouvoir la gouter. Pres de la premiere fenetre, une jeune fille cousait,
le dos tourne, semblant attendre son reveil... Il n'avait pas eu la
force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure
enchantee. Il s'etait rendormi... Mais la prochaine fois, il jurait bien
de se lever. Demain matin, peut-etre!...
CHAPITRE XI
Le domaine mysterieux.
Des le petit jour, il se reprit a marcher. Mais son genou enfle lui
faisait mal; il lui fallait s'arreter et s'asseoir a chaque moment tant
la douleur etait vive. L'endroit ou il se trouvait etait d'ailleurs le
plus desole de la Sologne. De toute la matinee, il ne vit qu'une
bergere, a l'horizon, qui ramenait son troupeau. Il eut beau la heler,
essayer de courir, elle disparut sans l'entendre.
Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une desolante
lenteur... Pas un toit, pas une ame. Pas meme le cri d'un courlis dans
les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un
soleil de decembre, clair et glacial.
Il pouvait etre trois heures de l'apres-midi lorsqu'il apercut enfin,
au-dessus d'un bois de sapins, la fleche d'une tourelle grise.
"Quelque vieux manoir abandonne, se dit-il, quelque pigeonnier
desert!..."
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