A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Le grand Meaulnes by Alain Fournier

A >> Alain Fournier >> Le grand Meaulnes

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16



Apres cette fete ou tout etait charmant, mais fievreux et fou, ou lui-
meme avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait
la plonge dans le bonheur le plus calme du monde.

Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait a jouer, il retourna
s'asseoir dans la salle a manger, et, ouvrant un des gros livres rouges
epars sur la table, il commenca distraitement a lire.

Presque aussitot un des petits qui etaient par terre s'approcha, se
pendit a son bras et grimpa sur son genou pour regarder en meme temps
que lui; un autre en fit autant de l'autre cote. Alors ce fut un reve
comme son reve de jadis. Il put imaginer longuement qu'il etait dans sa
propre maison, marie, un beau soir, et que cet etre charmant et inconnu
qui jouait du piano, pres de lui, c'etait sa femme...



CHAPITRE XV

La rencontre.

Le lendemain matin, Meaulnes fut pret un des premiers. Comme on le lui
avait conseille, il revetit un simple costume noir, de mode passee, une
jaquette serree a la taille avec des manches bouffant aux epaules, un
gilet croise, un pantalon elargi du bas jusqu'a cacher ses fines
chaussures, et un chapeau haut de forme.

La cour etait deserte encore lorsqu'il descendit. Il fit quelques pas et
se trouva comme transporte dans une journee de printemps. Ce fut en
effet le matin le plus doux de cet hiver-la. Il faisait du soleil comme
aux premiers jours d'avril. Le givre fondait et l'herbe mouillee
brillait comme humectee de rosee. Dans les arbres, plusieurs petits
oiseaux chantaient et de temps a autre une brise tiedie coulait sur le
visage du promeneur.

Il fit comme les invites qui se sont eveilles avant le maitre de la
maison. Il sortit dans la cour du Domaine, pensant a chaque instant
qu'une voix cordiale et joyeuse allait crier derriere lui:

"Deja reveille, Augustin?..."

Mais il se promena longtemps seul a travers le jardin et la cour. La-
bas, dans le batiment principal, rien ne remuait, ni aux fenetres, ni a
la tourelle. On avait ouvert deja, cependant, les deux battants de la
ronde porte de bois. Et, dans une des fenetres du haut, un rayon de
soleil donnait, comme en ete, aux premieres heures du matin.

Meaulnes, pour la premiere fois, regardait en plein jour l'interieur de
la propriete. Les vestiges d'un mur separaient le jardin delabre de la
cour, ou l'on avait, depuis peu, verse du sable et passe le rateau. A
l'extremite des dependances qu'il habitait, c'etaient des ecuries baties
dans un amusant desordre, qui multipliait les recoins garnis
d'arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le Domaine deferlaient
des bois de sapins qui le cachaient a tout le pays plat, sauf vers
l'est, ou l'on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de
sapins encore.

Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barriere
de bois qui entourait le vivier; vers les bords il restait un peu de
glace mince et plissee comme une ecume. Il s'apercut lui-meme reflete
dans l'eau, comme incline sur le ciel, dans son costume d'etudiant
romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes; non plus l'ecolier qui
s'etait evade dans une carriole de paysan, mais un etre charmant et
romanesque, au milieu d'un beau livre de prix...

Il se hata vers le batiment principal, car il avait faim. Dans la grande
salle ou il avait dine la veille, une paysanne mettait le couvert. Des
que Meaulnes se fut assis devant un des bols alignes sur la nappe, elle
lui versa le cafe en disant:

"Vous etes le premier, monsieur".

Il ne voulut rien repondre, tant il craignait d'etre soudain reconnu
comme un etranger. Il demanda seulement a quelle heure partirait le
bateau pour la promenade matinale qu'on avait annoncee.

"Pas avant une demi-heure, monsieur: personne n'est descendu encore",
fut la reponse.

Il continua donc d'errer en cherchant le lieu de l'embarcadere, autour
de la longue maison chatelaine aux ailes inegales, comme une eglise.
Lorsqu'il eut contourne l'aile sud, il apercut soudain les roseaux, a
perte de vue, qui formaient tout le paysage. L'eau des etangs venait de
ce cote mouiller le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs
portes, de petits balcons de bois qui surplombaient les vagues
clapotantes.

Desoeuvre, le promeneur erra un long moment sur la rive sablee comme un
chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux
vitres poussiereuses qui donnaient sur des pieces delabrees ou
abandonnees, sur des debarras encombres de brouettes, d'outils rouilles
et de pots de fleurs brises, lorsque soudain, a l'autre bout des
batiments, il entendit des pas grincer sur le sable.

C'etaient deux femmes, l'une tres vieille et courbee; l'autre, une jeune
fille, blonde, elancee, dont le charmant costume, apres tous les
deguisements de la veille, parut d'abord a Meaulnes extraordinaire.

Elles s'arreterent un instant pour regarder le paysage, tandis que
Meaulnes se disait, avec un etonnement qui lui parut plus tard bien
grossier:

"Voila sans doute ce qu'on appelle une jeune fille excentrique--peut-
etre une actrice qu'on a mandee pour la fete".

Cependant, les deux femmes passaient pres de lui et Meaulnes, immobile,
regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait apres
avoir desesperement essaye de se rappeler le beau visage efface, il
voyait en reve passer des rangees de jeunes femmes qui ressemblaient a
celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu
penche; l'autre son regard si pur; l'autre encore sa taille fine, et
l'autre avait aussi ses yeux bleus: mais aucune de ces femmes n'etait
jamais la grande jeune fille.

Meaulnes eut le temps d'apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un
visage aux traits un peu courts, mais dessines avec une finesse presque
douloureuse. Et comme deja elle etait passee devant lui, il regarda sa
toilette, qui etait bien la plus simple et la plus sage des toilettes...

Perplexe, il se demandait s'il allait les accompagner, lorsque la jeune
fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit a sa compagne:

"Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense?..."

Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassee, tremblante, ne cessait
de causer gaiement et de rire. La jeune fille repondait doucement. Et
lorsqu'elles descendirent sur l'embarcadere, elle eut ce meme regard
innocent et grave, qui semblait dire:

"Qui etes-vous? Que faites-vous ici? Je ne vous connais pas. Et pourtant
il me semble que je vous connais".

D'autres invites etaient maintenant epars entre les arbres, attendant.
Et trois bateaux de plaisance accostaient, prets a recevoir les
promeneurs. Un a un, sur le passage des dames, qui paraissaient etre la
chatelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondement, et les
demoiselles s'inclinaient. Etrange matinee! Etrange partie de plaisir!
Il faisait froid malgre le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient
autour de leur cou ces boas de plumes qui etaient alors a la mode...

La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se
trouva dans le meme yacht que la jeune chatelaine. Il s'accouda sur le
pont, tenant d'une main d'une main son chapeau battu par le grand vent,
et il put regarder a l'aise le jeune fille, qui s'etait assise a l'abri.
Elle aussi le regardait. Elle repondait a ses compagnes, souriait, puis
posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa levre un peu
mordue.

Un grand silence regnait sur les berges prochaines. Le bateau filait
avec un brui calme de machine et d'eau. On eut pu se croire au coeur de
l'ete. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque
maison de campagne. La jeune fille s'y promenerait sous une ombrelle
blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles gemir... Mais
soudain une rafale glacee venait rappeler decembre aux invites de cette
etrange fete.

On aborda devant un bois de sapins. Sur le debarcadere, les passages
durent attendre un instant, serres les uns contre les autres, qu'un des
bateliers eut ouvert le cadenas de la barriere... Avec quel emoi
Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute ou, sur le bord de
l'etang, il avait eu tres pres du sien le visage desormais perdu de la
jeune fille! Il avait regarde ce profil si pur, de tous ses yeux,
jusqu'a ce qu'ils fussent pres de s'emplir de larmes. Et il se rappelait
avoir vu, comme un secret delicat qu'elle lui eut confie, un peu de
poudre restee sur sa joue...

A terre, tout s'arrangea comme dans un reve. Tandis que les enfants
couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et
s'eparpillaient a travers bois, Meaulnes s'avanca dans une allee, ou,
dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva pres d'elle
sans avoir eu le temps de reflechir:

"Vous etes belle", dit-il simplement.

Mais elle hata le pas et, sans repondre, prit une allee transversale.
D'autres promeneurs couraient, jouaient a travers les avenues, chacun
errant a sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune
homme se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa
grossierete, sa sottise. Il errait au hasard, persuade qu'il ne
reverrait plus cette gracieuse creature, lorsqu'il l'apercut soudain
venant a sa rencontre et forcee de passer pres de lui dans l'etroit
sentier. Elle ecartait de ses deux mains nues les plis de son grand
manteau. Elle avait des souliers noirs tres decouverts. Ses chevilles
etaient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on craignait de
les voir se briser.

Cette fois, le jeune homme salua, en disant tres bas:

"Voulez-vous me pardonner?

--Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les
enfants, puisqu'ils sont les maitres aujourd'hui. Adieu".

Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec
gaucherie, mais d'un ton si trouble, si plein de desarroi, qu'elle
marcha plus lentement et l'ecouta.

"Je ne sais meme pas qui vous etes", dit-elle enfin. Elle prononcait
chaque mot d'un ton uniforme, en appuyant de la meme facon sur chacun,
mais en disant plus doucement le dernier... Ensuite elle reprenait son
visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient
fixement au loin.

"Je ne sais pas non plus votre nom", repondit Meaulnes.

Ils suivaient maintenant un chemin decouvert, et l'on voyait a quelque
distance les invites se presser autour d'une maison isolee dans la
pleine campagne.

"Voici la 'maison de Frantz'", dit la jeune fille; il faut que je vous
quitte..."

Elle hesita, le regarda un instant en souriant et dit:

"Mon nom?... Je suis mademoiselle Yvonne de Galais..."

Et elle s'echappa.

La "maison de Frantz' etait alors inhabitee. Mais Meaulnes la trouva
envahie jusqu'aux greniers par la foule des invites. Il n'eut guere le
loisir d'ailleurs d'examiner le lieu ou il se trouvait: on dejeuna en
hate d'un repas froid emporte dans les bateaux, ce qui etait fort peu de
saison, mais les enfants en avaient decide ainsi, sans doute; et l'on
repartit. Meaulnes s'approcha de Mlle de Galais des qu'il la vit sortir
et, repondant a ce qu'elle avait dit tout a l'heure:

"Le nom que je vous donnais etait plus beau, dit-il.

--Comment? Quel etait ce nom?" fit-elle, toujours avec la meme gravite.

Mais il eut peur d'avoir dit une sottise et ne repondit rien.

"Mon nom a moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et je suis
etudiant.

--Oh! vous etudiez?" dit-elle. Et ils parlerent un instant encore. Ils
parlerent lentement, avec bonheur,--avec amitie. Puis l'attitude de la
jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle
parut aussi plus inquiete. On eut dit qu'elle redoutait ce que Meaulnes
allait dire et s'en effarouchait a l'avance. Elle etait aupres de lui
toute fremissante, comme une hirondelle un instant posee a terre et qui
deja tremble du desir de reprendre son vol.

"A quoi bon? A quoi bon?" repondait-elle doucement aux projets que
faisait Meaulnes.

Mais lorsqu'enfin il osa lui demander la permission de revenir un jour
vers ce beau domaine:

"Je vous attendrai", repondit-elle simplement.

Ils arrivaient en vue de l'embarcadere. Elle s'arreta soudain et dit
pensivement:

"Nous sommes deux enfants; nous avons fait une folie. Il ne faut pas que
nous montions cette fois dans le meme bateau. Adieu, ne me suivez pas".

Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se
reprit a marcher. Et alors le jeune fille, dans le lointain, au moment
de se perdre a nouveau dans la foule des invites, s'arreta et, se
tournant vers lui, pour la premiere fois le regarda longuement. Etait-ce
un dernier signe d'adieu? Etait-ce pour lui defendre de l'accompagner?
Ou peut-etre avait-elle quelque chose encore a lui dire?...

Des qu'on fut rentre au Domaine, commenca, derriere la ferme, dans une
grande prairie en pente, la course des poneys. C'etait la derniere
partie de la fete. D'apres toutes les previsions, les fiances devaient
arriver a temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigeait tout.

On dut pourtant commencer sans lui. Les garcons en costumes de jockeys,
les fillettes en ecuyeres, amenaient les uns, de fringants poneys
enrubannes, les autres, de tres vieux chevaux dociles. Au milieu des
cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se
fut cru transporte sur la pelouse verte et taillee de quelque champ de
courses en miniature.

Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux a plumes,
qu'il avait entendus la veille dans l'allee du bois... Le reste du
spectacle lui echappa, tant il etait anxieux de retrouver dans la foule
le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. Mais Mlle de
Galais ne parut pas. Il la cherchait encore lorsqu'une volee de coups de
cloche et des cris de joie annoncerent la fin des courses. Une petite
fille sur une vieille jument blanche avait remporte la victoire. Elle
passait triomphalement sur sa monture et le panache de son chapeau
flottait au vent.

Puis soudain tout se tut. Les jeux etaient finis et Frantz n'etait pas
de retour. On hesita un instant; on se concerta avec embarras. Enfin,
par groupes, on regagna les appartements, pour attendre, dans
l'inquietude et le silence, le retour des fiances.



CHAPITRE XVI

Frantz de Galais.

La course avait fini trop tot. Il etait quatre heures et demie et il
faisait jour encore, lorsque Meaulnes se retrouva dans sa chambre, la
tete pleine des evenements de son extraordinaire journee. Il s'assit
devant la table, desoeuvre, attendant le diner et la fete qui devait
suivre.

De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On l'entendait
gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement appuye d'une chute
d'eau. Le tablier de la cheminee battait de temps a autre.

Pour la premiere fois, Meaulnes sentit en lui cette legere angoisse qui
vous saisit a la fin des trop belles journees. Un instant il pensa a
allumer du feu; mais il essaya vainement de lever le tablier rouille de
la cheminee. Alors il se prit a ranger dans la chambre; il accrocha ses
beaux habits aux portemanteaux, disposa le long du mur les chaises
bouleversees, comme s'il eut tout voulu preparer la pour un long sejour.

Cependant songeant qu'il devait se tenir toujours pret a partir, il plia
soigneusement sur le dossier d'une chaise, comme un costume de voyage,
sa blouse et ses autres vetements de collegien; sous la chaise, il mit
ses souliers ferres pleins de terre encore.

Puis il revint s'asseoir et regarda autour de lui, plus tranquille, sa
demeure qu'il avait mise en ordre.

De temps a autre une goutte de pluie venait rayer la vitre qui donnait
sur la cour aux voitures et sur le bois de sapins. Apaise, depuis qu'il
avait range son appartement, le grand garcon se sentit parfaitement
heureux. Il etait la, mysterieux, etranger, au milieu de ce monde
inconnu, dans la chambre qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu
depassait toutes ses esperances. Et il suffisait maintenant a sa joie de
se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se
tournait vers lui...

Durant cette reverie, la nuit etait tombee sans qu'il songeat meme a
allumer les flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de l'arriere-
chambre qui communiquait avec la sienne et dont la fenetre donnait aussi
sur la cour aux voitures. Meaulnes allait la refermer, lorsqu'il apercut
dans cette piece une lueur, comme celle d'une bougie allumee sur la
table. Il avanca la tete dans l'entrebaillement de la porte. Quelqu'un
etait entre la, par la fenetre sans doute, et se promenait de long en
large, a pas silencieux. Autant qu'on pouvait voir, c'etait un tres
jeune homme. Nu-tete, une pelerine de voyage sur les epaules, il
marchait sans arret, comme affole par une douleur insupportable. Le vent
de la fenetre qu'il avait laissee grande ouverte faisait flotter sa
pelerine et, chaque fois qu'il passait pres de la lumiere, on voyait
luire des boutons dores sur sa fine redingote.

Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espece d'air marin, comme
en chantent, pour s'egayer le coeur, les matelots et les filles dans les
cabarets des ports...

Un instant, au milieu de sa promenade agitee, il s'arreta et se pencha
sur la table, chercha dans une boite, en sortit plusieurs feuilles de
papier... Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un tres
fin, tres aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que
partageait une raie de cote. Il avait cesse de siffler. Tres pale, les
levres entr'ouvertes, il paraissait a bout de souffle, comme s'il avait
recu au coeur un coup violent.

Meaulnes hesitait s'il allait, par discretion, se retirer, ou s'avancer,
lui mettre doucement, en camarade, la main sur l'epaule, et lui parler.
Mais l'autre leva la tete et l'apercut. Il le considera une seconde,
puis, sans s'etonner, s'approcha et dit, affermissant sa voix:

"Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de vous voir.
Puisque vous voici, c'est a vous que je vais expliquer... Voila!..."

Il paraissait completement desempare. Lorsqu'il eut dit: "Voila", il
prit Meaulnes par le revers de sa jaquette, comme pour fixer son
attention. Puis il tourna la tete vers la fenetre, comme pour reflechir
a ce qu'il allait dire, cligna des yeux--et Meaulnes comprit qu'il
avait une forte envie de pleurer.

Il ravala d'un coup toute cette peine d'enfant, puis, regardant toujours
fixement la fenetre, il reprit d'une voix alteree:

"Eh bien, voila: c'est fini; la fete est finie. Vous pouvez descendre le
leur dire. Je suis rentre tout seul. Ma fiancee ne viendra pas. Par
scrupule, par crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je
vais vous expliquer..."

Mais il ne put continuer; tout son visage se plissa. Il n'expliqua rien.
Se detournant soudain, il s'en alla dans l'ombre ouvrir et refermer des
tiroirs pleins de vetements et de livres.

"Je vais m'appreter pour repartir, dit-il. Qu'on ne me derange pas".

Il placa sur la table divers objets, un necessaire de toilette, un
pistolet...

Et Meaulnes, plein de desarroi, sortit sans oser lui dire un mot ni lui
serrer la main.

En bas, deja, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose.
Presque toutes les jeunes filles avaient change de robe. Dans le
batiment principal le diner avait commence, mais hativement, dans le
desordre, comme a l'instant d'un depart.

Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande cuisine-salle a
manger aux chambres du haut et aux ecuries. Ceux qui avaient fini
formaient des groupes ou l'on se disait au revoir.

"Que se passe-t-il? demanda Meaulnes a un garcon de campagne, qui se
hatait de terminer son repas, son chapeau de feutre sur la tete et sa
serviette fixee a son gilet.

--Nous partons, repondit-il. Cela s'est decide tout d'un coup. A cinq
heures, nous nous sommes trouves seuls, tous les invites ensemble. Nous
avions attendu jusqu'a la derniere limite. Les fiances ne pouvaient plus
venir? Quelqu'un a dit: "Si nous partions..." Et tout le monde s'est
apprete pour le depart".

Meaulnes ne repondit pas. Il lui etait egal de s'en aller maintenant.
N'avait-il pas ete jusqu'au bout de son aventure?... N'avait-il pas
obtenu cette fois tout ce qu'il desirait? C'est a peine s'il avait eu le
temps de repasser a l'aise dans sa memoire toute la belle conversation
du matin. Pour l'instant, il ne s'agissait que de partir. Et bientot, il
reviendrait--sans tricherie, cette fois...

"Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui etait un garcon
de son age, hatez-vous d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans
un instant".

Il partit au galop, laissant la son repas commence et negligeant de dire
aux invites ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour etaient
plonges dans une obscurite profonde. Il n'y avait pas, ce soir-la, de
lanternes aux fenetres. Mais comme, apres tout, ce diner ressemblait au
dernier repas des fins de noces, les moins bons de invites, qui peut-
etre avaient bu, s'etaient mis a chanter. A mesure qu'il s'eloignait,
Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis
deux jours avait tenu tant de grace et de merveilles. Et c'etait le
commencement du desarroi et de la devastation. Il passa pres du vivier
ou le matin meme il s'etait mire. Comme tout paraissait change deja...--
avec cette chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes:

D'ou donc que tu reviens, petite libertine? Ton bonnet est dechire Tu es
bien mal coiffee...

et cet autre encore:

Mes souliers sont rouges... Adieu, mes amours... Mes souliers sont
rouges... Adieu, sans retour!

Comme il arrivait au pied de l'escalier de sa demeure isolee, quelqu'un
en descendait qui le heurta dans l'ombre et lui dit:

"Adieu, monsieur!"

et, s'enveloppant dans sa pelerine comme s'il avait tres froid,
disparut. C'etait Franz Galais.

La bougie que Frantz avait laissee dans sa chambre brulait encore. Rien
n'avait ete derange. Il y avait seulement, ecrits sur une feuille de
papier a lettres placee en evidence, ces mots:

Ma fiancee a disparu, me faisant dire qu'elle ne pouvait pas etre ma
femme; qu'elle etait une couturiere et non pas une princesse. Je ne sais
que devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne me
pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien pour
moi...

C'etait la fin de la bougie, dont la flamme vacilla, rampa une seconde
et s'eteignit. Meaulnes rentra dans sa propre chambre et ferma la porte.
Malgre l'obscurite, il reconnut chacune des choses qu'il avait rangees
en plein jour, en plein bonheur, quelques heures auparavant. Piece par
piece, fidele, il retrouva tout son vieux vetement miserable, depuis ses
godillots jusqu'a sa grossiere ceinture a boucle de cuivre. Il se
deshabilla et se rhabilla vivement, mais, distraitement, deposa sur une
chaise ses habits d'emprunt, se trompant de gilet.

Sous les fenetres, dans la cour aux voitures, un remue-menage avait
commence. On tirait, on appelait, on poussait, chacun voulant defaire sa
voiture de l'inextricable fouillis ou elle etait prise. De temps en
temps un homme grimpait sur le siege d'une charrette, sur la bache d'une
grande carriole et faisait tourner sa lanterne. La lueur du falot venait
frapper la fenetre: un instant, autour de Meaulnes, la chambre
maintenant familiere, ou toutes choses avaient ete pour lui si amicales,
palpitait, revivait... Et c'est ainsi qu'il quitta, refermant
soigneusement la porte, ce mysterieux endroit qu'il ne devait sans doute
jamais revoir.



CHAPITRE XVII

La fete etrange (fin).

Deja, dans la nuit, une file de voitures roulait lentement vers la
grille du bois. En tete, un homme revetu d'une peau de chevre, une
lanterne a la main, conduisait par la bride le cheval du premier
attelage.

Meaulnes avait hate de trouver quelqu'un qui voulut bien se charger de
lui. Il avait hate de partir. Il apprehendait, au fond du coeur, de se
trouver soudain seul dans le Domaine, et que sa supercherie fut
decouverte.

Lorsqu'il arriva devant le batiment principal les conducteurs
equilibraient la charge des dernieres voitures. On faisait lever tous
les voyageurs pour rapprocher ou reculer les sieges, et les jeunes
filles enveloppees dans des fichus se levaient avec embarras, les
couvertures tombaient a leurs pieds et l'on voyait les figures inquietes
de celles qui baissaient leur tete du cote des falots.

Dans un de ces voituriers, Meaulnes reconnut le jeune paysan qui tout a
l'heure avait offert de l'emmener:

"Puis-je monter? lui cria-t-il.

--Ou vas-tu, mon garcon? repondit l'autre qui ne le reconnaissait plus.

--Du cote de Sainte-Agathe.

--Alors il faut demander une place a Maritain" Et voila le grand ecolier
cherchant parmi les voyageurs attardes ce Maritain inconnu. On le lui
indiqua parmi les buveurs qui chantaient dans la cuisine.

"C'est un 'amusard', lui dit-on. Il sera encore la a trois heures du
matin".

Meaulnes songea un instant a la jeune fille inquiete, pleine de fievre
et de chagrin, qui entendrait chanter dans le Domaine, jusqu'au milieu
de la nuit, ces paysans avines. Dans quelle chambre etait-elle? Ou etait
sa fenetre, parmi ces batiments mysterieux? Mais rien ne servirait a
l'ecolier de s'attarder. Il fallut partir. Une fois rentre a Sainte-
Agathe, tout deviendrait plus clair; il cesserait d'etre un ecolier
evade; de nouveau il pourrait songer a la jeune chatelaine.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16

Publishers angry at plans to hit criminals' memoirs
Alison Flood: The economic climate is beginning to leave its mark on the publishing industry in the US and the UK is braced for the worst

The great value of book tokens
The poet and broadcaster on the objects that mean the most to him

Alex Ross: Winner of the Guardian first book award
Stuart Evers: They made a real difference to Britain's literary culture, and it would be a terrible shame if they got forgotten in the age of Amazon

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.