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Le grand Meaulnes by Alain Fournier

A >> Alain Fournier >> Le grand Meaulnes

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Une a une, les voitures s'en allaient; les roues grincaient sur le sable
de la grande allee. Et, dans la nuit, on les voyait tourner et
disparaitre, chargees de femmes emmitouflees, d'enfants dans des fichus,
qui deja s'endormaient. Une grande carriole encore; un char a bancs, ou
les femmes etaient serrees epaule contre epaule, passa, laissant
Meaulnes interdit, sur le seuil de la demeure. Il n'allait plus rester
bientot qu'une vieille berline que conduisait un paysan en blouse.

"Vous pouvez monter, repondit-il aux explications d'Augustin, nous
allons dans cette direction".

Peniblement Meaulnes ouvrit la portiere de la vieille guimbarde, dont la
vitre trembla et les gonds crierent. Sur la banquette, dans un coin de
la voiture, deux tout petits enfants, un garcon et une fille, dormaient.
Ils s'eveillerent au bruit et au froid, se detendirent, regarderent
vaguement, puis en frissonnant se renfoncerent dans leur coin et se
rendormirent.

Deja la vieille voiture partait. Meaulnes referma plus doucement la
portiere et s'installa avec precaution dans l'autre coin; puis,
avidement, s'efforca de distinguer a travers la vitre les lieux qu'il
allait quitter et la route par ou il etait venu: il devina, malgre la
nuit, que la voiture traversait la cour et le jardin, passait devant
l'escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du Domaine
pour entrer dans les bois. Fuyant le long de la vitre, on distinguait
vaguement les troncs des vieux sapins.

"Peut-etre rencontrerons-nous Frantz de Galais", se disait Meaulnes, le
coeur battant.

Brusquement, dans le chemin etroit, la voiture fit un ecart pour ne pas
heurter un obstacle. C'etait, autant qu'on pouvait deviner dans la nuit
a ses formes massives, une roulotte arretee presque au milieu du chemin
et qui avait du rester la, a proximite de la fete, durant ces derniers
jours.

Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes commencait
a se fatiguer de regarder a la vitre, s'efforcant vainement de percer
l'obscurite environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois,
il y eut un eclair, suivi d'une detonation. Les chevaux partirent au
galop et Meaulnes ne sut pas d'abord si le cocher en blouse s'efforcait
de les retenir ou, au contraire, les excitait a fuir. Il voulut ouvrir
la portiere. Comme la poignee se trouvait a l'exterieur, il essaya
vainement de baisser la glace, la secoua... Les enfants, reveilles en
peur, se serraient l'un contre l'autre, sans rien dire. Et tandis qu'il
secouait la vitre, le visage colle au carreau, il apercut, grace a un
coude du chemin, une forme blanche qui courait. C'etait, hagard et
affole, le grand pierrot de la fete, le bohemien en tenue de mascarade,
qui portait dans ses bras un corps humain serre contre sa poitrine. Puis
tout disparut.

Dans la voiture qui fuyait au grand galop a travers la nuit, les deux
enfants s'etaient rendormis. Personne a qui parler des evenements
mysterieux de ces deux jours. Apres avoir longtemps repasse dans son
esprit tout ce qu'il avait vu et entendu, plein de fatigue et le coeur
gros, le jeune homme lui aussi s'abandonna au sommeil, comme un enfant
triste...

Ce n'etait pas encore le petit jour lorsque, la voiture s'etant arretee
sur la route, Meaulnes fut reveille par quelqu'un qui cognait a la
vitre. Le conducteur ouvrit peniblement la portiere et cria, tandis que
le vent froid de la nuit glacait l'ecolier jusqu'aux os:

"Il va falloir descendre ici. Le jour se leve. Nous allons prendre la
traverse. Vous etes tout pres de Sainte-Agathe".

A demi replie, Meaulnes obeit, chercha vaguement, d'un geste
inconscient, sa casquette, qui avait roule sous les pieds des deux
enfants endormis, dans le coin le plus sombre de la voiture, puis il
sortit en se baissant.

"Allons, au revoir, dit l'homme en remontant sur son siege. Vous n'avez
plus que six kilometres a faire. Tenez, la borne est la, au bord du
chemin".

Meaulnes, qui ne s'etait pas encore arrache de son sommeil, marcha
courbe en avant, d'un pas lourd, jusqu'a la borne et s'y assit, les bras
croises, la tete inclinee, comme pour se rendormir.

"Ah! non, cria le voiturier. Il ne faut pas vous endormir la. Il fait
trop froid. Allons, debout, marchez un peu..."

Vacillant comme un homme ivre, le grand garcon, les mains dans ses
poches, les epaules rentrees, s'en alla lentement sur le chemin de
Sainte-Agathe; tandis que, dernier vestige de la fete mysterieuse, la
vieille berline quittait le gravier de la route et s'eloignait, cahotant
en silence, sur l'herbe de la traverse. On ne voyait plus que le chapeau
du conducteur, dansant au-dessus des clotures...



DEUXIEME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Le Grand Jeu.

Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige, l'impossibilite ou nous
etions de mener a bien de longues recherches nous empecherent, Meaulnes
et moi de reparler du Pays perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne
pouvions rien commencer de serieux, durant ces breves journees de
fevrier, ces jeudis sillonnes de bourrasques, qui finissaient
regulierement vers cinq heures par une morne pluie glacee.

Rien ne nous rappelait l'aventure de Meaulnes sinon ce fait etrange que
depuis l'apres-midi de son retour nous n'avions plus d'amis. Aux
recreations, les memes jeux qu'autrefois s'organisaient, mais Jasmin ne
parlait jamais plus au grand Meaulnes. Le soir, aussitot la classe
balayee, la cour se vidait comme au temps ou j'etais seul, et je voyais
errer mon compagnon, du jardin au hangar et de la cour a la salle a
manger.

Les jeudis matins, chacun de nous installe sur le bureau d'une des deux
salles de classe, nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier que nous
avions deniches dans les placards, entre des methodes d'anglais et des
cahiers de musique finement recopies. L'apres-midi, c'etait quelque
visite qui nous faisait fuir l'appartement; et nous regagnions
l'ecole... Nous entendions parfois des groupes de grands eleves qui
s'arretaient un instant, comme par hasard, devant le grand portail, le
heurtaient en jouant a des jeux militaires incomprehensibles et puis
s'en allaient... Cette triste vie se poursuivit jusqu'a la fin de
fevrier. Je commencais a croire que Meaulnes avait tout oublie,
lorsqu'une aventure, plus etrange que les autres, vint me prouver que je
m'etais trompe et qu'une crise violente se preparait sous la surface
morne de cette vie d'hiver.

Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la premiere
nouvelle du Domaine etrange, la premiere vague de cette aventure dont
nous ne reparlions pas arriva jusqu') nous. Nous etions en pleine
veillee. Mes grands-parents repartis, restaient seulement avec nous
Millie et mon pere, qui ne se doutaient nullement de la sourde facherie
par quoi toute la classe etait divisee en deux clans.

A huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter dehors les
miettes du repas fit:

"Ah!"

d'une voix si claire que nous nous approchames pour regarder. Il y avait
sur le seuil une couche de neige... Comme il faisait tres sombre, je
m'avancai de quelques pas dans la cour pour voir si la couche etait
profonde. Je sentis des flocons legers qui me glissaient sur la figure
et fondaient aussitot. On me fit rentrer tres vite et Millie ferma la
porte frileusement.

A neuf heures nous nous disposions a monter nous coucher; ma mere avait
deja la lampe a la main, lorsque nous entendimes tres nettement deux
grands coups lances a toute volee dans le portail, a l'autre bout de la
cour. Elle replaca la lampe sur la table et nous restames tous debout,
aux aguets, l'oreille tendue.

Il ne fallait pas songer a aller voir ce qui se passait. Avant d'avoir
traverse seulement la moitie de la cour, la lampe eut ete eteinte et le
verre brise. Il y eut un cour silence et mon pere commencait a dire que
"c'etait sans doute...", lorsque, tout juste sous la fenetre de la salle
a manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la route de La Gare, un coup de
sifflet partit, strident et tres prolonge, qui dut s'entendre jusque
dans la rue de l'eglise. Et, immediatement, derriere la fenetre, a peine
voiles par les carreaux, pousses par des gens qui devaient etre montes a
la force des poignets sur l'appui exterieur, eclaterent des cris
percants.

"Amenez-le! Amenez-le!"

A l'autre extremite du batiment, les memes cris repondirent. Ceux-la
avaient du passer par le champ du pere Martin; ils devaient etre grimpes
sur le mur bas qui separait le champ de notre cour.

Puis, vociferes a chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix
deguisees, les cris de: "Amenez-le!" eclaterent successivement--sur le
toit du cellier qu'ils avaient du atteindre en escaladant un tas de
fagots adosse au mur exterieur--sur un petit mur qui joignait le hangar
au portail et dont la crete arrondie permettait de se mettre commodement
a cheval--sur le mur grille de la route de La Gare ou l'on pouvait
facilement monter... Enfin, par derriere, dans le jardin, une troupe
retardataire arriva, qui fit la meme sarabande, criant cette fois:

"A l'abordage!"

Et nous entendions l'echo de leurs cris resonner dans les salles de
classe vides, dont ils avaient ouvert les fenetres.

Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les detours et les passages
de la grande demeure, que nous voyions tres nettement, comme sur un
plan, tous les points ou ces gens inconnus etaient en train de
l'attaquer.

A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous eumes de
l'effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous les quatre a une
attaque de rodeurs et de bohemiens. Justement il y avait depuis une
quinzaine, sur la place, derriere l'eglise, un grand malandrin et un
jeune garcon a la tete serree dans des bandages. Il y avait aussi, chez
les charrons et les marechaux, des ouvriers qui n'etaient pas du pays.

Mais, des que nous eumes entendu les assaillants crier, nous fumes
persuades que nous avions affaire a des gens--et probablement a des
jeunes gens--du bourg. Il y avait meme certainement des gamins--on
reconnaissait leurs voix suraigues--dans la troupe qui se jetait a
l'assaut de notre demeure comme a l'abordage d'un navire.

"Ah! bien, par exemple..." s'ecria mon pere.

Et Millie demanda a mi-voix:

"Mais qu'est-ce que cela veut dire?" lorsque soudain les voix du portail
et du mur grille--puis celle de la fenetre--s'arreterent. Deux coups
de sifflet partirent derriere la croisee. Les cris des gens grimpes sur
le cellier, comme ceux des assaillants du jardin, decrurent
progressivement, puis cesserent; nous entendimes, le long du mur de la
salle a manger le frolement de toute la troupe qui se retirait en hate
et dont les pas etaient amortis par la neige.

Quelqu'un evidemment les derangeait. A cette heure ou tout dormait, ils
avaient pense mener en paix leur assaut contre cette maison isolee a la
sortie du bourg. Mais voici qu'on troublait leur plan de campagne.

A peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir--car l'attaque avait
ete soudaine comme un abordage bien conduit--et nous disposions-nous a
sortir, que nous entendimes une voix connue appeler a la petite grille:

"Monsieur Seurel! Monsieur Seurel!"

C'etait M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme racla ses sabots
sur le seuil, secoua sa courte blouse saupoudree de neige et entra. Il
se donnait l'air finaud et effare de quelqu'un qui a surpris tout le
secret d'une mysterieuse affaire:

"J'etais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes.
J'allais fermer l'etable des chevaux. Tout d'un coup; dresses sur la
neige, qu'est-ce que je vois: deux grands gars qui semblaient faire
sentinelle ou guetter quelque chose. Ils etaient vers la croix. Je
m'avance: je fais deux pas--Hip! les voila partis au grand galop du
cote de chez vous. Ah! je n'ai pas hesite, j'ai pris mon falot et j'ai
dit: Je vais aller raconter ca a M. Seurel..."

Et le voila qui recommence son histoire:

"J'etais dans la cour derriere chez moi..." Sur ce, on lui offre une
liqueur, qu'il accepte, et on lui demande des details qu'il est
incapable de fournir.

Il n'avait rien vu en arrivant a la maison. Toutes les troupes mises en
eveil par les deux sentinelles qu'il avait derangees s'etaient eclipsees
aussitot. Quant a dire qui ces estafettes pouvaient etre...

"Ca pourrait bien etre des bohemiens, avancait-il. Depuis bientot un
mois qu'ils sont sur la place, a attendre le beau temps pour jouer la
comedie, ils ne sont pas sans avoir organise quelque mauvais coup".

Tout cela ne nous avancait guere et nous restions debout, fort perplexes
tandis que l'homme sirotait la liqueur et de nouveau mimait son
histoire, lorsque Meaulnes, qui avait ecoute jusque-la fort
attentivement, prit par terre le falot du boucher et decida:

"Il faut aller voir!"

Il ouvrit la porte et nous le suivimes, M. Seurel, M. Pasquier et moi.

Millie, deja rassuree, puisque les assaillants etaient partis, et, comme
tous les gens ordonnes et meticuleux, fort peu curieuse de sa nature,
declara:

"Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef. Moi, je
vais me coucher. Je laisserai la lampe allumee".



CHAPITRE II

Nous tombons dans une embuscade.

Nous partimes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en
avant, projetant la lueur en eventail de sa lanterne grillagee... A
peine sortions-nous par le grand portail que, derriere la bascule
municipale, qui s'adossait au mur de notre preau, partirent d'un seul
coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonnes. Soit
moquerie, soit plaisir cause par l'etrange jeu qu'ils jouaient la, soit
excitation nerveuse et peur d'etre rejoints, ils dirent en courant deux
ou trois paroles coupees de rires.

Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me criant:

"Suis-moi, Francois!..."

Et laissant la les deux hommes ages incapables de soutenir une pareille
course, nous nous lancames a la poursuite des deux ombres, qui, apres
avoir un instant contourne le bas du bourg, en suivant le chemin de la
Vieille-Planche, remonterent deliberement vers l'eglise. Ils couraient
regulierement sans trop de hate et nous n'avions pas de peine a les
suivre. Ils traverserent la rue de l'eglise ou tout etait endormi et
silencieux, et s'engagerent derriere le cimetiere dans un dedale de
petites ruelles et d'impasses.

C'etait la un quartier de journaliers, de couturieres et de tisserands,
qu'on nommait les Petits-Coins. Nous le connaissons assez mal et nous
n'y etions jamais venu la nuit. L'endroit etait desert le jour: les
journaliers absents, les tisserands enfermes; et durant cette nuit de
grand silence il paraissait plus abandonne, plus endormi encore que les
autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour que
quelqu'un survint et nous pretat main-forte.

Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons posees au
hasard comme des boites en carton, c'etait celui qui menait chez la
couturiere qu'on surnommait "la Muette". On descendait d'abord une pente
assez raide, dallee de place en place, puis apres avoir tourne deux ou
trois fois, entre des petites cours de tisserands ou des ecuries vides,
on arrivait dans une large impasse fermee par une cour de ferme depuis
longtemps abandonnee. Chez la Muette, tandis qu'elle engageait avec ma
mere une conversation silencieuse, les doigts fretillants, coupee
seulement de petits cris d'infirme, je pouvais voir par la croisee le
grand mur de la ferme, qui etait la derniere maison de ce cote du
faubourg, et la barriere toujours fermee de la cour seche, sans paille,
ou jamais rien ne passait plus...

C'est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. A chaque
tournant nous craignons de les perdre, mais a ma surprise, nous
arrivions toujours au detour de la ruelle suivante avant qu'ils
l'eussent quittee. Je dis: a ma surprise, car le fait n'eut pas ete
possible, tant ces ruelles etaient courtes, s'ils n'avaient pas, chaque
fois, tandis que nous les avions perdus de vue, ralenti leur allure.

Enfin, sans hesiter, ils s'engagerent dans la rue qui menait chez la
Muette, et je criai a Meaulnes:

"Nous les tenons, c'est une impasse!"

A vrai dire, c'etaient eux qui nous tenaient... Ils nous avaient
conduits la ou ils avaient voulu. Arrives au mur, ils se retournerent
vers nous resolument et l'un des deux lanca le meme coup de sifflet que
nous avions deja par deux fois entendu, ce soir-la.

Aussitot une dizaine de gars sortirent de la cour de la ferme abandonnee
ou ils semblaient avoir ete postes pour nous attendre. Ils etaient tous
encapuchonnes, le visage enfonce dans leurs cache-nez...

Qui c'etait, nous le savions d'avance, mais nous etions bien resolus a
n'en rien dire a M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y
avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous reconnumes dans
la lutte leur facon de se battre et leurs voix entrecoupees. Mais un
point demeurait inquietant et semblait presque effrayer Meaulnes: il y
avait la quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui paraissait etre le
chef...

Il ne touchait pas Meaulnes: il regardait manoeuvrer ses soldats qui
avaient fort a faire et qui, traines dans la neige, deguenilles du haut
en bas, s'acharnaient contre le grand gars essouffle. Deux d'entre eux
s'etaient occupes de moi, m'avaient immobilise avec peine, car je me
debattais comme un diable. J'etais par terre, les genoux plies, assis
sur les talons; on me tenait les bras joints par derriere, et je
regardais la scene avec une intense curiosite melee d'effroi.

Meaulnes s'etait debarrasse de quatre garcons du Cours qu'il avait
degrafes de sa blouse en tournant vivement sur lui-meme et en les jetant
a toute volee dans la neige... Bien droit sur ses deux jambes, le
personnage inconnu suivait avec interet, mais tres calme, la bataille,
repetant de temps a autre d'une voix nette:

"Allez... Courage... Revenez-y... Go on my boys..."

C'etait evidemment lui qui commandait... D'ou venait-il? Ou et comment
les avait-il entraines a la bataille! Voila qui restait un mystere pour
nous. Il avait, comme les autres, le visage enveloppe dans un cache-nez,
mais lorsque Meaulnes, debarrasse de ses adversaires, s'avanca vers lui,
menacant, le mouvement qu'il fit pour y voir bien clair et faire face a
la situation decouvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la
tete a la facon d'un bandage.

C'est a ce moment que je criai a Meaulnes:

"Prends garde par derriere! Il y en a un autre".

Il n'eut pas le temps de se retourner que, de la barriere a laquelle il
tournait le dos, un grand diable avait surgi et, passant habilement son
cache-nez autour du cou de mon ami, le renversait en arriere. Aussitot
les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient pique le nez dans la
neige revenaient a la charge pour lui immobiliser bras et jambes, lui
liaient les bras avec une corde, les jambes avec un cache-nez, et le
jeune personnage a la tete bandee fouillait dans ses poches... Le
dernier venu, l'homme au lasso, avait allume une petite bougie qu'il
protegeait de la main, et chaque fois qu'il decouvrait un papier
nouveau, le chef allait aupres de ce lumignon examiner ce qu'il
contenait. Il deplia enfin cette espece de carte couverte d'inscriptions
a laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et s'ecria avec joie:

"Cette fois nous l'avons. Voila le plan! Voila le guide! Nous allons
voir si ce monsieur est bien alle ou je l'imagine..."

Son acolyte eteignit la bougie. Chacun ramassa sa casquette ou sa
ceinture. Et tous disparurent silencieusement comme ils etaient venus,
me laissant libre de delier en hate mon compagnon.

"Il n'ira pas tres loin avec ce plan-la", dit Meaulnes en se levant.

Et nous repartimes lentement, car il boitait un peu. Nous retrouvames
sur le chemin de l'eglise M. Seurel et le pere Pasquier:

"Vous n'avez rien vu? dirent-ils... Nous non plus!"

Grace a la nuit profonde ils ne s'apercurent de rien. Le boucher nous
quitta et M. Seurel rentra bien vite se coucher.

Mais nous deux, dans notre chambre, a la lueur de la lampe que Millie
nous avait laissee, nous restames longtemps a rafistoler nos blouses
decousues, discutant a voix basse sur ce qui nous etait arrive, comme
deux compagnons d'armes le soir d'une bataille perdue...



CHAPITRE III

Le Bohemien a l'ecole.

Le reveil du lendemain fut penible. A huit heures et demie, a l'instant
ou M. Seurel allait donner le signal d'entrer, nous arrivames tout
essouffles pour nous mettre sur les rangs. Comme nous etions en retard,
nous nous glissames n'importe ou, mais d'ordinaire le grand Meaulnes
etait le premier de la longue file d'eleves, coude a coude, charges de
livres, de cahiers et de porte-plume, que M. Seurel inspectait.

Je fus surpris de l'empressement silencieux que l'on mit a nous faire
place vers le milieu de la file; et tandis que M. Seurel, retardant de
quelques secondes l'entree au cours, inspectait le grand Meaulnes,
j'avancai curieusement la tete, regardant a droite et a gauche pour voir
les visages de nos ennemis de la veille.

Le premier que j'apercus etait celui-la meme auquel je ne cessais de
penser, mais le dernier que j'eusse pu m'attendre a voir en ce lieu. Il
etait a la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un pied sur
la marche de pierre une epaule et le coin du sac qu'il avait sur le dos
accotes au chambranle de la porte. Son visage fin, tres pale, un peu
pique de rousseur, etait penche et tourne vers nous avec une sorte de
curiosite meprisante et amusee. Il avait la tete et tout un cote de la
figure bandes de linge blanc. Je reconnaissais le chef de bande, le
jeune bohemien qui nous avait voles la nuit precedente.

Mais deja nous entrions dans la classe et chacun prenait sa place. Le
nouvel eleve s'assit pres du poteau, a la gauche du long banc dont
Meaulnes occupait, a droite, la premiere place. Giraudat, Delouche et
les trois autres du premier banc s'etaient serres les uns contre les
autres pour lui faire place, comme si tout eut ete convenu d'avance...

Souvent, l'hiver, passaient ainsi parmi nous des eleves de hasard,
mariniers pris par les glaces dans le canal, apprentis, voyageurs
immobilises par la neige. Ils restaient au cours deux jours, un mois,
rarement plus... Objets de curiosite durant la premiere heure, ils
etaient aussitot negliges et disparaissaient bien vite dans la foule des
eleves ordinaires.

ais celui-ci ne devait pas se faire aussitot oublier. Je me rappelle
encore cet etre singulier et tous les tresors etranges apportes dans ce
cartable qu'il s'accrochait au dos. Ce furent d'abord les porte-plume "a
vue" qu'il tira pour ecrire sa dictee. Dans un oeillet du manche, en
fermant un oeil, on voyait apparaitre, trouble et grossie, la basilique
de Lourdes ou quelque monument inconnu. Il en choisit un et les autres
aussitot passerent de main en main. Puis ce fut un plumier chinois
rempli de compas et d'instruments amusants qui s'en allerent par le banc
de gauche, glissant silencieusement, sournoisement, de main en main,
sous les cahiers, pour que M. Seurel ne put rien voir.

Passerent aussi des livres tout neufs, dont j'avais, avec convoitise, lu
les titres derriere la couverture des rares bouquins de notre
bibliotheque: La Teppe aux Merles, La Roche aux Mouettes, Mon ami
Benoist... Les uns feuilletaient d'une main sur leurs genoux ces
volumes, venus on ne savait d'ou, voles peut-etre, et ecrivaient la
dictee de l'autre main. D'autres faisaient tourner le compas au fond de
leurs casiers. D'autres brusquement, tandis que M. Seurel tournant le
dos continuait la dictee en marchant du bureau a la fenetre, fermaient
un oeil et se collaient sur l'autre la vue glauque et trouee de Notre-
Dame de Paris. Et l'eleve etranger, la plume a la main, son fin profil
contre le poteau gris, clignait des yeux, content de tout ce jeu furtif
qui s'organisait autour de lui.

Peu a peu cependant toute la classe s'inquieta: les objets, qu'on
"faisait passer" a mesure, arrivaient l'un apres l'autre dans les mains
du grand Meaulnes qui, negligemment, sans les regarder, les posait
aupres de lui. Il y en eut bientot un tas, mathematique et diversement
colore, comme aux pieds de la femme qui represente la Science, dans les
compositions allegoriques. Fatalement M. Seurel allait decouvrir ce
deballage insolite et s'apercevoir du manege. Il devait songer,
d'ailleurs, a faire une enquete sur les evenements de la nuit. La
presence du bohemien allait faciliter sa besogne...

Bientot, en effet, il s'arretait, surpris, devant le grand Meaulnes.

"A qui appartient tout cela? demanda-t-il en designant "tout cela" du
dos de son livre referme sur son index.

--Je n'en sais rien", repondit Meaulnes d'un ton bourru, sans lever la
tete.

Mais l'ecolier inconnu intervint:

"C'est a moi", dit-il.

Et il ajouta aussitot, avec un geste large et elegant de jeune seigneur
auquel le vieil instituteur ne sut pas resister:

"Mais je les mets a votre disposition, monsieur, si vous voulez
regarder".

Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas troubler le
nouvel etat de choses qui venait de se creer, toute la classe se glissa
curieusement autour du maitre qui penchait sur ce tresor sa tete demi-
chauve, demi-frisee, et du jeune personnage bleme qui donnait avec un
air de triomphe tranquille les explications necessaires. Cependant,
silencieux a son banc, completement delaisse, le grand Meaulnes avait
ouvert son cahier de brouillons et, froncant le sourcil, s'absorbait
dans un problee difficile.

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