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Le grand Meaulnes by Alain Fournier

A >> Alain Fournier >> Le grand Meaulnes

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Jusqu'au jeudi suivant le temps resta a la pluie. Et ce jeudi-la fut
plus triste encore que le precedent. Toute la campagne etait baignee
dans une sorte de brume glacee comme aux plus mauvais jours de l'hiver.

Millie, trompee par le beau soleil de l'autre semaine, avait fait faire
la lessive, mais il ne fallait pas songer a mettre secher le linge sur
les haies du jardin, ni meme sur des cordes dans le grenier, tant l'air
etait humide et froid.

En discutant avec M. Seurel, il lui vint l'idee d'etendre sa lessive
dans les classes, puisque c'etait jeudi, et de chauffer le poele a
blanc. Pour economiser les feux de la cuisine et de la salle a manger,
on ferait cuire les repas sur le poele et nous nous tiendrions toute la
journee dans la grande salle du Cours.

Au premier instant,--j'etais si jeune encore!--je considerai cette
nouveaute comme une fete.

Morne fete!... Toute la chaleur du poele etait prise par la lessive et
il faisait grand froid. Dans la cour, tombait interminablement et
mollement une petite pluie d'hiver. C'est la pourtant que des neuf
heures du matin, devore d'ennui, je retrouvai le grand Meaulnes. Par les
barreaux du grand portail, ou nous regardames, au haut du bourg, sur les
Quatre-Routes, le cortege d'un enterrement venu du fond de la campagne.
Le cercueil, amene dans une charrette a boeufs, etait decharge et pose
sur une dalle, au pied de la grande croix ou le boucher avait apercu
naguere les sentinelles du bohemien! Ou etait-il maintenant, le jeune
capitaine qui si bien menait l'abordage?... Le cure et les chantres
vinrent comme c'etait l'usage au-devant du cercueil pose la, et les
tristes chants arrivaient jusqu'a nous. Ce serait la, nous le savions,
le seul spectacle de la journee, qui s'ecoulerait tout entiere comme une
eau jaunie dans un caniveau.

"Et maintenant, dit Meaulnes soudain, je vais preparer mon bagage.
Apprends-le, Seurel: j'ai ecrit a ma mere jeudi dernier, pour lui
demander de finir mes etudes a Paris. C'est aujourd'hui que je pars".

Il continuait a regarder vers le bourg, les mains appuyees aux barreaux,
a la hauteur de sa tete. Inutile de demander si sa mere, qui etait riche
et lui passait toutes ses volontes, lui avait passe celle-la. Inutile
aussi de demander pourquoi soudainement il desirait s'en aller a
Paris!...

Mais il y avait en lui, certainement, le regret et la crainte de quitter
ce cher pays de Sainte-Agathe d'ou il etait parti pour son aventure.
Quant a moi, je sentais monter une desolation violente que je n'avais
pas sentie d'abord.

"Paques approche! dit-il pour m'expliquer, avec un soupir.

--Des que tu l'auras trouvee la-bas, tu m'ecriras, n'est-ce pas?
demandai-je.

--C'est promis, bien sur. N'es-tu pas mon compagnon et mon frere?..."

Et il me posa la main sur l'epaule.

Peu a peu je comprenais que c'etait bien fini, puisqu'il voulait
terminer ses etudes a Paris; jamais plus je n'aurais avec moi mon grand
camarade.

Il n'y avait d'espoir, pour nous reunir, qu'en cette maison de Paris ou
devait se retrouver la trace de l'aventure perdue... Mais de voir
Meaulnes lui-meme si triste, quel pauvre espoir c'etait la pour moi!

Mes parents furent avertis: M. Seurel se montra tres etonne, mais se
rendit bien vite aux raisons d'Augustin; Millie, femme d'interieur, se
desola surtout a la pensee que la mere de Meaulnes verrait notre maison
dans un desordre inaccoutume... La malle, helas! fut bientot faite. Nous
cherchames sous l'escalier ses souliers des dimanches; dans l'armoire,
un peu de linge; puis ses papiers et ses livres d'ecole--tout ce qu'un
jeune homme de dix-huit ans possede au monde.

A midi, Mme Meaulnes arrivait avec sa voiture. Elle dejeuna au cafe
Daniel en compagnie d'Augustin, et l'emmena sans donner presque aucune
explication, des que le cheval fut affene et attele. Sur le seuil, nous
leur dimes au revoir; et la voiture disparut au tournant des Quatre-
Routes.

Millie frotta ses souliers devant la porte et rentra dans la froide
salle a manger, remettre en ordre ce qui avait ete derange. Quant a moi,
je me trouvai, pour la premiere fois depuis de longs mois, seul en face
d'une longue soiree de jeudi--avec l'impression que, dans cette vieille
voiture, mon adolescence venait de s'en aller pour toujours.



CHAPITRE XI

Je trahis...

Que faire?

Le temps s'elevait un peu. On eut dit que le soleil allait se montrer.

Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence retombait. De
temps a autre mon pere traversait la cour, pour remplir un seau de
charbon dont il bourrait le poele. J'apercevais les linges blancs pendus
aux cordes et je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit
transforme en sechoir, pour m'y trouver en tete-a-tete avec l'examen de
la fin de l'annee, ce concours de l'Ecole Normale qui devait etre
desormais ma seule preoccupation.

Chose etrange: a cet ennui qui me desolait se melait comme une sensation
de liberte. Meaulnes parti, toute cette aventure terminee et manquee, il
me semblait du moins que j'etais libere de cet etrange souci, de cette
occupation mysterieuse, qui ne me permettaient plus d'agir comme tout le
monde. Meaulnes parti, je n'etais plus son compagnon d'aventures, le
frere de ce chasseur de pistes; je redevenais un gamin du bourg pareil
aux autres. Et cela etait facile et je n'avais qu'a suivre pour cela mon
inclination la plus naturelle.

Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d'un
ficelle, puis lachant en l'air trois marrons attaches qui retomberent
dans la cour. Mon desoeuvrement etait si grand que je pris plaisir a lui
relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre cote du mur.

Soudain je le vis abandonner ce jeu pueril pour courir vers un tombereau
qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. Il eut vite fait de
grimper par derriere sans meme que la voiture s'arretat. Je
reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin
conduisait; le gros Boujardon etait debout. Ils revenaient du pre.

"Viens avec nous, Francois!" cria Jasmin, qui devait savoir deja que
Meaulnes etait parti.

Ma foi! sans avertir personne, j'escaladai la voiture cahotante et me
tins comme les autres, debout, appuye contre un des montants du
tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche...

Nous sommes maintenant dans l'arriere-boutique, chez la bonne femme qui
est en meme temps epiciere et aubergiste. Un rayon de soleil glisse a
travers la fenetre basse sur les boites en fer-blanc et sur les tonneaux
de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de la fenetre et
tourne vers nous, avec un gros rire d'homme pateux, il mange des
biscuits a la cuiller. A la portee de la main, sur un tonneau, la boite
est ouverte et entamee. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une
sorte d'intimite de mauvais aloi s'est etablie entre nous. Jasmin et
Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma
vie a change tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis
tres longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais
finie.

Le petit Roy a deniche sous une planche une bouteille de liqueur
entamee. Delouche nous offre a chacun la goutte, mais il n'y a qu'un
verre et nous buvons tous dans le meme. On me sert le premier avec un
peu de condescendance, comme si je n'etais pas habitue a ces moeurs de
chasseurs et de paysans... Cela me gene un peu. Et comme on vient a
parler de Meaulnes, l'envie me prend, pour dissiper cette gene et
retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la
raconter un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est
fini maintenant de ses aventures ici?...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .

Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas l'effet
que j'attendais.

Mes compagnons, en bons villageois que rien n'etonne, ne sont pas
surpris pour si peu.

"C'etait une noce, quoi!" dit Boujardon.

Delouche en a vu une, a Preveranges, qui etait plus curieuse encore.

Le chateau? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont
entendu parler.

Le jeune fille? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son
annee de service.

"Il aurait du, ajoute l'un d'eux, nous en parler et nous montrer son
plan au lieu de confier cela a un bohemien!..."

Empetre dans mon insucces, je veux profiter de l'occasion pour exciter
leur curiosite: je me decide a expliquer qui etait ce bohemien; d'ou il
venait; son etrange destinee... Boujardon et Delouche ne veulent rien
entendre: "C'est celui-la qui a tout fait. C'est lui qui a rendu
Meaulnes insociable, Meaulnes qui etait un si brave camarade! C'est lui
qui a organise toutes ces sottises d'abordages et d'attaques nocturnes,
apres nous avoir tous embrigades comme un bataillon scolaire..."

"Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tete a
petits coups, j'ai rudement bien fait de le denoncer aux gendarmes. En
voila un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore!..."

Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourne
si nous n'avions pas considere l'affaire d'une facon si mysterieuse et
si tragique. C'est l'influence de ce Frantz qui a tout perdu...

Mais soudain, tandis que je suis absorbe dans ces reflexions, il se fait
du bruit dans la boutique. Jasmin Delouche cache rapidement son flacon
de goutte derriere un tonneau; le gros Boujardon degringole du haut de
sa fenetre, met le pied sur une bouteille vide et poussiereuse qui
roule, et manque deux fois de s'etaler. Le petit Roy les pousse par
derriere, pour sortir plus vite, a demi suffoque de rire.

Sans bien comprendre ce qui se passe je m'enfuis avec eux, nous
traversons la cour et nous grimpons par une echelle dans un grenier a
foin. J'entends une voix de femme qui nous traite de propres-a-rien!...

"Je n'aurais pas cru qu'elle serait rentree si tot", dit Jasmin tout
bas.

Je comprends, maintenant seulement, que nous etions la en fraude, a
voler des gateaux et de la liqueur. Je suis decu comme ce naufrage qui
croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c'etait un
singe. Je ne songe plus qu'a quitter ce grenier, tant ces aventures-la
me deplaisent. D'ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par
derriere, traverser deux jardins, contourner une mare; je me retrouve
dans la rue mouillee, boueuse, ou se reflete la lueur du cafe Daniel.

Je ne suis pas fier de ma soiree. Me voici aux Quatre-Routes. Malgre
moi, tout d'un coup, je revois, au tournant, un visage dur et fraternel
qui me sourit, un dernier signe de la main--et la voiture disparait...

Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui
etait si tragique et si beau. Deja tout me parait moins facile. Dans la
grande classe ou l'on m'attend pour diner, de brusques courants d'air
traversent la maigre tiedeur que repand le poele. Je grelotte, tandis
qu'on me reproche mon apres-midi de vagabondage. Je n'ai pas meme, pour
rentrer dans la reguliere vie passee, la consolation de prendre place a
table et de retrouver mon siege habituel. On n'a pas mis la table ce
soir-la; chacun dine sur ses genoux, ou il peut, dans la salle de classe
obscure. Je mange silencieusement la galette cuite sur le poele, qui
devait etre la recompense de ce jeudi passe dans l'ecole, et qui a brule
sur les cercles rougis.

Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche bien vite pour etouffer
le remords que je sens monter du fond de ma tristesse. Mais par deux
fois je me suis eveille, au milieu de la nuit, croyant entendre, la
premiere fois, le craquement du lit voisin, ou Meaulnes avait coutume de
se retourner brusquement d'une seule piece, et, l'autre fois, son pas
leger de chasseur aux aguets, a travers les greniers du fond...



CHAPITRE XII

Les trois lettres de Meaulnes.

De toute ma vie je n'ai recu que trois lettres de Meaulnes. Elles ont
encore chez moi dans un tiroir de commode. Je retrouve chaque fois que
je les relis la meme tristesse que naguere.

La premiere m'arriva des le surlendemain de son depart.

"Mon cher Francois,

"Aujourd'hui, des mon arrivee a Paris, je suis alle devant la maison
indiquee. Je n'ai rien vu. Il n'y avait personne. Il n'y aura jamais
personne.

"La maison que disait Frantz est un petit hotel a un etage. La chambre
de Mlle de Galais doit etre au premier. Les fenetres du haut sont les
plus cachees par les arbres. Mais en passant sur le trottoir on les voit
tres bien. Tous les rideaux sont fermes et il faudrait etre fou pour
esperer qu'un jour, entre ces rideaux tires, le visage d'Yvonne de
Galais puisse apparaitre.

"C'est sur un boulevard... Il pleuvait un peu dans les arbres deja
verts. On entendait les cloches claires des tramways qui passaient
indefiniment.

"Pendant pres de deux heures, je me suis promene de long en large sous
les fenetres. Il y a un marchand de vins chez qui je me suis arrete pour
boire, de facon a n'etre pas pris pour un bandit qui veut faire un
mauvais coup. Puis j'ai repris ce guet sans espoir.

"La nuit est venue. Les fenetres se sont allumees un peu partout mais
non pas dans cette maison. Il n'y a certainement personne. Et pourtant
Paques approche.

"Au moment ou j'allais partir une jeune fille, ou une jeune femme--je
ne sais--est venue s'asseoir sur un des bancs mouilles de pluie. Elle
etait vetue de noir avec une petite collerette blanche. Lorsque je suis
parti, elle etait encore la, immobile malgre le froid du soir, a
attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est plein de
fous comme moi.

Augustin"

Le temps passa. Vainement j'attendis un mot d'Augustin le lundi de
Paques et durant tous les jours qui suivirent--jours ou il semble, tant
ils sont calmes apres la grande fievre de Paques, qu'il n'y ait plus
qu'a attendre l'ete. Juin ramena le temps des examens et une terrible
chaleur dont la buee suffocante planait sur le pays sans qu'un souffle
de vent la vint dissiper. La nuit n'apportait aucune fraicheur et par
consequent aucun repit a ce supplice. C'est durant cet insupportable
mois de juin que je recus la deuxieme lettre du grand Meaulnes.

"Juin 189...

"Mon cher ami,

"Cette fois tout espoir est perdu. Je le sais depuis hier soir. La
douleur, que je n'avais presque pas sentie tout de suite, monte depuis
ce temps.

"Tous les soirs j'allais m'asseoir sur ce banc, guettant, reflechissant,
esperant malgre tout.

"Hier apres diner, la nuit etait noire et etouffante. Des gens causaient
sur le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des noirs feuillages, verdis
par les lumieres, les appartements des seconds, des troisiemes etages
etaient eclaires. Ca et la, une fenetre que l'ete avait ouverte toute
grande... On voyait la lampe allumee sur la table, refoulant a peine
autour d'elle la chaude obscurite de juin; on voyait presque jusqu'au
fond de la piece... Ah! si la fenetre noire d'Yvonne de Galais s'etait
allumee aussi, j'aurais ose, je crois, monter l'escalier, frapper,
entrer...

"La jeune fille de qui je t'ai parle etait la encore, attendant comme
moi. Je pensai qu'elle devait connaitre la maison et je l'interrogeai:

"--Je sais, a-t-elle dit, qu'autrefois, dans cette maison, une jeune
fille et son frere venaient passer les vacances. Mais j'ai appris que le
frere avait fui le chateau de ses parents sans qu'on puisse jamais le
retrouver, et le jeune fille s'est mariee. C'est ce qui vous explique
que l'appartement soit ferme".

"Je suis parti. Au bout de dix pas mes pieds butaient sur le trottoir et
je manquais tomber. La nuit--c'etait la nuit derniere--lorsqu'enfin
les enfants et les femmes se sont tus, dans les cours, pour me laisser
dormir, j'ai commence d'entendre rouler les fiacres dans la rue. Ils ne
passaient que loin en loin. Mais quand l'un etait passe, malgre moi,
j'attendais l'autre: le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur
l'asphalte... Et cela repetait: c'est la ville deserte, ton amour perdu,
la nuit interminable, l'ete, la fievre...

"Seurel, mon ami, je suis dans une grande detresse.

Augustin"

Lettres de peu de confidence quoi qu'il paraisse! Meaulnes ne me disait
ni pourquoi il etait reste si longtemps silencieux, ni ce qu'il comptait
faire maintenant. J'eus l'impression qu'il rompait avec moi, parce que
son aventure etait finie, comme il rompait avec son passe. J'eus beau
lui ecrire, en effet, je ne recus plus de reponse. Un mot de
felicitations seulement, lorsque j'obtins mon Brevet Simple. En
septembre je sus par un camarade d'ecole qu'il etait venu en vacances
chez sa mere a La Ferte-d'Angillon. Mais nous dumes, cette annee la,
invites par mon oncle Florentin du Vieux-Nancay, passer chez lui les
vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j'eusse pu le voir.

A la rentree, exactement vers la fin de novembre, tandis que je m'etais
remis avec une morne ardeur a preparer le Brevet Superieur, dans
l'espoir d'etre nomme instituteur l'annee suivante, sans passer par
l'Ecole Normale de Bourges, je recus la derniere des trois lettres que
j'aie jamais recues d'Augustin:

"Je passe encore sous cette fenetre, ecrivait-il. J'attends encore, sans
le moindre espoir, par folie. A la fin de ces froids dimanches
d'automne, au moment ou il va faire nuit, je ne puis me decider a
rentrer, a fermer les volets de ma chambre, sans etre retourne la-bas,
dans la rue gelee.

"Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe qui sortait a chaque minute
sur le pas de la porte et regardait, la main sur les yeux, du cote de La
Gare, pour voir si son fils qui etait mort ne venait pas.

"Assis sur le banc, grelottant, miserable, je me plais a imaginer que
quelqu'un va me prendre doucement par le bras... Je me retournerais. Ce
serait-elle. "Je me suis un peu attardee", dirait-elle simplement. Et
toute peine et toute demence s'evanouissent. Nous entrons dans notre
maison. Ses fourrures sont toutes glacees, sa voilette mouillee; elle
apporte avec elle le gout de brume du dehors; et tandis qu'elle
s'approche du feu, je vois ses cheveux blonds givres, son beau profil au
dessin si doux penche vers la flamme...

"Helas! la vitre reste blanchie par le rideau qui est derriere. Et la
jeune fille du Domaine perdu l'ouvrirait-elle, que je n'ai maintenant
plus rien a lui dire.

"Notre aventure est finie. L'hiver de cette annee est mort comme la
tombe. Peut-etre quand nous mourrons, peut-etre la mort seule nous
donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquee.

"Seurel, je te demandais l'autre jour de penser a moi. Maintenant, au
contraire, il vaut mieux m'oublier. Il vaudrait mieux tout oublier.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .

A.M."

Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le precedent avait ete vivant
d'une mysterieuse vie: la place de l'eglise sans bohemiens; la cour
d'ecole que les gamins desertaient a quatre heures... la salle de classe
ou j'etudiais seul et sans gout... En fevrier, pour la premiere fois de
l'hiver, la neige tomba, ensevelissant definitivement notre roman
d'aventures de l'an passe, brouillant toute piste, effacant les
dernieres traces. Et je m'efforcai, comme Meaulnes me l'avait demande
dans sa lettre, de tout oublier.





TROISIEME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

La baignade.

Fumer la cigarette, se mettre de l'eau sucree sur les cheveux pour
qu'ils frisent, embrasser les filles du Cours Complementaire dans les
chemins et crier "A la cornette!" derriere la haie pour narguer la
religieuse qui passe, c'etait la joie de tous les mauvais droles du
pays. A vingt ans, d'ailleurs, les mauvais droles de cette espece
peuvent tres bien s'amender et deviennent parfois des jeunes gens fort
sensibles. Le cas est plus grave lorsque le drole en question a la
figure deja vieillotte et fanee, lorsqu'il s'occupe des histoires
louches des femmes du pays, lorsqu'il dit de Gilberte Poquelin mille
betises pour faire rire les autres. Mais enfin le cas n'est pas encore
desespere...

C'etait le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne sais pourquoi,
mais certainement sans aucun desir de passer les examens, a suivre le
Cour Superieur que tout le monde aurait voulu lui voir abandonner. Entre
temps, il apprenait avec son oncle Dumas le metier de platrier. Et
bientot ce Jasmin Delouche, avec Boujardon et un autre garcon tres doux,
le fils de l'adjoint qui s'appelait Denis, furent les seuls grands
eleves que j'aimasse a frequenter, parce qu'ils etaient "du temps de
Meaulnes".

Il y avait d'ailleurs, chez Delouche, un desir tres sincere d'etre mon
ami. Pour tout dire, lui qui avait ete l'ennemi du grand Meaulnes, il
eut voulu devenir le grand Meaulnes de l'ecole: tout au moins
regrettait-il peut-etre de n'avoir pas ete son lieutenant. Moins lourd
que Boujardon, il avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait
apporte, dans notre vie, d'extraordinaire. Et souvent je l'entendais
repeter:

"Il le disait bien, le grand Meaulnes..." ou encore: "Ah! disait le
grand Meaulnes..."

Outre que Jasmin etait plus homme que nous, le vieux petit gars
disposait de tresors d'amusements qui consacraient sur nous sa
superiorite: un chien de race melee, aux longs poils blancs, qui
repondait au nom agacant de Becali et rapportait les pierres qu'on
lancait au loin, sans avoir d'aptitude bien nette pour aucun autre
sport; une vieille bicyclette achetee d'occasion et sur quoi Jasmin nous
faisait quelquefois monter, le soir apres le cours, mais avec laquelle
il preferait exercer les filles du pays; enfin et surtout un ane blanc
et aveugle qui pouvait s'atteler a tous les vehicules.

C'etait l'ane de Dumas, mais il le pretait a Jasmin quand nous allions
nous baigner au Cher, en ete. Sa mere, a cette occasion, donnait une
bouteille de limonade que nous mettions sous le siege, parmi les
calecons de bains desseches. Et nous partions, huit ou dix grands eleves
du Cours, accompagnes de M. Seurel, les uns a pied, les autres grimpes
dans la voiture a ane, qu'on laissait a la ferme de Grand'Fons, au
moment ou le chemin du Cher devenait trop ravine.

J'ai lieu de me rappeler jusqu'en ses moindres details une promenade de
ce genre, ou l'ane de Jasmin conduisit au Cher nos calecons, nos
bagages, la limonade et M. Seurel, tandis que nous suivions a pied par
derriere. On etait au mois d'aout. Nous venions de passer les examens.
Delivres de ce souci, il nous semblait que tout l'ete, tout le bonheur
nous appartenait, et nous marchions sur la route en chantant, sans
savoir quoi ni pourquoi, au debut d'un bel apres-midi de jeudi.

Il n'y eut, a l'aller, qu'une ombre a ce tableau innocent. Nous
apercumes, marchant devant nous, Gilberte Poquelin. Elle avait la taille
bien prise, une jupe demi-longue, des souliers hauts, l'air doux et
effronte d'une gamine qui devient jeune fille. Elle quitta la route et
prit un chemin detourne, pour aller chercher du lait sans doute. Le
petit Coffin proposa aussitot a Jasmin de la suivre.

"Ce ne serait pas la premiere fois que j'irais l'embrasser...", dit
l'autre.

Et il se mit a raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires
grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade, s'engageait
dans le chemin, laissant M. Seurel continuer en avant, sur la route,
dans la voiture a ane. Une fois la, pourtant, la bande commenca a
s'egrener. Delouche lui-meme paraissait peu soucieux de s'attaquer
devant nous a la gamine qui filait, et il ne l'approcha pas a plus de
cinquante metres. Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des
petits coups de sifflet galants, puis nous rebroussames chemin, un peu
mal a l'aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein soleil, il
fallut courir. Nous ne chantions plus.

Nous nous deshabillames et rhabillames dans les saulaies arides qui
bordent le Cher. Les saules nous abritaient des regards, mais non pas du
soleil. Les pieds dans le sable et la vase dessechee, nous ne pensions
qu'a la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui fraichissait
dans la fontaine de Grand'Fons, une fontaine creusee dans la rive meme
du Cher. Il y avait toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux
ou trois betes pareilles a des cloportes; mais l'eau etait si claire, si
transparente, que les pecheurs n'hesitaient pas a s'agenouiller, les
deux mains sur chaque bord, pour y boire.

Helas! ce fut ce jour-la comme les autres fois...

Lorsque, tous habilles, nous nous mettions en rond, les jambes croisees
en tailleur, pour nous partager, dans deux gros verres sans pied, la
limonade rafraichie, il ne revenait guere a chacun, lorsqu'on avait prie
M. Seurel de prendre sa part, qu'un peu de mousse qui piquait le gosier
et ne faisait qu'irriter la soif. Alors, a tour de role, nous allions a
la fontaine que nous avions d'abord meprisee, et nous approchions
lentement le visage de la surface de l'eau pure. Mais tous n'etaient pas
habitues a ces moeurs d'hommes des champs. Beaucoup, comme moi,
n'arrivaient pas a se desalterer: les uns, parce qu'ils n'aimaient pas
l'eau, d'autres, parce qu'ils avaient le gosier serre par la peur
d'avaler un cloporte, d'autres, trompes par la grande transparence de
l'eau immobile et n'en sachant pas calculer exactement la surface, s'y
baignaient la moitie du visage en meme temps que la bouche et aspiraient
acrement par le nez une eau qui leur semblait brulante, d'autres enfin
pour toutes ces raisons a la fois... N'importe! il nous semblait, sur
ces bords arides du Cher, que toute la fraicheur terrestre etait enclose
en ce lieu. Et maintenant encore, au seul mot de fontaine, prononce
n'importe ou, c'est a celle-la, pendant longtemps, que je pense.

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The great value of book tokens
The poet and broadcaster on the objects that mean the most to him

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Judge Francine Stock reflects on the 2008 Guardian first book award, while Alex Ross tells the editor of the Guardian, Alan Rusbridger, how he told the history of the 20th century through music

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