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La dame de Monsoreau v.3 by Alexandre Dumas

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LA DAME DE MONSOREAU

PAR

ALEXANDRE DUMAS


ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ





TROISIÈME PARTIE

PARIS

1890




TABLE DES MATIÈRES

DE LA TROISIÈME PARTIE.


I.--Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.

II.--Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frère bien-aimé
le duc d'Anjou, et de ce qui s'ensuivit.

III.--Comment, Chicot et la reine mère, se trouvant être du même avis,
le roi se rangea à l'avis de Chicot et de la reine mère.

IV.--Où il est prouvé que la reconnaissance était une des vertus de M.
de Saint-Luc.

V.--Le projet de M. de Saint-Luc.

VI.--Comment M. de Saint-Luc montra à M. de Monsoreau le coup que le
roi lui avait montré.

VII.--Où l'on voit la reine mère entrer peu triomphalement dans la
bonne ville d'Angers.

VIII.--Les petites causes et les grands effets.

IX.--Comment M. de Monsoreau ouvrit, ferma et rouvrit les yeux, ce qui
était une preuve qu'il n'était pas tout à fait mort.

X.--Comment le duc d'Anjou alla à Méridor pour faire à madame de
Monsoreau des compliments sur la mort de son mari, et comment il
trouva M. de Monsoreau qui venait au-devant de lui.

XI.--Du désagrément des litières trop larges et des portes trop
étroites.

XII.--Dans quelles dispositions était le roi Henri III quand M. de
Saint-Luc reparut à la cour.

XIII.--Où il est traité de deux personnages importants de cette
histoire, que le lecteur avait depuis quelque temps perdus de vue.

XIV.

XV.--Comment l'ambassadeur de M. le duc d'Anjou arriva à Paris, et de
la réception qui lui fut faite.

XVI.--Lequel n'est autre chose que la suite du précédent, écourté par
l'auteur pour cause de fin d'année.

XVII.--Comment M. de Saint-Luc s'acquitta de la commission qui, lui
avait été donnée par Bussy.

XVIII.--En quoi M. de Saint-Luc était plus civilisé que M. de Bussy,
des leçons qu'il lui donna, et de l'usage qu'en fit l'amant de la
belle Diane.

XIX.--Les précautions de M. de Monsoreau.

XX.--Une visite à la maison des Tournelles.

XXI.--Les guetteurs.

XXII.--Comment M. le duc d'Anjou signa, et comment, après avoir signé,
il parla.

XXIII.--Une promenade aux Tournelles.

XXIV.--Où Chicot s'endort.

XXV.--Où Chicot s'éveille.

XXVI.--La Fête-Dieu.

XXVII.--Lequel ajoutera encore à la clarté du chapitre précédent.

XXVIII.--La procession.

XXIX.--Chicot Ier.

XXX.--Les intérêts et le capital.

XXXI.--Ce qui se passait du côté de la Bastille, tandis que Chicot
payait ses dettes à l'abbaye Sainte-Geneviève.

XXXII.--L'assassinat.

XXXIII.--Comment frère Gorenflot se trouva plus que jamais entre la
potence et l'abbaye.

XXXIV.--Où Chicot devine pourquoi d'Épernon avait du sang aux pieds et
n'en avait pas aux joues.

XXXV.--Le matin du combat.

XXXVI.--Les amis de Bussy.

XXXVII.--Le combat.

XXXVIII.--Conclusion.



IMAGES


Titre

Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.

Livarot.

Ma mère, on me brave.

Le palefrenier détacha Roland et l'amena.

Vous êtes affreux à voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau.

Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits.

Vous êtes troué à jour, mon cher monsieur.

Le comte aperçut Diane debout à son chevet.

Saint-Luc se promenait le poing sur la hanche.

Et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde.

Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau à la main.

D'Épernon.

Un mousqueton tout chargé était posé à tout événement à côté d'eux.

Monsoreau parut sur le seuil.

Je le jure par mon nom et sur ce poignard.

Adieu, mes petits lions, je m'en vais à l'hôtel de Bussy.

Veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de
Chicot.

Cher comte, le duc d Anjou est un perfide, un lâche.

Tiens, tiens, tiens, voilà pour les vices que tu as.

Trois hommes armés parurent sur le balcon, tandis que le quatrième
enfourchait la balustrade.

Saint-Luc la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte.

Bussy plongea son épée si vigoureusement dans la poitrine au grand
veneur, qu'il le cloua au parquet.

Il tomba sur les pointes du fer, et il demeura suspendu.

Et du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Épernon.

Oui, des épées, mais des épées bénites, cher ami.

Quélus s'inclina et baisa la main du roi.




CHAPITRE PREMIER

CE QUE VENAIT ANNONCER M. LE COMTE DE MONSOREAU.


Monsoreau marchait de surprise en surprise: le mur de Méridor
rencontré comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui
l'avait amené, comme s'il eût été de sa plus intime connaissance, il y
avait certes là de quoi faire réfléchir les moins soupçonneux. En
s'approchant, et l'on devine si M. de Monsoreau s'approcha vivement;
en s'approchant, il remarqua la dégradation du mur à cet endroit;
c'était une véritable échelle, qui menaçait de devenir une brèche; les
pieds semblaient s'être creusé des échelons dans la pierre, et les
ronces, arrachées fraîchement, pendaient à leurs branches meurtries.

Le comte embrassa tout l'ensemble d'un coup d'oeil, puis, de
l'ensemble, il passa aux détails.

Le cheval méritait le premier rang, il l'obtint.

L'indiscret animal portait une selle garnie d'une housse brodée
d'argent. Dans un des coins était un double F, entrelaçant un double
A.

C'était, à n'en pas douter, un cheval des écuries du prince, puisque
le chiffre faisait: François d'Anjou.

Les soupçons du comte, à cette vue, devinrent de véritables alarmes.
Le duc était donc venu de ce côté; il y venait donc souvent, puisque,
outre le cheval attaché, il y en avait un second qui savait le chemin.

Monsoreau conclut, puisque le hasard l'avait mis sur cette piste,
qu'il fallait suivre cette piste jusqu'au bout.

C'était d'abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux.

Mais, tant qu'il resterait de ce côté du mur, il était évident qu'il
ne verrait rien.

En conséquence, il attacha son cheval près du cheval voisin, et
commença bravement l'escalade.

C'était chose facile: un pied appelait l'autre, la main avait ses
places toutes faites pour se poser, la courbe du bras était dessinée
sur les pierres à la surface de la crête du mur, et l'on avait
soigneusement élagué, avec un couteau de chasse, un chêne, dont, à cet
endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empêchaient le geste.

Tant d'efforts furent couronnés d'un entier succès. M. de Monsoreau ne
fut pas plutôt établi à son observatoire, qu'il aperçut, au pied d'un
arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille
appartenait sans conteste à une femme, et le manteau noir à un homme;
d'ailleurs, il n'y avait point à chercher bien loin, l'homme et la
femme se promenaient à cinquante pas de là, les bras enlacés, tournant
le dos au mur, et cachés d'ailleurs par le feuillage du buisson.

Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n'avait pas habitué le mur à
ses violences, un moellon se détacha du chaperon et tomba, brisant les
branches, jusque sur l'herbe: là, il retentit avec un écho mugissant.

A ce bruit, il paraît que les personnages dont le buisson cachait les
traits à M. de Monsoreau se retournèrent et l'aperçurent, car un cri
de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frôlement dans
le feuillage avertit le comte qu'ils se sauvaient comme deux
chevreuils effrayés.

Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l'angoisse lui
monter au front: il avait reconnu la voix de Diane.

Incapable dès lors de résister au mouvement de fureur qui l'emportait,
il s'élança du haut du mur, et, son épée à la main, se mit à fendre
buissons et rameaux pour suivre les fugitifs.

Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc;
pas une ombre au fond des allées, pas une trace dans les chemins, pas
un bruit dans les massifs, si ce n'est le chant des rossignols et des
fauvettes, qui, habitués à voir les deux amants, n'avaient pu être
effrayés par eux.

Que faire en présence de la solitude? que résoudre? où courir? Le parc
était grand; on pouvait, en poursuivant ceux qu'on cherchait,
rencontrer ceux que l'on ne cherchait pas.

M. de Monsoreau songea que la découverte qu'il avait faite suffisait
pour le moment; d'ailleurs, il se sentait lui-même sous l'empire d'un
sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu'il convenait de
déployer vis-à-vis d'un rival aussi redoutable que l'était François;
car il ne doutait pas que ce rival ne fût le prince. Puis, si, par
hasard, ce n'était pas lui, il avait près du duc d'Anjou une mission
pressée à accomplir; d'ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant
près du prince, ce qu'il devait penser de sa culpabilité ou de son
innocence.

Puis, une idée sublime lui vint. C'était de franchir le mur à
l'endroit même où il l'avait déjà escaladé, et d'enlever avec le sien
le cheval de l'intrus surpris par lui dans le parc.

Ce projet vengeur lui donna des forces; il reprit sa course et arriva
au pied du mur, haletant et couvert de sueur.

Alors, s'aidant de chaque branche, il parvint au faîte et retomba de
l'autre côté; mais, de l'autre côté, plus de cheval, ou, pour mieux
dire, plus de chevaux. L'idée qu'il avait eue était si bonne, qu'avant
de lui venir, à lui, elle était venue à son ennemi, et que son ennemi
en avait profité.

M. de Monsoreau, accablé, laissa échapper un rugissement de rage,
montrant le poing à ce démon malicieux, qui, bien certainement, riait
de lui dans l'ombre déjà épaisse du bois; mais, comme chez lui la
volonté n'était pas facilement vaincue, il réagit contre les fatalités
successives qui semblaient prendre à tâche de l'accabler: en
s'orientant à l'instant même, malgré la nuit qui descendait
rapidement, il réunit toutes ses forces et regagna Angers par un
chemin de traverse qu'il connaissait depuis son enfance.

Deux heures et demie après, il arrivait à la porte de la ville,
mourant de soif, de chaleur et de fatigue: mais l'exaltation de la
pensée avait donné des forces au corps, et c'était toujours le même
homme volontaire et violent à la fois.

D'ailleurs, une idée le soutenait: il interrogerait la sentinelle, ou
plutôt les sentinelles; il irait de porte en porte; il saurait par
quelle porte un homme était entré avec deux chevaux; il viderait sa
bourse, il ferait des promesses d'or, et il connaîtrait le signalement
de cet homme. Alors, quel qu'il fût, prochainement ou plus tard, cet
homme lui payerait sa dette.

Il interrogea la sentinelle; mais la sentinelle venait d'être placée
et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s'informa: le
milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures à
peu près, rentrer un cheval sans maître, qui avait repris tout seul le
chemin du palais.

Il avait alors pensé qu'il était arrivé quelque accident au cavalier,
et que le cheval intelligent avait regagné seul le logis.

Monsoreau se frappa le front: il était décidé qu'il ne saurait rien.

Alors il s'achemina à son tour vers le château ducal.

Là, grande vie, grand bruit, grande joie; les fenêtres
resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme
des fours embrasés, envoyant par leurs soupiraux des parfums de
venaison et de girofle capables de faire oublier à l'estomac qu'il est
voisin du coeur.

Mais les grilles étaient fermées, et là une difficulté se présenta: il
fallait se les faire ouvrir.

Monsoreau appela le concierge et se nomma; mais le concierge ne voulut
point le reconnaître.

--Vous étiez droit, et vous êtes voûté, lui dit-il.

--C'est la fatigue.

--Vous étiez pâle, et vous êtes rouge.

--C'est la chaleur.

--Vous étiez à cheval, et vous rentrez sans cheval.

--C'est que mon cheval a eu peur, a fait un écart, m'a désarçonné et
est rentré sans cavalier. N'avez-vous pas vu mon cheval?

--Ah! si fait, dit le concierge.

--En tout cas, allez prévenir le majordome.

Le concierge, enchanté de cette ouverture qui le déchargeait de toute
responsabilité, envoya prévenir M. Remy.

M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau.

--Et d'où venez-vous, mon Dieu! dans un pareil état? lui demanda-t-il.

Monsoreau répéta la même fable qu'il avait déjà faite au concierge.

--En effet, dit le majordome, nous avons été fort inquiets, quand nous
avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que
j'avais eu l'honneur de prévenir de votre arrivée.

--Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau.

--Fort inquiet.

--Et qu'a-t-il dit?

--Qu'on vous introduisît près de lui aussitôt votre arrivée.

--Bien! le temps de passer à l'écurie seulement, voir s'il n'est rien
arrivé au cheval de Son Altesse.

Et Monsoreau passa à l'écurie, et reconnut, à la place où il l'avait
pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin
de réparer ses forces.

Puis, sans même prendre le soin de changer de costume,--Monsoreau
pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait
l'emporter sur l'étiquette,--sans même changer, disons-nous, le grand
veneur se dirigea vers la salle à manger.

Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-même, réunis
autour d'une table magnifiquement servie et splendidement éclairée,
attaquaient les pâtés de faisans, les grillades fraîches de sanglier
et les entremets épicés, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si
généreux et si velouté, ou de ce perfide, suave et pétillant vin
d'Anjou, dont les fumées s'extravasent dans la tête avant que les
topazes qu'il distille dans le verre soient tout à fait épuisées.

--La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune
fille et déjà ivre comme un vieux reître; au complet comme la cave de
Votre Altesse.

--Non pas, non pas, dit Ribérac, il nous manque un grand veneur. Il
est, en vérité, honteux que nous mangions le dîner de Son Altesse, et
que nous ne le prenions pas nous-mêmes.

--Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu
importe lequel, fût-ce M. de Monsoreau.

Le duc sourit, il savait seul l'arrivée du comte.

Livarot achevait à peine sa phrase et le prince son sourire que la
porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra.

Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante,
qu'elle retentit au milieu du silence général.

--Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favorisés du
ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie à l'instant ce que nous
désirons.

Monsoreau, décontenancé de cet aplomb du prince, qui, dans les cas
pareils, n'était pas habituel à Son Altesse, salua d'un air assez
embarrassé et détourna la tête, ébloui comme un hibou tout à coup
transporté de l'obscurité au grand soleil.

--Asseyez-vous là et soupez, dit le duc en montrant à M. de Monsoreau
une place en face de lui.

--Monseigneur, répondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je
suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai
qu'après m'être acquitté près de Votre Altesse d'un message de la plus
haute importance.

--Vous venez de Paris, n'est-ce pas?

--En toute hâte, monseigneur.

--Eh bien! j'écoute, dit le duc.

Monsoreau s'approcha de François, et, le sourire sur les lèvres, la
haine dans Je coeur, il lui dit tout bas:

--Monseigneur, madame la reine mère s'avance à grandes journées; elle
vient voir Votre Altesse.

Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixés, laissa percer une joie
soudaine.

--C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme
toujours, je vous trouve fidèle serviteur; continuons de souper,
messieurs.

Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait éloigné un
instant pour écouter M. de Monsoreau.

Le festin recommença; le grand veneur, placé entre Livarot et Ribérac,
n'eut pas plutôt goûté les douceurs d'un bon siège, et ne se fut pas
plutôt trouvé en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout à coup
l'appétit.

L'esprit reprenait le dessus sur la matière.

L'esprit, entraîné dans de tristes pensées, retournait au parc de
Méridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps brisé venait
d'accomplir, repassait, comme un pèlerin attentif, par ce chemin
fleuri qui l'avait conduit à la muraille.

Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur dégradé; il
revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri
de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son coeur.

Alors, indifférent au bruit, à la lumière, au repas même, oubliant à
côté de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans
sa propre pensée, laissant son front se couvrir peu à peu de nuages,
et chassant de sa poitrine un sourd gémissement qui attirait
l'attention des convives étonnés.

--Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince;
en vérité, vous feriez bien d'aller vous coucher.

--Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le
suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre
assiette.

--Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tête; en effet, je
suis écrasé de fatigue.

--Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne délasse comme cela.

--Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie.

--Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre
est encore plein.

--A votre santé, comte, dit Ribérac en levant son verre.

Monsoreau fut forcé de faire raison au gentilhomme, et vida le sien
d'un seul trait.

--Il boit cependant très-bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet.

--Oui, répondit le prince, qui essayait de lire dans le coeur du
comte; oui, à merveille.

--Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse,
comte, dit Ribérac; vous connaissez le pays.

--Vous y avez des équipages, des bois, dit Livarot.

--Et même une femme, ajouta Antraguet.

--Oui, répéta machinalement le comte, oui, des équipages, des bois et
madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui.

--Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince.

--Je tâcherai, monseigneur.

--Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tâcherez, voilà
une belle réponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais
au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait
lever dix.

Monsoreau pâlit malgré lui; le vieux taillis était justement cette
partie du bois où Roland venait de le conduire.

--Ah! oui, oui, demain, demain! s'écrièrent en choeur les
gentilshommes.

--Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc.

--Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, répondit Monsoreau;
mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un
instant, je suis bien fatigué pour conduire une chasse demain. Puis,
j'ai besoin de visiter les environs et de savoir où en sont nos bois.

--Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc
avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc était son
rival.

--Accordé! accordé! crièrent les jeunes gens avec gaieté. Nous donnons
vingt-quatre heures à M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout
ce qu'il a à y faire.

--Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de
les bien employer.

--Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller
trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau à son
appartement!

M. de Monsoreau salua et sortit, soulagé d'un grand fardeau, la
contrainte.

Les gens affligés aiment la solitude plus encore que les amants
heureux.




CHAPITRE II

COMMENT LE ROI HENRI III APPRIT LA FUITE DE SON FRÈRE BIEN-AIMÉ LE DUC
D'ANJOU, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT.


Une fois le grand veneur sorti de la salle à manger, le repas continua
plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais.

La figure sombre du Monsoreau n'avait pas peu contribué à maintenir
les jeunes gentilshommes; car, sous le prétexte et même sous la
réalité de la fatigue, ils avaient démêlé cette continuelle
préoccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette
tache de tristesse mortelle qui faisait le caractère particulier de sa
physionomie.

Lorsqu'il fut parti, et que le prince, toujours gêné en sa présence,
eut repris son air tranquille:

--Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entré notre grand
veneur, commencé de nous raconter votre fuite de Paris. Continue.

Et Livarot continua.

Mais, comme notre titre d'historien nous donne le privilège de savoir
mieux que Livarot lui-même ce qui s'était passé, nous substituerons
notre récit à celui du jeune homme. Peut-être y perdra-t-il comme
couleur, mais il y gagnera comme étendue, puisque nous savons ce que
Livarot ne pouvait savoir, c'est-à-dire ce qui s'était passé au
Louvre.

Vers le milieu de la nuit, Henri III fut réveillé par un bruit
inaccoutumé qui retentissait dans le palais, où cependant, le roi une
fois couché, le silence le plus profond était prescrit.

C'étaient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles,
des courses rapides dans les galeries, des imprécations à faire ouvrir
la terre; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous
ces blasphèmes, ces mots répétés par des milliers d'échos:

--Que dira le roi? que dira le roi?

Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, après avoir soupé
avec Sa Majesté, s'était laissé aller au sommeil dans un grand
fauteuil, les jambes enlacées à sa rapière.

Les rumeurs redoublaient.

Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant:

--Chicot! Chicot!

Chicot ouvrit un oeil. C'était un garçon prudent qui appréciait fort
le sommeil et qui ne se réveillait jamais tout à fait du premier coup.

--Ah! tu as eu tort de m'appeler, Henri, dit-il. Je rêvais que tu
avais un fils.

--Écoute! dit Henri, écoute!

--Que veux-tu que j'écoute? Il me semble cependant que tu me dis bien
assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur
mes nuits.

--Mais tu n'entends donc pas? dit le roi en étendant la main dans la
direction du bruit.

--Oh! oh! s'écria Chicot; en effet, j'entends des cris.

--Que dira le roi? que dira le roi? répéta Henri. Entends-tu?

--Il y a deux choses à soupçonner: ou ton lévrier Narcisse est malade,
ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthélemy
de catholiques.

--Aide-moi à m'habiller, Chicot.

--Je le veux bien; mais aide-moi à me lever, Henri.

--Quel malheur! quel malheur! répétait-on dans les antichambres.

--Diable! ceci devient sérieux, dit Chicot.

--Nous ferons bien de nous armer, dit le roi.

--Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous dépêcher de sortir par
la petite porte, afin de voir et de juger par nous-mêmes le malheur,
au lieu de nous le laisser raconter.

Presque aussitôt, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la
porte dérobée et se trouva dans le corridor qui conduisait aux
appartements du duc d'Anjou.

C'est là qu'il vit des bras levés au ciel et qu'il entendit les
exclamations les plus désespérées.

--Oh! oh! dit Chicot, je devine: ton malheureux prisonnier se sera
étranglé dans sa prison. Ventre-de biche! Henri, je te fais mon
compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais.

--Eh! non, malheureux! s'écria Henri, ce ne peut être cela.

--Tant pis, dit Chicot.

--Viens, viens.

Et Henri entraîna le Gascon dans la chambre du duc.

La fenêtre était ouverte et garnie d'une foule de curieux entassés les
uns sur les autres pour contempler l'échelle de corde accrochée aux
trèfles de fer du balcon.

Henri devint pâle comme la mort.

--Eh! eh! mon fils, dit Chicot, tu n'es pas encore si fort blasé que
je le croyais.

--Enfui! évadé! cria Henri d'une voix si retentissante, que tous les
gentilshommes se retournèrent.

Il y avait des éclairs dans les yeux du roi; sa main serrait
convulsivement la poignée de sa miséricorde.

Schomberg s'arrachait les cheveux, Quélus se bourrait le visage de
coups de poing, et Maugiron frappait, comme un bélier, de la tête dans
la cloison.

Quant à d'Épernon, il avait disparu sous le spécieux prétexte de
courir après M. le duc d'Anjou.

La vue du martyre que, dans leur désespoir, s'infligeaient ses favoris
calma tout à coup le roi.

--Hé là! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le
milieu du corps.

--Non, mordieu! j'en crèverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune
homme en prenant du champ pour se briser la tête non plus sur la
cloison, mais sur le mur.

--Holà! aidez-moi donc à le retenir, cria Henri.

--Eh! compère, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous
tout bonnement votre épée au travers du ventre.

--Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux.

Pendant ce temps, Quélus se meurtrissait les joues.

--Oh! Quélus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler à Schomberg
quand il a été trempé dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon
ami!

Quélus s'arrêta.

Schomberg seul continuait à se dépouiller les tempes; il en pleurait
de rage.

--Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je
t'en prie!

--J'en deviendrai fou.

--Bah! dit Chicot.

--Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voilà
pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un
affreux malheur. Je suis perdu! Voilà la guerre civile dans mon
royaume... Ah! qui a fait ce coup-là? qui a fourni l'échelle? Par la
mordieu! je ferai pendre toute la ville.

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