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Les grandes journees de la Constituante by Albert Mathiez

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LES GRANDES JOURNÉES DE LA CONSTITUANTE

PAR

ALBERT MATHIEZ




TABLE DES MATIÈRES

Chapitre I. La réunion des trois ordres.

Chapitre II. La révolution du 14 juillet.

Chapitre III. Le roi et l'Assemblée à Paris.

Chapitre IV. La Fédération.

Chapitre V. La fuite du roi.

Chapitre VI. Le Massacre du Champ-de-Mars.




CHAPITRE I

LA RÉUNION DES TROIS ORDRES


Le 17 juin, ayant terminé depuis deux jours l'appel nominal de tous les
députés aux États généraux, le Tiers, auquel s'étaient déjà réunis 12
curés, se proclamait _Assemblée nationale_, et, prévoyant que cet acte
révolutionnaire serait suivi de représailles, décidait d'opposer à une
répression possible la menace de la grève de l'impôt: «Considérant qu'en
effet les contributions, telles qu'elles se perçoivent actuellement dans
le royaume, n'ayant point été consenties par la nation, sont toutes
illégales, et, par conséquent nulles dans leur création, extension ou
prorogation;

«L'Assemblée déclare, à l'unanimité des suffrages, consentir
provisoirement, pour la nation, que les impôts et contributions, quoique
illégalement établis et perçus, continuent d'être levés de la même manière
qu'ils l'ont été précédemment, et ce, jusqu'au jour seulement de la
première séparation de cette Assemblée, _de quelque cause qu'elle puisse
provenir_.

«Passé lequel jour, l'Assemblée nationale entendait décréter que toute
levée d'impôts et contributions de toute nature qui n'aurait pas été
nommément, formellement et librement accordée par l'Assemblée, cessera
entièrement dans toutes les provinces du royaume, quelle que soit la forme
de l'administration....»

Le 19 juin, l'ordre du clergé décidait par 149 voix contre 135 de se
réunir au Tiers. Mais, le même jour, l'ordre de la noblesse adressait au
roi une vigoureuse protestation contre les actes révolutionnaires du Tiers
État et les chefs de la minorité du clergé, l'archevêque de Paris et le
cardinal de La Rochefoucauld, faisaient le voyage de Marly pour pousser le
roi à la résistance. Necker était justement absent auprès de sa
belle-soeur mourante à Paris. Un témoin oculaire, Rabaut de Saint-Étienne,
député à la Constituante, a raconté en ces termes la journée du lendemain:


LE SERMENT DU JEU DE PAUME

Tandis que les députés se rendaient à la salle [des séances] une
proclamation, faite par des hérauts d'armes et affichée partout, annonça
que les séances étaient suspendues et que le roi tiendrait une séance
royale le 22. On donnait pour motifs de la clôture de la salle pendant
trois jours la nécessité des préparatifs intérieurs pour la décoration du
trône. Cette raison puérile servit à prouver qu'on n'avait voulu que
prévenir la réunion du clergé, dont la majorité avait adopté le système
des communes. Cependant les députés arrivent successivement, et ils
éprouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermées et
gardées par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle
puissance a le droit de suspendre les délibérations des représentants de
la nation. Ils parlent de s'assembler sur la place même, ou d'aller sur la
terrasse de Marly offrir au roi le spectacle des députés du peuple; de
l'inviter à se réunir à eux dans une séance vraiment royale et paternelle,
plus digne de son coeur que celle dont il les menace. On permet à M.
BAILLY, leur président, d'entrer dans la salle avec quelques membres pour
prendre les papiers; et là il proteste contre les ordres arbitraires qui
la tiennent fermée. Enfin il rassemble des députés dans le jeu de paume de
Versailles, devenu célèbre à jamais par la courageuse résistance des
premiers représentants de la nation française. On s'encourage en marchant;
on se promet de ne jamais se séparer et de résister jusqu'à la mort. On
arrive; on fait appeler ceux des députés qui ne sont pas instruits de ce
qui se passe. Un député malade s'y fait transporter. Le peuple, qui
assiège la porte, couvre ses représentants de bénédictions. Des soldats
désobéissent pour venir garder l'entrée de ce nouveau sanctuaire de la
liberté. Une voix s'élève [celle de Mounier]; elle demande que chacun
prête le serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout
jusqu'à ce que la constitution du royaume et la régénération publique
soient établies. Tous le jurent, tous le signent, hors un [Martin d'Auch];
et le procès-verbal fait mention de cette circonstance remarquable. La
cour, aveuglée, ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser
son ouvrage. [Note: _Précis de l'histoire de la Révolution française_,
réimp. De 1819, pp. 56-57.]

Armand Brette a complété ce récit. «Sur les 19 curés affiliés dès ce
moment à la cause du Tiers, sept seulement adhérèrent au serment le 20
juin ou le 22 juin, 12 s'abstinrent..., 4 députés du Tiers seulement
refusèrent de signer ... il n'y eut qu'un seul opposant, Martin d'Auch,
qui déclara qu'il ne _pouvait jurer d'exécuter des délibérations qui ne
sont pas sanctionnées par le roi..._, tous les nobles députés du Tiers
présents à Versailles, les royalistes les plus éprouvés, Malouet, Mounier,
Flachslanden, l'ami intime du roi, Hardy de La Largère, dont le fils fut
anobli sous la Restauration en souvenir du constituant, Charrier, qui en
1792 souleva la Lozère et paya de sa tête son dévouement à la cause
royale, vingt autres enfin, dont l'affection pour le roi était notoire,
ont signé le serment et ont ainsi légitimé l'audacieuse constitution du
Tiers en Assemblée nationale.» [Note: A. BRETTE, La séance royale du 23
juin 1789, ses préliminaires et ses suites. _La Révolution française_, t.
XX, p. 442 et 534.]

Parmi ceux qui signèrent le serment, cet acte solennel de rébellion, il y
en eut qui éprouvèrent une émotion intense. L'un d'eux devint fou.


FOU DE REMORDS

Le lendemain un député de Lorraine, nommé Mayer, est devenu fou. Il avait
prêté le serment et en avait la conscience bourrelée. Il était à côté d'un
filou qui venait de voler sous le costume d'un député du Tiers. Lorsqu'on
est venu prendre ce filou, il a cru qu'on arrêtait tous les députés du
Tiers pour avoir fait le serment; la peur l'a pris et la tête lui a sauté.
Cette frayeur d'être arrêté n'était pas mal fondée, car le bruit général
était que ce parti violent avait été proposé, les uns disaient dans le
conseil et d'autres dans un de ces conseils tenus fréquemment chez MM. de
Polignac et chez M. le comte d'Artois. [Note: Journal de l'abbé Coster
dans Brette, _id._, pp. 37-38.]

Le 21 juin, à une députation de la noblesse conduite par le duc de
Luxembourg, le roi avait répondu qu'il ne permettrait jamais qu'on
altérât l'autorité qui lui avait été confiée pour le bien de ses sujets.
La séance royale qui devait avoir lieu le 22 juin fut remise au 23. Le 22
juin, Bailly trouvant la porte des Menus fermée, se rendit aux Récollets
qui refusèrent de le recevoir. Les marguilliers de l'église Saint-Louis
lui offrirent leur église. On se rendit d'abord dans la chapelle des
Charniers, où avaient lieu les catéchismes, puis dans la nef. Deux membres
de la noblesse du Dauphiné, les premiers de leur ordre, le marquis de
Blacons et le comte d'Agoult se réunirent au Tiers et la majorité du
clergé se réunit aussi, conduite par les archevêques de Vienne et de
Bordeaux, les évêques de Chartres et de Rodez.

L'abbé Grégoire nous dit qu'en prévision de la séance royale du lendemain,
les députés qui se réunissaient au club breton (berceau des Jacobins)
arrêtèrent un plan de résistance:


L'ACTION DU CLUB BRETON

La veille au soir nous étions douze ou quinze députés réunis au Club
Breton, ainsi nommé parce que les Bretons en avaient été les fondateurs.
Instruits de ce que méditait la Cour pour le lendemain, chaque article fut
discuté par tous et tous opinèrent sur le parti à prendre. La première
résolution fut celle de rester dans la salle malgré la défense du roi. Il
fut convenu qu'avant l'ouverture de la séance, nous circulerions dans les
groupes de nos collègues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous
leurs yeux et ce qu'il fallait y opposer. [Note: _Mémoires de l'Abbé
Grégoire_, t. I, p. 380. Ce récit est confirmé par Bouchette, Lettre du 24
juin 1789: «Nous étions convenus d'avance quoiqu'il arrivât de ne pas nous
séparer avant d'avoir pris une délibération et nous la fîmes ainsi»
(_Lettres_ de Bouchette, Paris, 1909).]


LA SÉANCE ROYALE

Enfin la séance royale arriva; elle eut tout l'appareil extérieur qui
naguère en imposait à la multitude; mais ce n'est pas un trône d'or ni un
superbe dais, ni des hérauts d'armes, ni des panaches flottants qui
intimident des hommes libres. La cour ignorait encore cette vérité, qu'on
retrouve partout dans toutes les histoires. La garde nombreuse qui
entourait la salle n'effraya pas les députés; elle accrut au contraire
leur courage. On répéta la faute qu'on avait faite le 5 mai, de leur
affecter une porte séparée et de les laisser exposés dans le hangar qui la
précédait, à une pluie assez violente, pendant que les autres ordres
prenaient leurs places distinguées; enfin ils furent introduits.

Le discours et les déclarations du roi eurent pour objet de conserver la
distinction des ordres, d'annuler les fameux arrêtés de la constitution
des communes en assemblée nationale, d'annoncer en trente-cinq articles
les _bienfaits_ que le roi _accordait à ses peuples_, et de déclarer à
l'assemblée que, si elle l'abandonnait, il ferait le bien des peuples sans
elle. D'ailleurs toutes les formes impératives furent employées, comme
dans ces lits de justice où le roi venait semoncer le parlement. Dans ces
bienfaits du roi promis à la nation, il n'était parlé ni de la
Constitution tant demandée, ni de la participation des états généraux à la
législation, ni de la responsabilité des ministres, ni de la liberté de la
presse; et presque tout ce qui constitue la liberté civile et la liberté
politique était oublié. Cependant les prétentions des ordres privilégiés
étaient conservées, le despotisme du maître était consacré et les états
généraux abaissés sous son pouvoir. Le prince ordonnait et ne consultait
pas; et tel fut l'aveuglement de ceux qui le conseillèrent qu'ils lui
firent gourmander les représentants de la nation, et casser leurs arrêtés
comme si c'eût été une assemblée de notables. Enfin, et c'était le grand
objet de cette séance royale, le roi _ordonna_ aux députés de se séparer
tout de suite, et de se rendre le lendemain matin dans les chambres
affectées à chaque ordre pour y reprendre leurs séances.

Il sortit. On vit s'écouler de leurs bancs tous ceux de la noblesse et une
partie du clergé. Les députés des communes, immobiles et en silence sur
leurs sièges, contenaient à peine l'indignation dont ils étaient remplis,
en voyant la majesté de la nation si indignement outragée. Les ouvriers,
commandés à cet effet, emportent à grand bruit ce trône, ces bancs, ces
tabourets, appareil fastueux de la séance; mais, frappés de l'immobilité
des pères de la patrie, ils s'arrêtent et suspendent leur ouvrage. Les
vils agents du despotisme courent annoncer au roi ce qu'ils appellent la
désobéissance de l'assemblée.... [Note: Rabaut, _op. cit.,_ pp. 58-59.]

A ce récit de Rabaut Saint-Étienne, Montjoye ajoute ce détail qu'«à
l'instant même où le roi se plaça sur son trône, tous les députés des
trois ordres, par un mouvement simultané, s'assirent et se couvrirent et
ils étaient déjà assis et couverts lorsque M. le garde des sceaux dit: le
roi permet à l'Assemblée de s'asseoir.»


LES DÉCLARATIONS DU ROI

Le roi veut que l'ancienne distinction des trois ordres de l'État soit
conservée en son entier, comme essentiellement liée à la constitution de
son royaume; que les députés librement élus par chacun des trois ordres,
formant trois chambres, délibérant par ordre, et pouvant, avec
l'approbation du souverain, convenir de délibérer en commun, puissent
seuls être considérés comme formant le corps des représentans de la
nation. En conséquence, le roi a déclaré nulles les délibérations prises
par les députés de l'ordre du Tiers-État le 17 de ce mois ainsi que celles
qui auraient pu s'ensuivre, comme illégales et inconstitutionnelles
(_Décl._ I. 1).

Sont nommément exceptées des affaires qui pourront être traitées en commun
celles qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois
ordres, la forme de constitution à donner aux prochains États-Généraux,
les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles et les
prérogatives honorifiques des deux premiers ordres (_id._ 8).

Le consentement particulier du clergé sera nécessaire pour toutes les
dispositions qui pourraient intéresser la religion, la discipline
ecclésiastique, le régime des ordres et corps séculiers et réguliers
(_id._ 9).

Les affaires qui auront été décidées dans les assemblées des trois ordres
réunis seront remises le lendemain en délibération si cent membres de
l'Assemblée se réunissent pour en faire la demande (_id._ 12).

Toutes les propriétés sans exception seront constamment respectées et
S.M. comprend expressément sous le nom de propriétés les _dîmes, cens,
rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux_, et généralement tous
les droits et prérogatives utiles ou honorifiques, attachés aux terres et
fiefs, ou appartenant aux personnes (_Décl._ II. 12).

Les deux premiers ordres de l'État continueront à jouir de l'exception des
charges personnelles, mais le roi approuvera que les États-Généraux
s'occupent des moyens de convertir ces sortes de charges en contributions
pécuniaires, et qu'alors tous les ordres de l'État y soient assujettis
également (_id._ 15).

Dans d'autres articles le roi avait promis de n'établir aucun nouvel impôt
sans le consentement des représentants de la nation, de faire connaître le
tableau annuel des recettes et des dépenses et de le soumettre aux États
généraux, de sanctionner la suppression de tous les privilèges en matière
d'impôts, d'abolir la taille, le franc-fief, les lettres de cachet, la
corvée, d'établir des États provinciaux composés de deux dixièmes de
membres du clergé, de trois dixièmes de membres de la noblesse et de cinq
dixièmes de membres du Tiers, etc.

Le roi termina par les paroles suivantes:


LA MENACE ROYALE

Vous venez, Messieurs, d'entendre le résultat de mes dispositions et de
mes vues; elles sont conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien
public; et, si, par une fatalité loin de ma pensée, vous m'abandonniez
dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de mes peuples; seul,
je me considérerai comme leur véritable représentant; et connaissant vos
cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le voeu le plus
général de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la
confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le
but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermeté qu'il doit
m'inspirer.

Réfléchissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos
dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation spéciale.
Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs; et tous les
ordres de l'État peuvent se reposer sur mon équitable impartialité.

Toute défiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi
jusqu'à présent qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare
peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses
sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.

Je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous
rendre demain matin chacun dans les chambres affectées à votre ordre, pour
y reprendre vos séances, j'ordonne en conséquence au grand-maître des
cérémonies de faire préparer les salles.

Dreux-Brezé, grand-maître des cérémonies, vint rappeler aux communes
immobiles l'ordre du roi. Bailly lui répondit que les représentants du
peuple ne reçoivent les ordres de personne, que, du reste il allait
prendre les ordres de l'assemblée. Alors Mirabeau lança la célèbre
apostrophe qu'il a lui-même rappelée en ces termes:


L'APOSTROPHE DE MIRABEAU

Bientôt M. le marquis de Brezé est venu leur dire [aux députés des
communes]: «Messieurs, vous connaissez les ordres du roi.» Sur quoi un des
membres des communes lui adressant la parole a dit: «Oui, Monsieur, nous
avons entendu les intentions qu'on a suggérées au Roi, et vous qui ne
sauriez être son organe auprès des États-Généraux, vous qui n'avez ici ni
place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous
rappeler son discours; [Note: Le garde des sceaux, d'après le protocole,
était seul qualifié pour communiquer les ordres du roi aux États généraux.
Dreux-Brezé outrepassait ses pouvoirs. Il ne devait être que le porteur
d'ordres _écrits_ du roi.] cependant pour éviter toute équivoque et tout
délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir
d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne
quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette.» Alors, d'une
voix unanime, tous les députés se sont écriés: «Tel est le voeu de
l'Assemblée.» [Note: _Treizième lettre_ de Mirabeau à ses _commettants_.]

Le Tiers, sur la proposition de Camus et de Sieyès, déclara persister dans
ses précédents arrêtés, récidivant ainsi sa désobéissance. Il décréta en
outre, sur la proposition de Mirabeau, que la personne des députés était
inviolable. «Ce n'est pas manifester une crainte, avait dit Mirabeau,
c'est agir avec prudence; c'est un frein contre les conseils violents qui
assiègent le trône.»

Le roi céda devant l'attitude résolue des nobles patriotes, l'offre de
démission de Necker, qui n'avait déjà pas assisté à la séance royale,
devant l'agitation du monde des rentiers qui craignait la banqueroute,
devant l'insubordination de l'armée et les manifestations populaires.


LES NOBLES PATRIOTES AU SECOURS DU TIERS

On se rappelle cette célèbre réponse de Mirabeau au grand maître des
cérémonies qui nous sommait de nous retirer. Cette réponse, me dit
d'André, [Note: D'André, député de la noblesse d'Aix aux États généraux,
devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du côté gauche de la
Constituante.] ayant été rapportée à la cour par M. de Brézé, il fut donné
ordre à deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur
l'Assemblée et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et
certes, les députés, dans un pareil moment, se seraient tous laissé
égorger plutôt que de bouger. Au moment où cette troupe avançait,
plusieurs députés de la minorité de la noblesse étaient rassemblés sur une
terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des
Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon, d'André, le marquis de
Lafayette, les ducs de La Rochefoucauld, de Liancourt, etc., tous dans les
opinions de Necker, voulant l'établissement d'un gouvernement
constitutionnel à l'anglaise, avec la branche régnante de la dynastie.
Lorsque d'André vit les gardes du corps s'avancer pour exécuter l'ordre
dont je viens de parler: «Eh quoi! s'écrie-t-il, aurions-nous la lâcheté
de laisser égorger sous nos yeux et sans aucune démarche vigoureuse pour
en empêcher, des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermeté et
de dévouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les députés des
communes ou périssons avec eux.» Ils partent tous à l'instant; ils barrent
le chemin au détachement, enfoncent leurs chapeaux empanachés, mettent
l'épée à la main et déclarent au commandant qu'il leur passera sur le
corps à tous avant qu'il parvienne aux députés des communes, que c'était à
lui à juger les conséquences. Le commandant répond d'abord qu'il ne
connaît que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et
leur passer sur le corps. Mais ces braves gens étant restés inébranlables
à l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa pas aller plus loin;
il retourna au château rendre compte de ce qui s'était passé et demander
de nouveaux ordres. La Cour effrayée, irrésolue, donna l'ordre de
rétrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les détails.
D'André n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de
citer étaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions.
[Note: _Mémoires_ de La Révellière-Lépeaux, t. I, pp. 82-84.]


LA DÉMISSION DE NECKER

Des cris de _Vive Necker_ se faisaient entendre jusqu'au château. On
voulait le voir, on voulait le prier de rester à la tête des affaires.
Dans l'intervalle, il a été demandé chez la reine. Le peuple l'y a suivi,
et les cours du château sont restées pleines de monde. M. Necker a passé
un instant chez le roi pour lui rendre compte que toutes les caisses
étaient fermées à Paris, que la ville entière était prête à se soulever,
et que les directeurs de la Caisse d'Escompte arrivaient dans le moment de
Paris lui annoncer tous les dangers dont la Caisse était menacée. Le roi a
senti que le remède à ces maux était la conservation de son ministère. Il
a même exigé dit-on que M. Necker allât depuis le Château jusqu'au
Contrôle général à pied, pour se montrer au peuple et l'assurer qu'il
restait. Les rues, les fenêtres retentissaient d'applaudissements et de
cris répétés de _Vive Necker!_ Dans un instant tous les députés du
Tiers-État se sont rendus chez M. Necker pour le féliciter et applaudir
avec lui au bonheur de la nation qui le conserve. On l'embrassait, on
embrassait Mme Necker et la baronne de Staël, le public embrassait les
députés du Tiers, les applaudissait, criait: _Vive Necker, vive
l'Assemblée nationale_! [Note: Journal de l'abbé Coster, dans A. Brette,
_La Révolution française,_ t. XXIII, pp. 66-67.]


L'INSUBORDINATION DE L'ARMÉE

Le jeudi [25 juin 1789], les soldats du régiment des Gardes françaises
ayant abandonné leurs casernes s'étaient répandus dans Paris, allant par
bandes dans tous les lieux publics, criant: _Vive le Roi, Vive le Tiers!_
allant boire dans les cabarets, obtenant de l'argent de plusieurs
fanatiques qui leur en distribuaient des poignées. Crainte d'une révolte
générale, on n'osa les consigner. Le vendredi, ils se répandirent de même
dans tous les endroits publics, firent mettre bas les armes à plusieurs
patrouilles des gardes suisses qu'ils rencontrèrent et publièrent les deux
imprimés ci-joints. M. du Châtelet, accouru à Paris, parvint, en allant
lui-même à chaque caserne, à les contenir hier samedi. Et la réunion
effectuée ne laissant pas d'animosité entre les partis, il faut espérer
qu'on n'aura pas besoin de se servir des troupes, sur lesquelles V.E. voit
qu'on ne pourrait faire aucun fonds.

J'apprends à l'instant que le Roi ne peut pas compter davantage sur ses
propres gardes du corps. Un maréchal des logis, bas-officier avec rang de
lieutenant-colonel, est venu dire, au nom de la troupe, au duc de Guiche,
capitaine de quartier, que leur devoir était de garder et de protéger la
personne du Roi, mais non de monter à cheval pour se battre avec la
canaille; qu'en conséquence ils ne feraient point de patrouilles. Le duc
Guiche a cassé le bas-officier. Sur quoi les gardes du corps sont venus
présenter au Roi un mémoire, où, en l'assurant de leur attachement pour sa
personne, ils ont demandé son rétablissement. Le Roi a mis au bas du
mémoire: «j'ai toujours compté sur la fidélité de mes gardes du corps», et
il le leur a rendu. Les gardes ont fait dire à M. de Guiche que si on ne
leur rendait point leur camarade, à la fin de leur service qui se termine
avec le mois de juin, le Roi pouvait disposer de 600 bandoulières, ce qui
fait la moitié de tout le corps, y ayant dans ce moment double garde.

Les régiments de Reinach (Suisse) et de Lauzun (hussards) viennent
d'arriver. La fidélité des régiments étrangers commence aussi à devenir
suspecte. Les bourgeois les séduisent, et les Suisses de Salis-Samade
logés à Issy et à Vaugirard ont assuré leurs hôtes qu'au cas où on les fît
marcher, ils dévisseraient les batteries de leurs fusils. [Note: Dépêche
de Salmour, ministre plénipotentiaire de Saxe, 28 juin 1789, dans
FLAMMERMONT, Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques
étrangers en France avant la Révolution. _Nouvelles archives des
missions_, t. VIII, p. 231.]

Le 24 juin, la majorité du Clergé, désobéissant à son tour au roi se
rendit à la délibération du Tiers. Le 25, 47 membres de la noblesse, le
duc d'Orléans en tête, en firent autant. Le 27, le roi se résigna à
sanctionner ce qu'il ne pouvait plus empêcher. Il ordonna aux deux ordres
privilégiés de se réunir au Tiers. Le jour même la réunion est un fait
accompli.

Le serment du jeu de paume laissa un vif souvenir parmi les patriotes et
une société particulière fut fondée par Gilbert Romme pour en commémorer
l'anniversaire.


LE PREMIER ANNIVERSAIRE DU SERMENT DU JEU DE PAUME

Formés en «bataillon civique», les membres de la société du serment du jeu
de paume entrèrent à Versailles par l'avenue de Paris. Au milieu d'eux,
quatre volontaires de la Bastille portaient «une table d'airain sur
laquelle était gravé en caractères ineffaçables le serment du jeu de
paume. Quatre autres portaient les ruines de la Bastille destinées à
sceller sur les murs du jeu de Paume cette table sacrée». La municipalité
de Versailles vint à la rencontre du cortège. Le régiment de Flandre
présenta les armes devant «l'arche sacrée». Arrivés au jeu de Paume, tous
les assistants renouvelèrent le serment «dans un saisissement religieux».
Puis un orateur les harangua: «Nos enfants iront un jour en pèlerinage à
ce temple, comme les musulmans vont à La Mecque. Il inspirera à nos
derniers neveux le même respect que le temple élevé par les Romains à la
piété filiale....» Au milieu des cris d'allégresse, les vieillards
scellèrent sur la muraille la table du serment: «Chacun envia le bonheur
de l'enfoncer.» Tous ne quittèrent qu'à regret ce lieu si cher aux âmes
sensibles: «Ils s'embrassèrent mutuellement et furent reconduits avec
pompe par la municipalité, la garde nationale et le régiment de Flandre,
jusqu'aux portes de Versailles.» Le long de la route, en rentrant à Paris,
«ils ne s'entretenaient que du bonheur des hommes, on eût dit que
c'étaient des Dieux qui étaient en marche». Au bois de Boulogne, un repas
de trois cents couverts, «digne de nos vieux aïeux», leur fut servi «par
des jeunes nymphes patriotes». Au-dessus de la table on avait placé «les
bustes des amis de l'humanité, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Franklin
qui semblait encore présider la fête». Le président de la société, G.
Romme, «lut pour bénédicité les deux premiers articles de la Déclaration
des Droits de l'homme. Tous les convives répétèrent: Ainsi soit-il!». Au
dessert, on donna lecture du procès-verbal de la journée. «Cet acte
religieux excita de vifs applaudissements.» Puis vinrent les toasts.
Danton «eut le bonheur de porter le premier». «Il dit que le Patriotisme,
ne devant avoir d'autres bornes que l'Univers, il proposait de boire à sa
santé, à la Liberté, au bonheur de l'Univers entier; de Menou but à la
santé de la Nation et du Roi «qui ne fait qu'un avec elle», Charles de
Lameth à la santé des vainqueurs de la Bastille, Santhonax à nos frères
des colonies, Barnave au régiment de Flandre, Robespierre «aux écrivains
courageux qui avaient couru tant de dangers et qui en couraient encore en
se livrant à la défense de la Patrie». Un membre désigna alors Camille
Desmoulins dont le nom fut vivement applaudi. Enfin un pieux chevalier
termina la série des toasts en buvant «au sexe enchanteur qui a montré
dans la Révolution un patriotisme digne des dames romaines». Alors «des
femmes vêtues en bergères» entrèrent dans la salle du banquet et
couronnèrent de feuilles de chêne les députés à l'Assemblée nationale:
d'Aiguillon, Menou, les deux Lameth, Barnave, Robespierre, Laborde. Un
artiste célèbre [Note: David, dont tout le monde connaît le célèbre
tableau du serment du jeu de Paume.] qui assistait à la fête promit
d'employer son talent «à transmettre à la postérité les traits des amis
inflexibles du bien public». [Note 2: A. Mathiez, _Les Origines des Cultes
révolutionnaires_, pp. 47-49, d'après le procès-verbal officiel de la
cérémonie.]

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The great value of book tokens
The poet and broadcaster on the objects that mean the most to him

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Judge Francine Stock reflects on the 2008 Guardian first book award, while Alex Ross tells the editor of the Guardian, Alan Rusbridger, how he told the history of the 20th century through music

Congratulations to Alex Ross, winner of the Guardian first book award
One of only seven copies of The Tales of Beedle the Bard handwritten by JK Rowling is unveiled at the New York Public Library as the mass market edition goes on sale around the world

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