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Thais by Anatole France

A >> Anatole France >> Thais

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ANATOLE FRANCE

THAIS




TABLE

I. LE LOTUS
II. LE PAPYRUS
III. L'EUPHORBE




LE LOTUS


En ce temps-la le desert, etait peuple d'anachoretes. Sur les deux
rives du Nil, d'innombrables cabanes, baties de branchages et d'argile
par la main des solitaires, etaient semees a quelque distance les unes
des autres, de facon que ceux qui les habitaient pouvaient vivre
isoles et pourtant s'entr'aider au besoin. Des eglises, surmontees du
signe de la croix, s'elevaient de loin en loin au-dessus des cabanes
et les moines s'y rendaient dans les jours de fete, pour assister a la
celebration des mysteres et participer aux sacrements. Il y avait
aussi, tout au bord du fleuve, des maisons ou les cenobites, renfermes
chacun dans une etroite cellule, ne se reunissaient qu'afin de mieux
gouter la solitude.

Anachoretes et cenobites vivaient dans l'abstinence, ne prenant de
nourriture qu'apres le coucher du soleil, mangeant pour tout repas
leur pain avec un peu de sel et d'hysope. Quelques-uns, s'enfoncant
dans les sables, faisaient leur asile d'une caverne ou d'un tombeau et
menaient une vie encore plus singuliere.

Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cucule,
dormaient sur la terre nue apres de longues veilles, priaient,
chantaient des psaumes, et pour tout dire, accomplissaient chaque jour
les chefs-d'oeuvre de la penitence. En consideration du peche
originel, ils refusaient a leur corps, non seulement les plaisirs et
les contentements, mais les soins memes qui passent pour
indispensables selon les idees du siecle. Ils estimaient que les
maladies de nos membres assainissent nos ames et que la chair ne
saurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulceres et les
plaies. Ainsi s'accomplissait la parole des prophetes qui avaient dit:
"Le desert se couvrira de fleurs."

Parmi les hotes de cette sainte Thebaide, les uns consumaient leurs
jours dans l'ascetisme et la contemplation, les autres gagnaient leur
subsistance en tressant les fibres des palmes, ou se louaient aux
cultivateurs voisins pour le temps de la moisson. Les gentils en
soupconnaient faussement quelques-uns de vivre de brigandage et de se
joindre aux Arabes nomades qui pillaient les caravanes. Mais a la
verite ces moines meprisaient les richesses et l'odeur de leurs vertus
montait jusqu'au ciel.

Des anges semblables a de jeunes hommes venaient, un baton a la main,
comme des voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des demons,
ayant pris des figures d'Ethiopiens ou d'animaux, erraient autour des
solitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moines
allaient, le matin, remplir leur cruche a la fontaine, ils voyaient
des pas de Satyres et de Centaures imprimes dans le sable. Consideree
sous son aspect veritable et spirituel, la Thebaide etait un champ de
bataille ou se livraient a toute heure, et specialement la nuit, les
merveilleux combats du ciel et de l'enfer.

Les ascetes, furieusement assaillis par des legions de damnes, se
defendaient avec l'aide de Dieu et des anges, au moyen du jeune, de la
penitence et des macerations. Parfois, l'aiguillon des desirs charnels
les dechirait si cruellement qu'ils en hurlaient de douleur et que
leurs lamentations repondaient, sous le ciel plein d'etoiles, aux
miaulements des hyenes affamees. C'est alors que les demons se
presentaient a eux sous des formes ravissantes. Car si les demons sont
laids en realite, ils se revetent parfois d'une beaute apparente qui
empeche de discerner leur nature intime. Les ascetes de la Thebaide
virent avec epouvante, dans leur cellule, des images du plaisir
inconnues meme aux voluptueux du siecle. Mais, comme le signe de la
croix etait sur eux, ils ne succombaient pas a la tentation, et les
esprits immondes, reprenant leur veritable figure, s'eloignaient des
l'aurore, pleins de honte et de rage. Il n'etait pas rare, a l'aube,
de rencontrer un de ceux-la s'enfuyant tout en larmes, et repondant a
ceux qui l'interrogeaient: "Je pleure et je gemis, parce qu'un des
chretiens qui habitent ici m'a battu avec des verges et chasse
ignominieusement."

Les anciens du desert etendaient leur puissance sur les pecheurs et
sur les impies. Leur bonte etait parfois terrible. Ils tenaient des
apotres le pouvoir de punir les offenses faites au vrai Dieu, et rien
ne pouvait sauver ceux qu'ils avaient condamnes. L'on contait avec
epouvante dans les villes et jusque dans le peuple d'Alexandrie que la
terre s'entr'ouvrait pour engloutir les mechants qu'ils frappaient de
leur baton. Aussi etaient-ils tres redoutes des gens de mauvaise vie
et particulierement des mimes, des baladins, des pretres maries et des
courtisanes.

Telle etait la vertu de ces religieux, qu'elle soumettait a son
pouvoir jusqu'aux betes feroces. Lorsqu'un solitaire etait pres de
mourir, un lion lui venait creuser une fosse avec ses ongles. Le saint
homme, connaissant par la que Dieu l'appelait a lui, s'en allait
baiser la joue a tous ses freres. Puis il se couchait avec allegresse,
pour s'endormir dans le Seigneur.

Or, depuis qu'Antoine, age de plus de cent ans, s'etait retire sur le
mont Colzin avec ses disciples bien-aimes, Macaire et Amathas, il n'y
avait pas dans toute la Thebaide de moine plus abondant en oeuvres que
Paphnuce, abbe d'Antinoe. A vrai dire, Ephrem et Serapion commandaient
a un plus grand nombre de moines et excellaient dans la conduite
spirituelle et temporelle de leurs monasteres. Mais Paphnuce observait
les jeunes les plus rigoureux et demeurait parfois trois jours entiers
sans prendre de nourriture. Il portait un cilice d'un poil tres rude,
se flagellait matin et soir et se tenait souvent prosterne le front
contre terre.

Ses vingt-quatre disciples, ayant construit leurs cabanes proche la
sienne, imitaient ses austerites. Il les aimait cherement en
Jesus-Christ et les exhortait sans cesse a la penitence. Au nombre de
ses fils spirituels se trouvaient des hommes qui, apres s'etre livres
au brigandage pendant de longues annees, avaient ete touches par les
exhortations du saint abbe au point d'embrasser l'etat monastique. La
purete de leur vie edifiait leurs compagnons. On distinguait parmi eux
l'ancien cuisinier d'une reine d'Abyssinie qui, converti semblablement
par l'abbe d'Antinoe, ne cessait de repandre des larmes, et le diacre
Flavien, qui avait la connaissance des ecritures et parlait avec
adresse. Mais le plus admirable des disciples de Paphnuce etait un
jeune paysan nomme Paul et surnomme le Simple, a cause de son extreme
naivete. Les hommes raillaient sa candeur, mais Dieu le favorisait en
lui envoyant des visions et en lui accordant le don de prophetie.

Paphnuce sanctifiait ses heures par l'enseignement de ses disciples et
les pratiques de l'ascetisme. Souvent aussi, il meditait sur les
livres sacres pour y trouver des allegories. C'est pourquoi, jeune
encore d'age, il abondait en merites. Les diables qui livrent de si
rudes assauts aux bons anachoretes n'osaient s'approcher de lui. La
nuit, au clair de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa
cellule, assis sur leur derriere, immobiles, silencieux, dressant
l'oreille. Et l'on croit que c'etait sept demons qu'il retenait sur
son seuil par la vertu de sa saintete.

Paphnuce etait ne a Alexandrie de parents nobles, qui l'avaient fait
instruire dans les lettres profanes. Il avait meme ete seduit par les
mensonges des poetes, et tels etaient, en sa premiere jeunesse,
l'erreur de son esprit et le dereglement de sa pensee, qu'il croyait
que la race humaine avait ete noyee par les eaux du deluge au temps de
Deucalion, et qu'il disputait avec ses condisciples sur la nature, les
attributs et l'existence meme de Dieu. Il vivait alors dans la
dissipation, a la maniere des gentils. Et c'est un temps qu'il ne se
rappelait qu'avec honte et pour sa confusion.

--Durant ces jours, disait-il a ses freres, je bouillais dans la
chaudiere des fausses delices.

Il entendait par la qu'il mangeait des viandes habilement appretees et
qu'il frequentait les bains publics. En effet, il avait mene jusqu'a
sa vingtieme annee cette vie du siecle, qu'il conviendrait mieux
d'appeler mort que vie. Mais, ayant recu les lecons du pretre Macrin,
il devint un homme nouveau.

La verite le penetra tout entier, et il avait coutume de dire qu'elle
etait entree en lui comme une epee. Il embrassa la foi du Calvaire et
il adora Jesus crucifie. Apres son bapteme, il resta un an encore
parmi les gentils, dans le siecle ou le retenaient les liens de
l'habitude. Mais un jour, etant entre dans une eglise, il entendit le
diacre qui lisait ce verset de l'Ecriture: "Si tu veux etre parfait,
va et vends tout ce que tu as et donnes-en l'argent aux pauvres."
Aussitot il vendit ses biens, en distribua le prix en aumones et
embrassa la vie monastique.

Depuis dix ans qu'il s'etait retire loin des hommes, il ne bouillait
plus dans la chaudiere des delices charnelles, mais il macerait
profitablement dans les baumes de la penitence.

Or, un jour que, rappelant, selon sa pieuse habitude, les heures qu'il
avait vecues loin de Dieu, il examinait ses fautes une a une, pour en
concevoir exactement la difformite, il lui souvint d'avoir vu jadis au
theatre d'Alexandrie une comedienne d'une grande beaute, nommee Thais.
Cette femme se montrait dans les jeux et ne craignait pas de se livrer
a des danses dont les mouvements, regles avec trop d'habilete,
rappelaient ceux des passions les plus horribles. Ou bien elle
simulait quelqu'une de ces actions honteuses que les fables des paiens
pretent a Venus, a Leda ou a Pasiphae. Elle embrasait ainsi tous les
spectateurs du feu de la luxure; et, quand de beaux jeunes hommes ou
de riches vieillards venaient, pleins d'amour, suspendre des fleurs au
seuil de sa maison, elle leur faisait accueil et se livrait a eux. En
sorte qu'en perdant son ame, elle perdait un tres grand nombre
d'autres ames.

Peu s'en etait fallu qu'elle eut induit Paphnuce lui-meme au peche de
la chair. Elle avait allume le desir dans ses veines et il s'etait une
fois approche de la maison de Thais. Mais il avait ete arrete au seuil
de la courtisane par la timidite naturelle a l'extreme jeunesse (il
avait alors quinze ans), et par la peur de se voir repousse, faute
d'argent, car ses parents veillaient a ce qu'il ne put faire de
grandes depenses. Dieu, dans sa misericorde, avait pris ces deux
moyens pour le sauver d'un grand crime. Mais Paphnuce ne lui en avait
eu d'abord aucune reconnaissance, parce qu'en ce temps-la il savait
mal discerner ses propres interets et qu'il convoitait les faux biens.
Donc, agenouille dans sa cellule devant le simulacre de ce bois
salutaire ou fut suspendue, comme dans une balance, la rancon du
monde, Paphnuce se prit a songer a Thais, parce que Thais etait son peche,
et il medita longtemps, selon les regles de l'ascetisme, sur la
laideur epouvantable des delices charnelles, dont cette femme lui
avait inspire le gout, aux jours de trouble et d'ignorance. Apres
quelques heures de meditation, l'image de Thais lui apparut avec une
extreme nettete. Il la revit telle qu'il l'avait vue lors de la
tentation, belle selon la chair. Elle se montra d'abord comme une
Leda, mollement couchee sur un lit d'hyacinthe, la tete renversee, les
yeux humides et pleins d'eclairs, les narines fremissantes, la bouche
entr'ouverte, la poitrine en fleur et les bras frais comme deux
ruisseaux. A cette vue, Paphnuce se frappait la poitrine et disait:

--Je te prends a temoin, mon Dieu, que je considere la laideur de mon
peche!

Cependant l'image changeait insensiblement d'expression. Les levres de
Thais revelaient peu a peu, en s'abaissant aux deux coins de la
bouche, une mysterieuse souffrance. Ses yeux agrandis etaient pleins
de larmes et de lueurs; de sa poitrine glonflee de soupirs, montait
une haleine semblable aux premiers souffles de l'orage. A cette vue,
Paphnuce se sentit trouble jusqu'au fond de l'ame. S'etant prosterne,
il fit cette priere:

--Toi qui as mis la pitie dans nos coeurs comme la rosee du matin sur
les prairies, Dieu juste et misericordieux, sois beni! Louange,
louange a toi! Ecarte de ton serviteur cette fausse tendresse qui mene
a la concupiscence et fais-moi la grace de ne jamais aimer qu'en toi
les creatures, car elles passent et tu demeures. Si je m'interesse a
cette femme, c'est parce qu'elle est ton ouvrage. Les anges eux-memes
se penchent vers elle avec sollicitude. N'est-elle pas, o Seigneur, le
souffle de ta bouche? Il ne faut pas qu'elle continue a pecher avec
tant de citoyens et d'etrangers. Une grande pitie s'est elevee pour
elle dans mon coeur. Ses crimes sont abominables et la seule pensee
m'en donne un tel frisson que je sens se herisser d'effroi tous les
poils de ma chair. Mais plus elle est coupable et plus je dois la
plaindre. Je pleure en songeant que les diables la tourmenteront
durant l'eternite.

Comme il meditait de la sorte, il vit un petit chacal assis a ses
pieds. Il en eprouva une grande surprise, car la porte de sa cellule
etait fermee depuis le matin. L'animal semblait lire dans la pensee de
l'abbe et il remuait la queue comme un chien. Paphnuce se signa: la
bete s'evanouit. Connaissant alors que pour la premiere fois le diable
s'etait glisse dans sa chambre, il fit une courte priere; puis il
songea de nouveau a Thais.

--Avec l'aide de Dieu, se dit-il, il faut que je la sauve!

Et il s'endormit.

Le lendemain matin, ayant fait sa priere, il se rendit aupres du saint
homme Palemon, qui menait, a quelque distance, la vie anachoretique.
Il le trouva qui, paisible et riant, bechait la terre selon sa
coutume. Palemon etait un vieillard; il cultivait un petit jardin: les
betes sauvages venaient lui lecher les mains, et les diables ne le
tourmentaient pas.

--Dieu soit loue! mon frere Paphnuce, dit-il, appuye sur sa beche.

--Dieu soit loue! repondit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon
frere!

--La paix soit semblablement avec toi! frere Paphnuce, reprit le moine
Palemon; et il essuya avec sa manche la sueur de son front.

--Frere Palemon, nos discours doivent avoir pour unique objet la
louange de Celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui
s'assemblent en son nom. C'est pourquoi je viens t'entretenir d'un
dessein que j'ai forme en vue de glorifier le Seigneur.

--Puisse donc le Seigneur benir ton dessein, Paphnuce, comme il a beni
mes laitues! Il repand tous les matins sa grace avec sa rosee sur mon
jardin et sa bonte m'incite a le glorifier dans les concombres et les
citrouilles qu'il me donne. Prions-le qu'il nous garde en sa paix! Car
rien n'est plus a craindre que les mouvements desordonnes qui
troublent les coeurs. Quand ces mouvements nous agitent, nous sommes
semblables a des hommes ivres et nous marchons, tires de droite et de
gauche, sans cesse pres de tomber ignominieusement. Parfois ces
transports nous plongent dans une joie dereglee, et celui qui s'y
abandonne fait retentir dans l'air souille le rire epais des brutes.
Cette joie lamentable entraine le pecheur dans toutes sortes de
desordres. Mais parfois aussi ces troubles de l'ame et des sens nous
jettent dans une tristesse impie, plus funeste mille fois que la joie.
Frere Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pecheur; mais j'ai eprouve
dans ma longue vie que le cenobite n'a pas de pire ennemi que la
tristesse. J'entends par la cette melancolie tenace qui enveloppe
l'ame comme une brume et lui cache la lumiere de Dieu. Rien n'est plus
contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de
repandre une acre et noire humeur dans le coeur d'un religieux. S'il
ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de
moitie si redoutable. Helas! il excelle a nous desoler. N'a-t-il pas
montre a notre pere Antoine un enfant noir d'une telle beaute que sa
vue tirait des larmes? Avec l'aide de Dieu, notre pere Antoine evita
les pieges du demon. Je l'ai connu du temps qu'il vivait parmi nous;
il s'egayait avec ses disciples, et jamais il ne tomba dans la
melancolie. Mais n'es-tu pas venu, mon frere, m'entretenir d'un
dessein forme dans ton esprit? Tu me favoriseras en m'en faisant part,
si toutefois ce dessein a pour objet la gloire de Dieu.

--Frere Palemon, je me propose en effet de glorifier le Seigneur.
Fortifie-moi de ton conseil, car tu as beaucoup de lumieres et le
peche n'a jamais obscurci la clarte de ton intelligence.

--Frere Paphnuce, je ne suis pas digne de delier la courroie de tes
sandales et mes iniquites sont innombrables comme les sables du
desert. Mais je suis vieux et je ne te refuserai pas l'aide de mon
experience.

--Je te confierai donc, frere Palemon, que je suis penetre de douleur
a la pensee qu'il y a dans Alexandrie une courtisane nommee Thais, qui
vit dans le peche et demeure pour le peuple un objet de scandale.

--Frere Paphnuce, c'est la, en effet, une abomination dont il convient
de s'affliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-la parmi les
gentils. As-tu imagine un remede applicable a ce grand mal?

--Frere Palemon, j'irai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec
le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein; ne
l'approuves-tu pas, mon frere?

--Frere Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pecheur, mais notre pere
Antoine avait coutume de dire: "En quelque lieu que tu sois, ne te
hate pas d'en sortir pour aller ailleurs."

--Frere Palemon, decouvres-tu quelque chose de mauvais dans
l'entreprise que j'ai concue?

--Doux Paphnuce, Dieu me garde de soupconner les intentions de mon
frere! Mais notre pere Antoine disait encore: "Les poissons qui sont
tires en un lieu sec y trouvent la mort: pareillement il advient que
les moines qui s'en vont hors de leurs cellules et se melent aux gens
du siecle s'ecartent des bons propos."

Ayant ainsi parle, le vieillard Palemon enfonca du pied dans la terre
le tranchant de sa beche et se mit a creuser le sol avec ardeur autour
d'un jeune pommier. Tandis qu'il bechait, une antilope ayant franchi
d'un saut rapide, sans courber le feuillage, la haie qui fermait le
jardin, s'arreta, surprise, inquiete, le jarret fremissant, puis
s'approcha en deux bonds du vieillard et coula sa fine tete dans le
sein de son ami.

--Dieu soit loue dans la gazelle du desert! dit Palemon.

Et il alla prendre dans sa cabane un morceau de pain noir qu'il fit
manger dans le creux de sa main a la bete legere.

Paphnuce demeura quelque temps pensif, le regard fixe sur les pierres
du chemin. Puis il regagna lentement sa cellule, songeant a ce qu'il
venait d'entendre. Un grand travail se faisait dans son esprit.

--Ce solitaire, se disait-il, est de bon conseil; l'esprit de prudence
est en lui. Et il doute de la sagesse de mon dessein. Pourtant il me
serait cruel d'abandonner plus longtemps cette Thais au demon qui la
possede. Que Dieu m'eclaire et me conduise!

Comme il poursuivait son chemin, il vit un pluvier pris dans les
filets qu'un chasseur avait tendus sur le sable et il connut que
c'etait une femelle, car le male vint a voler jusqu'aux filets et il
en rompait les mailles une a une avec son bec, jusqu'a ce qu'il fit
dans les rets une ouverture par laquelle sa compagne put s'echapper.
L'homme de Dieu contemplait ce spectacle et, comme, par la vertu de sa
saintete, il comprenait aisement le sens mystique des choses, il
connut que l'oiseau captif n'etait autre que Thais, prise dans les
lacs des abominations, et que, a l'exemple du pluvier, qui coupait les
fils du chanvre avec son bec, il devait rompre, en prononcant des
paroles puissantes, les invisibles liens par lesquels Thais etait
retenue dans le peche. C'est pourquoi il loua Dieu et fut raffermi
dans sa resolution premiere. Mais, ayant vu ensuite le pluvier pris
par les pattes et embarrasse lui-meme au piege qu'il avait rompu, il
retomba dans son incertitude.

Il ne dormit pas de toute la nuit et il eut avant l'aube une vision.
Thais lui apparut encore. Son visage n'exprimait pas les voluptes
coupables et elle n'etait point vetue, selon son habitude, de tissus
diaphanes. Un suaire l'enveloppait tout entiere et lui cachait meme
une partie du visage, en sorte que l'abbe ne voyait que deux yeux qui
repandaient des larmes blanches et lourdes.

A cette vue, il se mit lui-meme a pleurer et, pensant que cette vision
lui venait de Dieu, il n'hesita plus. Il se leva, saisit un baton
noueux, image de la foi chretienne, sortit de sa cellule, dont il
ferma soigneusement la porte afin que les animaux qui vivent sur le
sable et les oiseaux de l'air ne pussent venir souiller le livre des
Ecritures qu'il conservait au chevet de son lit, appela le diacre
Flavien pour lui confier le gouvernement des vingt-trois disciples;
puis, vetu seulement d'un long cilice, prit sa route vers le Nil, avec
le dessein de suivre a pied la rive Lybique jusqu'a la ville fondee
par le Macedonien. Il marchait depuis l'aube sur le sable, meprisant
la fatigue, la faim, la soif; le soleil etait deja bas a l'horizon
quand il vit le fleuve effrayant qui roulait ses eaux sanglantes entre
des rochers d'or et de feu. Il longea la berge, demandant son pain aux
portes des cabanes isolees, pour l'amour de Dieu, et recevant
l'injure, les refus, les menaces avec allegresse. Il ne redoutait ni
les brigands, ni les betes fauves, mais il prenait grand soin de se
detourner des villes et des villages qui se trouvaient sur sa route.
Il craignait de rencontrer des enfants jouant aux osselets devant la
maison de leur pere, ou de voir, au bord des citernes, des femmes en
chemise bleue poser leur cruche et sourire. Tout est peril au
solitaire: c'est parfois un danger pour lui de lire dans l'Ecriture
que le divin maitre allait de ville en ville et soupait avec ses
disciples. Les vertus que les anachoretes brodent soigneusement sur le
tissu de la foi sont aussi fragiles que magnifiques: un souffle du
siecle peut en ternir les agreables couleurs. C'est pourquoi Paphnuce
evitait d'entrer dans les villes, craignant que son coeur ne s'amollit
a la vue des hommes.

Il s'en allait donc par les chemins solitaires. Quand venait le soir,
le murmure des tamaris, caresses par la brise, lui donnait le frisson,
et il rabattait son capuchon sur ses yeux pour ne plus voir la beaute
des choses. Apres six jours de marche, il parvint en un lieu nomme
Silsile. Le fleuve y coule dans une etroite vallee que borde une
double chaine de montagnes de granit. C'est la que les Egyptiens, au
temps ou ils adoraient les demons, taillaient leurs idoles. Paphnuce y
vit une enorme tete de Sphinx, encore engagee dans la roche. Craignant
qu'elle ne fut animee de quelque vertu diabolique, il fit le signe de
la croix et prononca le nom de Jesus; aussitot une chauve-souris
s'echappa d'une des oreilles de la bete et Paphnuce connut qu'il avait
chasse le mauvais esprit qui etait en cette figure depuis plusieurs
siecles. Son zele s'en accrut et, ayant ramasse une grosse pierre, il
la jeta a la face de l'idole. Alors le visage mysterieux du Sphinx
exprima une si profonde tristesse, que Paphnuce en fut emu. En verite,
l'expression de douleur surhumaine dont cette face de pierre etait
empreinte aurait touche l'homme le plus insensible. C'est pourquoi
Paphnuce dit au Sphinx:

--O bete, a l'exemple des satyres et des centaures que vit dans le
desert notre pere Antoine, confesse la divinite du Christ Jesus! et je
te benirai au nom du Pere, du Fils et de l'Esprit.

Il dit: une lueur rose sortit des yeux du Sphinx; les lourdes
paupieres de la bete tressaillirent et les levres de granit
articulerent peniblement, comme un echo de la voix de l'homme, le
saint nom de Jesus-Christ; c'est pourquoi Paphnuce, etendant la main
droite, benit le Sphinx de Silsile.

Cela fait, il poursuivit son chemin et, la vallee s'etant elargie, il
vit les ruines d'une ville immense. Les temples, restes debout,
etaient portes par des idoles qui servaient de colonnes et, avec la
permission de Dieu, des tetes de femmes aux cornes de vache
attachaient sur Paphnuce un long regard qui le faisait palir. Il
marcha ainsi dix-sept jours, machant pour toute nourriture quelques
herbes crues et dormant la nuit dans les palais ecroules, parmi les
chats sauvages et les rats de Pharaon, auxquels venaient se meler des
femmes dont le buste se terminait en poisson squameux. Mais Paphnuce
savait que ces femmes venaient de l'enfer et il les chassait en
faisant le signe de la croix.

Le dix-huitieme jour, ayant decouvert, loin de tout village, une
miserable hutte de feuilles de palmier, a demi ensevelie sous le sable
qu'apporte le vent du desert, il s'en approcha, avec l'espoir que
cette cabane etait habitee par quelque pieux anachorete. Comme il n'y
avait point de porte, il apercut a l'interieur une cruche, un tas
d'oignons et un lit de feuilles seches.

--Voila, se dit-il, le mobilier d'un ascete. Communement les ermites
s'eloignent peu de leur cabane. Je ne manquerai pas de rencontrer
bientot celui-ci. Je veux lui donner le baiser de paix, a l'exemple du
saint solitaire Antoine qui, s'etant rendu aupres de l'ermite Paul,
l'embrassa par trois fois. Nous nous entretiendrons des choses
eternelles et peut-etre notre Seigneur nous enverra-t-il par un
corbeau un pain que mon hote m'invitera honnetement a rompre.

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