A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Le Capitaine Arena by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le Capitaine Arena

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12


Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online
Distributed Proofreading Team.



LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père)

Volume 2


CHAPITRE X.


LE PROPHÈTE.

En arrivant à bord nous trouvâmes le pilote assis, selon son habitude,
au gouvernail, quoique le bâtiment fût à l'ancre, et que par
conséquent il n'eût rien à faire à cette place. Au bruit que nous
fîmes en remontant à bord, il éleva sa tête au-dessus de la cabine
et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose à lui dire. Le
capitaine, qui partageait la déférence que chacun avait pour Nunzio,
passa aussitôt à l'arrière. La conférence dura dix minutes à peu près;
pendant ce temps les matelots de leur côté s'étaient entre eux et
formaient un groupe qui paraissait assez préoccupé; nous crûmes qu'il
était question de l'aventure de Scylla, et nous ne fîmes pas autrement
attention à ces symptômes d'inquiétude.

Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit à nous.

--Est-ce que leurs excellences tiennent toujours à partir demain? nous
demandat-il.

--Mais, oui, si la chose est possible, répondis-je.

--C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons
le vent contraire pour sortir du détroit.

--Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sûr?

--Oh! dit Pietro, qui s'était approché de nous avec tout l'équipage,
si le vieux l'a dit, dame! c'est l'Évangile. L'a-t-il dit, capitaine?

--Il l'a dit, répondit gravement celui auquel la question était
adressée.

--Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il
avait la mine toute gendarmée: n'est-ce pas, les autres?

Tout l'équipage fit un signe de tête qui indiquait que, comme Pietro,
chacun avait remarqué la préoccupation du vieux prophète.

--Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a
l'habitude de souffler longtemps?

--Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus,
quelquefois moins.

--Et alors on ne peut pas sortir du détroit?

--C'est impossible.

--Vers quelle heure le vent soufflera-t-il?

--Eh! vieux! dit le capitaine.

--Présent, dit Nunzio eu se levant derrière sa cabine.

--Pour quelle heure le vent?

Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis
se retournant de notre côté:

--Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures,
un instant après que le soleil sera couché.

--Ce sera entre huit et neuf heures, répéta le capitaine avec la même
assurance que si c'eût été Matthieu Laensberg ou Nostradamus qui lui
eût adressé la réponse qu'il nous transmettait.

--Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir
tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu
que nous arrivions à gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande.

--Si vous le voulez absolument, répondit directement le pilote, on
tâchera.

--Eh bien, tâchez-donc alors.

--Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun à son poste. En un
instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut à la
besogne; l'ancre fut levée, et le bâtiment, tournant lentement son
beaupré vers le cap Pelore, commença de se mouvoir sous l'effort de
quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un
souffle de vent ne traversait.

Cependant il était évident que, quoique notre équipage eût obéi sans
réplique à l'ordre donné, c'était à contre-coeur qu'il se mettait en
route; mais, comme cette espèce de nonchalance pouvait bien venir
aussi du regret que chacun avait de s'éloigner de sa femme ou de sa
maîtresse, nous n'y fîmes pas grande attention, et nous continuâmes
d'espérer que Nunzio mentirait cette fois à son infaillibilité
ordinaire.

Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu à peu, et tout en
dissimulant cette intention, s'étaient rapprochés des côtes de Sicile,
se trouvèrent à un demi-quart de lieue à peu près du village de La
Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencèrent à encombrer
la côte. Je vis bien quel était le but de cette manoeuvre, attribuée
simplement au courant, et j'allai au-devant du désir de ces braves
gens en les autorisant, non pas à débarquer, ils ne le pouvaient pas
sans patente, mais à s'approcher du rivage à une assez faible distance
pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs
adieux. Ils profitèrent de la permission, et en une vingtaine de
coups de rames ils se trouvèrent à portée de la voix. Au bout d'une
demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous
n'avions pas de temps à perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter
les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on
se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait
sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd.

Comme cette disposition atmosphérique me portait tout naturellement
au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double
rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande
curiosité pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et
j'allai me coucher.

Je dormais depuis trois ou quatre heures à peu près, et tout en
dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi
quelque chose d'étrange, lorsqu'enfin je fus complétement réveillé par
le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête et par le cri bien
connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux,
ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement
d'oscillation imprimé au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux
de savoir ce qui se passait, je me traînai jusqu'à la porte de
derrière de la cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote.
Je fus bientôt au fait: au moment où je l'ouvrais, une vague qui
demandait à entrer juste au moment où je voulais sortir m'attrapa en
pleine poitrine, et m'envoya bientôt à trois pas en arrière, couvert
d'eau et d'écume. Je me relevai, mais il y avait inondation complète
dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos
lits du déluge. Jadin accourut accompagné du mousse qui portait une
lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'oeil atout, tirait à lui la
porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout
à fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui
heureusement, étant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre
l'eau. Nous les plaçâmes sur des tréteaux qui les élevaient au-dessus
des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendîmes nos draps et nos
couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intérieures
de notre chambre à coucher; puis, laissant à notre mousse le soin
d'éponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions,
nous gagnâmes le pont.

Le vent s'était levé comme l'avait dit le pilote et à l'heure qu'il
avait dit, et, selon sa prédiction, nous était tout à fait contraire.
Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous étions
plus à l'aise, et nous courions des bordées dans l'espérance de gagner
un peu de chemin; mais il résultait de cette manoeuvre que la mer
nous battait en plein travers, et que de temps en temps le bâtiment
s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer.
Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan incliné comme un toit,
nos matelots couraient de l'avant en arrière avec une célérité à
laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous
cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions véritablement rien.
De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau;
aussitôt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le
speronare, le beaupré dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent
arrivait bruissant, et, chargé de pluie, sifflait à travers nos mâts
et nos cordages dépouillés, tandis que les vagues, prenant notre
speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix.
En même temps, à la lueur de deux ou trois éclairs qui accompagnaient
chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordées nous
avaient rapprochés des uns ou des autres, ou les rivages de la
Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours à la même distance: ce
qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre
petit bâtiment se comportait à merveille et faisait des efforts inouïs
pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent.

Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant
ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'élevèrent
pas une récrimination contre la volonté qui les mettait aux prises
avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce temps, je demandai
combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des
bordées; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous
répondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je
m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et
j'appris que, selon toute probabilité, nous en aurions encore pour
trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions à
conserver sur le vent et la mer le même avantage, nous pouvions faire
à peu, près huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la
fatigue, et je prévins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans
le détroit, nous renoncions momentanément à aller plus avant. Cette
intention pacifique était à peine formulée par moi que, transmise
immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue de tout
l'équipage. Le speronare tourna sur lui-même comme par enchantement;
la voile latine et la voile de foc se déployèrent dans l'ombre, et le
petit bâtiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrière
avec la rapidité d'un cheval de course. Dix minutes après, le mousse
vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle
était parfaitement séchée, et que nous y retrouverions nos lits, qui
nous attendaient dans le meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes
pas redire deux fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque
devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormîmes au
bout de quelques instants.

Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit dont nous étions
partis la veille: il ne tenait qu'à nous de croire que nous n'avions
pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un
peu agité. Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en
point, nous nous approchâmes de lui avec une vénération encore plus
grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries à
l'endroit du temps. Ses prévisions n'étaient pas consolantes: à son
avis, le temps était complétement dérangé pour huit ou dix jours; et
il y avait même dans l'air quelque chose de fort étrange, et qu'il ne
comprenait pas bien. Il résultait donc des observations atmosphériques
de Nunzio que nous étions cloués à San-Giovanni pour une semaine au
moins. Quant à renouveler l'essai que nous venions de faire et qui
nous avait si médiocrement réussi, il ne fallait pas même le tenter.

Notre parti fut pris à l'instant même. Nous déclarâmes au capitaine
que nous donnions six jours au vent pour se décider à passer du nord
au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'était pas décidée
faire sa _saute_, nous nous en irions tranquillement par terre, à
travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'épaule, et tantôt à
pied, tantôt à mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement
par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier
souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo.

Rien ne met le corps et l'âme à l'aise comme une résolution prise,
fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait prendre.
A peine la nôtre fut-elle arrêtée que nous nous occupâmes de nos
dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le
comprend bien, étaient plus que médiocres; pour rien au monde je
n'aurais voulu remettre le pied à Messine. Nous décidâmes donc que
nous demeurerions sur notre speronare; en conséquence on s'occupa à
l'instant même de le tirer à terre, afin que nous n'eussions pas même
à supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais
temps se fait sentir jusqu'au milieu du détroit. Chacun se mit à
l'oeuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carène
antique, était tiré sur le sable du rivage, étayé à droite et à gauche
par deux énormes pieux, et orné à son babord d'une échelle à l'aide de
laquelle on communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une
tente fut établie de l'arrière au grand mât, afin que noua pussions
nous promener, lire ou travailler à l'abri du soleil et de la pluie.
Moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une
demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure
auberge de San-Giovanni.

Le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point être perdu:
Jadin avait ses croquis à repasser; et moi, pendant mes longues
rêveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais à peu près
arrêté le plan de mon drame de _Paul Jones_, dont il ne me restait
plus que quelques caractères à mettre en relief et quelques scènes à
compléter. Je résolus donc de profiter de cette espèce de quarantaine
pour achever ce travail préparatoire, qui devait recevoir à Naples son
exécution, et dès le soir même je me mis à l'oeuvre.

Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la
permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le
vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment à
bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La
permission fut accordée à ces conditions.

Le vent était constamment contraire, ainsi que l'avait prédit Nunzio;
et cependant le temps, après avoir été deux nuits et un jour à la
bourrasque, était redevenu assez beau. La lune était dans son plein et
se levait chaque soir derrière les montagnes de la Calabre; puis elle
venait faire du détroit un lac d'argent, et de Messine une de ces
villes fantastiques comme en rêve le burin poétique de Martyn. C'était
ce moment-là que je choisissais de préférence pour travailler;
et, selon toute probabilité, c'est au calme de ces belles nuits
siciliennes que le caractère du principal héros de mon drame a dû le
cachet religieux et rêveur qui a, plus que les scènes dramatiques
peut-être, décidé du succès de l'ouvrage.

Au bout de six jours, le vent soutenait le défi et n'avait pas changé.
Ne voulant rien changer à notre décision, nous résolûmes donc de
partir le matin du septième, et nous fimes dire au capitaine de
revenir pour arrêter un itinéraire avec nous. Non-seulement le
capitaine revint, mais encore il ramena tout l'équipage; les braves
gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre congé de
nous. Vers les trois heures, nous les vîmes en conséquence arriver
dans la chaloupe. Aussitôt je donnai l'ordre à Giovanni de se procurer
tout ce qu'il pourrait réunir de vivres, et à Philippe, qui était de
garde avec lui, de préparer sur le pont une table monstre; quant au
dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous
en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du
village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de
leurs jardins.

Quoique pris au dépourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habileté
ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dîner fort
confortable. Il est vrai que nous avions affaire à des convives
indulgents.

Après le dîner, auquel assista une partie de la population de
San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la
tarentelle. J'eus alors l'idée d'envoyer Pietro par le village afin
de recruter deux musiciens, un flûteur et un joueur de guitare: un
instant après j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un
en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste
du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait préparé
une illumination générale; en cinq minutes le speronare fut
resplendissant.

Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances à monter sur
le bâtiment: en un instant nous eûmes à bord une vingtaine de danseurs
et de danseuses. Nous juchâmes nos musiciens sur la cabine, nous
plaçâmes à l'avant une table couverte de verres et de bouteilles,
et le raout commença, à la grande joie des acteurs et même des
spectateurs.

La tarentelle, comme on se le rappelle, était le triomphe de Pietro:
aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le
prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il était là,
disait-on, soutiendrait à lui seul l'honneur de la Calabre contre la
Sicile tout entière; mais il n'y était pas. On l'avait cherché partout
du moment où l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas
trouvé: selon toute probabilité, il était à Beggio ou à Scylla, ce
qui était un grand malheur pour l'amour-propre national des
Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la réputation du susdit
Agnolo avait passé le détroit, car le capitaine se pencha à mon
oreille, et me dit tout bas:

--Ce n'est pas pour mépriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien
heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici.

A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le
rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garçon
de vingt à vingt-deux ans, vêtu de son costume des dimanches. Ce
beau garçon, c'était Agnolo; et ce qui l'avait retardé, c'était sa
toilette.

Il était évident que cette apparition était peu agréable à nos gens,
et surtout à Pietro, qui se voyait sur le point d'être détrôné,
ou tout au moins d'être forcé de partager avec un rival les
applaudissements de la société, Cependant le capitaine ne pouvait se
dispenser d'inviter un homme désigné ainsi à notre admiration par la
voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, à dix pas
duquel Agnolo se tenait debout les bras croisés d'un air de défi,
et l'invita à prendre part à la fête. Agnolo le remercia avec une
certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'échelle
qui était de l'autre côté, il s'accrocha en sautant avec sa main
droite au bordage du bâtiment; puis, à la force des poignets, il
s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont.
C'était, comme on dit en style de coulisses, _soigner son entrée._
Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en
réputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet.

Alors commença entre Pietro et le nouveau venu une véritable lutte
chorégraphique. Nous croyions connaître Pietro depuis le temps que
nous le pratiquions, mais nous, fûmes forcés d'avouer que c'était
la première fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute
sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours
auxquels il se livra, étaient quelque chose de fantastique; mais tout
ce que faisait Pietro était à l'instant même répété par Agnolo
comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une méthode
supérieure. Pietro était le danseur de la nature, Agnolo était celui
de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine
fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord
dans sa tête, puis que les jambes obéissaient à l'ordre donné; chez
Agnolo, point: tout était instantané, l'art était arrivé à ressembler
à de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut
degré auquel l'art puisse atteindre. Il en résulta que Pietro,
haletant, essoufflé, au bout de sa force et de son haleine, après
avoir épuisé tout son répertoire, tomba les jambes croisées sous lui
en jetant son cri de défaite habituel, sans conséquence lorsque la
chose se passait devant nous, c'est-à-dire en famille, mais qui
acquérait une bien autre gravité en face d'un rival comme Agnolo.
Quant à Agnolo, comme la fête commençait à peine pour lui, il laissa
quelques minutes à Pietro pour se remettre; puis, voyant que son
antagoniste avait sans doute besoin d'une trêve plus longue, puisqu'il
ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses
exercices.

Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence à soutenir, fut
lui-même, c'est-à-dire véritablement un beau danseur, non pas comme on
l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne,
en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent
passées en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son
chapeau, son bouquet, devinrent l'un après l'autre les accessoires de
ce petit drame chorégraphique, qui exprima tour à tour tous les degrés
de la passion, et qui, après avoir commencé par la rencontre presque
indifférente du danseur et de sa danseuse, avoir passé par les
différentes phases d'un amour combattu puis partagé, finit par toute
l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous étions approchés comme
les autres pour voir cette représentation vraiment théâtrale, et, au
risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mêlions
nos applaudissements à ceux de la foule, lorsque les cris de _La danse
du Tailleur, La danse du Tailleur!_ retentirent, proférés d'abord
par deux ou trois personnes, puis ensuite répétés frénétiquement
non-seulement par les invités qui se trouvaient à bord, mais encore
par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna
vers nous, comme pour dire que puisqu'il était notre hôte il ne ferait
rien qu'avec notre consentement, nous joignîmes alors nos instances à
celles qui le sollicitaient déjà. Alors Agnolo, saluant gracieusement
la foule, fit signe qu'il allait se rendre au désir qu'on lui
exprimait. Cette condescendance fut à l'instant même accueillie par
des applaudissements unanimes, et la musique commença une ritournelle
bizarre, qui eut le privilége d'exciter à l'instant même l'hilarité
parmi tous les assistants.

Comme j'ai le malheur d'avoir là compréhension très-difficile à
l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce
que c'était que la danse du Tailleur.

--Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils
en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est
pas étonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcières en Calabre.

--Mais enfin, à quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport?

--C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, maître Térence, qui a
fait _gratis_ une paire de culottes au diable; à la condition que le
diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emportée tout
de même.

--Bah!

--Oh! parole d'honneur:

--Comment cela?

--En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais.

--Vraiment?

--Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez à
Catanzaro, vous pourrez le voir.

--Qui? le diable?

--Non, ce gueux de Térence. C'est arrivé il n'y a pas plus de dix ans,
au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont
tous des sorciers et des sorcières en Calabre.

--Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas?

--Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis
d'ailleurs je n'aime pas beaucoup à parler de toutes ces histoires-là
où le diable joue un rôle, attendu que, comme vous le savez, il y a
déjà eu dans ma famille une histoire de sorcière. Mais vous allez
traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun
accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de
maître Térence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera.

--Vous croyez?

--Oh! j'en suis sûr.

Je pris mon album, et j'écrivis dessus en grosses lettres:

_«Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de maître Térence de
Catanzaro, qui a fait_ gratis _une paire de culottes au diable, à la
condition que le diable emporterait sa femme.»_

Et je revins à Agnolo.

La toile était levée, et, sur une musique plus étrange encore que la
ritournelle dont la bizarrerie m'avait déjà frappé, Agnolo venait de
commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo était
exécutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner
une idée, et qui aurait eu un miraculeux succès dans l'opéra de la
_Tentation_, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens,
la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre
du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne
pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me
paraissait des plus intéressantes et des plus compliquées. Je voyais
bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son
fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces
différents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire,
que les épisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur.
Quant à Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et animée,
et sa danse bouffonne et fantastique à la fois était pleine d'un
caractère d'entraînement presque magique. On voyait les efforts qu'il
faisait pour résister, mais la musique l'emportait. Pour le flûteur et
le guitariste, le premier soufflait à perdre haleine, tandis que le
second grattait à se démancher les bras. Les assistants trépignaient,
Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les
autres à ce spectacle diabolique, quand tout à coup je vis Nunzio qui,
perçant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine.
Aussitôt le capitaine étendit la main, et me touchant l'épaule:

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12

Publishers angry at plans to hit criminals' memoirs
Alison Flood: The economic climate is beginning to leave its mark on the publishing industry in the US and the UK is braced for the worst

The great value of book tokens
The poet and broadcaster on the objects that mean the most to him

Alex Ross: Winner of the Guardian first book award
Stuart Evers: They made a real difference to Britain's literary culture, and it would be a terrible shame if they got forgotten in the age of Amazon

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.