Les Quarante Cinq, v3 by Alexandre Dumas
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LES QUARANTE-CINQ
TROISIEME PARTIE
PAR
ALEXANDRE DUMAS
XLIV
PREPARATIFS DE BATAILLE
Le camp du nouveau duc de Brabant etait assis sur les deux rives de
l'Escaut: l'armee, bien disciplinee, etait cependant agitee d'un esprit
d'agitation facile a comprendre.
[Illustration: Tu es un traitre, et en traitre tu mourras. -- PAGE 19.]
En effet, beaucoup de calvinistes assistaient le duc d'Anjou, non point
par sympathie pour le susdit duc, mais pour etre aussi desagreables que
possible a l'Espagne, et aux catholiques de France et d'Angleterre; ils se
battaient donc plutot par amour-propre que par conviction ou par
devoument, et l'on sentait bien que la campagne une fois finie, ils
abandonneraient le chef ou lui imposeraient des conditions.
D'ailleurs ces conditions, le duc d'Anjou laissait toujours croire qu'a
l'heure venue, il irait au devant d'elles. Son mot favori etait: " Henri
de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi Francois de France ne se
ferait-il pas huguenot? "
De l'autre cote, au contraire, c'est-a-dire chez l'ennemi, existaient, en
opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes
distincts, une cause parfaitement arretee, le tout parfaitement pur
d'ambition ou de colere.
Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais a ses conditions et
a son heure; elle ne refusait pas precisement Francois, mais elle se
reservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et
l'experience belliqueuse de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en
etendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine,
elle trouvait Alexandre Farnese dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas
d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'Espagne contre Anjou,
comme elle avait accepte le secours d'Anjou contre l'Espagne?
Quitte, apres cela, a repousser l'Espagne apres que l'Espagne l'aurait
aidee a repousser Anjou.
Ces republicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens.
Tout a coup ils virent apparaitre une flotte a l'embouchure de l'Escaut,
et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France,
et que ce grand amiral de France amenait un secours a leur ennemi.
Depuis qu'il etait venu mettre le siege devant Anvers, le duc d'Anjou
etait devenu naturellement l'ennemi des Anversois.
En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrivee de Joyeuse, les
calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque egale a celle que
faisaient les Flamands. Les calvinistes etaient fort braves, mais en meme
temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent,
mais n'aimaient point qu'on vint rogner leurs lauriers, surtout avec des
epees qui avaient servi a saigner tant de huguenots au jour de la Saint-
Barthelemy.
De la, force querelles qui commencerent le soir meme de l'arrivee de
Joyeuse, et se continuerent triomphalement le lendemain et le
surlendemain.
Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle
de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders
servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de
morts qu'une affaire en rase campagne n'en eut coute aux Francais. Si le
siege d'Anvers, comme celui de Troie, eut dure neuf ans, les assieges
n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les
assiegeants; ceux-ci se fussent certainement detruits eux-memes.
Francois faisait, dans toutes ces querelles, l'office de mediateur, mais
non sans d'enormes difficultes; il y avait des engagements pris avec les
huguenots francais: blesser ceux-ci, c'etait se retirer l'appui moral des
huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers.
D'un autre cote, brusquer les catholiques envoyes par le roi pour se faire
tuer a son service, etait pour le duc d'Anjou chose non-seulement
impolitique, mais encore compromettante.
L'arrivee de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-meme ne comptait
pas, avait bouleverse les Espagnols, et de leur cote les Lorrains en
crevaient de fureur.
C'etait bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir a la fois de
cette double satisfaction.
Mais le duc ne menageait point ainsi tous les partis sans que la
discipline de son armee en souffrit fort.
Joyeuse, a qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se
trouvait mal a l'aise au milieu de cette reunion d'hommes si divers de
sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succes etait
passe. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand echec courait dans
l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de
capitaine, il deplorait d'etre venu de si loin pour partager une defaite.
Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou
avait eu grand tort de mettre le siege devant Anvers. Le prince d'Orange,
qui lui avait donne ce traitre conseil, avait disparu depuis que le
conseil avait ete suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il etait devenu. Son
armee etait en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc
d'Anjou l'appui de cette armee; cependant on n'entendait point dire le
moins du monde qu'il y eut division entre les soldats de Guillaume et les
Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assieges n'etait pas
venue rejouir les assiegeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant
la place.
Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siege, c'est
que cette ville importante d'Anvers etait presque une capitale: or,
posseder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est
un avantage reel; mais prendre d'assaut la deuxieme capitale de ses futurs
Etats, c'etait s'exposer a la desaffection des Flamands, et Joyeuse
connaissait trop bien les Flamands pour esperer, en supposant que le duc
d'Anjou prit Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tot ou tard de cette
prise, et avec usure.
Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette
nuit meme ou nous avons introduit nos lecteurs dans le camp francais.
Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc etait assis
ou plutot couche sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit
de repos, et il ecoutait, non point les avis du grand amiral de France,
mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly.
Aurilly, par ses laches complaisances, par ses basses flatteries et par
ses continuelles assiduites, avait enchaine la faveur du prince; jamais il
ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit
le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait evite l'ecueil
ou la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'etaient brises.
Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses renseignements exacts
sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manoeuvres
habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait,
quelle que fut cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande
fortune, adroitement disposee en cas de revers; de sorte qu'il paraissait
toujours etre le pauvre musicien Aurilly, courant apres un ecu, et
chantant comme les cigales lorsqu'il avait faim.
L'influence de cet homme etait immense parce qu'elle etait secrete.
Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses developpements de strategie et
detourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arriere, interrompant
tout net le fil de son discours.
Francois avait l'air de ne pas ecouter, mais il ecoutait reellement; aussi
cette impatience de Joyeuse ne lui echappa-t-elle point, et, sur-le-champ:
-- Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous?
-- Rien, monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir
de m'ecouter.
-- Mais j'ecoute, monsieur de Joyeuse, j'ecoute, repondit allegrement le
duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien epaissi par la
guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis ecouter deux personnes
parlant ensemble, quand Cesar dictait sept lettres a la fois!
-- Monseigneur, repondit Joyeuse en lancant au pauvre musicien un coup
d'oeil sous lequel celui-ci plia avec son humilite ordinaire, je ne suis
pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle.
-- Bon, bon, duc; taisez-vous, Aurilly.
Aurilly s'inclina.
-- Donc, continua Francois, vous n'approuvez pas mon coup de main sur
Anvers, monsieur de Joyeuse?
-- Non, monseigneur.
-- J'ai adopte ce plan en conseil, cependant.
-- Aussi, monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande reserve que je prends
la parole, apres tant d'experimentes capitaines.
Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui.
Plusieurs voix s'eleverent pour affirmer au grand amiral que son avis
etait le leur.
D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment.
-- Comte de Saint-Aignan, dit le prince a l'un de ses plus braves
colonels, vous n'etes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous?
-- Si fait, monseigneur, repondit M. de Saint-Aignan.
-- Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace....
Chacun se mit a rire. Joyeuse palit, le comte rougit.
-- Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son
avis de cette facon, c'est un conseiller peu poli, voila tout.
-- Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu
tort de me reprocher une infirmite contractee a son service; j'ai, a la
prise de Cateau-Cambresis, recu un coup de pique dans la tete, et, depuis
ce temps j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces
dont se plaint Son Altesse.... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je
vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit fierement le
comte en se retournant.
-- Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche
que vous faites, et vous avez raison.
Le sang monta au visage du duc Francois.
-- Et a qui ce reproche? dit-il.
-- Mais, a moi, probablement, monseigneur.
-- Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse,
a vous qu'il ne connait pas?
-- Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez
peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers.
-- Mais enfin, s'ecria le prince, il faut que ma position se dessine dans
le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je
le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais ou, m'a parle
d'une royaute. Ou est-elle, cette royaute? dans Anvers. Ou est-il, lui!
dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et,
Anvers pris, nous saurons a quoi nous en tenir.
-- Eh! monseigneur, vous le savez deja, sur mon ame, ou vous seriez en
verite moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donne le conseil de
prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se
mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre
Altesse duc de Brabant, s'est reserve la lieutenance generale du duche; le
prince d'Orange, qui a interet a ruiner les Espagnols par vous et vous par
les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous
succedera, s'il ne vous remplace et ne vous succede deja; le prince
d'Orange... Eh! monseigneur, jusqu'a present en suivant les conseils du
prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un
revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront apres vous
comme ces chiens timides qui ne courent qu'apres les fuyards.
-- Quoi! vous supposez que je puisse etre battu par des marchands de
laine, par des buveurs de biere?
-- Ces marchands de laine, ces buveurs de biere ont donne fort a faire au
roi Philippe de Valois, a l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui
etaient trois princes d'assez bonne maison, monseigneur, pour que la
comparaison ne puisse pas vous etre trop desagreable.
-- Ainsi, vous craignez un echec?
-- Oui, monseigneur, je le crains.
-- Vous ne serez donc pas la, monsieur de Joyeuse?
-- Pourquoi donc n'y serais-je point?
-- Parce que je m'etonne que vous doutiez a ce point de votre propre
bravoure, que vous vous voyiez deja en fuite devant les Flamands: en tout
cas, rassurez-vous: ces prudents commercants ont l'habitude, quand ils
marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils
aient la chance de vous atteindre, courussent-ils apres vous.
-- Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; monseigneur, je serai au
premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le
seront au dernier, voila tout.
-- Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, monsieur de Joyeuse:
vous approuvez que j'aie pris les petites places.
-- J'approuve que vous preniez ce qui ne se defend point.
-- Eh bien! apres avoir pris les petites places qui ne se defendaient pas,
comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu'elle se
defend, ou plutot parce qu'elle menace de se defendre.
-- Et Votre Altesse a tort: mieux vaut reculer sur un terrain sur que de
trebucher dans un fosse en continuant de marcher en avant.
-- Soit, je trebucherai, mais je ne reculerai pas.
-- Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s'inclinant,
et nous, de notre cote, nous ferons comme voudra Votre Altesse; nous
sommes ici pour lui obeir.
-- Ce n'est pas repondre, duc.
-- C'est cependant la seule reponse que je puisse faire a Votre Altesse.
-- Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me
rendre a votre avis.
[Illustration: Derriere une borne gigantesque il attendit. -- PAGE 24.]
-- Monseigneur, voyez l'armee du prince d'Orange, elle etait votre, n'est-
ce pas? Eh bien! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans
Anvers, ce qui est bien different; voyez le Taciturne, comme vous
l'appelez vous-meme: il etait votre ami et votre conseiller; non-seulement
vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez
etre sur que l'ami s'est change en ennemi; voyez les Flamands: lorsque
vous etiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en
vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes a votre vue et
braquent leurs canons a votre approche, ni plus ni moins que si vous etiez
le duc d'Albe. Eh bien! je vous le dis: Flamands et Hollandais, Anvers et
Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment
sera celui ou vous crierez feu a votre maitre d'artillerie.
-- Eh bien! repondit le duc d'Anjou, on battra du meme coup Anvers et
Orange, Flamands et Hollandais.
-- Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner
l'assaut a Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois,
et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous
sans rien dire, avec ces eternels huit ou dix mille hommes, toujours
detruits et toujours renaissants, a l'aide desquels depuis dix ou douze
ans il tient en echec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de
Parme.
-- Ainsi, vous persistez dans votre opinion?
-- Dans laquelle?
-- Que nous serons battus.
-- Immanquablement.
-- Eh bien! c'est facile a eviter, pour votre part, du moins, monsieur de
Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frere vous a envoye vers moi
pour me soutenir; votre responsabilite est a couvert, si je vous donne
conge en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'etre soutenu.
-- Votre Altesse peut me donner conge, dit Joyeuse; mais, a la veille
d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter.
Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince
comprit qu'il avait ete trop loin.
-- Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme,
vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou
plutot que, dans la position ou je suis, je ne puis avouer tout haut que
j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai ete trop
jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la superiorite des
armes francaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous
commettre un pire? Nous voici devant des gens armes, c'est-a-dire devant
des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je
leur cede? Demain alors, ils reprendront piece a piece ce que j'ai
conquis; non, l'epee est tiree, frappons, ou sinon nous serons frappes;
voila mon sentiment.
-- Du moment ou Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai
d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obeir, monseigneur, et d'aussi
grand coeur, croyez-le bien, si vous me conduisez a la mort, que si vous
me menez a la victoire; cependant... mais non, monseigneur.
-- Quoi?
-- Non, je veux et dois me taire.
-- Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux.
-- Alors en particulier, monseigneur.
-- En particulier?
-- Oui, s'il plait a Votre Altesse.
Tous se leverent et reculerent jusqu'aux extremites de la spacieuse tente
de Francois.
-- Parlez, dit celui-ci.
-- Monseigneur peut prendre indifferemment un revers que lui infligerait
l'Espagne, un echec qui rendrait triomphants ces buveurs de biere
flamands, ou ce prince d'Orange a double face; mais s'accommoderait-il
aussi volontiers de faire rire a ses depens M. le duc de Guise?
Francois fronca le sourcil.
-- M. de Guise? dit-il; eh! qu'a-t-il a faire dans tout ceci?
-- M. de Guise, continua Joyeuse, a tente, dit-on, de faire assassiner
monseigneur; si Salcede ne l'a pas avoue sur l'echafaud, il l'a avoue a la
gene. Or, c'est une grande joie a offrir au Lorrain, qui joue un grand
role dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous
Anvers, et de lui procurer, qui sait? sans bourse delier, cette mort d'un
fils de France, qu'il avait promis de payer si cher a Salcede. Lisez
l'histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont
pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus
illustres et des meilleurs chevaliers francais.
Le duc secoua la tete.
-- Eh bien! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain
maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me
voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai
encore des batailles a gagner.
-- Et Cateau-Cambresis que vous oubliez, monseigneur; il est vrai que vous
etes le seul.
-- Comparez donc cette escarmouche a Jarnac et a Moncontour, Joyeuse, et
faites le compte de ce que je redois a mon bien-aime frere Henri. Non,
non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince
francais, moi.
Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse,
s'etaient eloignes:
-- Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cesse, les
terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit.
Joyeuse s'inclina.
-- Monseigneur voudra bien detailler ses ordres, dit-il, nous les
attendons.
-- Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galere amirale, n'est-ce pas,
monsieur de Joyeuse?
-- Oui, monseigneur.
-- Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n'ayant
dans le port que des vaisseaux marchands; alors vous viendrez vous
embosser en face du quai. La, si le quai est defendu, vous foudroierez la
ville en tentant un debarquement avec vos quinze cents hommes.
Du reste de l'armee je ferai deux colonnes, l'une commandee par M. le
comte de Saint-Aignan, l'autre commandee par moi-meme. Toutes deux
tenteront l'escalade par surprise au moment ou les premiers coups de canon
partiront.
La cavalerie demeurera en reserve, en cas d'echec, pour proteger la
retraite de la colonne repoussee.
De ces trois attaques, l'une reussira certainement. Le premier corps,
etabli sur le rempart, tirera une fusee pour rallier a lui les autres
corps.
-- Mais il faut tout prevoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que
vous ne croyez pas supposable, c'est-a-dire que les trois colonnes
d'attaque soient repoussees toutes trois.
-- Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos
batteries, et nous nous repandons dans les polders, ou les Anversois ne se
hasarderont point a nous venir chercher.
On s'inclina en signe d'adhesion.
-- Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence.
Qu'on eveille les troupes endormies, qu'on embarque avec ordre; que pas un
feu, pas un coup de mousquet ne revelent notre dessein. Vous serez dans le
port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre depart. Nous,
qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en meme
temps que vous.
Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici
ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous.
Les capitaines quitterent la tente du prince, et donnerent leurs ordres
avec les precautions indiquees.
Bientot, toute cette fourmiliere humaine fit entendre son murmure confus:
mais on pouvait croire que c'etait celui du vent, se jouant dans les
gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders.
L'amiral s'etait rendu a son bord.
LXV
MONSEIGNEUR
Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprets,
hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur
attribuant toute la mauvaise volonte possible.
Anvers etait comme une ruche quand vient le soir, calme et deserte a
l'exterieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement.
Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues,
barricadaient leurs maisons, doublaient les chaines et fraternisaient avec
les bataillons du prince d'Orange, dont une partie deja etait en garnison
a Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitot
rentrees, s'egrenaient dans la ville.
[Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.]
Lorsque tout fut pret pour une vigoureuse defense, le prince d'Orange, par
un soir sombre et sans lune, entra a son tour dans la ville sans
manifestation aucune, mais avec le calme et la fermete qui presidaient a
l'accomplissement de toutes ses resolutions, lorsque ces resolutions
etaient une fois prises.
Il descendit a l'hotel-de-ville, ou ses affides avaient tout prepare pour
son installation.
La il recut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en
revue les officiers des troupes soldees, puis enfin recut les principaux
officiers qu'il mit au courant de ses projets.
Parmi ses projets, le plus arrete etait de profiter de la manifestation du
duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en
arrivait ou le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-la voyait avec
joie ce nouveau competiteur a la souveraine puissance se perdre comme les
autres.
Le soir meme ou le duc d'Anjou s'appretait a attaquer, comme nous l'avons
vu, le prince d'Orange, qui etait depuis deux jours dans la ville, tenait
conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois.
A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince
d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le
prince d'Orange secouait la tete comme un homme surpris de cette
incertitude.
Mais, a chaque hochement de tete, le commandant de la place repondait:
-- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit
venir: attendons donc monseigneur.
Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en
froncant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait.
Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds
battements, et semblait demander au balancier d'accelerer la venue du
personnage attendu si impatiemment.
Neuf heures du soir sonnerent: l'incertitude etait devenue une anxiete
reelle; quelques vedettes pretendaient avoir apercu du mouvement dans le
camp francais.
Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait ete expediee
sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du
cote de la terre que de ce qui se passait du cote de la mer, avaient
desire avoir des nouvelles precises de la flotte francaise: la petite
barque n'etait point revenue.
Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colere ses gants de buffle, il
dit aux Anversois:
-- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et
brulee quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la difference
qui existe sous ce rapport entre les Francais et les Espagnols.
Ces paroles n'etaient point faites pour rassurer messieurs les officiers
civils, aussi se regarderent-ils avec beaucoup d'emotion.
En ce moment, un espion qu'on avait envoye sur la route de Malines, et qui
avait pousse son cheval jusqu'a Saint-Nicolas, revint en annoncant qu'il
n'avait rien vu ni entendu qui annoncat le moins du monde la venue de la
personne que l'on attendait.
-- Messieurs, s'ecria le Taciturne a cette nouvelle, vous le voyez, nous
attendrions inutilement; faisons nous-memes nos affaires; le temps nous
presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir
confiance en des talents superieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est
sur soi-meme qu'il faut se reposer.
Deliberons donc, messieurs.
Il n'avait point acheve, que la portiere de la salle se souleva et qu'un
valet de la ville apparut et prononca ce seul mot qui, dans un pareil
moment, paraissait en valoir mille autres:
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