Le grand Meaulnes by Alain Fournier
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Le "quart d'heure" nous surprit dans ces occupations. La dictee n'etait
pas finie et le desordre regnait dans la classe. A vrai dire, depuis le
matin la recreation durait.
A dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse fut
envahie par les eleves, on s'apercut bien vite qu'un nouveau maitre
regnait sur les jeux.
De tous les plaisirs nouveaux que le bohemien, des ce matin-la,
introduisit chez nous, je ne me rappelle que le plus sanglant: c'etait
une espece de tournoi ou les chevaux etaient les grands eleves charges
des plus jeunes grimpes sur leurs epaules.
Partages en deux groupes qui partaient des deux bouts de la cour, ils
fondaient les uns sur les autres, cherchant a terrasser l'adversaire par
la violence du choc, et les cavaliers, usant de cache-nez comme de
lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances, s'efforcaient de
desarconner leurs rivaux. Il y en eut dont on esquivait le choc et qui,
perdant l'equilibre, allaient s'etaler dans la boue, le cavalier roulant
sous sa monture. Il y eut des ecoliers a moitie desarconnes que le
cheval rattrapait par les jambes et qui, de nouveau acharnes a la lutte,
regrimpaient sur ses epaules. Monte sur le grand Delage qui avait des
membres demesures, le poil roux et les oreilles decollees, le mince
cavalier a la tete bandee excitait les deux troupes rivales et dirigeait
malignement sa monture en riant aux eclats.
Augustin, debout sur le seuil de la classe, regardait d'abord avec
mauvaise humeur s'organiser ces jeux. Et j'etais aupres de lui, indecis.
"C'est un malin, dit-il entre ses dents, les mains dans les poches.
Venir ici, des ce matin, c'etait le seul moyen de n'etre pas soupconne.
Et M. Seurel s'y est laisse prendre!"
Il resta la un long moment, sa tete rase au vent, a maugreer contre ce
comedien qui allait faire assommer tous ces gars dont il avait ete peu
de temps auparavant le capitaine. Et, enfant paisible que j'etais, je ne
manquais pas de l'approuver.
Partout, dans tous les coins, en l'absence du maitre, se poursuivait la
lutte: les plus petits avaient fini par grimper les uns sur les autres;
ils couraient et culbutaient avant meme d'avoir recu le choc de
l'adversaire... Bientot il ne resta plus debout, au milieu de la cour,
qu'un groupe acharne et tourbillonnant d'ou surgissait par moments le
bandeau blanc du nouveau chef.
Alors le grand Meaulnes ne sut plus resister. Il baissa la tete, mit ses
mains sur ces cuisses et me cria:
"Allons-y, Francois!"
Surpris par cette decision soudaine, je sautai pourtant sans hesiter sur
ses epaules et en une seconde nous etions au fort de la melee, tandis
que la plupart des combattants, eperdus, fuyaient en criant:
"Voila Meaulnes! Voila le grand Meaulnes!"
Au milieu de ceux qui restaient il se mit a tourner sur lui-meme en me
disant:
"Etends les bras: empoigne-les comme j'ai fait cette nuit".
Et moi, grise par la bataille, certain du triomphe, j'agrippais au
passage les gamins qui se debattaient, oscillaient un instant sur les
epaules des grands et tombaient dans la boue. En moins de rien il ne
resta debout que le nouveau venu monte sur Delage; mais celui-ci, peu
desireux d'engager la lutte avec Augustin, d'un violent coup de reins en
arriere se redressa et fit descendre le cavalier blanc.
La main a l'epaule de sa monture, comme un capitaine tient le mors de
son cheval, le jeune garcon debout par terre regarda le grand Meaulnes
avec un peu de saisissement et une immense admiration:
"A la bonne heure!" dit-il.
Mais aussitot la cloche sonna, dispersant les eleves qui s'etaient
rassembles autour de nous dans l'attente d'une scene curieuse. Et
Meaulnes, depite de n'avoir pu jeter a terre son ennemi, tourna le dos
en disant, avec mauvaise humeur:
"Ce sera pour une autre fois!"
Jusqu'a midi la classe continua comme a l'approche des vacances, melee
d'intermedes amusants et de conversations dont l'ecolier-comedien etait
le centre.
Il expliquait comment, immobilises par le froid sur la place, ne
songeant pas meme a organiser des representations nocturnes, ou personne
ne viendrait, ils avaient decide que lui-meme irait au cours pour se
distraire pendant la journee, tandis que son compagnon soignerait les
oiseaux des Iles et la chevre savante. Puis il racontait leurs voyages
dans le pays environnant, alors que l'averse tombe sur le mauvais toit
de zinc de la voiture et qu'il faut descendre aux cotes pour pousser a
la roue. Les eleves du fond quittaient leur table pour venir ecouter de
plus pres. Les moins romanesques profitaient de cette occasion pour se
chauffer autour du poele. Mais bientot la curiosite les gagnait et ils
se rapprochaient du groupe bavard en tendant l'oreille, laissant une
main posee sur le couvercle du poele pour y garder leur place.
"Et de quoi vivez-vous?" demanda M. Seurel, qui suivait tout cela avec
sa curiosite un peu puerile de maitre d'ecole et qui posait une foule de
questions.
Le garcon hesita un instant, comme si jamais il ne s'etait inquiete de
ce detail.
"Mais, repondit-il, de ce que nous avons gagne l'automne precedent, je
pense. C'est Ganache qui regle les comptes".
Personne ne lui demanda qui etait Ganache. Mais moi je pensai au grand
diable qui, traitreusement, la veille au soir, avait attaque Meaulnes
par derriere et l'avait renverse...
CHAPITRE IV
Ou il est question du domaine mysterieux.
L'apres-midi ramena les memes plaisirs et, tout le long du cours, le
meme desordre et la meme fraude. Le bohemien avait apporte d'autres
objets precieux, coquillages, jeux, chansons et jusqu'a un petit singe
qui griffait sourdement l'interieur de sa gibeciere... A chaque instant
il fallait que M. Seurel s'interrompit pour examiner ce que le malin
garcon venait de tirer de son sac... Quatre heures arriverent et
Meaulnes etait le seul a avoir fini ses problemes.
Ce fut sans hate que tout le monde sortit. Il n'y avait plus, semblait-
il, entre les heures de cours et de recreation, cette dure demarcation
qui faisait la vie scolaire simple et reglee comme par la succession de
la nuit et du jour. Nous en oubliames meme de designer comme d'ordinaire
a M. Seurel, vers quatre heures moins dix, les deux eleves qui devaient
rester pour balayer la classe. Or, nous n'y manquions jamais car c'etait
une facon d'annoncer et de hater la sortie du cours.
Le hasard voulut que ce fut ce jour-la te tour du grand Meaulnes; et des
le matin j'avais, en causant avec lui, averti le bohemien que les
nouveaux etaient toujours designes d'office pour faire le second
balayeur, le jour de leur arrivee.
Meaulnes revint en classe des qu'il eut ete chercher le pain de son
gouter. Quant au bohemien, il se fit longtemps attendre et arriva le
dernier, en courant, comme la nuit commencait de tomber...
"Tu resteras dans la classe, m'avait dit mon compagnon, et pendant que
je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu'il m'a vole".
Je m'etais donc assis sur une petite table, aupres de la fenetre, lisant
a la derniere lueur du jour, et je les vis tous les deux deplacer en
silence les bancs de l'ecole--le grand Meaulnes, taciturne et l'air
dur, sa blouse noire boutonnee a trois boutons en arriere et sanglee a
la ceinture; l'autre, delicat, nerveux, la tete bandee comme un blesse.
Il etait vetu d'un mauvais paletot, avec des dechirures que je n'avais
pas remarquees pendant le jour. Plein d'une ardeur presque sauvage, il
soulevait et poussait les tables avec une precipitation folle, en
souriant un peu. On eut dit qu'il jouait la quelque jeu extraordinaire
dont nous ne connaissons pas le fin mot.
Ils arriverent ainsi dans le coin le plus obscur de la salle, pour
deplacer la derniere table.
En cet endroit, d'un tour de main, Meaulnes pouvait renverser son
adversaire, sans que personne du dehors eut chance de les apercevoir ou
de les entendre par les fenetres. Je ne comprenais pas qu'il laissat
echapper une pareille occasion. L'autre, revenu pres de la porte, allait
s'enfuir d'un instant a l'autre, pretextant que la besogne etait
terminee, et nous ne le reverrions plus. Le plan et tous les
renseignements que Meaulnes avait mis si longtemps a retrouver, a
concilier, a reunir, seraient perdus pour nous...
A chaque seconde j'attendais de mon camarade un signe, un mouvement, qui
m'annoncat le debut de la bataille, mais le grand garcon ne bronchait
pas. Par instants, seulement, il regardait avec une fixite etrange et
d'un air interrogatif le bandeau du bohemien, qui, dans la penombre de
la tombee de la nuit, paraissait largement tache de noir.
La derniere table fut deplacee sans que rien arrivat.
Mais au moment ou, remontant tous les deux vers le haut de la classe,
ils allaient donner sur le seuil un dernier coup de balai, Meaulnes,
baissant la tete et sans regarder notre ennemi, dit a mi-voix:
"Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont dechires".
L'autre le regarda un instant, non pas surpris de ce qu'il disait, mais
profondement emu de le lui entendre dire.
"Ils ont voulu, repondit-il, m'arracher votre plan tout a l'heure, sur
la place. Quand ils ont su que je voulais revenir ici balayer la classe,
ils ont compris que j'allais faire la paix avec vous, ils se sont
revoltes contre moi. Mais je l'ai tout de meme sauve", ajouta-t-il
fierement, en tendant a Meaulnes le precieux papier plie. Meaulnes se
tourna lentement vers moi:
"Tu entends? dit-il. Il vient de se battre et de se faire blesser pour
nous, tandis que nous lui tendions un piege!"
Puis cessant d'employer ce "vous" insolite chez des ecoliers de Sainte-
Agathe:
"Tu es un vrai camarade", dit-il, et il lui tendit la main.
Le comedien la saisit et demeura sans parole une seconde, tres trouble,
la voix coupee... Mais bientot avec une curiosite ardente il poursuivit:
"Ainsi vous me tendiez un piege! Que c'est amusant! Je l'avais devine et
je me disais: ils vont etre bien etonnes, quand m'ayant repris ce plan,
ils s'apercevront que je l'ai complete...
--Complete?
--Oh! attendez! Pas entierement..."
Quittant ce ton enjoue, il ajouta gravement et lentement, se rapprochant
de nous:
"Meaulnes, il est temps que je vous le dise: moi aussi je suis alle la
ou vous avez ete. J'assistais a cette fete extraordinaire. J'ai bien
pense, quand les garcons du Cours m'ont parle de votre aventure
mysterieuse, qu'il s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour m'en assurer
je vous ai vole votre carte... Mais je suis comme vous: j'ignore le nom
de ce chateau; je ne saurais pas y retourner; je ne connais pas en
entier le chemin qui d'ici vous y conduirait".
Avec quel elan, avec quelle intense curiosite, avec quelle amitie nous
nous pressames contre lui! Avidement Meaulnes lui posait des
questions... Il nous semblait a tous deux qu'en insistant ardemment
aupres de notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela meme qu'il
pretendait ne pas savoir.
"Vous verrez, vous verrez, repondait le jeune garcon avec un peu d'ennui
et d'embarras, je vous ai mis sur le plan quelques indications que vous
n'aviez pas... C'est tout ce que je pouvais faire".
Puis, nous voyant plein d'admiration et d'enthousiasme:
"Oh! dit-il tristement et fierement, je prefere vous avertir: je ne suis
pas un garcon comme les autres. Il y a trois mois, j'ai voulu me tirer
une balle dans la tete et c'est ce qui vous explique ce bandeau sur le
front, comme un mobile de la Seine, en 1870...
--Et ce soir, en vous battant, la plaie s'est rouverte", dit Meaulnes
avec amitie.
Mais l'autre, sans y prendre garde, poursuivit d'un ton legerement
emphatique:
--Je voulais mourir. Et puisque je n'ai pas reussi, je ne continuerai a
vivre que pour l'amusement, comme un enfant, comme un bohemien. J'ai
tout abandonne. Je n'ai plus ni pere, ni soeur, ni maison, ni amour...
Plus rien, que des compagnons de jeux.
--Ces compagnons-la vous ont deja trahi, dis-je.
--Oui, repondit-il avec animation. C'est la faute d'un certain Delouche.
Il a devine que j'allais faire cause commune avec vous. Il a demoralise
ma troupe qui etait si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier au
soir, comme c'etait conduit, comme ca marchait! Depuis mon enfance, je
n'avais rien organise d'aussi reussi..."
Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous desabuser tout a
fait sur son compte:
"Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c'est que--je m'en suis
apercu ce matin--il y a plus de plaisir a prendre avec vous qu'avec la
bande de tous les autres. C'est ce Delouche surtout qui me deplait.
Quelle idee de faire l'homme a dix-sept ans! Rien ne me degoute
davantage... Pensez-vous que nous puissions le repincer?
--Certes, dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec nous?
--Je ne sais. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement seul. Je
n'ai que Ganache..."
Toute sa fievre, tout son enjouement etaient tombes soudain. Un instant,
il plongea dans ce meme desespoir ou sans doute, un jour, l'idee de se
tuer l'avait surpris.
"Soyez mes amis, dit-il soudain. Voyez: je connais votre secret et je
l'ai defendu contre tous. Je puis vous remettre sur la trace que vous
avez perdue..."
Et il ajouta presque solennellement:
"Soyez mes amis pour le jour ou je serais encore a deux doigts de
l'enfer comme une fois deja... Jurez-moi que vous repondrez quand je
vous appellerai--quand je vous appellerai ainsi... (et il poussa une
sorte de cri etrange: Hou-ou!...) Vous, Meaulnes, jurez d'abord!"
Et nous jurames, car, enfants que nous etions, tout ce qui etait plus
solennel et plus serieux que nature nous seduisait.
"En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous dire: je
vous indiquerai la maison de Paris ou la jeune fille du chateau avait
l'habitude de passer les fetes: Paques et la Pentecote, le mois de juin
et quelquefois une partie de l'hiver".
A ce moment une voix inconnue appela du grand portail, a plusieurs
reprises, dans la nuit. Nous devinames que c'etait Ganache, le bohemien,
qui n'osait pas ou ne savait comment traverser la cour. D'une voix
pressante, anxieuse, il appelait tantot tres haut, tantot presque bas:
"Hou-ou! Hou-ou!
-Dites! Dites vite!" cria Meaulnes au jeune bohemien qui avait
tressailli et qui rajustait ses habits pour partir.
Le jeune garcon nous donna rapidement une adresse a Paris, que nous
repetames a mi-voix. Puis il courut, dans l'ombre, rejoindre son
compagnon a la grille, nous laissant dans un etat de trouble
inexprimable.
CHAPITRE V
L'Homme aux espadrilles.
Cette nuit-la, vers trois heures du matin, la veuve Delouche,
l'aubergiste, qui habitait dans le milieu du bourg, se leva pour allumer
son feu. Dumas, son beau-frere, qui habitait chez elle, devait partir en
route a quatre heures, et la triste bonne femme, dont la main droite
etait recroquevillee par une brulure ancienne, se hatait dans la cuisine
obscure pour preparer le cafe. Il faisait froid. Elle mit sur sa
camisole un vieux fichu, puis tenant d'une main sa bougie allumee,
abritant la flamme de l'autre main--la mauvaise--avec son tablier
leve, elle traversa la cour encombree de bouteilles vides et de caisses
a savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du bucher qui
servait de cabane aux poules... Mais a peine avait-elle pousse la porte
que, d'un coup de casquette si violent qu'il fit ronfler l'air, un
individu surgissant de l'obscurite profonde eteignit la chandelle,
abattit du meme coup la bonne femme et s'enfuit a toutes jambes, tandis
que les poules et les coqs affoles menaient un tapage infernal.
L'homme emportait dans un sac--comme la veuve Delouche retrouvant son
aplomb s'en apercut un instant plus tard--une douzaine de ses poulets
les plus beaux.
Aux cris de sa belle-soeur, Dumas etait accouru. Il constata que le
chenapan, pour entrer, avait du ouvrir avec une fausse clef la porte de
la petite cour et qu'il s'etait enfui, sans la fermer, par le meme
chemin. Aussitot, en homme habitue aux braconniers et aux chapardeurs,
il alluma le falot de sa voiture, et le prenant d'une main, son fusil
charge de l'autre, il s'efforca de suivre la trace du voleur, trace tres
imprecise--l'individu devait etre chausse d'espadrilles--qui le mena
sur la route de La Gare puis se perdit devant la barriere d'un pre.
Force d'arreter la ses recherches, il releva la tete, s'arreta... et
entendit au loin, sur la meme route, le bruit d'une voiture lancee au
grand galop, qui s'enfuyait...
De son cote, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s'etait leve et,
jetant en hate un capuchon sur ses epaules, il etait sorti en chaussons
pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout etait plonge dans
l'obscurite et le silence profond qui precedent les premieres lueurs du
jour. Arrive aux Quatre-Routes, il entendit seulement--comme son oncle
--tres loin, sur la colline des Riaudes, le bruit d'une voiture dont le
cheval devait galoper les quatre pieds leves. Garcon malin en fanfaron,
il se dit alors, comme il nous le repeta par la suite avec
l'insupportable grasseyement des faubourgs de Montlucon:
"Ceux-la sont partis vers La Gare, mais il n'est pas dit que je n'en
"chaufferai" pas d'autres, de l'autre cote du bourg".
Et il rebroussa chemin vers l'eglise, dans le meme silence nocturne.
Sur la place, dans la roulotte des bohemiens, il y avait une lumiere.
Quelqu'un de malade sans doute. Il allait s'approcher, pour demander ce
qui etait arrive, lorsqu'une ombre silencieuse, une ombre chaussee
d'espadrilles, deboucha des Petits-Coins et accourut au galop, sans rien
voir, vers le marchepied de la voiture...
Jasmin, qui avait reconnu l'allure de Ganache, s'avanca soudain dans la
lumiere et demanda a mi-voix:
"Eh bien! Qu'y a-t-il?
Hagard, echevele, edente, l'autre s'arreta, le regarda, avec un rictus
miserable cause par l'effroi et la suffocation, et repondit d'une
haleine hachee:
"C'est le compagnon qui est malade... Il s'est battu hier soir et sa
blessure s'est rouverte... Je viens d'aller chercher la soeur".
En effet, comme Jasmin Delouche, fort intrigue, rentrait chez lui pour
se recoucher, il rencontra, vers le milieu du bourg, une religieuse qui
se hatait.
Au matin, plusieurs habitants de Sainte-Agathe sortirent sur le seuil de
leurs portes avec les memes yeux bouffis et meurtris par une nuit sans
sommeil. Ce fut, chez tous, un cri d'indignation et, par le bourg, comme
une trainee de poudre.
Chez Giraudat, on avait entendu, vers deux heures du matin, une carriole
qui s'arretait et dans laquelle on chargeait en hate des paquets qui
tombaient mollement. Il n'y avait, dans la maison, que deux femmes et
elles n'avaient pas ose bouger. Au jour, elles avaient compris, en
ouvrant la basse-cour, que les paquets en question etaient les lapins et
la volaille... Millie, durant la premiere recreation, trouva devant la
porte de la buanderie plusieurs allumettes a demi brulees. On en conclut
qu'ils etaient mal renseignes sur notre demeure et n'avaient pu
entrer... Chez Perreux, chez Boujardon et chez Clement, on crut d'abord
qu'ils avaient vole aussi les cochons, mais on les retrouva dans la
matinee, occupes a deterrer des salades, dans differents jardins. Tout
le troupeau avait profite de l'occasion et de la porte ouverte pour
faire une petite promenade nocturne... Presque partout on avait enleve
la volaille; mais on s'en etait tenu la. Mme Pignot, la boulangere, qui
ne faisait pas d'elevage, cria bien toute la journee qu'on lui avait
vole son battoir et une livre d'indigo, mais le fait ne fut jamais
prouve, ni inscrit sur le proces-verbal...
Cet affolement, cette crainte, ce bavardage durerent tout le matin. En
classe, Jasmin raconta son aventure de la nuit:
"Ah! ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait rencontre
un, il l'a bien dit: Je le fusillais comme un lapin!"
Et il ajoutait en nous regardant:
"C'est heureux qu'il n'ait pas rencontre Ganache, il etait capable de
tirer dessus. C'est tous la meme race, qu'il dit, et Dessaigne le disait
aussi".
Personne cependant ne songeait a inquieter nos nouveaux amis. C'est le
lendemain soir seulement que Jasmin fit remarquer a son oncle que
Ganache, comme leur voleur, etait chausse d'espadrilles. Ils furent
d'accord pour trouver qu'il valait la peine de dire cela aux gendarmes.
Ils deciderent donc, en grand secret, d'aller des leur premier loisir au
chef-lieu de canton prevenir le brigadier de la gendarmerie.
Durant les jours qui suivirent, le jeune bohemien, malade de sa blessure
legerement rouverte, ne parut pas.
Sur la place de l'eglise, le soir, nous allions roder, rien que pour
voir sa lampe derriere le rideau rouge de la voiture. Pleins d'angoisse
et de fievre, nous restions la, sans oser approcher de l'humble bicoque,
qui nous paraissait etre le mysterieux passage et l'anti-chambre du Pays
dont nous avions perdu le chemin.
CHAPITRE VI
Une dispute dans la coulisse.
Tant d'anxietes et de troubles divers, durant ces jours passes, nous
avaient empeches de prendre garde que mars etait venu en que le vent
avait molli. Mais le troisieme jour apres cette aventure, en descendant,
le matin, dans la cour, brusquement je compris que c'etait le printemps.
Une brise delicieuse comme une eau tiedie coulait par-dessus le mur, une
pluie silencieuse avait mouille la nuit les feuilles des pivoines; la
terre remuee du jardin avait un gout puissant, et j'entendais, dans
l'arbre voisin de la fenetre, un oiseau qui essayait d'apprendre la
musique...
Meaulnes, a la premiere recreation, parla d'essayer tout de suite
l'itineraire qu'avait precise l'ecolier-bohemien. A grand peine je lui
persuadai d'attendre que nous eussions revu notre ami, que le temps fut
serieusement au beau... que tous les pruniers de Sainte-Agathe fussent
en fleur. Appuyes contre le mur bas de la petite ruelle, les mains aux
poches et nu-tete, nous parlions et le vent tantot nous faisait
frissonner de froid, tantot, par bouffees de tiedeur, reveillait en nous
je ne sais quel vieil enthousiasme profond. Ah! frere, compagnon,
voyageur, comme nous etions persuades, tous deux, que le bonheur etait
proche, et qu'il allait suffire de se mettre en chemin pour
l'atteindre!...
A midi et demi, pendant le dejeuner, nous entendimes un roulement de
tambour sur la place des Quatre-Routes. En un clin d'oeil, nous etions
sur le seuil de la petite grille, nos serviettes a la main... C'etait
Ganache qui annoncait pour le soir, a huit heures, "vu le beau temps",
une grande representation sur la place de l'eglise. A tout hasard, "pour
se premunir contre la pluie", une tente serait dressee. Suivait un long
programma des attractions, que le vent emporta, mais ou nous pumes
distinguer vaguement "pantomimes... chansons... fantaisies
equestres...", le tout scande par de nouveaux roulements de tambour.
Pendant le diner du soir, la grosse caisse, pour annoncer la seance,
tonna sous nos fenetres et fit trembler les vitres. Bientot apres,
passerent, avec un bourdonnement de conversation, les gens des
faubourgs, par petits groupes, qui s'en allaient vers la place de
l'eglise. Et nous etions la, tous deux, forces de rester a table,
trepignant d'impatience!
Vers neuf heures, enfin, nous entendimes des frottements de pieds et des
rires etouffes a la petite grille: les institutrices venaient nous
chercher. Dans l'obscurite complete nous partimes en bande vers le lieu
de la comedie. Nous apercevions de loin le mur de l'eglise illumine
comme par un grand feu. Deux quinquets allumes devant la porte de la
baraque ondulaient au vent...
A l'interieur, des gradins etaient amenages comme dans un cirque. M.
Seurel, les institutrices, Meaulnes et moi, nous nous installames sur
les bancs les plus bas. Je revois ce lieu, qui devait etre fort etroit,
comme un cirque veritable, avec de grandes nappes d'ombre ou
s'etageaient Mme Pignot, la boulangere, et Fernande, l'epiciere, les
filles du bourg, les ouvriers marechaux, des dames, des gamins, des
paysans, d'autres gens encore.
La representation etait avancee plus qu'a moitie. On voyait sur la piste
une petite chevre savante qui bien docilement mettait ses pieds sur
quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C'etait Ganache qui la
commandait doucement, a petits coups de baguette, en regardant vers nous
d'un air inquiet, la bouche ouverte les yeux morts.
Assis sur un tabouret pres de deux autres quinquets, a l'endroit ou la
piste communiquait avec la roulotte nous reconnumes, en fin maillot
noir, front bande le meneur de jeu, notre ami.
A peine etions-nous assis que bondissait sur la piste un poney tout
harnache a qui le jeune personnage blesse fit faire plusieurs tours, et
qui s'arretait toujours devant l'un de nous lorsqu'il fallait designer
la personne la plus aimable ou la plus brave de la societe; mais
toujours devant Mme Pignot lorsqu'il s'agissait de decouvrir la plus
menteuse, la plus avare ou "la plus amoureuse..." Et c'etaient autour
d'elle des rires, de cris et des coin-coin, comme dans un troupeau
d'oies que pourchasse un epagneul!...
A l'entracte, le meneur de jeu vint s'entretenir un instant avec M.
Seurel, qui n'eut pas ete plus fier d'avoir parle a Talma ou a Leotard;
et nous, nous ecoutions avec un interet passionne tout ce qu'il disait:
de sa blessure--refermee; de ce spectacle--prepare durant les longues
journees d'hiver; de leur depart--qui ne serait pas avant la fin du
mois, car ils pensaient donner jusque-la des representations variees et
nouvelles.
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