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Tartarin sur les Alpes by Alphonse Daudet

A >> Alphonse Daudet >> Tartarin sur les Alpes

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ALPHONSE DAUDET


Tartarin sur les Alpes

Nouveaux exploits du heros tarasconnais




TABLE DE MATIERES


I. Apparition au Rigi-Kulm.--Qui?--Ce qu'on dit autour d'une table de
six cents couverts.--Riz et pruneaux.--Un bal improvise.--L'inconnu
signe son nom sur le registre de l'hotel.--P. C. A.

II. Tarascon, cinq minutes d'arret.--Le Club des Alpines.--Explication
du P. C. A.--Lapins de garenne et lapins de choux.--Ceci est mon
testament,--Le sirop de cadavre.--Premiere ascension.--Tartarin tire
ses lunettes.

III. Une alerte sur le Rigi.--Du sang-froid! du sang-froid!--Le cor
des Alpes.--Ce que Tartarin trouve a sa glace en se reveillant.
--Perplexite.--On demande un guide par le telephone.

IV. Sur le bateau.--Il pleut.--Le heros tarasconnais salue des
manes.--La verite sur Guillaume Tell.--Desillusion.--Tartarin de
Tarascon n'a jamais existe.--<>.

V. Confidences sous un tunnel.

VI. Le col du Brunig.--Tartarin tombe aux mains des nihilistes.--Disparition
d'un tenor italien et d'une corde fabriquee en Avignon.--Nouveaux
exploits du chasseur de casquettes.--Pan! pan!

VII. Les nuits de Tarascon.--Ou est-il?--Anxiete.--Les cigales du Cours
redemandent Tartarin.--Martyre d'un grand saint tarasconnais.--Le Club
des Alpines.--Ce qui se passait a la pharmacie de la placette.--A moi,
Bezuquet!.

VIII. Dialogue memorable entre la Jungfrau et Tartarin.--Un salon
nihiliste.--Le duel au couteau de chasse.--Affreux cauchemar.
--<>--Etrange accueil fait par
l'hotelier Meyer a la delegation tarasconnaise.

IX. Au Chamois fidele

X. L'ascension de la Jungfrau.--Ve, les boeufs!--Les crampons Kennedy
ne marchent pas, la lampe a chalumeau non plus.--Apparition d'hommes
masques au chalet du Club Alpin.--Le president dans la crevasse.--Il y
laisse ses lunettes.--Sur les cimes!--Tartarin devenu dieu.

XI. En route pour Tarascon!--Le lac de Geneve.---Tartarin propose une
visite au cachot de Bonnivard.--Court dialogue au milieu des
roses.--Toute la bande sous les verrous.--L'infortune Bonnivard.--O
se trouve une certaine corde fabriquee en Avignon.

XII. L'hotel Baltet a Chamonix.--Ca sent l'ail!--De l'emploi de la
corde dans les courses alpestres.--Shake hands!--Un eleve de
Schopenhauer.--A la halte des Grands-Mulets.--<que je vous parle>>.

XIII. La catastrophe.

XIV. Epilogue.





I

APPARITION AU RIGI-KULM.--OUI?--CE QU'ON DIT AUTOUR D'UNE TABLE DE SIX
CENTS COUVERTS.--RIZ ET PRUNEAUX. UN BAL IMPROVISE.--L'INCONNU SIGNE
SON NOM SUR LE REGISTRE DE L'HOTEL.--P. C. A.


Le 10 aout 1880, a l'heure fabuleuse de ce coucher de soleil sur les
Alpes, si fort vante par les guides Joanne et Baedeker, un brouillard
jaune hermetique, complique d'une tourmente de neige en blanches
spirales, enveloppait la cime du Rigi (_Regina montium_) et cet hotel
gigantesque, extraordinaire a voir dans l'aride paysage des hauteurs,
ce Rigi-Kulm vitre comme un observatoire, massif comme une citadelle,
ou pose pour un jour et une nuit la foule des touristes adorateurs du
soleil.

En attendant le second coup du diner, les passagers de l'immense et
fastueux caravanserail, morfondus en haut dans les chambres ou pames
sur les divans des salons de lecture dans la tiedeur moite des
caloriferes allumes, regardaient, a defaut des splendeurs promises,
tournoyer les petites mouchetures blanches et s'allumer devant le
perron les grands lampadaires dont les doubles verres de phares
grincaient au vent.

Monter si haut, venir des quatre coins du monde pour voir cela... O
Baedeker!...

Soudain quelque chose emergea du brouillard, s'avancant vers l'hotel
avec un tintement de ferrailles, une exageration de mouvements causee
par d'etranges accessoires.

A vingt pas, a travers la neige, les touristes desoeuvres, le nez
contre les vitres, les _misses_ aux curieuses petites tetes coiffees
en garcons, prirent cette apparition pour une vache egaree, puis pour
un retameur charge de ses ustensiles.

A dix pas, l'apparition changea encore et montra l'arbalete
l'epaule, le casque a visiere baissee d'un archer du moyen age, encore
plus invraisemblable a rencontrer sur ces hauteurs qu'une vache ou
qu'un ambulant.

Au perron, l'arbaletrier ne fut plus qu'un gros homme, trapu, rable,
qui s'arretait pour souffler, secouer la neige de ses jambieres en
drap jaune comme sa casquette, de son passe-montagne tricote ne
laissant guere voir du visage que quelques touffes de barbe
grisonnante et d'enormes lunettes vertes, bombees en verres de
stereoscope. Le _piolet_, l'alpenstock, un sac sur le dos, un paquet
de cordes en sautoir, des crampons et crochets de fer a la ceinture
d'une blouse anglaise a larges pattes completaient le harnachement de
ce parfait alpiniste.

Sur les cimes desolees du Mont-Blanc ou du Finsteraarhorn, cette tenue
d'escalade aurait semble naturelle; mais au Rigi-Kulm, a deux pas du
chemin de fer!

L'Alpiniste, il est vrai, venait du cote oppose a la station, et
l'etat de ses jambieres temoignait d'une longue marche dans la neige
et la boue.

Un moment il regarda l'hotel et ses dependances, stupefait de trouver
a deux mille metres au-dessus de la mer une batisse de cette
importance, des galeries vitrees, des colonnades, sept etages de
fenetres et le large perron s'etalant entre deux rangees de pots a feu
qui donnaient a ce sommet de montagne l'aspect de la place de l'Opera
par un crepuscule d'hiver.

Mais si surpris qu'il put etre, les gens de l'hotel le paraissaient
bien davantage, et lorsqu'il penetra dans l'immense antichambre, une
poussee curieuse se fit a l'entree de toutes les salles: des messieurs
armes de queues de billard, d'autres avec des journaux deployes, des
dames tenant leur livre ou leur ouvrage, tandis que tout au fond, dans
le developpement de l'escalier, des tetes se penchaient par-dessus la
rampe, entre les chaines de l'ascenseur.

L'homme dit haut, tres fort, d'une voix de basse profonde, un <du Midi>> sonnant comme une paire de cymbales:

<
Et tout de suite il s'arreta, quitta sa casquette et ses lunettes.

Il suffoquait.

L'eblouissement des lumieres, le chaleur du gaz, des caloriferes, en
contraste avec le froid noir du dehors, puis cet appareil somptueux,
ces hauts plafonds, ces portiers chamarres avec <> en
lettres d'or sur leurs casquettes d'amiraux, les cravates blanches des
maitres d'hotel et le bataillon des Suissesses en costumes nationaux
accouru sur un coup de timbre, tout cela l'etourdit une seconde, pas
plus d'une.

Il se sentit regarde et, sur-le-champ, retrouva son aplomb, comme un
comedien devant les loges pleines.

<
C'etait le gerant qui l'interrogeait du bout des dents, un gerant tres
chic, jaquette rayee, favoris soyeux, une tete de couturier pour
dames.

L'Alpiniste, sans s'emouvoir, demanda une chambre, <chambre, au moins>>, a l'aise avec ce majestueux gerant comme avec un
vieux camarade de college.

Il fut par exemple bien pres de se facher quand la servante bernoise,
qui s'avancait un bougeoir a la main, toute raide dans son plastron
d'or et les bouffants de tulle de ses manches, s'informa si monsieur
desirait prendre l'ascenseur. La proposition d'un crime a commettre
ne l'eut pas indigne davantage.

--Un ascenseur, a lui!... a lui!... Et son cri, son geste,
secouerent toute sa ferraille.

Subitement radouci, il dit a la Suissesse d'un ton aimable:
<<_Pedibus_se_ cum jambis_se, ma belle chatte...>> et il monta derriere
elle, son large dos tenant l'escalier, ecartant les gens sur son
passage, pendant que par tout l'hotel courait une clameur, un long
<> chuchote dans les langues diverses des
quatre parties du monde. Puis le second coup du diner sonna, et nul
ne s'occupa plus de l'extraordinaire personnage.


Un spectacle, cette salle a manger du Rigi-Kulm.

Six cents couverts autour d'une immense table en fer a cheval ou des
compotiers de riz et de pruneaux alternaient en longues files avec des
plantes vertes, refletant dans leur sauce claire ou brune les petites
flammes droites des lustres et les dorures du plafond caissonne.

Comme dans toutes les tables d'hote suisses, ce riz et ces pruneaux
divisaient le diner en deux factions rivales, et rien qu'aux regards
de haine ou de convoitise jetes d'avance sur les compotiers du
dessert, on devinait aisement a quel parti les convives appartenaient.
Les Riz se reconnaissaient a leur paleur defaite, les Pruneaux a leurs
faces congestionnees.

Ce soir-la, les derniers etaient en plus grand nombre, comptaient
surtout des personnalites plus importantes, des celebrites
europeennes, telles que le grand historien Astier-Rehu, de l'Academie
francaise, le baron de Stoltz, vieux diplomate austro-hongrois, lord
Chipendale (?), un membre du Jockey-Club avec sa niece (hum! hum!),
l'illustre docteur-professeur Schwanthaler, de l'Universite de Bonn,
un general peruvien et ses huit demoiselles.

A quoi les Riz ne pouvaient guere opposer comme grandes vedettes qu'un
senateur belge et sa famille, Mme Schwanthaler, la femme du
professeur, et un tenor italien retour de Russie, etalant sur la nappe
des boutons de manchettes larges comme des soucoupes.

C'est ce double courant oppose qui faisait sans doute la gene et la
raideur de la table. Comment expliquer autrement le silence de ces
six cents personnes, gourmees, renfrognees, mefiantes, et le souverain
mepris qu'elles semblaient affecter les unes pour les autres? Un
observateur superficiel aurait pu l'attribuer a la stupide morgue
anglo-saxonne qui, maintenant, par tous pays donne le ton du monde
voyageur.

Mais non! Des etres a face humaine n'arrivent pas a se hair ainsi
premiere vue, a se dedaigner du nez, de la bouche et des yeux faute de
presentation prealable. Il doit y avoir autre chose.

Riz et Pruneaux, je vous dis. Et vous avez l'explication du morne
silence pesant sur ce diner du Rigi-Kulm qui, vu le nombre et la
variete internationale des convives, aurait du etre anime, tumultueux,
comme on se figure les repas au pied de la tour de Babel.

L'Alpiniste entra, un peu trouble devant ce refectoire de chartreux en
penitence sous le flamboiement des lustres, toussa bruyamment sans que
personne prit garde a lui, s'assit a son rang de dernier venu, au bout
de la salle. Defuble maintenant, c'etait un touriste comme un autre,
mais d'aspect plus aimable, chauve, bedonnant, la barbe en pointe et
touffue, le nez majestueux, d'epais sourcils feroces sur un regard bon
enfant.

Riz ou Pruneau? on ne savait encore.

A peine installe, il s'agita avec inquietude, puis quittant sa place
d'un bond effraye: <<_Outre!_...un courant d'air!...>> dit-il tout haut,
et il s'elanca vers une chaise libre, rabattue au milieu de la table.

Il fut arrete par une Suissesse de service, du canton d'Uri, celle-la,
chainettes d'argent et guimpe blanche:

<
Alors, de la table, une jeune fille dont il ne voyait que la chevelure
en blonds releves sur des blancheurs de neige vierge dit sans se
retourner, avec un accent d'etrangere:

<
--Malade? demanda l'Alpiniste en s'asseyant, l'air empresse, presque
affectueux... Malade? Pas dangereusement au moins?

Il prononcait <>, et le mot revenait dans toutes ses phrases
avec quelques autres vocables parasites <allons, et autrement, differemment>>, qui soulignaient encore son
accent meridional, deplaisant sans doute pour la jeune blonde, car
elle ne repondit que par un regard glace, d'un bleu noir, d'un bleu
d'abime.

Le voisin de droite n'avait rien d'encourageant non plus; c'etait le
tenor italien, fort gaillard au front bas, aux prunelles huileuses,
avec des moustaches de matamore qu'il frisait d'un doigt furibond,
depuis qu'on l'avait separe de sa jolie voisine.

Mais le bon Alpiniste avait l'habitude de parler en mangeant, il lui
fallait cela pour sa sante.

<<_Ve_! Les jolis boutons... se dit-il tout haut a lui-meme en
guignant les manchettes de l'Italien... Ces notes de musique,
incrustees dans le jaspe, c'est d'un effet _charmain_...

Sa voix cuivree sonnait dans le silence sans y trouver le moindre
echo.

<
--Non capisco...>> grogna l'Italien dans ses moustaches.

Pendant un moment l'homme se resigna a devorer sans rien dire, mais
les morceaux l'etouffaient. Enfin, comme son vis-a-vis le diplomate
austro-hongrois essayait d'atteindre le moutardier du bout de ses
vieilles petites mains grelottantes, enveloppees de mitaines, il le
lui passa obligeamment: <> car il
venait de l'entendre appeler ainsi.

Malheureusement le pauvre M. de Stoltz, malgre l'air finaud et
spirituel contracte dans les chinoiseries diplomatiques, avait perdu
depuis longtemps ses mots et ses idees, et voyageait dans la montagne
specialement pour les rattraper. Il ouvrit ses yeux vides sur ce
visage inconnu, les referma sans rien dire. Il en eut fallu dix,
anciens diplomates de sa force intellectuelle, pour trouver en commun
la formule d'un remerciement.

A ce nouvel insucces, l'Alpiniste fit une moue terrible, et la brusque
facon dont il s'empara de la bouteille aurait pu faire croire qu'il
allait achever de fendre, avec, la tete felee du vieux diplomate. Pas
plus! C'etait pour offrir a boire a sa voisine, qui ne l'entendit
pas, perdue dans une causerie a mi-voix, d'un gazouillis etranger doux
et vif, avec deux jeunes gens assis tout pres d'elle. Elle se
penchait, s'animait. On voyait des petits frisons briller dans la
lumiere contre une oreille menue, transparente et toute rose...
Polonaise, Russe, Norvegienne?... mais du Nord bien certainement; et
une jolie chanson do son pays lui revenant aux levres, l'homme du Midi
se mit a fredonner tranquillement:

_O coumtesso gento,
Estelo dou Nord
Que la neu argento,
Qu'Amour friso en or._[*]

[*] < argente,--Qu'Amour frise en or.>> (Frederic MISTRAL.)

Toute la table se retourna; on crut qu'il devenait fou. Il rougit, se
tint coi dans son assiette, n'en sortit plus que pour repousser
violemment un des compotiers sacres qu'on lui passait:

<
C'en etait trop.

Il se fit un grand mouvement de chaises. L'academicien, lord
Chipendale (?), le professeur de Bonn et quelques autres notabilites
du parti se levaient, quittaient la salle pour protester.

Les <> presque aussitot suivirent, en le voyant repousser le second
compotier aussi vivement que l'autre.

Ni Riz ni Pruneau!... Quoi alors?...

Tous se retirerent; et c'etait glacial ce defile silencieux de nez
tombants, de coins de bouche abaisses et dedaigneux, devant le
malheureux qui resta seul dans l'immense salle a manger flamboyante,
en train de faire une trempette a la mode de son pays, courbe sous le
dedain universel.


Mes amis, ne meprisons personne. Le mepris est la ressource des
parvenus, des poseurs, des laiderons et des sots, le masque o
s'abrite la nullite, quelquefois la gredinerie, et qui dispense
d'esprit, de jugement, de bonte. Tous les bossus sont meprisants;
tous les nez tors se froncent et dedaignent quand ils rencontrent un
nez droit.

Il savait cela, le bon Alpiniste. Ayant de quelques annees depasse la
quarantaine, ce <> ou l'homme trouve et ramasse la
clef magique qui ouvre la vie jusqu'au fond, en montre la monotone et
decevante enfilade, connaissant en outre sa valeur, l'importance de sa
mission et du grand nom qu'il portait, l'opinion de ces gens-la ne
l'occupait guere. Il n'aurait eu d'ailleurs qu'a se nommer, a crier:
<> pour changer en respects aplatis toutes ces lippes
hautaines; mais l'incognito l'amusait.

Il souffrait seulement de ne pouvoir parler, faire du bruit, s'ouvrir,
se repandre, serrer des mains, s'appuyer familierement a une epaule,
appeler les gens par leurs prenoms. Voila ce qui l'oppressait au
Rigi-Kulm.

Oh! surtout, ne pas parler.

<> se disait le pauvre diable, errant
dans l'hotel, ne sachant que devenir.

Il entra au cafe, vaste et desert comme un temple en semaine, appela
le garcon <>, commanda <> Et le
garcon ne demandant pas: <> l'Alpiniste ajouta
vivement: <mes grandes chasses.

Il allait les raconter, mais l'autre avait fui sur ses escarpins de
fantome pour courir a lord Chipendale affale de son long sur un divan
et criant d'une voix morne: <> Le bouchon
fit son bruit bete de noce de commande, puis on n'entendit plus rien
que les rafales du vent dans la monumentale cheminee et le cliquetis
frissonnant de la neige sur les vitres.

Bien sinistre aussi, le salon de lecture, tous les journaux en main,
ces centaines de tetes penchees autour des longues tables vertes, sous
les reflecteurs. De temps en temps une baillee, une toux, le
froissement d'une feuille deployee, et, planant sur ce calme de salle
d'etude, debout et immobiles, le dos au poele, solennels tous les deux
et sentant pareillement le moisi, les deux pontifes de l'histoire
officielle, Schwanthaler et Astier-Rehu, qu'une fatalite singuliere
avait mis en presence au sommet du Rigi, depuis trente ans qu'ils
s'injuriaient, se dechiraient dans des notes explicatives,
s'appelaient <Astier-Rehu>>.

Vous pensez l'accueil que recut le bienveillant Alpiniste approchant
une chaise pour faire un brin de causette instructive au coin du feu.
Du haut de ces doux cariatides tomba subitement sur lui un de ces
courants froids, dont il avait si grand'peur; il se leva, arpenta la
salle autant par contenance que pour se rechauffer, ouvrit la
bibliotheque. Quelques romans anglais y trainaient, meles a de
lourdes bibles et a des volumes depareilles du Club Alpin Suisse; il
en prit un, l'emportait pour le lire au lit, mais dut le laisser a la
porte, le reglement ne permettant pas qu'on promenat la bibliotheque
dans les chambres.

Alors, continuant a errer, il entr'ouvrit la porte du billard, ou le
tenor italien jouait tout seul, faisait des effets de torse et de
manchettes pour leur jolie voisine, assise sur un divan, entre deux
jeunes gens auxquels elle lisait une lettre. A l'entree de
l'Alpiniste elle s'interrompit, et l'un des jeunes gens se leva, le
plus grand, une sorte de moujik, d'homme-chien, aux pattes velues, aux
longs cheveux noirs, luisants et plats, rejoignant la barbe inculte.
Il fit deux pas vers le nouveau venu, le regarda comme on provoque, et
si ferocement que le bon Alpiniste sans demander d'explication,
executa un demi-tour a droite, prudent et digne.

<> dit-il tout
haut, et il referma la porte bruyamment pour bien prouver a ce sauvage
qu'on n'avait pas peur de lui.


Le salon restait comme dernier refuge; il y entra... Coquin de
sort!... La morgue, bonnes gens! la morgue du mont Saint-Bernard, o
les moines exposent les malheureux ramasses sous la neige dans les
attitudes diverses que la mort congelante leur a laissees, c'etait
cela le salon de Rigi-Kulm.

Toutes les dames figees, muettes, par groupes sur des divans
circulaires, ou bien isolees, tombees ca et la. Toutes les misses
immobiles sous les lampes des gueridons, ayant encore aux mains
l'album, le magazine, la broderie qu'elles tenaient quand le froid les
avait saisies; et parmi elles les filles du general, les huit petites
Peruviennes avec leur teint de safran, leurs traits en desordre, les
rubans vifs de leurs toilettes tranchant sur les tons de lezard des
modes anglaises, pauvres petits _pays-chauds_ qu'on se figurait si
bien grimacant, gambadant a la cime des cocotiers et qui, plus encore
que les autres victimes, faisaient peine a regarder en cet etat de
mutisme et de congelation. Puis au fond, devant le piano, la
silhouette macabre du vieux diplomate, ses petites mains a mitaines
posees et mortes sur le clavier, dont sa figure avait les reflets
jaunis...

Trahi par ses forces et sa memoire, perdu dans une polka de sa
composition qu'il recommencait toujours au meme motif, faute de
retrouver la coda, le malheureux de Stoltz s'etait endormi en jouant,
et avec lui toutes les dames du Rigi, bercant dans leur sommeil des
frisures romantiques ou ce bonnet de dentelle en forme de croute de
vol-au-vent qu'affectionnent les dames anglaises et qui fait partie du
cant voyageur.

L'arrivee de l'Alpiniste ne les reveilla pas, et lui-meme s'ecroulait
sur un divan, envahi par ce decouragement de glace, quand des accords
vigoureux et joyeux eclaterent dans le vestibule, ou trois <>,
harpe, flute, violon, de ces ambulants aux mines piteuses, aux longues
redingotes battant les jambes, qui courent les hotelleries suisses,
venaient d'installer leurs instruments. Des les premieres notes,
notre homme se dressa, galvanise.

<<_Zou!_ bravo!... En avant musique!

Et le voila courant, ouvrant les portes grandes, faisant fete aux
musiciens, qu'il abreuve de champagne, se grisant lui aussi, sans
boire, avec cette musique qui lui rend la vie. Il imite le piston, il
imite la harpe, claque des doigts au-dessus de sa tete, roule les
yeux, esquisse des pas, a la grande stupefaction des touristes
accourus de tous cotes au tapage. Puis brusquement, sur l'attaque
d'une valse de Strauss que les musicos allumes enlevent avec la furie
de vrais tziganes, l'Alpiniste, apercevant a l'entree du salon la
femme du professeur Schwanthaler, petite Viennoise boulotte aux
regards espiegles, restes jeunes sous ses cheveux gris tout poudres,
s'elance, lui prend la taille, l'entraine en criant aux autres: <allez donc!... valsez donc!

L'elan est donne, tout l'hotel degele et tourbillonne, emporte. On
danse dans le vestibule, dans le salon, autour de la longue table
verte de la salle de lecture. Et c'est ce diable d'homme qui leur a
mis a tous le feu au ventre. Lui cependant ne danse plus, essouffl
au bout de quelques tours; mais il veille sur son bal, presse les
musiciens, accouple les danseurs, jette le professeur de Bonn dans les
bras d'une vieille Anglaise, et sur l'austere Astier-Rehu la plus
fringante des Peruviennes. La resistance est impossible. Il se
degage de ce terrible Alpiniste on ne sait quelles effluves qui vous
soulevent, vous allegent. Et zou! et zou! Plus de mepris, plus de
haine. Ni Riz ni Pruneaux, tous valseurs. Bientot la folie gagne, se
communique aux etages, et, dans l'enorme baie de l'escalier, on voit
jusqu'au sixieme tourner sur les paliers, avec la raideur d'automates
devant un chalet a musique, les jupes lourdes et colorees des
Suissesses de service.

Ah! le vent peut souffler dehors, secouer les lampadaires, faire
grincer les fils du telegraphe et tourbillonner la neige en spirales
sur la cime deserte. Ici l'on a chaud, l'on est bien, en voila pour
toute la nuit.

<> se dit en lui-meme le bon
Alpiniste, homme de precaution, et d'un pays ou tout le monde
s'emballe et se deballe encore plus vite. Riant dans sa barbe grise,
il se glisse, se dissimule pour echapper a la maman Schwanthaler qui,
depuis leur tour de valse, le cherche, s'accroche a lui, voudrait
toujours <
Il prend la clef, son bougeoir; puis au premier etage s'arrete une
minute pour jouir de son oeuvre, regarder ce tas d'empales qu'il a
forces a s'amuser, a se degourdir.

Une Suissesse s'approche, toute haletante de sa valse interrompue, lui
presente une plume et le registre de l'hotel:

<
Il hesite un instant. Faut-il, ne faut-il pas conserver l'incognito?

Apres tout, qu'importe! En supposant que la nouvelle de sa presence
au Rigi arrive la-bas, nul ne saura ce qu'il est venu faire en Suisse.
Et puis ce sera si drole, demain matin, la stupeur de tous ces
<> quand ils apprendront... Car cette fille ne pourra pas
s'en taire... Quelle surprise par tout l'hotel, quel
eblouissement!...

<
Ces reflexions passerent dans sa tete, rapides et vibrantes comme les
coups d'archet de l'orchestre. Il prit la plume et d'une main
negligente, au-dessous d'Astier-Rehu, de Schwanthaler et autres
illustres, il signa ce nom qui les eclipsait tous, son nom; puis monta
vers sa chambre, sans meme se retourner pour voir l'effet dont il
etait sur.

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