Le grand Meaulnes by Alain Fournier
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Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois
debouchait, entre deux poteaux blancs, une allee ou Meaulnes s'engagea.
Il y fit quelques pas et s'arreta, plein de surprise, trouble d'une
emotion inexplicable. Il marchait pourtant du meme pas fatigue, le vent
glace lui gercait les levres, le suffoquait par instants; et pourtant un
contentement extra-ordinaire le soulevait, une tranquillite parfaite et
presque enivrante, la certitude que son but etait atteint et qu'il n'y
avait plus maintenant que du bonheur a esperer. C'est ainsi que, jadis,
la veille des grandes fetes d'ete il se sentait defaillir, lorsqu'a la
tombee de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que
la fenetre de sa chambre etait obstruee par les branches.
"Tant de joie, se dit-il, parce que j'arrive a ce vieux pigeonnier,
plein de hiboux et de courants d'air!..."
Et, fache contre lui-meme, il s'arreta, se demandant s'il ne valait pas
mieux rebrousser chemin et continuer jusqu'au prochain village. Il
reflechissait depuis un instant, la tete basse, lorsqu'il s'apercut
soudain que l'allee etait balayee a grands ronds reguliers comme on
faisait chez lui pour les fetes. Il se trouvait dans un chemin pareil a
la grand'rue de La Ferte, le matin de l'Assomption!... Il eut apercu au
detour de l'allee une troupe de gens en fete soulevant la poussiere
comme au mois de juin, qu'il n'eut pas ete surpris davantage.
"Y aurait-il une fete dans cette solitude?" se demanda-t-il.
Avancant jusqu'au premier detour, il entendit un bruit de voix qui
s'approchaient. Il se jeta de cote dans les jeunes sapins touffus,
s'accroupit et ecoute en retenant son souffle. C'etaient des voix
enfantines. Une troupe d'enfants passa tout pres de lui. L'un d'eux,
probablement une petite fille, parlait d'un ton si sage et si entendu
que Meaulnes, bien qu'il ne comprit guere le sens de ses paroles, ne put
s'empecher de sourire.
"Une seule chose m'inquiete, disait-elle, c'est la question des chevaux.
On n'empechera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le grand poney
jaune!
--Jamais on ne m'en empechera repondit une voix moqueuse de jeune
garcon. Est-ce que nous n'avons pas toutes les permissions?... Meme
celle de nous faire mal, s'il nous plait..."
Et les voix s'eloignerent, au moment ou s'approchait deja un autre
groupe d'enfants.
"Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous irons en
bateau.
--Mais nous le permettra-t-on? dit une autre.
--Vous savez bien que nous organisons la fete a notre guise.
--Et si Frantz rentrait des ce soir, avec sa fiancee?
--Eh bien, il ferait ce que nous voudrions!..."
"Il s'agit d'une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les
enfants qui font la loi, ici?... Etrange domaine!"
Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander ou l'on trouverait a
boire et a manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui
s'eloignait. C'etaient trois fillettes avec des robes droites qui
s'arretaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux a brides. Une
plume blanche leur trainait dans le cou, a toutes les trois. L'une
d'elles, a demi retournee, un peu penchee, ecoutait sa compagne qui lui
donnait de grandes explications, le doigt leve.
"Je leur ferais peur", se dit Meaulnes, en regardant sa blouse paysanne
dechiree et son ceinturon baroque de collegien de Sainte-Agathe.
Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par l'allee,
il continua son chemin a travers les sapins dans la direction du
"pigeonnier", sans trop reflechir a ce qu'il pourrait demander la-bas.
Il fut bientot arrete a la lisiere du bois, par un petit mur moussu. De
l'autre cote, entre le mur et les annexes du domaine, c'etait une longue
cour etroite toute remplie de voitures, comme une cour d'auberge un jour
de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes: de
fines petites voitures a quatre places, les brancards en l'air; des
chars a bancs; des bourbonnaises demodees avec des galeries a moulures,
et meme de vieilles berlines dont les glaces etaient levees.
Meaulnes, cache derriere les sapins, de crainte qu'on ne l'apercut,
examinait le desordre du lieu, lorsqu'il avisa, de l'autre cote de la
cour, juste au-dessus du siege d'un haut char a bancs, une fenetre des
annexes a demi ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit derriere
les domaines aux volets toujours fermes des ecuries, avaient du clore
cette ouverture. Mais le temps les avait descelles.
"Je vais entrer la, se dit l'ecolier, je dormirai dans le foin et je
partirai au petit jour, sans avoir fait peur a ces belles petites
filles".
Il franchit le mur, peniblement, a cause de son genou blesse, et,
passant d'une voiture sur l'autre, du siege d'un char a bancs sur le
toit d'une berline, il arriva a la hauteur de la fenetre, qu'il poussa
sans bruit comme une porte.
Il se trouvait non pas dans un grenier a foin, mais dans une vaste piece
au plafond bas qui devait etre une chambre a coucher. On distinguait,
dans la demi-obscurite du soir d'hiver, que la table, la cheminee et
meme les fauteuils etaient charges de grands vases, d'objets de prix,
d'armes anciennes. Au fond de la piece des rideaux tombaient, qui
devaient cacher une alcove.
Meaulnes avait ferme la fenetre, tant a cause du froid que par crainte
d'etre apercu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et decouvrit
un grand lit bas, couvert de vieux livres dores, de luths aux cordes
cassees et de candelabres jetes pele-mele. Il repoussa toutes ces choses
dans le fond de l'alcove, puis s'etendit sur cette couche pour s'y
reposer et reflechir un peu a l'etrange aventure dans laquelle il
s'etait jete.
Un silence profond regnait sur ce domaine. Par instants seulement on
entendait gemir le grand vent de decembre.
Et Meaulnes, etendu, en venait a se demander si, malgre ces etranges
rencontres, malgre la voix des enfants dans l'allee, malgre les voitures
entassees, ce n'etait pas la simplement, comme il l'avait pense d'abord,
une vieille batisse abandonnee dans la solitude de l'hiver.
Il lui sembla bientot que le vent lui portait le son d'une musique
perdue. C'etait comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se
rappela le temps ou sa mere, jeune encore, se mettait au piano l'apres-
midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derriere la porte qui
donnait sur le jardin, il l'ecoutait jusqu'a la nuit...
"On dirait que quelqu'un joue du piano quelque part? pensa-t-il.
Mais laissant sa question sans reponse, harasse de fatigue, il ne tarda
pas a s'endormir...
CHAPITRE XII
La chambre de Wellington.
Il faisait nuit, lorsqu'il s'eveilla. Transi de froid, il se tourna et
retourna sur sa couche, fripant et roulant sous lui sa blouse noire. Une
faible clarte glauque baignait les rideaux de l'alcove.
S'asseyant sur le lit, il glissa sa tete entre les rideaux. Quelqu'un
avait ouvert la fenetre et l'on avait attache dans l'embrasure deux
lanternes venitiennes vertes.
Mais a peine Meaulnes avait-il pu jeter un coup d'oeil, qu'il entendit
sur le palier un bruit de pas etouffe et de conversation a voix basse.
Il se rejeta dans l'alcove et ses souliers ferres firent sonner un des
objets de bronze qu'il avait repousses contre le mur. Un instant, tres
inquiet, il retint son souffle. Les pas se rapprocherent et deux ombres
glisserent dans la chambre.
"Ne fais pas de bruit, disait l'un.
--Ah! repondait l'autre, il est toujours bien temps qu'il s'eveille!
--As-tu garni sa chambre?
--Mais oui, comme celles des autres".
Le vent fit battre la fenetre ouverte.
"Tiens, dit le premier, tu n'as pas meme ferme la fenetre. Le vent a
deja eteint une des lanternes. Il va falloir la rallumer.
--Bah! repondit l'autre, pris d'une paresse et d'un decouragement
soudain. A quoi bon ces illuminations du cote de la campagne, du cote du
desert, autant dire? Il n'y a personne pour les voir.
--Personne? Mais il arrivera encore des gens pendant une partie de la
nuit. La-bas, sur la route, dans leurs voitures, ils seront bien
contents d'apercevoir nos lumieres!"
Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait parle le
dernier, et qui paraissait etre le chef, reprit d'une voix trainante, a
la facon d'un fossoyeur de Shakespeare:
"Tu mets des lanternes vertes a la chambre de Wellington. T'en mettrais
aussi bien des rouges... Tu ne t'y connais pas plus que moi!"
Un silence.
"... Wellington, c'etait un Americain? Eh bien, c'est-il une couleur
americaine, le vert? Toi, le comedien qui as voyage, tu devrais savoir
ca.
--O! la la! repondit le "comedien", voyage? Oui, j'ai voyage! Mais je
n'ai rien vu! Que veux-tu voir dans une roulotte?"
Meaulnes avec precaution regarda entre les rideaux.
Celui qui commandait la manoeuvre etait un gros homme nu-tete, enfonce
dans un enorme paletot. Il tenait a la main une longue perche garnie de
lanternes multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe croisee
sur l'autre, travailler son compagnon.
Quant au comedien, c'etait le corps le plus lamentable qu'on puisse
imaginer. Grand, maigre, grelottant, ses yeux glauques et louches, sa
moustache retombant sur sa bouche edentee faisaient songer a la face
d'un noye qui ruisselle sur une dalle. Il etait en manches de chemise,
et ses dents claquaient. Il montrait dans ses paroles et ses gestes le
mepris le plus parfait pour sa propre personne.
Apres un moment de reflexion amere et risible a la fois, il s'approcha
de son partenaire et lui confia, les deux bras ecartes:
"Veux-tu que je te dise?... Je ne peux pas comprendre qu'on soit alle
chercher des degoutants comme nous, pour servir dans une fete pareille!
Voila, mon gars!..."
Mais sans prendre garde a ce grand elan du coeur, le gros homme continua
de regarder son travail, les jambes croisees, bailla, renifla
tranquillement, puis, tournant le dos, s'en fut, sa perche sur l'epaule,
en disant:
"Allons, en route! Il est temps de s'habiller pour le diner".
Le bohemien le suivit, mais, en passant devant l'alcove:
"Monsieur l'Endormi, fit-il avec des reverences et des inflexions de
voix gouailleuses, vous n'avez plus qu'a vous eveiller, a vous habiller
en marquis, meme si vous etes un marmiteux comme je suis; et vous
descendrez a la fete costumee, puisque c'est le bon plaisir de ces
petits messieurs et de ces petites demoiselles".
Il ajouta, sur le ton d'un boniment forain, avec une derniere reverence:
"Notre camarade Maloyau, attache aux cuisines, vous presentera le
personnage d'Arlequin, et votre serviteur, celui du grand Pierrot".
CHAPITRE XIII
La fete etrange.
Des qu'ils eurent disparu l'ecolier sortit de sa cachette. Il avait les
pieds glaces, les articulations raides; mais il etait repose et son
genou paraissait gueri.
"Descendre au diner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de le faire. Je
serai simplement un invite dont tout le monde a oublie le nom.
D'ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M.
Maloyau et son compagnon m'attendaient..."
Au sortir de l'obscurite totale de l'alcove, il put y voir assez
distinctement dans la chambre eclairee par les lanternes vertes.
Le bohemien l'avait "garnie". Des manteaux etaient accroches aux
pateres. Sur une lourde table a toilette, au marbre brise, on avait
dispose de quoi transformer en muscadin tel garcon qui eut passe la nuit
precedente dans une bergerie abandonnee. Il y avait, sur la cheminee,
des allumettes aupres d'un grand flambeau. Mais on avait omis de cirer
le parquet; et Meaulnes sentit rouler sous ses souliers du sable et des
gravats. De nouveau il eut l'impression d'etre dans une maison depuis
longtemps abandonnee... En allant vers la cheminee, il faillit buter
contre une pile de grands cartons et de petites boites: il etendit le
bras, alluma la bougie, puis souleva les couvercles et se pencha pour
regarder.
C'etaient des costumes de jeunes gens d'il y a longtemps, des redingotes
a hauts cols de velours, de fins gilets tres ouverts, d'interminables
cravates blanches et des souliers vernis du debut de ce siecle. Il
n'osait rien toucher du bout du doigt, mais apres s'etre nettoye en
frissonnant, il endossa sur sa blouse d'ecolier un des grands manteaux
dont il releva le collet plisse, remplaca ses souliers ferres par de
fins escarpins vernis et se prepara a descendre nu-tete.
Il arriva, sans rencontrer personne, au bas d'un escalier de bois, dans
un recoin de cour obscur. L'haleine glacee de la nuit vint lui souffler
au visage et soulever un pan de son manteau.
Il fit quelques pas et, grace a la vague clarte du ciel, il put se
rendre compte aussitot de la configuration des lieux. Il etait dans une
petite cour formee par des batiments des dependances. Tout y paraissait
vieux et ruine. Les ouvertures au bas des escaliers etaient beantes, car
les portes depuis longtemps avaient ete enlevees; on n'avait pas non
plus remplace les carreaux des fenetres qui faisaient des trous noirs
dans les murs. Et pourtant toutes ces batisses avaient un mysterieux air
de fete. Une sorte de reflet colore flottait dans les chambres basses ou
l'on avait du allumer aussi, du cote de la campagne, des lanternes. La
terre etait balayee; on avait arrache l'herbe envahissante. Enfin, en
pretant l'oreille, Meaulnes crut entendre comme un chant, comme des voix
d'enfants et de jeunes filles, la-bas, vers les batiments confus ou le
vent secouait des branches devant les ouvertures roses, vertes et bleues
des fenetres.
Il etait la, dans son grand manteau, comme un chasseur, a demi penche,
pretant l'oreille, lorsqu'un extraordinaire petit jeune homme sortit du
batiment voisin, qu'on aurait cru desert.
Il avait un chapeau haut de forme tres cintre qui brillait dans la nuit
comme s'il eut ete d'argent; un habit dont le col lui montait dans les
cheveux, un gilet tres ouvert, un pantalon a sous-pieds... Cet elegant,
qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur la pointe des pieds comme
s'il eut ete souleve par les elastiques de son pantalon, mais avec une
rapidite extraordinaire. Il salua Meaulnes au passage sans s'arreter,
profondement, automatiquement, et disparut dans l'obscurite, vers le
batiment central, ferme, chateau ou abbaye, dont la tourelle avait guide
l'ecolier au debut de l'apres-midi.
Apres un instant d'hesitations, notre heros emboita le pas au curieux
petit personnage. Ils traverserent une sorte de grande cour-jardin,
passerent entre des massifs, contournerent un vivier enclos de
palissades, un puits, et se trouverent enfin au seuil de la demeure
centrale.
Une lourde porte de bois, arrondie dans le haut et cloutee comme une
porte de presbytere, etait a demi ouverte. L'elegant s'y engouffra.
Meaulnes le suivit, et, des ses premiers pas dans le corridor, il se
trouva, sans voir personne, entoure de rires, de chants, d'appels et de
poursuites.
Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal. Meaulnes
hesitait s'il allait pousser jusqu'au fond ou bien ouvrir une des portes
derriere lesquelles il entendait un bruit de voix, lorsqu'il vit passer
dans le fond deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les
voir et les rattraper, a pas de loup, sur ses escarpins. Un bruit de
portes qui s'ouvrent, deux visages de quinze ans que la fraicheur du
soir et la poursuite ont rendus tout roses, sous de grands cabriolets a
brides, et tout va disparaitre dans un brusque eclat de lumiere.
Une seconde, elles tournent sur elles-memes, par jeu; leurs amples jupes
legeres se soulevent et se gonflent; on apercoit la dentelle de leurs
longs, amusants pantalons; puis, ensemble, apres cette pirouette, elles
bondissent dans la piece et referment la porte.
Meaulnes reste un moment ebloui et titubant dans ce corridor noir. Il
craint maintenant d'etre surpris. Son allure hesitante et gauche le
ferait, sans doute, prendre pour un voleur. Il va s'en retourner
deliberement vers la sortie, lorsque de nouveau il entend dans le fond
du corridor un bruit de pas et des voix d'enfants. Ce sont deux petits
garcons qui s'approcherent en parlant.
"Est-ce qu'on va bientot diner, leur demande Meaulnes avec aplomb.
--Viens avec nous, repond le plus grand, on va t'y conduire".
Et avec cette confiance et ce besoin d'amitie qu'ont les enfants, la
veille d'une grande fete, ils le prennent chacun par la main. Ce sont
probablement deux petits garcons de paysans. On leur a mis leurs plus
beaux habits: de petites culottes coupees a mi-jambe qui laissent voir
leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit justaucorps de
velours bleu, une casquette de meme couleur et un noeud de cravate
blanc.
"La connais-tu, toi? demande l'un des enfants.
--Moi, fait le plus petit, qui a une tete ronde et des yeux naifs, maman
m'a dit qu'elle avait une robe noire et une collerette et qu'elle
ressemblait a un joli pierrot.
--Qui donc? demande Meaulnes.
--Eh bien, la fiancee que Franz est alle chercher..."
Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les trois
arrives a la porte d'une grande salle ou flambe un beau feu. Des
planches, en guise de table, ont ete posees sur des treteaux; on a
etendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes dinent avec
ceremonie.
CHAPITRE XIV
La fete etrange (suite).
C'etait, dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que
l'on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus
de tres loin.
Les deux enfants avaient lache les mains de l'ecolier et s'etaient
precipites dans une chambre attenante ou l'on entendait des voix
pueriles et des bruits de cuillers battant les assiettes. Meaulnes, avec
audace et sans s'emouvoir, enjamba un banc et se trouva assis aupres de
deux vieilles paysannes. Il se mit aussitot a manger avec un appetit
feroce; et c'est au bout d'un instant seulement qu'il leva la tete pour
regarder les convives et les ecouter.
On parlait peu, d'ailleurs. Ces gens semblaient a peine se connaitre.
Ils devaient venir, les uns, du fond de la campagne, les autres, de
villes lointaines. Il y avait, epars le long des tables, quelques
vieillards avec des favoris, et d'autres completement rases qui
pouvaient etre d'anciens marins. Pres d'eux dinaient d'autres vieux qui
leur ressemblaient: meme face tannee, memes yeux vifs sous des sourcils
en broussaille, memes cravates etroites comme des cordons de souliers...
Mais il etait aise de voir que ceux-ci n'avaient jamais navigue plus
loin que le bout du canton; et s'ils avaient tangue, roule plus de mille
fois sous les averses et dans le vent, c'etait pour ce dur voyage sans
peril qui consiste a creuser le sillon jusqu'au bout de son champ et a
retourner ensuite la charrue... On voyait peu de femmes; quelques
vieilles paysannes avec de rondes figures ridees comme des pommes, sous
des bonnets tuyautes.
Il n'y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne se sentit
a l'aise et en confiance. Il expliquait ainsi plus tard cette
impression: quand on a, disait-il, commis quelque lourde faute
impardonnable, on songe parfois, au milieu d'une grande amertume: "Il y
a pourtant par le monde des gens qui me pardonneraient". On imagine de
vieilles gens, des grands-parents pleins d'indulgence, qui sont
persuades a l'avance que tout ce que vous faites est bien fait.
Certainement parmi ces bonnes gens-la les convives de cette salle
avaient ete choisis. Quant aux autres, c'etaient des adolescents et des
enfants...
Cependant, aupres de Meaulnes, les deux vieilles femmes causaient:
"En mettant tout pour le mieux, disait la plus agee, d'une voix cocasse
et suraigue qu'elle cherchait vainement a adoucir, les fiances ne seront
pas la, demain, avant trois heures.
--Tais-toi, tu me ferais mettre en colere", repondait l'autre du ton le
plus tranquille.
Celle-ci portait sur le front une capeline tricotee. 'Comptons! reprit
la premiere sans s'emouvoir. Une heure et demie de chemin de fer de
Bourges a Vierzon, et sept lieues de voiture, de Vierzon jusqu'ici..."
La discussion continua. Meaulnes n'en perdait pas une parole. Grace a
cette paisible prise de bec, la situation s'eclairait faiblement: Frantz
de Galais, le fils du chateau--qui etait etudiant ou marin ou peut-etre
aspirant de marine, on ne savait pas...--etait alle a Bourges pour y
chercher une jeune fille et l'epouser. Chose etrange, ce garcon, qui
devait etre tres jeune et tres fantasque, reglait tout a sa guise dans
le Domaine. Il avait voulu que la maison ou sa fiancee entrerait
ressemblat a un palais en fete. Et pour celebrer la venue de la jeune
fille, il avait invite lui-meme ces enfants et ces vieilles gens
debonnaires. Tels etaient les points que la discussion des deux femmes
precisait. Elles laissaient tout le reste dans le mystere, et
reprenaient sans cesse la question du retour des fiances. L'une tenait
pour le matin du lendemain. L'autre pour l'apres-midi.
"Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle, disait la plus jeune
avec calme.
--Et toi, ma pauvre Adele, toujours aussi entetee. Il y a quatre ans que
je ne t'avais vue, tu n'as pas change", repondait l'autre en haussant
les epaules, mais de sa voix la plus paisible.
Et elles continuaient ainsi a se tenir tete sans la moindre humeur.
Meaulnes intervint dans l'espoir d'en apprendre davantage:
"Est-elle aussi jolie qu'on le dit, la fiancee de Frantz?"
Elles le regarderent, interloquees. Personne d'autre que Frantz n'avait
vu la jeune fille. Lui-meme, en revenant de Toulon, l'avait rencontree
un soir, desolee, dans un de ces jardins de Bourges qu'on appelle les
Marais. Son pere, un tisserand, l'avait chassee de chez lui. Elle etait
fort jolie et Frantz avait decide aussitot de l'epouser. C'etait une
etrange histoire; mais son pere, M. de Galais, et sa soeur Yvonne ne lui
avaient-ils pas toujours tout accorde!...
Meaulnes, avec precaution, allait poser d'autres questions, lorsque
parut a la porte un couple charmant: une enfant de seize ans avec
corsage de velours et jupe a grands volants; un jeune personnage en
habit a haut col et pantalon a elastiques. Ils traverserent la salle,
esquissant un pas de deux; d'autres les suivirent; puis d'autres
passerent en courant, poussant des cris, poursuivis par un grand pierrot
blafard, aux manches trop longues, coiffe d'un bonnet noir et riant
d'une bouche edentee. Il courait a grandes enjambees maladroites, comme
si, a chaque pas, il eut du faire un saut, et il agitait ses longues
manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur; les jeunges
gens lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants
qui le poursuivaient avec des cris percants. Au passage il regarda
Meaulnes de ses yeux vitreux, et l'ecolier crut reconnaitre,
completement rase, le compagnon de M. Maloyau, le bohemien qui tout a
l'heure accrochait les lanternes.
Le repas etait termine. Chacun se levait.
Dans les couloirs s'organisaient des rondes et des farandoles. Une
musique, quelque part, jouait un pas de menuet... Meaulnes, la tete a
demi cachee dans le collet de son manteau, comme dans une fraise, se
sentait un autre personnage. Lui aussi, gagne par le plaisir, se mit a
poursuivre le grand pierrot a travers les couloirs du Domaine, comme
dans les coulisses d'un theatre ou la pantomime, de la scene, se fut
partout repandue. Il se trouva ainsi mele jusqu'a la fin de la nuit a
une foule joyeuse aux costumes extravagants. Parfois il ouvrait une
porte, et se trouvait dans une chambre ou l'on montrait la lanterne
magique. Des enfants applaudissaient a grand bruit... Parfois, dans un
coin de salon ou l'on dansait, il engageait conversation avec quelque
dandy et se renseignait hativement sur les costumes que l'on porterait
les jours suivants...
Un peu angoisse a la longue par tout ce plaisir qui s'offrait a lui,
craignant a chaque instant que son manteau entr'ouvert ne laissat voir
sa blousse de collegien, il alla se refugier un instant dans la partie
la plus paisible et la plus obscure de la demeure. On n'y entendait que
le bruit etouffe d'un piano.
Il entra dans une piece silencieuse qui etait une salle a manger
eclairee par une lampe a suspension. La aussi c'etait fete, mais fete
pour les petits enfants.
Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs
genoux; d'autres etaient accroupis par terre devant une chaise et,
gravement, ils faisaient sur le siege un etalage d'images; d'autres,
aupres du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils ecoutaient
au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de la fete.
Une porte de cette salle a manger etait grande ouverte. On entendait
dans la piece attenante jouer du piano. Meaulnes avanca curieusement la
tete. C'etait une sorte de petit salon-parloir; une femme ou une jeune
fille, un grand manteau marron jete sur ses epaules, tournait le dos,
jouant tres doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le
divan, tout a cote, six ou sept petits garcons et petites filles ranges
comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu'il se fait
tard, ecoutaient. De temps en temps seulement, l'un d'eux, arc-boute sur
les poignets, se soulevait, glissait a terre et passait dans la salle a
manger: un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait
prendre sa place.
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