A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Le grand Meaulnes by Alain Fournier

A >> Alain Fournier >> Le grand Meaulnes

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16



Le spectacle devait se terminer par une grande pantomime.

Vers la fin de l'entracte, notre ami nous quitta, et, pour regagner
l'entree de la roulotte, fut oblige de traverser un groupe qui avait
envahi la piste et au milieu duquel nous apercumes soudain Jasmin
Delouche. Les femmes et les filles s'ecarterent. Ce costume noir, cet
air blesse, etrange et brave, les avaient toutes seduites. Quant a
Jasmin, qui paraissait revenir a cet instant d'un voyage, et qui
s'entretenait a voix basse mais animee avec Mme Pignot, il etait evident
qu'une cordeliere, un col bas et des pantalons-elephant eussent fait
plus surement sa conquete... Il se tenait les pouces au revers de son
veston, dans une attitude a la fois tres fate et tres genee. Au passage
du bohemien, dans un mouvement de depit, il dit a haute voix a Mme
Pignot quelque chose que je n'entendis pas, mais certainement une
injure, un mot provocant a l'adresse de notre ami. Ce devait etre une
menace grave et inattendue, car le jeune homme ne put s'empecher de se
retourner et de regarder l'autre, qui, pour ne pas perdre contenance,
ricanait, poussait ses voisins du coude, comme pour les mettre de son
cote... Tout ceci se passa d'ailleurs en quelques secondes. Je fus sans
doute le seul de mon banc a m'en apercevoir.

Le meneur de jeu rejoignit son compagnon derriere le rideau qui masquait
l'entree de la roulotte. Chacun regagna sa place sur les gradins,
croyant que la deuxieme partie du spectacle allait aussitot commencer,
et un grand silence s'etablit. Alors, derriere le rideau, tandis que
s'apaisaient les dernieres conversations a voix basse, un bruit de
dispute monta. Nous n'entendions pas ce qui etait dit, mais nous
reconnumes les deux voix, celle du grand gars et celle du jeune homme--
la premiere qui expliquait qui se justifiait, l'autre qui gourmandait,
avec indignation et tristesse a la fois:

"Mais malheureux! disait celle-ci, pourquoi ne m'avoir pas dit..."

Et nous ne distinguions pas la suite, bien que tout le monde pretat
l'oreille. Puis tout se tut soudainement. L'altercation se poursuivit a
voix basse; et les gamins des hauts gradins commencerent a crier:

"Les lampions, le rideau!"

et a frapper du pied.



CHAPITRE VII

Le Bohemien enleve son bandeau.

Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face--sillonnee de rides,
tout ecarquillee tantot par la gaiete tantot par la detresse, et semee
de pains a cacheter!--d'un long pierrot en trois pieces mal articulees,
recroqueville sur son ventre come par une colique, marchant sur la
pointe des pieds comme par exces de prudence et de crainte, les mains
empetrees dans des manches trop longues qui balayaient la piste.

Je ne saurais plus reconstituer aujourd'hui le sujet de sa pantomime. Je
me rappelle seulement que des son arrivee dans le cirque, apres s'etre
vainement et desesperement retenu sur les pieds, il tomba. Il eut beau
se relever; c'etait plus fort que lui: il tombait. Il ne cessait pas de
tomber. Il s'embarrassait dans quatre chaises a la fois. Il entrainait
dans sa chute une table enorme qu'on avait apportee sur la piste. Il
finit par aller s'etaler par dela la barriere du cirque jusque sur les
pieds des spectateurs. Deux aides, racoles dans le public a grand'peine,
le tiraient par les pieds et le remettaient debout apres d'inconcevables
efforts. Et chaque fois qu'il tombait, il poussait un petit cri, varie
chaque fois, un petit cri insupportable, ou la detresse et la
satisfaction se melaient a doses egales. Au denouement, grimpe sur un
echafaudage de chaises, il fit une chute immense et tres lente, et son
ululement de triomphe strident et miserable durait aussi longtemps que
sa chute, accompagne par les cris d'effroi des femmes.

Durant la seconde partie de sa pantomime, je revois, sans bien m'en
rappeler la raison, "le pauvre pierrot qui tombe" sortant d'une de ses
manches une petite poupee bourree de son et mimant avec elle toute une
scene tragi-comique. En fin de compte, il lui faisait sortir par la
bouche tout le son qu'elle avait dans le ventre. Puis, avec de petits
cris pitoyables, il la remplissait de bouillie et, au moment de la plus
grande attention, tandis que tous les spectateurs, la levre pendante,
avaient les yeux fixes sur la fille visqueuse et crevee du pauvre
pierrot, il la saisit soudain par un bras et la lanca a toute volee, a
travers les spectateurs, sur la figure de Jasmin Delouche, dont elle ne
fit que mouiller l'oreille, pour aller ensuite s'aplatir sur l'estomac
de Mme Pignot, juste au-dessous du menton. La boulangere poussa un tel
cri, elle se renversa si fort en arriere et toutes ses voisines
l'imiterent si bien que le banc se rompit, et la boulangere, Fernande,
la triste veuve Delouche et vingt autres s'effondrerent, les jambes en
l'air, au milieu des rires, des cris et des applaudissements, tandis que
le grand clown, abattu la face contre terre, se relevait pour saluer et
dire:

"Nous avons, messieurs et mesdames, l'honneur de vous remercier!"

Mais a ce moment meme et au milieu de l'immense brouhaha, le grand
Meaulnes, silencieux depuis le debut de la pantomime et qui semblait
plus absorbe de minute en minute, se leva brusquement, me saisit par le
bras, comme incapable de se contenir, et me cria:

"Regarde le bohemien! Regarde! Je l'ai enfin reconnu".

Avant meme d'avoir regarde, comme si depuis longtemps, inconsciemment,
cette pensee couvait en moi et n'attendait que l'instant d'eclore,
j'avais devine! Debout apres d'un quinquet, a l'entre de la roulotte, le
jeune personnage inconnu avait defait son bandeau et jete sur les
epaules une pelerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme naguere a
la lumiere de la bougie, dans la chambre du Domaine, un tres fin, tres
aquilin visage sans moustache. Pale, les levres entr'ouvertes, il
feuilletait hativement une sorte de petit album rouge qui devait etre un
atlas de poche. Sauf une cicatrice qui lui barrait la tempe et
disparaissait sous la masse des cheveux, c'etait, tel que me l'avait
decrit minutieusement le grand Meaulnes, le fiance du Domaine inconnu.

Il etait evident qu'il avait enleve son bandage pour etre reconnu de
nous. Mais a peine le grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et
pousse ce cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, apres nous
avoir jete un coup d'oeil d'entente et nous avoir souri, avec une vague
tristesse, comme il souriait d'ordinaire.

"Et l'autre! disait Meaulnes avec fievre, comment ne l'ai-je pas reconnu
tout de suite! C'est le pierrot de la fete, la-bas..."

Et il descendit les gradins pour aller vers lui. Mais deja Ganache avait
coupe toutes les communications avec la piste; un a un il eteignait les
quatre quinquets du cirque, et nous etions obliges de suivre la foule
qui s'ecoulait tres lentement, canalisee entre les bancs paralleles,
dans l'ombre ou nous pietinions d'impatience.

Des qu'il fut dehors enfin, le grand Meaulnes se precipita vers la
roulotte, escalada le marchepied, frappa a la porte, mais tout etait
clos deja. Deja sans doute, dans la voiture a rideaux, comme dans celle
du poney, de la chevre et des oiseaux savants, tout le monde etait
rentre et commencait a dormir.



CHAPITRE VIII

Les gendarmes!

Il nous fallut rejoindre la troupe de messieurs et de dames qui
revenaient vers le Cours Superieur, par les rues obscures. Cette fois
nous comprenions tout. Cette grande silhouette blanche que Meaulnes
avait vue, le dernier soir de la fete, filer entre les arbres, c'etait
Ganache, qui avait recueilli le fiance desespere et s'etait enfui avec
lui. L'autre avait accepte cette existence sauvage, pleine de risques,
de jeux et d'aventures. Il lui avait semble recommencer son enfance...

Frantz de Galais nous avait jusqu'ici cache son nom et il avait feint
d'ignorer le chemin du Domaine, par peur sans doute d'etre force de
rentrer chez ses parents; mais pourquoi, ce soir-la, lui avait-il plu
soudain de se faire connaitre a nous et de nous laisser deviner la
verite tout entiere?...

Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la troupe des
spectateurs s'ecoulait lentement a travers le bourg. Il decida que, des
le lendemain matin, qui etait un jeudi, il irait trouver Frantz. Et,
tous les deux, ils partiraient pour la-bas! Quel voyage sur la route
mouillee! Frantz expliquerait tout; tout s'arrangeait, et la
merveilleuse aventure allait reprendre la ou elle s'etait interrompue...

Quant a moi je marchais dans l'obscurite avec un gonflement de coeur
indefinissable. Tout se melait pour contribuer a ma joie, depuis le
faible plaisir que donnait l'attente du jeudi jusqu'a la tres grande
decouverte que nous venions de faire, jusqu'a la tres grande chance qui
nous etait echue. Et je me souviens que, dans ma soudaine generosite de
coeur, je m'approchai de la plus laide des filles du notaire a qui l'on
m'imposait parfois le supplice d'offrir mon bras, et spontanement je lui
donnai la main.

Amers souvenirs! Vains espoirs ecrases!

Le lendemain, des huit heures, lorsque nous debouchames tous les deux
sur la place de l'eglise, avec nos souliers bien cires, nos plaques de
ceinturons bien astiquees et nos casquettes neuves, Meaulnes, qui
jusque-la se retenait de sourire en me regardant, poussa un cri et
s'elanca vers la place vide... Sur l'emplacement de la baraque et des
voitures, il n'y avait plus qu'un pot casse et des chiffons. Les
bohemiens etaient partis...

Un petit vent qui nous parut glace soufflait. Il me semblait qu'a chaque
pas nous allions buter sur le sol caillouteux et dur de la place et que
nous allions tomber. Meaulnes, affole, fit deux fois le mouvement de
s'elancer, d'abord sur la route du Vieux-Nancay, puis sur la route de
Saint-Loup-des-Bois. Il mit sa main au-dessus de ses yeux, esperant un
instant que nos gens venaient seulement de partir. Mais que faire? Dix
traces de voitures s'embrouillaient sur la place, puis s'effacaient sur
la route dure. Il fallut rester la, inertes.

Et tandis que nous revenions, a travers le village ou la matinee du
jeudi commencait, quatre gendarmes a cheval, avertis par Delouche la
veille au soir, deboucherent au galop sur la place et s'eparpillerent a
travers les rues pour garder toutes les issues, comme des dragons qui
font la reconnaissance d'un village... Mais il etait trop tard. Ganache,
le voleur de poulets, avait fuit avec son compagnon. Les gendarmes ne
retrouverent personne, ni lui, ni ceux-la qui chargeaient dans des
voitures les chapons qu'il etranglait. Prevenu a temps par le mot
imprudent de Jasmin, Frantz avait du comprendre soudain de quel metier
son compagnon et lui vivaient, quand la caisse de la roulotte etait
vide; plein de honte et de fureur, il avait arrete aussi-tot un
itineraire et decide de prendre du champ avant l'arrivee des gendarmes.
Mais, ne craignant plus desormais qu'on tentat de le ramener au domaine
de son pere, il avait voulu se montrer a nous sans bandage, avant de
disparaitre.

Un seul point resta toujours obscur: comment Ganache avait-il pu a la
fois devaliser les basses-cours et querir la bonne soeur pour la fievre
de son ami? Mais n'etait-ce pas la toute l'histoire du pauvre diable?
Voleur et chemineau d'un cote, bonne creature de l'autre...



CHAPITRE IX

A la recherche du sentier perdu.

Comme nous rentrions, le soleil dissipait la legere brume du matin; les
menageres sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou
bavardaient; et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg,
commencait la plus radieuse matinee de printemps qui soit restee dans ma
memoire.

Tous les grands eleves du cours devaient arriver vers huit heures, ce
jeudi-la, pour preparer, durant la matinee, les uns le Certificat
d'Etudes Superieurs, les autres le concours de l'Ecole Normale. Lorsque
nous arrivames tous les deux. Meaulnes plein d'un regret et d'une
agitation qui ne lui permettaient pas de rester immobile, moi tres
abattu, l'ecole etait vide... Un rayon de frais soleil glissait sur la
poussiere d'un banc vermoulu, et sur le vernis ecaille d'un planisphere.

Comment rester la, devant un livre, a ruminer notre deception, tandis
que tout nous appelait au-dehors: les poursuites des oiseaux dans les
branches pres des fenetres, la fuite des autres eleves vers les pres et
les bois, et surtout le fievreux desir d'essayer au plus vite
l'itineraire incomplet verifie par le bohemien--derniere ressource de
notre sac presque vide, derniere clef du trousseau, apres avoir essaye
toutes les autres?... Cela etait au-dessus de nos forces! Meaulnes
marchait de long en large, allait aupres des fenetres, regardait dans le
jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme s'il eut attendu
quelqu'un qui ne viendrait certainement pas.

"J'ai l'idee, me dit-il enfin, j'ai l'idee que ce n'est peut-etre pas
aussi loin que nous l'imaginions... Frantz a supprime sur mon plan toute
une portion de la route que j'avais indiquee. Cela veut dire, peut-etre,
que la jument a fait, pendant mon sommeil, un long detour inutile..."

J'etais a moitie assis sur le coin d'une grande table, un pied par
terre, l'autre ballant, l'air decourage et desoeuvre, la tete basse.

"Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a dure toute
la nuit.

--Nous etions partis a minuit, repondit-il vivement. On m'a depose a
quatre heures du matin, a environ six kilometres a l'ouest de Sainte-
Agathe, tandis que j'etais parti par la route de La Gare a l'est. Il
faut donc compter ces six kilometres en moins entre Sainte-Agathe et le
pays perdu.

"Vraiment, il me semble qu'en sortant du bois des Communaux, on ne doit
pas etre a plus de deux lieues de ce que nous cherchons."

--Ce sont precisement ces deux lieues-la qui manquent sur ta carte.

--C'est vrai. Et la sortie du bois est bien a une lieue et demie d'ici,
mais pour un bon marcheur, cela peut se faire en une matinee..."

A cet instant Moucheboeuf arriva. Il avait une tendance irritante a se
faire passer pour bon eleve, non pas en travaillant mieux que les
autres, mais en se signalant dans des circonstances comme celle-ci.

"Je savais bien, dit-il triomphant, ne trouver que vous deux. Tous les
autres sont partis pour le bois des Communaux. En tete: Jasmin Delouche
qui connait les nids".

Et, voulant faire le bon apotre, il commenca a raconter tout ce qu'ils
avaient dit pour narguer le Cours, M. Seurel et nous, en decidant cette
expedition.

"S'ils sont au bois, je les verrai sans doute en passant, dit Meaulnes,
car je m'en vais aussi. Je serai de retour vers midi et demi".

Moucheboeuf resta ebahi.

"Ne viens-tu pas?" me demanda Augustin, s'arretant une seconde sur le
seuil de la porte entr'ouverte--ce qui fit entrer dans la piece grise,
en une bouffee d'air tiedi par le soleil, un fouillis de cris, d'appels,
de pepiements, le bruit d'un seau sur la margelle du puits et le
claquement d'un fouet au loin.

"Non, dis-je, bien que la tentation fut forte, je ne puis pas, a cause
de M. Seurel. Mais hate-toi. Je t'attendrai avec impatience".

Il fit un geste vague et partit, tres vite, plein d'espoir.

Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait quitte sa veste
d'alpaga noir, revetu un paletot de pecheur aux vastes poches
boutonnees, un chapeau de paille et de courtes jambieres vernies pour
serrer le bas de son pantalon. Je crois bien qu'il ne fut guere surpris
de ne trouver personne. Il ne voulut pas entendre Moucheboeuf qui lui
repeta trois fois que les gars avaient dit:

"S'il a besoin de nous, qu'il vienne donc nous chercher!"

Et il commanda:

"Serrez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons les denicher
a notre tour... Pourras-tu marcher jusque-la, Francois?"

J'affirmai que oui et nous partimes.

Il fut entendu que Moucheboeuf conduirait M. Seurel et lui servirait
d'appeau... C'est-a-dire que, connaissant les futaies ou se trouvaient
les denicheurs, il devait de temps a autre crier a toute voix:

"Hop! Hola! Giraudat! Delouche! Ou etes-vous?... Y en a-t-il?... En
avez-vous trouve?..."

Quant a moi, je fus charge, a mon vif plaisir, de suivre la lisiere est
du bois, pour le cas ou les ecoliers fugitifs chercheraient a s'echapper
de ce cote.

Or dans le plan rectifie par le bohemien et que nous avions maintes fois
etudie avec Meaulnes, il semblait qu'un chemin a un trait, un chemin de
terre, partit de cette lisiere du bois pour aller dans la direction du
Domaine. Si j'allais le decouvrir ce matin!... Je commencai a me
persuader que, avant midi, je me trouverais sur le chemin du manoir
perdu...

La merveilleuse promenade!... Des que nous eumes passe le Glacis et
contourne le Moulin, je quittai mes deux compagnons, M. Seurel dont on
eut dit qu'il partait en guerre--je crois bien qu'il avait mis dans sa
poche un vieux pistolet--et ce traitre de Moucheboeuf.

Prenant un chemin de traverse, j'arrivai bientot a la lisiere du bois--
seul a travers la campagne pour la premiere fois de ma vie comme une
patrouille que son caporal a perdue.

Me voici, j'imagine, pres de ce bonheur mysterieux que Meaulnes a
entrevu un jour. Toute la matinee est a moi pour explorer la lisiere du
bois, l'endroit le plus frais et le plus cache du pays, tandis que mon
grand frere aussi est parti a la decouverte. C'est comme un ancien lit
de ruisseau. Je passe sous les basses branches d'arbres dont je ne sais
pas le nom mais qui doivent etre des aulnes. J'ai saute tout a l'heure
un echalier au bout de la sente, et je me suis trouve dans cette grande
voie d'herbe verte qui coule sous les feuilles, foulant par endroits les
orties, ecrasant les hautes valerianes.

Parfois mon pied se pose, durant quelques pas, sur un banc de sable fin.
Et dans le silence, j'entends un oiseau--je m'imagine que c'est un
rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu'ils ne chantent que le
soir--un oiseau qui repete obstinement la meme phrase: voix de la
matinee, parole dite sous l'ombrage, invitation delicieuse au voyage
entre les aulnes. Invisible, entete, il semble m'accompagner sous la
feuille.

Pour la premiere fois me voila, moi aussi, sur le chemin de l'aventure.
Ce ne sont plus des coquilles abandonnees par les eaux que je cherche,
sous la direction de M. Seurel, ni les orchis que le maitre d'ecole ne
connaisse pas, ni meme, comme cela nous arrivait souvent dans le champ
du pere Martin, cette fontaine profonde et tarie, couverte d'un
grillage, enfouie sous tant d'herbes folles qu'il fallait chaque fois
plus de temps pour la retrouver... Je cherche quelque chose de plus
mysterieux encore. C'est le passage dont il est question dans les
livres, l'ancien chemin obstrue, celui dont le prince harasse de fatigue
n'a pu trouver l'entree. Cela se decouvre a l'heure la plus perdue de la
matinee, quand on a depuis longtemps oublie qu'il va etre onze heures,
midi... Et soudain, en ecartant, dans le feuillage profond, les
branches, avec ce geste hesitant des mains a hauteur du visage
inegalement ecartees, on l'apercoit comme une longue avenue sombre dont
la sortie est un rond de lumiere tout petit.

Mais tandis que j'espere et m'enivre ainsi, voici que brusquement je
debouche dans une sorte de clairiere, qui se trouve etre tout simplement
un pre. Je suis arrive sans y penser a l'extremite des Communaux, que
j'avais toujours imaginee infiniment loin. Et voici a ma droite, entre
des piles de bois, toute bourdonnante dans l'ombre, la maison du garde.
Deux paires de bas sechent sur l'appui de la fenetre. Les annees
passees, lorsque nous arrivions a l'entree du bois, nous disions
toujours, en montrant un point de lumiere tout au bout de l'immense
allee noire: "C'est la-bas la maison du garde; la maison de Baladier".
Mais jamais nous n'avions pousse jusque la. Nous entendions dire
quelquefois, comme s'il se fut agi d'une expedition extraordinaire: "Il
a ete jusqu'a la maison du garde!..."

Cette fois, je suis alle jusqu'a la maison de Baladier, et je n'ai rien
trouve.

Je commencais a souffrir de ma jambe fatiguee et de la chaleur que je
n'avais pas sentie jusque-la; je craignais de faire tout seul le chemin
du retour, lorsque j'entendis pres de moi l'appeau de M. Seurel, la voix
de Moucheboeuf, puis d'autres voix qui m'appelaient...

Il y avait la une troupe de six grands gamins, ou, seul, le traitre
Moucheboeuf avait l'air triomphant. C'etait Giraudat, Auberger, Delage
et d'autres... Grace a l'appeau, on avait pris les uns grimpes dans un
merisier isole au milieu d'une clairiere; les autres en train de
denicher des pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux bouffis, a la
blouse crasseuse, avait cache les petits dans son estomac, entre sa
chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons s'etaient enfuis a
l'approche de M. Seurel: ce devait etre Delouche et le petit Coffin. Ils
avaient d'abord repondu par des plaisanteries a l'adresse de
"Mouchevache!", que repetaient les echos des bois, et celui-ci,
maladroitement, se croyant sur de son affaire, avait repondu, vexe:

"Vous n'avez qu'a descendre, vous savez! M. Seurel est la..."

Alors tout s'etait tu subitement; c'avait ete une fuite silencieuse a
travers le bois. Et comme ils le connaissaient a fond, il ne fallait pas
songer a les rejoindre. On ne savait pas non plus ou le grand Meaulnes
etait passe. On n'avait pas entendu sa voix; et l'on dut renoncer a
poursuivre les recherches.

Il etait plus de midi lorsque nous reprimes la route de Sainte-Agathe,
lentement, la tete basse, fatigues, terreux. A la sortie du bois,
lorsque nous eumes frotte et secoue la boue de nos souliers sur la route
seche, le soleil commenca de frapper dur. Deja ce n'etait plus ce matin
de printemps si frais et si luisant. Les bruits de l'apres-midi avaient
commence. De loin en loin un cop criait, cri desole! dans les fermes
desertes aux alentours de la route. A la descente du Glacis, nous nous
arretames un instant pour causer avec des ouvriers des champs qui
avaient repris leur travail apres le dejeuner. Ils etaient accoudes a la
barriere, et M. Seurel leur disait:

"De fameux galopins! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les oisillons
dans sa chemise. Ils ont fait la dedans ce qu'ils ont voulu. C'est du
propre!..."

Il me semblait que c'etait de ma debacle aussi que les ouvriers riaient.
Ils riaient en hochant la tete, mais ils ne donnaient pas tout a fait
tort aux jeunes gars qu'ils connaissaient bien. Ils nous confierent
meme, lorsque M. Seurel eut repris la tete de la colonne:

"Il y en a un autre qui est passe, un grand, vous savez bien... Il a du
rencontrer, en revenant, la voiture des Granges, et on l'a fait monter,
il est descendu, plein de terre, tout dechire, ici, a l'entree du chemin
des Granges! Nous lui avons dit que nous vous avions vus passer ce
matin, mais que vous n'etiez pas de retour encore. Et il a continue tout
doucement sa route vers Sainte-Agathe".

En effet, assis sur une pile du pont des Glacis, nous attendait le grand
Meaulnes, l'air brise de fatigue. Aux questions de M. Seurel, il
repondit que lui aussi etait parti a la recherche des ecoliers
buissonniers. Et a celle que je lui posai tout bas, il dit seulement en
hochant la tete avec decouragement:

"Non! rien! rien qui ressemble a ca".

Apres dejeuner, dans la classe fermee, noire et vide, au milieu du pays
radieux, il s'assit a l'une des grandes tables et, la tete dans les
bras, il dormit longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir,
apres un long instant de reflexion, comme s'il venait de prendre une
decision importante, il ecrivit une lettre a sa mere. Et c'est tout ce
que je me rappelle de cette morne fin d'un grand jour de defaite.



CHAPITRE X

La lessive.

Nous avions escompte trop tot la venue du printemps.

Le lundi soir, nous voulumes faire nos devoirs aussitot apres quatre
heures comme en plein ete, et pour y voir plus clair nous sortimes deux
grandes tables dans la cour. Mais le temps s'assombrit tout de suite;
une goutte de pluie tomba sur un cahier; nous rentrames en hate. Et de
la grande salle obscurcie, par les larges fenetres, nous regardions
silencieusement dans le ciel gris la deroute des nuages.

Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une poignee de
croisee, ne put s'empecher de dire, comme s'il eut ete fache de sentir
monter en lui tant de regret:

"Ah! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque j'etais sur la
route, dans la voiture de la Belle-Etoile.

--Sur quelle route?" demanda Jasmin.

Mais Meaulnes ne repondit pas.

"Moi, dis-je, pour faire diversion, j'aurais aime voyager comme cela en
voiture, par la pluie battante, abrite sous un grand parapluie.

--Et lire tout le long du chemin comme dans une maison, ajouta un autre.

--Il ne pleuvait pas et je n'avais pas envie de lire, repondit Meaulnes,
je ne pensais qu'a regarder le pays".

Mais lorsque Giraudat, a son tour, demanda de quel pays il s'agissait,
Meaulnes de nouveau resta muet. Et Jasmin dit:

"Je sais... Toujours la fameuse aventure!..."

Il avait dit ces mots d'un ton conciliant et important, comme s'il eut
ete lui-meme un peu dans le secret. Ce fut peine perdue; ses avances lui
resterent pour compte; et comme la nuit tombait chacun s'en fut au
galop, la blouse relevee sur la tete, sous la froide averse.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16

Alex Ross: Winner of the Guardian first book award
Stuart Evers: They made a real difference to Britain's literary culture, and it would be a terrible shame if they got forgotten in the age of Amazon

Congratulations to Alex Ross, winner of the Guardian first book award
One of only seven copies of The Tales of Beedle the Bard handwritten by JK Rowling is unveiled at the New York Public Library as the mass market edition goes on sale around the world

The arcane first book that's also a bestseller

Congratulations to Alex Ross, the deserving winner of the 2008 Guardian first book award. There's been a massed chorus of appreciation for this work already, so I shan't add much, except to say that what I particular enjoy about it is the connections it makes between musics and musicians. I'm the sort of person who goes to a lot of concerts, plays the violin, has some kind of grasp of how the history of music works – but frankly, it's all a bit fragmented and vague, since I have never studied the history of music properly and I can't really do the textbook musicological stuff. As I was reading Ross's book, it dawned on me that most of my knowledge of 20th-century music was based on reading the occasional Grove essay – and mostly, reading programme notes. What Ross's book does brilliantly is knit all these odd and isolated bits of knowledge together, so that everything starts to synthesise rather wonderfully, and you get to know what Sibelius thought of Stravinsky, say (not much – "stillborn affectations" was the phrase employed); or that Alban Berg was lionised by George Gershwin; or that David Bowie referenced Philip Glass and vice versa. That, and then the material is set against its historical and political background, such that this is a book for history-lovers as much as music-lovers.

By the way, there's a pungent criticism of the new-music scene by Hans Eisler in 1928, as quoted by Ross. How much have things changed, I wonder?

"The big music festivals have become downright stock exchanges, where the value of the works is assessed and contracts for the coming season are settled. Yet all this noise is carried out in the vacuum of a bell glass, so to speak, so that not a sound can be heard outside. An empty officiousness celebrates orgies of inbreeding, while there is a complete lack of interest or participation of a public of any kind."

guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2008 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.