Le Jardin d\'Epicure by Anatole France
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Anatole France
Le Jardin D'Epicure
Nous avons peine a nous figurer l'etat d'esprit d'un homme
d'autrefois qui croyait fermement que la terre etait le centre du
monde et que tous les astres tournaient autour d'elle. Il
sentait sous ses pieds s'agiter les damnes dans les flammes, et
peut-etre avait-il vu de ses yeux et senti par ses narines la
fumee sulfureuse de l'enfer, s'echappant par quelque fissure de
rocher. En levant la tete, il contemplait les douze spheres,
celle des elements, qui renferme l'air et le feu, puis les
spheres de la Lune, de Mercure, de Venus, que visita Dante, le
vendredi saint de l'annee 1300, puis celles du Soleil, de Mars,
de Jupiter et de Saturne, puis le firmament incorruptible auquel
les etoiles etaient suspendues comme des lampes. La pensee
prolongeant cette contemplation, il decouvrait par dela, avec les
yeux de l'esprit, le neuvieme ciel ou des saints furent ravis, le
_primum mobile_ ou cristallin, et enfin l'Empyree, sejour des
bienheureux vers lequel, apres la mort, deux anges vetus de blanc
(il en avait la ferme esperance) porteraient comme un petit
enfant son ame lavee par le bapteme et parfumee par l'huile des
derniers sacrements. En ce temps-la, Dieu n'avait pas d'autres
enfants que les hommes, et toute sa creation etait amenagee d'une
facon a la fois puerile et poetique, comme une immense
cathedrale. Ainsi concu, l'univers etait si simple, qu'on le
representait au complet, avec sa vraie figure et son mouvement,
dans certaines grandes horloges machinees et peintes.
C'en est fait des douze cieux et des planetes sous lesquelles on
naissait heureux ou malheureux, jovial ou saturnien. La voute
solide du firmament est brisee. Notre oeil et notre pensee se
plongent dans les abimes infinis du ciel. Au dela des planetes,
nous decouvrons, non plus l'Empyree des elus et des anges, mais
cent millions de soleils roulant, escortes de leur cortege
d'obscurs satellites, invisibles pour nous. Au milieu de cette
infinite de mondes, notre soleil a nous n'est qu'une bulle de gaz
et la terre une goutte de boue. Notre imagination s'irrite et
s'etonne quand on nous dit que le rayon lumineux qui nous vient
de l'etoile polaire etait en chemin depuis un demi-siecle et que
pourtant cette belle etoile est notre voisine et qu'elle est,
avec Sirius et Arcturus, une des plus proches soeurs de notre
soleil. Il est des etoiles que nous voyons encore dans le champ
du telescope et qui sont peut-etre eteintes depuis trois mille
ans.
Les mondes meurent, puisqu'ils naissent. Il en nait, il en meurt
sans cesse. Et la creation, toujours imparfaite, se poursuit
dans d'incessantes metamorphoses. Les etoiles s'eteignent sans
que nous puissions dire si ces filles de lumiere, en mourant
ainsi, ne commencent point comme planetes une existence feconde,
et si les planetes elles-memes ne se dissolvent pas pour
redevenir des etoiles. Nous savons seulement qu'il n'est pas
plus de repos dans les espaces celestes que sur la terre, et que
la loi du travail et de l'effort regit l'infinite des mondes.
Il y a des etoiles qui se sont eteintes sous nos yeux, d'autres
vacillent comme la flamme mourante d'une bougie. Les cieux,
qu'on croyait incorruptibles, ne connaissent d'eternel que
l'eternel ecoulement des choses.
Que la vie organique soit repandue dans tous les univers, c'est
ce dont il est difficile de douter, a moins pourtant que la vie
organique ne soit qu'un accident, un malheureux hasard, survenu
deplorablement dans la goutte de boue ou nous sommes.
Mais on croira plutot que la vie s'est produite sur les planetes
de notre systeme, soeurs de la terre et filles comme elle du
soleil, et qu'elle s'y est produite dans des conditions assez
analogues a celles dans lesquelles elle se manifeste ici, sous
les formes animale et vegetale. Un bolide nous est venu du ciel,
contenant du carbone. Pour nous convaincre avec plus de grace,
il faudrait que les anges, qui apporterent a sainte Dorothee des
fleurs du Paradis, revinssent avec leurs celestes guirlandes.
Mars selon toute apparence est habitable pour des especes d'etres
comparables aux animaux et aux plantes terrestres. Il est
probable qu'etant habitable, il est habite. Tenez pour assur
qu'on s'y entre-devore a l'heure qu'il est.
L'unite de composition des etoiles est maintenant etablie par
l'analyse spectrale. C'est pourquoi il faut penser que les
causes qui ont fait sortir la vie de notre nebuleuse l'engendrent
dans toutes les autres. Quand nous disons la vie, nous entendons
l'activite de la substance organisee, dans les conditions ou nous
voyons qu'elle se manifeste sur la terre. Mais il se peut que la
vie se produise aussi dans des milieux differents, a des
temperatures tres hautes ou tres basses, sous des formes
inconcevables. Il se peut meme qu'elle se produise sous une
forme etheree, tout pres de nous, dans notre atmosphere, et que
nous soyons ainsi entoures d'anges, que nous ne pourrons jamais
connaitre, parce que la connaissance suppose un rapport, et que
d'eux a nous il ne saurait en exister aucun.
Il se peut aussi que ces millions de soleils, joints a des
milliards que nous ne voyons pas, ne forment tous ensemble qu'un
globule de sang ou de lymphe dans le corps d'un animal, d'un
insecte imperceptible, eclos dans un monde dont nous ne pouvons
concevoir la grandeur et qui pourtant ne serait lui-meme, en
proportion de tel autre monde, qu'un grain de poussiere. Il
n'est pas absurde non plus de supposer que des siecles de pensee
et d'intelligence vivent et meurent devant nous en une minute
dans un atome. Les choses en elles-memes ne sont ni grandes ni
petites, et quand nous trouvons que l'univers est vaste, c'est l
une idee tout humaine. S'il etait tout a coup reduit a la
dimension d'une noisette, toutes choses gardant leurs
proportions, nous ne pourrions nous apercevoir en rien de ce
changement. La polaire, renfermee avec nous dans la noisette,
mettrait, comme par le passe, cinquante ans a nous envoyer sa
lumiere. Et la terre, devenue moins qu'un atome, serait arrosee
de la meme quantite de larmes et de sang qui l'abreuve
aujourd'hui. Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des
etoiles soit si vaste, c'est que l'homme l'ait mesure.
*
* *
Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un
peche. Il exclut la femme du sacerdoce. Il la redoute. Il
montre combien elle est dangereuse. Il repete avec
l'_Ecclesiaste_: <
des chasseurs, _laqueus venatorum_.>> Il nous avertit de ne point
mettre notre espoir en elle: <qu'agite le vent, et n'y mettez pas votre confiance, car toute
chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des
champs.>> Il craint les ruses de celle qui perdit le genre humain:
<_Brevis omnis malitia super malitiam mulieris_>>. Mais, par la
crainte qu'il en fait paraitre, il la rend puissante et
redoutable.
Pour comprendre tout le sens de ces maximes, il faut avoir
frequente les mystiques. Il faut avoir coule son enfance dans
une atmosphere religieuse. Il faut avoir suivi les retraites,
observe les pratiques du culte. Il faut avoir lu, a douze ans,
ces petits livres edifiants qui ouvrent le monde surnaturel aux
ames naives. Il faut avoir su l'histoire de saint Francois de
Borgia contemplant le cercueil ouvert de la reine Isabelle, ou
l'apparition de l'abbesse de Vermont a ses filles. Cette abbesse
etait morte en odeur de saintete et les religieuses qui avaient
partage ses travaux angeliques, la croyant au ciel, l'invoquaient
dans leurs oraisons. Mais elle leur apparut un jour, pale, avec
des flammes attachees a sa robe: <Du temps que j'etais vivante, joignant un jour mes mains pour la
priere, je songeai qu'elles etaient belles. Aujourd'hui, j'expie
cette mauvaise pensee dans les tourments du purgatoire.
Reconnaissez, mes filles, l'adorable bonte de Dieu, et priez pour
moi.>> Il y a dans ces minces ouvrages de theologie enfantine
mille contes de cette sorte qui donnent trop de prix a la puret
pour ne pas rendre en meme temps la volupte infiniment precieuse.
En consideration de leur beaute, l'Eglise fit d'Aspasie, de Lais
et de Cleopatre des demons, des dames de l'enfer. Quelle gloire!
Une sainte meme n'y serait pas insensible. La femme la plus
modeste et la plus austere, qui ne veut oter le repos a aucun
homme, voudrait pouvoir l'oter a tous les hommes. Son orgueil
s'accommode des precautions que l'Eglise prend contre elle.
Quand le pauvre saint Antoine lui crie: <> cet
effroi la flatte. Elle est ravie d'etre plus dangereuse qu'elle
ne l'eut soupconne.
Mais ne vous flattez point, mes soeurs; vous n'avez pas paru en
ce monde parfaites et armees. Vous futes humbles a votre
origine. Vos aieules du temps du mammouth et du grand ours ne
pouvaient point sur les chasseurs des cavernes ce que vous pouvez
sur nous. Vous etiez utiles alors, vous etiez necessaires; vous
n'etiez pas invincibles. A dire vrai, dans ces vieux ages, et
pour longtemps encore, il vous manquait le charme. Alors vous
ressembliez aux hommes et les hommes ressemblaient aux betes.
Pour faire de vous la terrible merveille que vous etes
aujourd'hui, pour devenir la cause indifferente et souveraine des
sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses: la
civilisation qui vous donna des voiles et la religion qui nous
donna des scrupules. Depuis lors, c'est parfait: vous etes un
secret et vous etes un peche. On reve de vous et l'on se damne
pour vous. Vous inspirez le desir et la peur; la folie d'amour
est entree dans le monde. C'est un infaillible instinct qui vous
incline a la piete. Vous avez bien raison d'aimer le
christianisme. Il a decuple votre puissance. Connaissez-vous
saint Jerome? A Rome et en Asie, vous lui fites une telle peur
qu'il alla vous fuir dans un affreux desert. La, nourri de
racines crues et si brule par le soleil qu'il n'avait plus qu'une
peau noire et collee aux os, il vous retrouvait encore. Sa
solitude etait pleine de vos images, plus belles encore que
vous-memes.
Car c'est une verite trop eprouvee des ascetes que les reves que
vous donnez sont plus seduisants, s'il est possible, que les
realites que vous pouvez offrir. Jerome repoussait avec une
egale horreur votre souvenir et votre presence. Mais il se
livrait en vain aux jeunes et aux prieres; vous emplissiez
d'illusions sa vie dont il vous avait chassees. Voila la
puissance de la femme sur un saint. Je doute qu'elle soit aussi
grande sur un habitue du Moulin-Rouge. Prenez garde qu'un peu de
votre pouvoir ne s'en aille avec la foi et que vous ne perdiez
quelque chose a ne plus etre un peche.
Franchement, je ne crois pas que le rationalisme soit bon pour
vous. A votre place, je n'aimerais guere les physiologistes qui
sont indiscrets, qui vous expliquent beaucoup trop, qui disent
que vous etes malades quand nous vous croyons inspirees et qui
appellent predominance des mouvements reflexes votre facult
sublime d'aimer et de souffrir. Ce n'est point de ce ton qu'on
parle de vous dans la Legende doree: on vous y nomme blanche
colombe, lis de purete, rose d'amour. Cela est plus agreable que
d'etre appelee hysterique, hallucinee et cataleptique, comme on
vous appelle journellement depuis que la science a triomphe.
Enfin si j'etais de vous, j'aurais en aversion tous les
emancipateurs qui veulent faire de vous les egales de l'homme.
Ils vous poussent a dechoir. La belle affaire pour vous d'egaler
un avocat ou un pharmacien! Prenez garde: deja vous avez
depouille quelques parcelles de votre mystere et de votre charme.
Tout n'est pas perdu: on se bat, on se ruine, on se suicide
encore pour vous; mais les jeunes gens assis dans les tramways
vous laissent debout sur la plate-forme. Votre culte se meurt
avec les vieux cultes.
*
* *
Les joueurs jouent comme les amoureux aiment, comme les ivrognes
boivent, necessairement, aveuglement, sous l'empire d'une force
irresistible. Il est des etres voues au jeu, comme il est des
etres voues a l'amour. Qui donc a invente l'histoire de ces deux
matelots possedes de la fureur du jeu? Ils firent naufrage et
n'echapperent a la mort, apres les plus terribles aventures,
qu'en sautant sur le dos d'une baleine. Aussitot qu'ils y
furent, ils tirerent de leur poche leurs des et leurs cornets et
se mirent a jouer. Voila une histoire plus vraie que la verite.
Chaque joueur est un de ces matelots-la. Et certes, il y a dans
le jeu quelque chose qui remue terriblement toutes les fibres des
audacieux. Ce n'est pas une volupte mediocre que de tenter le
sort. Ce n'est pas un plaisir sans ivresse que de gouter en une
seconde des mois, des annees, toute une vie de crainte et
d'esperance. Je n'avais pas dix ans quand M. Grepinet, mon
professeur de neuvieme, nous lut en classe la fable de l'_Homme
et le Genie_. Pourtant je me la rappelle mieux que si je l'avais
entendue hier. Un genie donne a un enfant un peloton de fil et
lui dit: <voudras que le temps s'ecoule pour toi, tire le fil: tes jours se
passeront rapides ou lents selon que tu auras devide le peloton
vite ou longuement. Tant que tu ne toucheras pas au fil, tu
resteras a la meme heure de ton existence.>> L'enfant prit le fil;
il le tira d'abord pour devenir un homme, puis pour epouser la
fiancee qu'il aimait, puis pour voir grandir ses enfants, pour
atteindre les emplois, le gain, les honneurs, pour franchir les
soucis, eviter les chagrins, les maladies venues avec l'age,
enfin, helas! pour achever une vieillesse importune. Il avait
vecu quatre mois et six jours depuis la visite du genie.
Eh bien! le jeu, qu'est-ce donc sinon l'art d'amener en une
seconde les changements que la destinee ne produit d'ordinaire
qu'en beaucoup d'heures et meme en beaucoup d'annees, l'art de
ramasser en un seul instant les emotions eparses dans la lente
existence des autres hommes, le secret de vivre toute une vie en
quelques minutes, enfin le peloton de fil du genie? Le jeu,
c'est un corps-a-corps avec le destin. C'est le combat de Jacob
avec l'ange, c'est le pacte du docteur Faust avec le diable. On
joue de l'argent,--de l'argent, c'est-a-dire la possibilit
immediate, infinie. Peut-etre la carte qu'on va retourner, la
bille qui court donnera au joueur des parcs et des jardins, des
champs et de vastes bois, des chateaux elevant dans le ciel leurs
tourelles pointues. Oui, cette petite bille qui roule contient
en elle des hectares de bonne terre et des toits d'ardoise dont
les cheminees sculptees se refletent dans la Loire; elle renferme
les tresors de l'art, les merveilles du gout, des bijoux
prodigieux, les plus beaux corps du monde, des ames, meme, qu'on
ne croyait pas venales, toutes les decorations, tous les
honneurs, toute la grace et toute la puissance de la terre. Que
dis-je? elle renferme mieux que cela; elle en renferme le reve.
Et vous voulez qu'on ne joue pas? Si encore le jeu ne faisait
que donner des esperances infinies, s'il ne montrait que le
sourire de ses yeux verts on l'aimerait avec moins de rage. Mais
il a des ongles de diamant, il est terrible, il donne, quand il
lui plait, la misere et la honte; c'est pourquoi on l'adore.
L'attrait du danger est au fond de toutes les grandes passions.
Il n'y a pas de volupte sans vertige. Le plaisir mele de peur
enivre. Et quoi de plus terrible que le jeu? Il donne, il
prend; ses raisons ne sont point nos raisons. Il est muet,
aveugle et sourd. Il peut tout. C'est un dieu.
C'est un dieu. Il a ses devots et ses saints qui l'aiment pour
lui-meme, non pour ce qu'il promet, et qui l'adorent quand il les
frappe. S'il les depouille cruellement, ils en imputent la faute
a eux-memes, non a lui:
<>, disent-ils.
Ils s'accusent et ne blasphement pas.
*
* *
L'espece humaine n'est pas susceptible d'un progres indefini. Il
a fallu pour qu'elle se developpat que la terre fut dans de
certaines conditions physiques et chimiques qui ne sont point
stables. Il fut un temps ou notre planete ne convenait pas
l'homme: elle etait trop chaude et trop humide. Il viendra un
temps ou elle ne lui conviendra plus: elle sera trop froide et
trop seche. Quand le soleil s'eteindra, ce qui ne peut manquer,
les hommes auront disparu depuis longtemps. Les derniers seront
aussi denues et stupides qu'etaient les premiers. Ils auront
oublie tous les arts et toutes les sciences, ils s'etendront
miserablement dans des cavernes, au bord des glaciers qui
rouleront alors leurs blocs transparents sur les ruines effacees
des villes ou maintenant on pense, on aime, on souffre, on
espere. Tous les ormes, tous les tilleuls seront morts de froid;
et les sapins regneront seuls sur la terre glacee. Ces derniers
hommes, desesperes sans meme le savoir, ne connaitront rien de
nous, rien de notre genie, rien de notre amour, et pourtant ils
seront nos enfants nouveau-nes et le sang de notre sang. Un
faible reste de royale intelligence, hesitant dans leur crane
epaissi, leur conservera quelque temps encore l'empire sur les
ours multiplies autour de leurs cavernes. Peuples et tribus
auront disparu sous la neige et les glaces, avec les villes, les
routes, les jardins du vieux monde. Quelques familles a peine
subsisteront. Femmes, enfants, vieillards, engourdis pele-mele,
verront par les fentes de leurs cavernes monter tristement sur
leur tete un soleil sombre ou, comme sur un tison qui s'eteint,
courront des lueurs fauves, tandis qu'une neige eblouissante
d'etoiles continuera de briller tout le jour dans le ciel noir,
travers l'air glacial. Voila ce qu'ils verront; mais, dans leur
stupidite, ils ne sauront meme pas qu'ils voient quelque chose.
Un jour, le dernier d'entre eux exhalera sans haine et sans amour
dans le ciel ennemi le dernier souffle humain. Et la terre
continuera de rouler, emportant a travers les espaces silencieux
les cendres de l'humanite, les poemes d'Homere et les augustes
debris des marbres grecs, attaches a ses flancs glaces. Et
aucune pensee ne s'elancera plus vers l'infini, du sein de ce
globe ou l'ame a tant ose, au moins aucune pensee d'homme. Car
qui peut dire si alors une autre pensee ne prendra pas conscience
d'elle-meme et si ce tombeau ou nous dormirons tous ne sera pas
le berceau d'une ame nouvelle? De quelle ame, je ne sais. De
l'ame de l'insecte, peut-etre. A cote de l'homme, malgr
l'homme, les insectes, les abeilles, par exemple, et les fourmis
ont deja fait des merveilles. Il est vrai que les fourmis et les
abeilles veulent comme nous de la lumiere et de la chaleur. Mais
il y a des invertebres moins frileux. Qui connait l'avenir
reserve a leur travail et a leur patience?
Qui sait si la terre ne deviendra pas bonne pour eux quand elle
aura cesse de l'etre pour nous? Qui sait s'ils ne prendront pas
un jour conscience d'eux et du monde? Qui sait si a leur tour
ils ne loueront pas Dieu?
*
* *
_A Lucien Muhlfeld._
Nous ne pouvons nous representer avec exactitude ce qui n'existe
plus. Ce que nous appelons la couleur locale est une reverie.
Quand on voit qu'un peintre a toutes les peines du monde
reproduire d'une maniere a peu pres vraisemblable une scene du
temps de Louis-Philippe, on desespere qu'il nous rende jamais la
moindre idee d'un evenement contemporain de saint Louis ou
d'Auguste. Nous nous donnons bien du mal pour copier de vieilles
armes et de vieux coffres. Les artistes d'autrefois ne
s'embarrassaient point de cette vaine exactitude. Ils pretaient
aux heros de la legende ou de l'histoire le costume et la figure
de leurs contemporains. Ainsi nous peignirent-ils naturellement
leur ame et leur siecle. Un artiste peut-il mieux faire? Chacun
de leurs personnages etait quelqu'un d'entre eux. Ces
personnages, animes de leur vie et de leur pensee, restent
jamais touchants. Ils portent a l'avenir temoignage de
sentiments eprouves et d'emotion veritables. Des peintures
archeologiques ne temoignent que de la richesse de nos musees.
Si vous voulez gouter l'art vrai et ressentir devant un tableau
une impression large et profonde, regardez les fresques de
Ghirlandajo, a Santa-Maria-Novella de Florence, la _Naissance de
la Vierge_. Le vieux peintre nous montre la chambre de
l'accouchee. Anne, soulevee sur son lit, n'est ni belle ni
jeune; mais on voit tout de suite que c'est une bonne menagere.
Elle a range au chevet de son lit un pot de confitures et deux
grenades. Une servante, debout a la ruelle, lui presente un vase
sur un plateau. On vient de laver l'enfant, et le bassin de
cuivre est encore au milieu de la chambre. Maintenant la petite
Marie boit le lait d'une belle nourrice. C'est une dame de la
ville, une jeune mere qui a voulu gracieusement offrir le sein
l'enfant de son amie, afin que cet enfant et le sien, ayant bu la
vie aux memes sources, en gardent le meme gout et, par la force
de leur sang, s'aiment fraternellement. Pres d'elle, une jeune
femme qui lut ressemble, ou plutot une jeune fille, sa soeur
peut-etre, richement vetue, le front decouvert et portant des
nattes sur les tempes comme Emilia Pia, etend les deux bras vers
le petit enfant, avec un geste charmant ou se trahit l'eveil de
l'instinct maternel. Deux nobles visiteuses, habillees a la mode
de Florence, entrent dans la chambre. Elles sont suivies d'une
servante qui porte sur la tete des pasteques et des raisins, et
cette figure d'une ample beaute, drapee a l'antique, ceinte d'une
echarpe flottante, apparait dans cette scene domestique et pieuse
comme je ne sais quel reve paien. Eh bien! dans cette chambre
tiede, sur ces doux visages de femme, je vois toute la belle vie
florentine et la fleur de la premiere Renaissance. Le fils de
l'orfevre, le maitre des premieres heures, a dans sa peinture,
claire comme l'aube d'un jour d'ete, revele tout le secret de cet
age courtois dans lequel il eut le bonheur de vivre et dont le
charme etait si grand que ses contemporains eux-memes
s'ecriaient: <
L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle.
Sans lui, nous en douterions.
*
* *
L'ignorance est la condition necessaire, je ne dis pas du
bonheur, mais de l'existence meme. Si nous savions tout, nous ne
pourrions pas supporter la vie une heure. Les sentiments qui
nous la rendent ou douce, ou du moins tolerable, naissent d'un
mensonge et se nourrissent d'illusions.
Si possedant, comme Dieu, la verite, l'unique verite, un homme la
laissait tomber de ses mains, le monde en serait aneanti sur le
coup et l'univers se dissiperait aussitot comme une ombre. La
verite divine, ainsi qu'un jugement dernier, le reduirait en
poudre.
*
* *
Au vrai jaloux, tout porte ombrage, tout est sujet d'inquietude.
Une femme le trahit deja seulement parce qu'elle vit et qu'elle
respire. Il redoute ces travaux de la vie interieure, ces
mouvements divers de la chair et de l'ame qui font de cette femme
une creature distincte de lui-meme, independante, instinctive,
douteuse et parfois inconcevable. Il souffre de ce qu'elle
fleurit d'elle-meme comme une belle plante, sans qu'aucune
puissance d'amour puisse retenir et prendre tout ce qu'elle
repand au monde de parfum dans ce moment agite qui est la
jeunesse et la vie. Au fond, il ne lui reproche rien, sinon
qu'_elle est_. C'est la ce qu'il ne saurait supporter
paisiblement. Elle est, elle vit, elle est belle, elle songe.
Quel sujet d'inquietude mortelle! Il veut toute cette chair. Il
la veut plus et mieux que n'a permis la nature, et toute.
La femme n'a pas cette imagination. Le plus souvent, ce qu'on
prend chez elle pour de la jalousie, c'est la rivalite. Mais,
quant a cette torture des sens, a cette hantise des apparitions
odieuses, a cette fureur imbecile et lamentable, a cette rage
physique, elle ne la connait point ou ne la connait guere. Son
sentiment, dans ce cas, est moins precis que le notre. Une sorte
d'imagination n'est pas tres developpee en elle, meme dans
l'amour, et dans l'amour sensuel: c'est l'imagination plastique,
le sens precis des figures. Un grand vague enveloppe ses
impressions, et toutes ses energies restent tendues pour la
lutte. Jalouse, elle combat avec une opiniatrete, melee de
violence et de ruse, dont l'homme est incapable. Ce meme
aiguillon qui nous dechire les entrailles l'excite a la course.
Depossedee, elle lutte pour l'empire et pour la domination.
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