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Bric à brac by Alexandre Dumas

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BRIC-A-BRAC

PAR

ALEXANDRE DUMAS



TABLE

DEUX INFANTICIDES
POÈTES, PEINTRES ET MUSICIENS
DÉSIR ET POSSESSION
UNE MÈRE
LE CURÉ DE BOULOGNE
UN FAIT PERSONNEL
COMMENT J'AI FAIT JOUER À MARSEILLE LE DRAME DES FORESTIERS
HEURES DE PRISON
JACQUES FOSSE
LE CHÂTEAU DE PIERREFONDS
LE LOTUS BLANC ET LA ROSE MOUSSEUSE




DEUX INFANTICIDES

On s'est énormément occupé, depuis quelque temps, d'un animal de ma
connaissance, pensionnaire du Jardin des Plantes, et qui a conquis sa
célébrité à la suite de deux des plus grands crimes que puissent
commettre le bipède et le quadrupède, l'homme et le pachyderme,--à la
suite de deux infanticides.

Vous avez déjà compris que je voulais parler de l'hippopotame.

Toutes les fois que quelque grand criminel attire sur lui la curiosité
publique, à l'instant même, on se met à la recherche de ses
antécédents; on remonte à sa jeunesse, à son enfance; on jette des
lueurs sur sa famille, sur le lieu de sa naissance, enfin sur tout ce
qui tient à son origine.

Eh bien, sur ce point, j'ose dire que je suis le seul en France qui
puisse satisfaire convenablement votre curiosité.

Si vous avez lu, dans mes _Causeries_, l'article intitulé: _les Petits
Cadeaux de mon ami Delaporte_ [Footnote: Tome II, p. 41], vous vous
rappellerez que j'ai déjà raconté comment notre excellent consul à
Tunis, dans son désir de compléter les échantillons zoologiques du
Jardin des Plantes, était parvenu à se procurer successivement vingt
singes, cinq antilopes, trois girafes, deux lions, et, enfin, un petit
hippopotame, qui, parvenu à l'âge adulte, est devenu le père de celui
dont nous déplorons aujourd'hui la fin prématurée.

Mais n'anticipons pas, et reprenons l'histoire où nous l'avons
laissée.

Le petit hippopotame offert par Delaporte au Jardin des Plantes avait
été pris, il vous en souvient, sous le ventre même de sa mère.

Aussi fallut-il lui trouver un biberon.

Une peau de chèvre fit l'affaire; une des pattes de l'animal, coupée
au genou et débarrassée de son poil, simula le pis maternel. Le lait
de quatre chèvres fut versé dans la peau, et le nourrisson eut un
biberon.

On avait quelque chose comme quatre ou cinq cents lieues à faire avant
que d'arriver au Caire. La nécessité où l'on était de tenir toujours
l'hippopotame dans l'eau douce forçait les pêcheurs à suivre le cours
du fleuve; c'était, d'ailleurs, le procédé le plus facile. Un firman
du pacha autorisait les pêcheurs à mettre sur leur route en
réquisition autant de chèvres et de vaches que besoin serait.

Pendant les premiers jours, il fallut au jeune hippopotame le lait de
dix chèvres ou de quatre vaches. Au fur et à mesure qu'il grandissait,
le nombre de ses nourrices augmentait. À Philae, il lui fallut le lait
de vingt chèvres ou de huit vaches; en arrivant au Caire, celui de
trente chèvres ou de douze vaches.

Au reste, il se portait à merveille, et jamais nourrisson n'avait fait
plus d'honneur à ses nourrices.

Seulement, comme nous l'avons dit, les pêcheurs étaient pleins
d'inquiétude; le pacha leur avait demandé une femelle, et, au bout de
quatre ans, au lieu d'une femelle, ils lui apportaient un mâle.

Le premier moment fut terrible! Abbas-Pacha déclara que ses émissaires
étaient quatre misérables qu'il ferait périr sous le bâton. Ces
menaces-là, en Egypte, ont toujours un côté sérieux; aussi les
malheureux pécheurs députèrent-ils un des leurs à Delaporte.

Delaporte les rassura: il répondait de tout.

En effet, il alla trouver Abbas-Pacha; et, comme s'il ignorait
l'arrivée du malencontreux animal à Boulacq, il annonça au pacha qu'il
venait de recevoir des nouvelles du gouvernement français, lequel,
éprouvant le besoin d'avoir au Jardin des Plantes un hippopotame mâle,
faisait demander au consul s'il n'y aurait pas moyen de se procurer au
Caire un animal de ce sexe et de cette espèce.

Vous comprenez...

Abbas-Pacha trouvait le placement de son hippopotame, et était en même
temps agréable à un gouvernement allié.

Il n'y avait pas moyen de faire donner la bastonnade à des gens qui
avaient été au-devant des désirs du consul d'une des grandes
puissances européennes.

D'ailleurs, la question était presque résolue: en vertu de l'entente
cordiale qui existait entre les deux gouvernements, il était évident
qu'à un moment donné, ou la France prêterait son hippopotame mâle à
l'Angleterre, ou l'Angleterre prêterait son hippopotame femelle à la
France.

Delaporte remercia Abbas-Pacha en son nom et au nom de Geoffroy
Saint-Hilaire, donna une magnifique prime aux quatre pêcheurs, et
s'occupa du transport en France de sa ménagerie.

D'abord, il crut la chose facile: il pensait avoir _l'Albatros_ à sa
disposition; mais _l'Albatros_ reçut l'ordre de faire voile pour je ne
sais plus quel port de l'Archipel.

Force fut à Delaporte de traiter avec un bateau à vapeur des
Messageries impériales.

Ce fut une grande affaire: l'hippopotame avait quelque chose comme
cinq ou six mois; il avait énormément profité; il pesait trois ou
quatre cents, exigeait un bassin d'une quinzaine de pieds de diamètre.

On lui fit confectionner le susdit bassin, qui fût aménagé à l'avant
du bâtiment; on transporta à bord cent tonnes d'eau du Nil afin qu'il
eût toujours un bain doux et frais; en outre, on embarqua quarante
chèvres, pour subvenir à sa nourriture.

Quatre Arabes, un pêcheur, un preneur de lions, un preneur de girafes
et un preneur de singes furent embarqués avec les animaux qu'ils
avaient amenés.

Le tout arriva en seize jours à Marseille.

Il va sans dire que Delaporte n'avait pas perdu de vue un instant sa
première cargaison.

À Marseille, il mit sur des trues appropriés à cette destination
l'hippopotame et sa suite.

Les trente, quadrupèdes, dont vingt quadrumanes, arrivèrent à Paris
aussi heureusement qu'ils étaient arrivés à Marseille.

À leur arrivée j'allai leur faire visite. Grâce à Delaporte je fus
admis à l'honneur de saluer les lions, de présenter mes respects à
l'hippopotame, de caresser les antilopes, de passer entre les jambes
des girafes, et d'offrir des noix et des pommes aux singes.

Le domestique de Delaporte, qui était le favori de tous ces animaux,
semblait jaloux de me voir ainsi fraterniser avec eux.

À propos, laissez-moi vous dire un seul petit mot du domestique de
Delaporte.

C'est un magnifique enfant du Darfour, noir comme un charbon et qui a
déjà l'air d'un homme, quoiqu'il n'ait, selon toute probabilité, que
onze ou douze ans. Je dis _selon toute probabilité_, parce qu'il n'y a
pas d'exemple qu'un nègre sache son âge. Celui-là... Pardon,
j'oubliais de vous dire son nom. Il se nomme Abailard. En
outre,--chose assez commune, au reste, d'un nègre à l'égard de son
maître,--il appelle Delaporte _papa_.

Vous allez voir pourquoi il se nomme Abailard et appelle Delaporte
_papa_.

Abailard, qui, en ce temps-là, n'avait pas encore de nom, ou qui en
avait un dont il ne se souvient plus, fut fait prisonnier, avec sa
mère, par une tribu en guerre avec la sienne.

Sa mère avait quatorze ans, et lui en avait deux.

On les sépara et on les vendit.

La mère fut vendue à un Turc, l'enfant à un négociant chrétien.

Nul ne sait ce que devint la mère.

Quant à l'enfant, son maître habitait Kenneh; il vint à Kenneh avec
son maître.

Nous avons dit que son maître était négociant; mais nous avons oublié
de spécifier l'objet de son commerce.

Il vendait des étoffes.

Un jour, il s'aperçut qu'une pièce d'étoffe lui manquait, et il
soupçonna le pauvre petit, alors âgé de six ans, de l'avoir volée.

Le procès est vite fait dans toute l'Égypte, et dans la haute Égypte
surtout, entre un maître et un esclave.

Le marchand d'étoffes coucha l'enfant sur le dos, lui passa les jambes
dans des entraves et lui appliqua lui-même, afin d'être sûr qu'il n'y
aurait point de tricherie, cinquante coups de bâton sous la plante des
pieds.

Puis, comme le sang s'y était naturellement amassé et que l'on
craignait des abcès, qui se terminent souvent par la gangrène, on fit
venir un barbier qui entailla chaque plante des pieds de deux ou trois
coups de rasoir, lesquels permirent au sang de s'épancher.

L'enfant fut un mois sans pouvoir marcher et boita deux mois.

Au bout de ces trois mois, le malheur voulut qu'il cassât une
soupière. Cette fois, comme le négociant avait reconnu qu'il y avait
prodigalité à endommager la plante des pieds d'un nègre, les blessures
le rendant impropre au travail pendant trois mois, ce fut sur une
autre partie du corps qu'il lui appliqua les cent coups.

Les nègres ont cette partie du corps, que nous ne nommerons pas, fort
sensible, à ce qu'il paraît; la punition fut donc encore plus
douloureuse à l'enfant que la première; si douloureuse, qu'au risque
de ce qui pourrait lui arriver, le lendemain de la punition, il
s'enfuit de la maison et se réfugia chez l'oncle de son maître.

L'oncle était un brave homme, qui garda le fugitif jusqu'à ce qu'il
fût guéri, c'est-à-dire environ un mois.

Au bout d'un mois, il lui annonça qu'il pouvait rentrer chez son
maître. Çelui-ci avait juré qu'il ne lui serait rien fait, et même il
avait poussé la déférence pour son oncle jusqu'à lui promettre que son
protégé serait vendu dans les vingt-quatre heures.

Or, la promesse de cette vente était une bonne nouvelle pour le
malheureux enfant. Il ne croyait pas, à quelque maître qu'on le
vendît, qu'il pût rien perdre à changer de condition.

En effet, aucune punition ne fut appliquée au fugitif, et, le
lendemain, un homme jaune étant venu et l'ayant examiné avec un soin
méticuleux, après quelques débats, le prix fut arrêté à mille piastres
turques, c'est-à-dire à deux cents francs, à peu près. Les mille
piastres furent comptées et l'homme jaune emmena l'enfant.

Celui-ci suivit sans défiance son nouveau maître, qui demeurait dans
un quartier éloigné de la ville; ou plutôt à un jet de flèche de la
dernière maison de la ville.

Cependant, arrivé à-la maison, une certaine répugnance instinctive le
tirait en arrière; mais son maître lui envoya un vigoureux coup de
pied, dans une partie encore mal cicatrisée. L'enfant poussa un cri et
entra dans la maison.

Il lui sembla que des cris plaintifs répondaient à son cri.

Il regarda derrière lui si la porte était encore ouverte. La porte
était fermée et la barre déjà mise.

Il se prit à trembler de tous ses membres.

Les cris qu'il avait cru entendre devenaient plus distincts.

Il n'y avait pas à en douter, on infligeait un supplice quelconque à
un ou plusieurs individus.

Son nouveau maître, au frisson qui parcourait son corps et au
claquement de ses dents, devina ce qui se passait en lui.

Il le prit par le bras et le poussa dans la chambre d'où partaient les
cris.

Une douzaine d'enfants de six à sept ans étaient attachés sur des
planches comme des pigeons à la crapaudine; le barbier qui avait déjà
ouvert la plante des pieds du pauvre petit esclave était là, son
rasoir ensanglanté à la main.

Le négociant chrétien avait tenu, parole à son oncle: il avait, comme
il le lui avait promis, vendu son esclave; seulement, il l'avait vendu
à un marchand d'eunuques!

En jetant les yeux autour de lui, en voyant le sort qui lui était
réservé, l'enfant se trouva mal.

Le barbier jugea la disposition mauvaise pour faire l'opération, et il
invita le négociant en chair humaine à la remettre au lendemain.

Le maître, qui craignait de perdre les mille piastres, y consentit.

Il lâcha l'enfant, qui tomba à terre évanoui.

L'enfant était tombé près de la porte.

Quand il revint à lui, il conserva l'immobilité de l'évanouissement.

Il espérait que cette porte s'ouvrirait, et que, par cette porte, il
pourrait fuir.

Il avait remarqué un escalier éclairé par le haut; il calcula que cet
escalier devait donner sur une terrasse.

La porte s'ouvrit; l'enfant ne fit qu'un bond, gagna l'escalier, monta
les degrés quatre à quatre, gagna la terrasse élevée de quinze ou
dix-huit pieds, sauta de la terrasse à terre, et, avec la rapidité du
vent, se dirigea vers la ville.

Son maître l'avait poursuivi; mais il n'osa faire le même saut que
lui. Il fut obligé de descendre et de le poursuivre par la porte.

Pendant ce temps, le fugitif avait gagné plus de deux cents pas.

Son maître était résolu à le rattraper; lui, tenait à ne pas se
laisser reprendre.

Au reste, sa course avait un but: il s'enfuyait du côté du consulat
français.

Le beau nom, que le nom de France, qui, quelque part qu'il soit
prononcé, signifie liberté!

L'enfant se précipita haletant dans la cour.

Aveuglé par son avarice, le marchand d'eunuques l'y suivit.

Or, de même que le pape Grégoire XVI a rendu un décret qui défend de
faire des castrats à Rome, Méhémet-Ali a rendu un décret qui défend de
faire des eunuques dans ses États.

L'enfant n'eut donc qu'à dire à quel péril il venait d'échapper pour
que Delaporte, qui par hasard voyageait dans la haute Égypte et se
trouvait chez son collègue de Kenneh, le prît sous sa protection.

D'abord, et avant tout, il paya les mille piastres au marchand; puis
il livra le marchand à la justice du pacha.

Le marchand reçut cinq cents coups de bâton et fut condamné aux
galères.

L'enfant était libre; mais, comme suprême faveur, il demanda à
Delaporte de le prendre pour son domestique.

Delaporte y consentit et en fit son _saïs_.

C'est en souvenir de ce qu'il a gagné à ce changement de condition que
l'enfant appelle Delaporte _papa_.

C'est en mémoire de ce qu'il a failli perdre chez son avant-dernier
maître que Delaporte appelle l'enfant Abailard.

Cela nous a quelque peu éloigné de l'histoire de notre hippopotame;
mais nous y revenons.


II


La France n'eut pas plus tôt la huitième merveille du monde, quelle se
mit à en désirer une neuvième.

Ce ne fut qu'un cri, qu'un gémissement, qu'une lamentation parmi les
savants. Comme la voix de Rachel dans Rama, on entendait pendant la
nuit des voix venant du Jardin des Plantes, et qui criaient:

--À quoi nous sert un hippopotame mâle, si nous n'avons pas un
hippopotame femelle?

Ces voix traversèrent la Méditerranée et firent tressaillir
Halim-Pacha au milieu de son harem.

--Ne laissons pas se désoler ainsi un peuple chez lequel nous avons
fait notre éducation, dit-il à son frère Saïd, et prouvons-lui que
nous sommes restés Turcs en nous montrant reconnaissants.

Et il ordonna qu'à tout prix une femelle d'hippopotame fût prise dans
le Nil blanc et envoyée au Caire.

Il y a un pays où le mot _impossible_ est bien autrement inconnu qu'en
France, c'est l'Égypte.

Au bout d'un an, on annonça par un messager, à Halim-Pacha, que ses
désirs étaient remplis. Au bout de seize mois, la femelle, âgée de six
mois et quelques jours, arriva au Caire; enfin, dans le commencement
de son septième mois, elle fut embarquée à bord d'un navire de l'État,
avec de l'eau du Nil pour trente jours, et trente-cinq chèvres, dont
le lait servait à sa nourriture.

Au bout de dix-sept jours, le bâtiment aborda à Marseille.

Pendant ce temps, j'avais fait plus ample connaissance avec le mâle.

Delaporte, qui était resté quatre mois en France, était allé passer
trois de ces quatre mois dans sa famille, et était revenu à Paris.

Aussitôt son retour, il était venu me chercher pour aller voir son
hippopotame au Jardin des Plantes.

Son hippopotame pouvait avoir de huit à neuf mois.

Il y avait trois mois qu'il n'avait vu Delaporte.

Voici ce que je puis constater à l'honneur de l'hippopotame, et c'est
à regret que je contredis sur ce point l'opinion de mon honorable et
savant ami Geoffroy Saint-Hilaire, qui prétend que l'hippopotame est
une créature privée de tout sentiment généreux:

Dès que nous entrâmes dans l'enceinte réservée, l'hippopotame, qui
était au fond de l'eau, reparut à la surface; puis, lorsque Delaporte
l'eut appelé de son nom arabe, l'animal accourut avec les
démonstrations de joie les plus vives, et avec des grognements de
satisfaction pouvant équivaloir à ceux que pousserait un troupeau
d'une trentaine de porcs.

Rappelons un fait que le lecteur n'a pas oublié, c'est que le père et
là mère du susdit hippopotame s'étaient fait tuer l'un après l'autre
en défendant leur petit.

Il y a loin de là, à cet axiome si hardiment avancé par notre savant
ami Geoffroy Saint-Hilaire, « qu'il est commun que les femelles des
mammifères abandonnent leurs petits et même les dévorent, et qu'il n'y
a pas d'animaux aussi brutaux et aussi colères que les hippopotames. »

On verra l'explication que nous donnerons (nous qui ne sommes pas un
savant) de cette brutalité de notre hippopotame femelle, à l'endroit
de son petit.

À peine fut-elle arrivée à Paris, au bout de dix-sept jours, ayant
encore, par conséquent, pour treize jours d'eau du Nil, que,
quoiqu'elle n'eût que sept mois, l'hippopotame mâle, qui en avait
dix-sept, se rua sur elle avec une brutalité qui faisait plus
d'honneur à sa passion qu'à sa courtoisie.

Il résulta de cette brutalité une première gestation qui dura quatorze
mois.

Au bout de quatorze mois, c'est-à-dire à vingt-deux mois, la femelle
mit bas un petit hippopotame; la parturition eut lieu dans l'eau,
soudainement, sans que la femelle eût annoncé par aucun signe que
cette parturition fût si proche.

À peine eut-elle mis bas, à peine le petit fut-il venu à la surface de
l'eau pour respirer, que les savants furent prévenus et accoururent.
Bien leur en prit de s'être hâtés; car, dix ou douze heures après sa
naissance, la femelle se jeta sur son petit et, d'une de ses défenses,
le blessa mortellement.

Disons en passant que, lorsque la gueule de l'hippopotame s'ouvre dans
sa plus grande étendue, soit en jouant, soit en bâillant, soit en
absorbant une gerbe de carottes, elle mesure un mètre d'étendue d'une
mâchoire à l'autre.

Les savants étaient désolés de cette mort, attendu que les
naturalistes avaient généralement affirmé qua l'hippopotame était
unipare, c'est-à-dire ne mettait bas qu'une seule fois.

Il est vrai qu'unipare veut aussi bien dire, à mon avis, que
l'hippopotame ne met bas qu'un seul petit à la fois.

La désolation, au reste, ne fut pas longue. Le gardien des deux
animaux annonça bientôt à ces mêmes savants que, si ses prévisions ne
le trompaient pas, la femelle hippopotame donnerait dans quatorze mois
un nouveau produit. Quatorze mois après, jour pour jour, la femelle
manifesta l'intention d'aller au bassin préparé pour faire ses
couches, et, après une seule douleur, qui se manifesta par une
violente crispation, elle mit au monde son second petit.

Les savants furent prévenus de nouveau. Ils accoururent, virent le
petit animal nageant à la surface du bassin, se couchant délicatement
sur le cou et sur le dos de sa mère, qui--l'allaitait en levant la
cuisse; seulement, du lundi au mercredi matin, c'est-à-dire pendant
l'espace de quarante-huit heures environ, ni le petit ni la mère ne
sortirent de l'eau.

Le mâle paraissait indifférent, mais non pas hostile à sa progéniture.

Le mercredi matin, le petit commença de sortir du bassin et de se
coucher au soleil. On envoya aussitôt chercher les savants, qui
vinrent, qui l'examinèrent et le mesurèrent. Il portait près d'un
mètre trente-cinq centimètres d'une extrémité à l'autre, et
grossissait à vue d'oeil, et _comme si on l'eût soufflé_. Rapport d'un
témoin oculaire.

Au nombre des savants, est un fort bon et fort aimable homme, M.
Prévost, que la femelle hippopotame, malgré toutes les avances qu'il
lui a faites et lui fait journellement, a pris en grippe. Elle ne peut
pas le voir, et, sitôt qu'elle le voit, sort de son bassin et essaye
de le charger.

M. Geoffroy-Saint Hilaire lui-même, malgré la haute position qu'il
occupe, non-seulement au Jardin des plantes, mais encore dans la
science, n'a jamais pu familiariser avec le pachyderme; ce qui
pourrait bien avoir eu une influence sur le jugement un peu sévère
qu'il en porte, contradictoirement à l'opinion de son confrère le
savant allemand Funke, qui dit, dans son _Histoire naturelle_, édition
de Leipzig, 1811, que «la nature de l'hippopotame est douce et
inoffensive.»

Ajoutons que, pendant la soirée qui précéda le meurtre commis par
l'hippopotame sur son petit, MM. les savants se livrèrent à une grande
chasse aux rats. Les moyens de destruction étant le pistolet, et les
savants, chose reconnue, ne maniant pas cette arme avec une
supériorité remarquable, il y eut peu de rats tués, mais beaucoup de
coups de pistolet tirés et beaucoup de bruit fait.

Ce bruit parut vivement inquiéter la femelle de l'hippopotame.

Vers une heure du matin, le gardien de veille vit sortir de l'eau le
petit hippopotame se traînant à peine, et paraissant visiblement
souffrir. Au bout de quelques pas, il se coucha, avec un gémissement,
au bord de son bassin; le gardien courut à lui, et reconnut six
blessures, dont une mortelle traversant le poumon.

Il courut à M. Prévost, le réveilla, et lui annonça que, s'il voulait
voir le petit hippopotame vivant, il lui fallait se hâter.

M. Prévost se hâta et reçut le dernier soupir du petit hippopotame,
sans que la mère, à ce triste spectacle, manifestât autre chose que
son mécontentement de l'introduction d'un étranger dans son domicile.

Vers deux heures du matin, le petit hippopotame rendit le dernier
soupir.

Maintenant, nous qui n'avons jamais eu aucune prétention à la science,
mais qui sommes un homme pratique, ayant vécu parmi les animaux
domestiques et sauvages, présentons une bien humble observation à MM.
les savants.

C'est que les animaux domestiques seuls tolèrent la présence et
l'attouchement de l'homme à l'endroit de leurs petits; encore a-t-on
remarqué que les chiens et les chats, dont on avait tué, comme cela
arrive souvent trois ou quatre petits pour ne leur en laisser qu'un ou
deux, ou se cachaient pour mettre bas lors d'une nouvelle parturition,
ou, voyant que l'on avait touché à leurs petits, les emportaient et
les cachaient du mieux qu'il leur était possible pour les enlever à la
main destructrice de l'homme.

Mais il en est bien pis des animaux sauvages. Beaucoup de quadrupèdes,
voyant l'endroit où ils ont déposé et où ils allaitent leurs petits
découvert, les abandonnent et les laissent mourir de faim.

Quant aux oiseaux des forêts et même des jardins, il suffit de toucher
à leurs oeufs pour qu'ils renoncent, à l'incubation et que ces oeufs
soient perdus; il est vrai qu'ils tiennent davantage à leurs petits.

Cependant, citons un fait qui se passe fréquemment à l'endroit de
ceux-ci.

Souvent, des enfants, ayant découvert, à quelques pas de la maison
qu'ils habitent, dans le jardin qu'ils fréquentent, un nid soit de
chardonneret, soit de pinson, soit de fauvette, et voulant se
dispenser de la peine d'élever les petits ou croyant les faire élever
plus sûrement par la mère, mettent les oisillons dans une cage, à
travers les barreaux de laquelle les parents viennent les nourrir
pendant un certain temps; mais, lorsque le moment est venu où les
petits devraient les suivre et en sont empêchés par leur captivité,
les parents les abandonnent et les laissent mourir de faim.

Aussi n'ôterez-vous pas de l'idée des petits paysans que, lorsqu'un
amateur d'ornithologie emploie ce moyen économique de se procurer des
oisillons, le père et la mère, plutôt que de laisser leurs petits en
captivité, _les empoisonnent_.

L'infanticide existerait donc, dans ce cas, chez ces innocents
chanteurs que l'on appelle le chardonneret, le pinson, la fauvette,
comme chez ce féroce amphibie qu'on appelle l'hippopotame?

Non. Mais le fait irrécusable est celui-ci: tout animal sauvage a
horreur de la captivité et de l'homme, qui la lui impose. Tant qu'il
est petit, tant qu'il a besoin des soins de l'homme, il semble oublier
qu'il était fait pour la liberté. Mais, en grandissant, il redevient
sauvage, et l'oiseau qui, lorsqu'il ne mangeait pas seul, venait
chercher sa nourriture dans votre main, après un an de cage,
c'est-à-dire lorsqu'il devrait être habitué à la captivité, se débat,
s'effarouche et essaye de fuir lorsque cette même main, dont, petit,
il se faisait un perchoir, va le chercher et essaye de le prendre dans
sa cage.

Eh bien, il est arrivé pour l'hippopotame, animal essentiellement
sauvage et farouche, ce qui arrive aux oiseaux dont on touche la
couvée, ce qui arrive même aux animaux domestiques dont on a décimé
les petits: acceptant la captivité et l'attouchement de l'homme pour
elle-même, l'hippopotame ne les a pas acceptés pour sa progéniture;
elle a tué son petit, non point parce qu'elle était mauvaise mère,
mais parce qu'elle était trop bonne mère.

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Alex Ross: Winner of the Guardian first book award
Stuart Evers: They made a real difference to Britain's literary culture, and it would be a terrible shame if they got forgotten in the age of Amazon

Congratulations to Alex Ross, winner of the Guardian first book award
One of only seven copies of The Tales of Beedle the Bard handwritten by JK Rowling is unveiled at the New York Public Library as the mass market edition goes on sale around the world

The arcane first book that's also a bestseller

Congratulations to Alex Ross, the deserving winner of the 2008 Guardian first book award. There's been a massed chorus of appreciation for this work already, so I shan't add much, except to say that what I particular enjoy about it is the connections it makes between musics and musicians. I'm the sort of person who goes to a lot of concerts, plays the violin, has some kind of grasp of how the history of music works – but frankly, it's all a bit fragmented and vague, since I have never studied the history of music properly and I can't really do the textbook musicological stuff. As I was reading Ross's book, it dawned on me that most of my knowledge of 20th-century music was based on reading the occasional Grove essay – and mostly, reading programme notes. What Ross's book does brilliantly is knit all these odd and isolated bits of knowledge together, so that everything starts to synthesise rather wonderfully, and you get to know what Sibelius thought of Stravinsky, say (not much – "stillborn affectations" was the phrase employed); or that Alban Berg was lionised by George Gershwin; or that David Bowie referenced Philip Glass and vice versa. That, and then the material is set against its historical and political background, such that this is a book for history-lovers as much as music-lovers.

By the way, there's a pungent criticism of the new-music scene by Hans Eisler in 1928, as quoted by Ross. How much have things changed, I wonder?

"The big music festivals have become downright stock exchanges, where the value of the works is assessed and contracts for the coming season are settled. Yet all this noise is carried out in the vacuum of a bell glass, so to speak, so that not a sound can be heard outside. An empty officiousness celebrates orgies of inbreeding, while there is a complete lack of interest or participation of a public of any kind."

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