Le Lutrin by Boileau [Nicolas Boileau Despreaux]
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Boileau [Nicolas Boileau Despreaux] >> Le Lutrin
Source:
Nicolas Boileau-Despreaux (1636-1711),
"Oeuvres Completes de Boileau-Despreaux,
Nouvelle edition, Accompagnee de notes pour l'intelligence du texte,
et precedee d'une notice historique sur la vie et les ecrits de l'auteur,
Avec gravures"
Paris, B. Renault et Cie, Libraires-Editeurs, 8, rue Larrey,
1858.
[Text encoding is iso-8859-1.]
LE LUTRIN
Poeme heroi-comique
CHANT PREMIER
Je chante les combats, et ce prelat terrible
Qui par ses longs travaux et sa force invincible,
Dans une illustre eglise exercant son grand coeur,
Fit placer a la fin un lutrin dans le choeur.
C'est en vain que le chantre, abusant d'un faux titre,
Deux fois l'en fit oter par les mains du chapitre :
Ce prelat, sur le banc de son rival altier
Deux fois le reportant, l'en couvrit tout entier.
Muse redis-mois donc quelle ardeur de vengeance
De ces hommes sacres rompit l'intelligence,
Et troubla si longtemps deux celebres rivaux.
Tant de fiel entre-t-il dans l'ame des devots !
Et toi, fameux heros, dont la sage entremise
De ce schisme naissant debarrassa l'Eglise,
Viens d'un regard heureux animer mon projet,
Et garde-toi de rire en ce grave sujet.
Paris voyait fleurir son antique chapelle :
Ses chanoines vermeils et brillants de sante
S'engraissaient d'une longue et sainte oisivete ;
Sans sortir de leurs lits plus doux que des hermines,
Ces pieux faineants faisaient chanter matines,
Veillaient a bien diner, et laissaient en leur lieu
A des chantres gages le soin de louer Dieu :
Quand la Discorde, encore toute noire de crimes,
Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes,
Avec cet air hideux qui fait fremir la Paix,
S'arreter pres d'un arbre au pied de son palais,
La, d'un oeil attentif contemplant son empire,
A l'aspect du tumulte elle-meme s'admire.
Elle y voit par le coche et d'Evreux et du Mans
Accourir a grand flots ses fideles Normands :
Elle y voit aborder le marquis, la comtesse,
Le bourgeois, le manant, le clerge, la noblesse ;
Et partout des plaideurs les escadrons epars
Faire autour de Themis flotter ses etendards.
Mais une eglise seule a ses yeux immobile
Garde au sein du tumulte une assiette tranquille.
Elle seule la brave ; elle seule aux proces
De ses paisibles murs veut defendre l'acces.
La Discorde, a l'aspect d'un calme qui l'offense,
Fait siffler ses serpents, s'excite a la vengeance
Sa bouche se remplit d'un poison odieux,
Et de longs traits de feu lui sortent par les yeux.
Quoi ! dit-elle d'un ton qui fit trembler les vitres,
J'aurai pu jusqu'ici brouiller tous les chapitres,
Diviser Cordeliers, Carmes et Celestins ;
J'aurai fait soutenir un siege aux Augustins :
Et cette eglise seule, a mes ordres rebelle,
Nourrira dans son sein une paix eternelle !
Suis-je donc la Discorde ? et, parmi les mortels,
Qui voudra desormais encenser mes autels ?
A ces mots, d'un bonnet couvrant sa tete enorme,
Elle prend d'un vieux chantre et la taille et la forme :
Elle peint de bourgeons son visage guerrier,
Et s'en va de ce pas trouver le tresorier.
Dans le reduit obscur d'une alcove enfoncee
S'eleve un lit de plume a grand frais amassee :
Quatre rideaux pompeux, par un double contour,
En defendent l'entree a la clarte du jour.
La, parmi les douceurs d'un tranquille silence,
Regne sur le duvet une heureuse indolence :
C'est que le prelat, muni d'un dejeuner,
Dormant d'un leger somme, attendait le diner.
La jeunesse en sa fleur brille sur son visage :
Son menton sur son sein descend a double etage ;
Et son corps ramasse dans sa courte grosseur
Fait gemir les coussins sous sa molle epaisseur.
La deesse en entrant, qui voit la nappe mise,
Admire un si bel ordre, et reconnait l'Eglise :
Et, marchant a grand pas vers le lieu du repos,
Au prelat sommeillant elle adresse ces mots :
Tu dors, Prelat, tu dors, et la haut a ta place
Le chantre aux yeux du choeur etale son audace,
Chante les oremus, fait des processions,
Et repand a grands flots les benedictions.
Tu dors ! Attends-tu donc que, sans bulle et sans titre,
Il te ravisse encore le rochet et la mitre ?
Sort de ce lit oiseux qui te tient attache,
Et renonce au repos, ou bien a l'eveche.
Elle dit, et, du vent de sa bouche profane,
Lui souffle avec ces mots l'ardeur de la chicane.
Le prelat se reveille, et, plein d'emotion,
Lui donne toutefois la benediction.
Tel qu'on voit un taureau qu'une guepe en furie
A pique dans les flancs aux depens de sa vie ;
Le superbe animal, agite de tourments,
Exhale sa douleur en longs mugissements ;
Tel le fougueux prelat, que ce songe epouvante,
Querelle en se levant et laquais et servante ;
Et, d'un juste courroux rallumant sa vigueur,
Meme avant le diner, parle d'aller au choeur.
Le prudent Gilotin, son aumonier fidele,
En vain par ses conseils sagement le rappelle ;
Lui montre le peril ; que midi va sonner ;
Qu'il va faire, s'il sort, refroidir le diner.
Quelle fureur, dit-il, quel aveugle caprice,
Quand le diner est pret, vous appelle a l'office ?
De votre dignite soutenez mieux l'eclat :
Est-ce pour travailler que vous etes prelat ?
A quoi bon ce degout et ce zele inutile ?
Est-il donc pour jeuner quatre-temps ou vigile ?
reprenez vos esprits et souvenez-vous bien
Qu'un diner rechauffe ne valut jamais rien.
Ainsi dit Gilotin ; et ce ministre sage
Sur table, au meme instant, fit servir le potage.
Le prelat voit la soupe, et plein d'un saint respect,
Demeure quelque temps muet a cet aspect.
Il cede, dine enfin : mais, toujours plus farouche,
Les morceaux trop hates se pressent dans sa bouche.
Gilotin en fremit, et, sortant de fureur,
Chez tous ses partisans va semer la terreur.
On voit courir chez lui leurs troupes eperdues,
Comme l'on voit marcher les bataillons de grues
Quand le Pygmee altier, redoublant ses efforts,
De l'Hebre ou du Styrmon vient d'occuper les bords.
A l'aspect imprevu de leur foule agreable,
Le prelat radouci veut se lever de table :
La couleur lui renait, sa voix change de ton ;
Il fait par Gilotin rapporter un jambon.
Lui-meme le premier pour honorer la troupe,
D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe ;
Il l'avale d'un trait : et chacun l'imitant,
La cruche au large ventre est vide en un instant.
Sitot que du nectar la troupe est abreuvee,
On dessert : et soudain, la nappe etant levee,
Le prelat, d'une voix conforme a son malheur,
Leur confie en ces mots sa trop juste douleur :
Illustres compagnons de mes longues fatigues,
Qui m'avez soutenu par vos pieuses ligues,
Et par qui, maitre enfin d'un chapitre insense,
Seul a Magnificat je me vois encense ;
Souffrirez-vous toujours qu'un orgueilleux m'outrage ;
Que le chantre a vos yeux detruise votre ouvrage,
Usurpe tous mes droits, et s'egalant a moi,
Donne a votre lutrin et le ton et la loi ?
Ce matin meme encore, ce n'est point un mensonge,
Une divinite me l'a fait voir en songe :
L'insolent s'emparant du fruit de mes travaux,
A prononce pour moi le Benedicat vos !
Oui, pour mieux m'egorger, il prend mes propres armes.
Le prelat a ces mots verse un torrent de larmes.
Il veut, mais vainement, poursuivre son discours ;
Ses sanglots redoubles en arretent le cours.
Le zele Gilotin, qui prend part a sa gloire,
Pour lui rendre la voix, fait rapporter a boire :
Quand Sidrae, a qui l'age allonge le chemin,
Arrive dans la chambre, un baton a la main,
Ce vieillard dans le choeur a deja vu quatre ages ;
Il sait de tous les temps les differents usages :
Et son rare savoir, de simple marguillier,
L'eleva par degres au rang de chevecier.
A l'aspect du prelat qui tombe en defaillance,
Il devine son mal, il se ride, il s'avance ;
Et d'un ton paternel reprimant ses douleurs :
Laisse au chantre, dit-il, la tristesse et les pleurs,
Prelat ; et pour sauver tes droits et ton empire,
Ecoute seulement ce que le ciel m'inspire.
Vers cet endroit du choeur ou le chantre orgueilleux
Montre, assis a ta gauche, un front si sourcilleux,
Sur ce rang d'ais serres qui forment sa cloture
Fut jadis un lutrin d'inegale structure,
Dont les flancs elargis de leur vaste contour
Ombrageaient pleinement tous les lieux d'alentour.
Derriere ce lutrin, ainsi qu'au fond d'un antre,
A peine sur son banc on discernait le chantre :
Tandis qu'a l'autre banc le prelat radieux,
Decouvert au grand jour, attirait tous les yeux.
Mais un demon, fatal a cette ample machine,
Soit qu'une main la nuit eut hate sa ruine,
Soit qu'ainsi de tout temps l'ordonnat le destin,
Fit tomber a nos yeux le pupitre un matin.
J'eus beau prendre le ciel et le chantre a partie,
Il fallut l'emporter dans notre sacristie,
Ou depuis trente hivers, sans gloire enseveli,
Il languit tout poudreux dans un honteux oubli.
Entends-moi donc, Prelat. Des que l'ombre tranquille
Viendra d'un crepe noir envelopper la ville,
Il faut que trois de nous, sans tumulte et sans bruit,
Partent, a l a faveur de la naissante nuit,
Et du lutrin rompu reunissant la masse,
Aillent d'un zele adroit le remettre en sa place.
Si le chantre demain ose le renverser,
Alors de cent arrets tu peux le terrasser.
Pour soutenir tes droits, que le ciel autorise,
Abyme tout plutot : c'est l'esprit de l'Eglise ;
C'est par la qu'un prelat signale sa vigueur.
Ne borne pas ta gloire a prier dans un choeur :
Ces vertus dans Aleth peuvent etre en usage ;
Mais dans Paris, plaidons ; c'est la notre partage.
Tes benedictions, dans le trouble croissant,
Tu pourras les repandre et par vingt et par cent ;
Et, pour braver le chantre en son orgueil extreme,
Les repandre a ses yeux, et le benir lui-meme.
Ce discours aussitot frappe tous les esprits ;
Et le prelat charme l'approuve par des cris.
Il veut que, sur-le-champ, dans la troupe on choisisse
Les trois que Dieu destine a ce pieux office :
Mais chacun pretend part a cet illustre emploi.
Le sort, dit le prelat, vous servira de loi.
Que l'on tire au billet ceux que l'on doit elire.
Il dit, on obeit, on se presse d'ecrire.
Aussitot trente noms, sur le papier traces,
Sont au fond d'un bonnet par billets entasses.
Pour tirer ces billets avec moins d'artifice,
Guillaume, enfant de choeur, prete sa main novice :
Son front nouveau tondu, symbole de candeur,
Rougit, en approchant, d'une honnete pudeur.
Cependant le prelat, l'oeil au ciel, la main nue,
Benit trois fois les noms, et trois fois les remue.
Il tourne le bonnet : l'enfant tire et Brontin
Est le premier des noms qu'apporte le destin.
Le prelat en concoit un favorable augure
Et ce nom dans la troupe excite un doux murmure.
On se tait ; et bientot on voit paraitre au jour
Le nom, le fameux nom du perruquier l'Amour.
Ce nouvel Adonis, a la blonde criniere,
Est l'unique souci d'Anne sa perruquiere :
Ils s'adorent l'un l'autre ; et ce couple charmant
S'unit longtemps, dit-on, avant le sacrement ;
Mais, depuis trois moissons, a leur saint assemblage
L'official a joint le nom de mariage.
Ce perruquier superbe est l'effroi du quartier,
Et son courage est peint sur son visage altier.
Un des noms reste encore et le prelat par grace
Une derniere fois les brouille et les ressasse.
Chacun croit que son nom est le dernier des trois.
Mais que ne dis-tu point, o puissant porte-croix,
Boirude, sacristain, cher appui de ton maitre,
Lorsqu'aux yeux du prelat tu vis ton nom paraitre !
On dit que ton front jaune, et ton teint sans couleur,
perdit en ce moment son antique paleur ;
Et que ton corps goutteux, plein d'une ardeur guerriere,
Pour sauter au plancher fit deux pas en arriere.
Chacun benit tout haut l'arbitre des humains,
Qui remet leur bon droit en de si bonnes mains.
Aussitot on se leve ; et l'assemblee en foule,
Avec un bruit confus, par les portes s'ecoule.
Le prelat reste seul calme un peu son depit,
Et jusques au souper se couche et s'assoupit.
CHANT SECOND
Cependant cet oiseau qui prone les merveilles,
Ce monstre compose de bouches et d'oreilles,
Qui, sans cesse volant de climats en climats,
Dit partout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas ;
La Renommee enfin, cette prompte courriere,
Va d'un mortel effroi glacer la perruquiere ;
Lui dit que son epoux, d'un faux zele conduit,
Pour placer un lutrin doit veiller cette nuit.
A ce triste recit, tremblante, desolee,
Elle accourt, l'oeil en feu, la tete echevelee,
Et trop sure d'un mal qu'on pense lui celer :
Oses-tu bien encor, traitre, dissimuler ?
Dit-elle : et ni la foi que ta main m'a donnee,
Ni nos embrassements qu'a suivis l'hymenee,
Ni ton epouse enfin toute prete a perir,
Ne sauraient donc t'oter cette ardeur de courir ?
Perfide ! si du moins, a ton devoir fidele,
Tu veillais pour orner quelque tete nouvelle !
L'espoir d'un juste gain consolant ma langueur
Pourrait de ton absence adoucir la longueur.
Mais quel zele indiscret, quelle aveugle entreprise
Arme aujourd'hui ton bras en faveur d'une eglise ?
Ou vas-tu cher epoux, est-ce que tu me fuis ?
As-tu oublie tant de si douces nuits ?
Quoi ! d'un oeil sans pitie vois-tu couler mes larmes ?
Au nom de nos baisers jadis si plein de charmes,
Si mon coeur, de tout temps facile a tes desirs,
N'a jamais d'un moment differe tes plaisirs ;
Si pour te prodiguer mes plus tendres caresses,
Je n'ai point exige ni serments, ni promesses ;
Si toi seul a mon lit enfin eus toujours part ;
Differe au moins d'un jour ce funeste depart .
En achevant ces mots cette amante enflammee
Sur un placet voisin tombe demi-pamee.
Son epoux s'en emeut, et son coeur eperdu
Entre deux passions demeure suspendu ;
Mais enfin rappelant son audace premiere :
Ma femme, lui dit-il d'une voix douce et fiere,
Je ne veux point nier les solides bienfaits
Dont ton amour prodigue a comble mes souhaits,
Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire
Avant que tes faveurs sortent de ma memoire ;
Mais ne presume pas qu'en te donnant ma foi
L'hymen m'ait pour jamais asservi sous ta loi.
Si le ciel en mes mains eut mis ma destinee,
Nous aurions fui tous deux le joug de l'hymenee ;
Et, sans nous opposer ces devoirs pretendus,
Nous gouterions encor des plaisirs defendus.
Cesse donc a mes yeux d'etaler un vain titre :
Ne m'ote pas l'honneur d'elever un pupitre,
Et toi-meme, donnant un frein a tes desirs,
Raffermis la vertu qu'ebranlent tes soupirs.
Que te dirai-je enfin ? C'est le ciel qui m'appelle,
Une eglise, un prelat m'engage en sa querelle,
Il faut partir : j'y cours. Dissipe tes douleurs ,
Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs.
Il la quitte a ces mots. Son amante effaree
Demeure le teint pale, et la vue egaree :
La force l'abandonne ; et sa bouche, trois fois
Voulant le rappeler, ne trouve plus de voix.
Elle fuit, et de pleurs inondant son visage,
Seule pour s'enfermer vole au cinquieme etage.
Mais d'un bouge prochain accourant a ce bruit,
Sa servante Alizon la rattrape et la suit.
Les ombres cependant, sur la ville epandues,
Du faite des maisons descendent dans les rues .
Le souper hors du coeur chasse les chapelains,
Et de chantres buvant les cabarets sont pleins.
Le redoute Brontin, que son devoir eveille,
Sort a l'instant, charge d'une triple bouteille,
D'un vin dont Gilotin, qui savait tout prevoir,
Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir.
L'odeur d'un jus si doux lui rend la faim moins rude.
Il est bientot suivi du sacristain Boirude ;
Et tous deux, de ce pas, s'en vont avec chaleur
Du trop lent perruquier reveiller la valeur.
Partons, lui dit Brontin : deja le jour plus sombre,
Dans les eaux s'eteignant, va faire place a l'ombre.
D'ou vient ce noir chagrin que je lis dans tes yeux ?
Quoi ? le pardon sonnant te retrouve en ces lieux !
Ou donc est ce grand coeur dont tantot l'allegresse
Semblait du jour trop long accuser la paresse ?
Marche, et suis nous du moins ou l'honneur nous attend.
Le perruquier honteux rougit en l'ecoutant.
Aussitot de longs clous il prend une poignee :
Sur son epaule il charge une lourde cognee ;
Et derriere son dos, qui tremble sous le poids,
Il attache une scie en forme de carquois :
Il sort au meme instant, il se met a leur tete.
A suivre ce grand chef l'un et l'autre s'apprete :
Leur coeur semble allume d'un zele tout nouveau ;
Brontin tient un maillet ; et Boirude un marteau.
La lune, qui du ciel voit leur demarche altiere,
Retire en leur faveur sa paisible lumiere.
La Discorde en sourit, et, les suivant des yeux,
De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux.
L'air, qui gemit du cri de l'horrible deesse,
Va jusque dans Citeaux reveiller la Mollesse.
C'est la qu'en un dortoir elle fait son sejour :
Les Plaisirs nonchalants folatrent a l'entour ;
L'un petrit dans un coin l'embonpoint des chanoines ;
L'autre broie en riant le vermillon des moines :
La Volupte la sert avec des yeux devots,
Et toujours le Sommeil lui verse des pavots.
Ce soir, plus que jamais, en vain il les redouble.
La Mollesse a ce bruit se reveille, se trouble :
Quand la Nuit, qui deja va tout envelopper,
D'un funeste recit vient encor la frapper ;
Lui conte du prelat l'entreprise nouvelle :
Aux pieds des murs sacres d'une sainte chapelle,
Elle a vu trois guerriers, ennemis de la paix,
Marcher a la faveur de ses voiles epais.
La Discorde en ces lieux menace de s'accroitre :
Demain avec l'aurore un lutrin va paraitre,
Qui doit y soulever un peuple de mutins :
Ainsi le ciel l'ecrit au livre des destins.
A ce triste discours, qu'un long soupir acheve,
La Mollesse, en pleurant, sur un bras se releve,
Ouvre un oeil languissant, et, d'un faible voix,
Laisse tomber ces mots qu'elle interrompt vingt fois :
O Nuit ! que m'as-tu dit ? quel demon sur la terre
Souffle dans tous les coeurs la fatigue et la guerre ?
Helas ! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps,
Ou les rois s'honoraient du nom de faineants,
S'endormaient sur le trone, et me servant sans honte
Laissaient leur sceptre aux mains d'un maire ou d'un comte !
Aucun soin n'approchait de leur paisible cour :
On reposait la nuit, on dormait tout le jour.
Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines
Faisait taire des vents les bruyantes haleines,
Quatre boeufs atteles, d'un pas tranquille et lent,
Promenaient dans Paris le monarque indolent.
Ce doux siecle n'est plus. Le ciel impitoyable
A place sur le trone un prince infatigable.
Il brave mes douceurs, il est sourd a ma voix :
Tous les jours il m'eveille du bruit de ses exploits.
Rien ne peut arreter sa vigilante audace :
L'ete n'a point de feux, l'hiver n'a point de glace.
J'entends a son seul nom tous mes sujets fremir
En vain deux fois la paix a voulu l'endormir ;
Loin de moi son courage, entraine par la gloire,
Ne se plait qu'a courir de victoire en victoire.
Je me fatiguerais de te tracer le cours
Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours.
Je croyais, loin des lieux ou ce prince m'exile,
Que l'Eglise du moins m'assurait un asile.
Mais qu'en vain j'esperais y regner sans effroi :
Moines, abbes prieurs, tout s'arme contre moi.
Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie ;
J'ai vu dans Saint Denys la reforme etablie ;
La Carme, le Feuillant, s'endurcit aux travaux ;
Et la regle deja se remet dans Clairvaux.
Citeaux dormait encor, et la sainte Chapelle
Conservait du vieux temps l'oisivete fidele :
Et voici qu'un lutrin, pret a tout renverser,
D'un sejour si cheri vient encor me chasser !
O toi, de mon repos, compagne aimable et sombre,
A de si noirs forfaits preteras-tu ton ombre ?
Ah ! Nuit, si tant de fois, dans les bras de l'amour,
Je t'admis aux plaisirs que je cachais au jour,
Du moins ne permets pas... La Mollesse oppressee
Dans sa bouche a ce mot sent sa langue glacee ;
Et, lasse de parler, succombant sous l'effort,
Soupire, etend les bras, ferme l'oeil et s'endort.
CHANT TROISIEME
Mais la nuit aussitot de ses ailes affreuses
Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses,
Revole vers Paris, et, hatant son retour,
Deja de Mont-Lheri voit la fameuse tour.
Ses murs, dont le sommet se derobe a la vue,
Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,
Et presentant de loin leur objet ennuyeux,
Du passant qui le fuit semblent le suivre des yeux.
Mille oiseaux effrayants, mille corbeaux funebres,
De ces murs desertes habitent les tenebres.
La, depuis trente hivers, un hibou retire
Trouvait contre le jour un refuge assure.
Des desastres fameux ce messager fidele
Sait toujours des malheurs la premiere nouvelle,
Et, tout pret d'en semer le presage odieux,
Il attendait la nuit dans ces sauvages lieux.
Aux cris qu'a son abord vers le ciel il envoie,
Il rend tous ses voisins attristes de sa joie.
La plaintive Prognee de douleur en fremit ;
Et, dans les bois prochains, Philomene en gemit.
Suis-moi, lui dit la Nuit. L'oiseau plein d'allegresse
Reconnait a ce ton la voix de sa maitresse.
Il la suit : et tous deux, d'un cours precipite,
De Paris a l'instant ils abordent la cite ;
La, s'elancant d'un vol que le vent favorise,
Ils montent au sommet de la fatale eglise.
La Nuit baisse la vue, et, du haut du clocher,
Observe les guerriers, les regarde marcher.
Elle voit le barbier qui, d'une main legere,
Tient un verre de vin qui rit dans la fougere ;
Et chacun, tour a tour s'inondant de ce jus,
Celebrer, en riant, Gilotin et Bacchus.
Ils triomphent, dit-elle, et leur ame abusee
Se promet dans mon ombre une victoire aisee :
Mais allons ; il est temps qu'il connaissent la Nuit.
A ces mots, regardant le hibou qui la suit,
Elle perce les murs de la voute sacree ;
Jusqu'a la sacristie elle s'ouvre une entree
Et, dans le ventre creux du pupitre fatal,
Va placer de ce pas le sinistre animal.
Mais les trois champions, pleins de vin et d'audace,
Du palais cependant passent la grande place ;
Et, suivant de Bacchus les auspices sacres,
De l'auguste chapelle ils montent les degres.
Ils atteignaient deja le superbe portique
Ou Ribou le libraire, au fond de sa boutique,
Sous vingt fideles clefs, garde et tient en depot
L'amas toujours entier des ecrits de Haynaut :
Quand Boirude, qui voit que le peril approche,
Les arrete, et, tirant un fusil de sa poche,
Des veines d'un caillou, qu'il frappe au meme instant,
Il fait jaillir un feu qui petille en sortant ;
Et bientot, au brasier d'une meche enflammee,
Montre, a l'aide du soufre, une cire allumee.
Cet astre tremblotant, dont le jour les conduit,
Est pour eux un soleil au milieu de la nuit.
Le temple a sa faveur est ouvert par Boirude :
Ils passent de la nef la vaste solitude,
Et dans la sacristie entrant, non sans terreur,
En percent jusqu'au fond la tenebreuse horreur.
C'est la que du lutrin git la machine enorme :
La troupe quelque temps en admire la forme.
Mais le barbier, qui tient les moments precieux :
Ce spectacle n'est pas pour amuser nos yeux,
Dit-il : ce temps est cher, portons-le dans le temple :
C'est la qu'il faut demain qu'un prelat le contemple.
Et d'un bras, a ces mots, qui peut tout ebranler,
Lui-meme, se courbant, s'apprete a le rouler.
Mais a peine il y touche, o prodige incroyable !
Que du pupitre sort une voix effroyable.
Brontin en est emu, le sacristain palit ;
Le perruquier commence a regretter son lit.
Dans son hardi projet toutefois il s'obstine ;
Lorsque des flanc poudreux de la vaste machine
L'oiseau sort en courroux, et, d'un cri menacant,
Acheve d'etonner le barbier fremissant :
De ses ailes dans l'air secouant la poussiere,
Dans la main de Boirude il eteint la lumiere.
Les guerriers a ce coup demeurent confondus ;
Ils regagnent la nef, de frayeur eperdus :
Sous leurs corps tremblotants leurs genoux s'affaiblissent,
D'une subite horreur leurs cheveux se herissent ;
Et bientot, au travers des ombres de la nuit,
Le timide escadron se dissipe et s'enfuit.
Ainsi lorsqu'en un coin, qui leur tient lieu d'asile,
D'ecoliers libertins une troupe indocile,
Loin des yeux d'un prefet au travail assidu
Va tenir quelquefois un brelan defendu :
Si du vaillant Argas la figure effrayante
Dans l'ardeur du plaisir a leurs yeux se presente,
Le jeu cesse a l'instant, l'asile est deserte,
Et tout fuit a grand pas le tyran redoute.
La Discorde, qui voit leur honteuse disgrace,
Dans les airs, cependant tonne, eclate, menace,
Et, malgre la frayeur dont leurs coeurs sont glaces,
S'apprete a reunir ses soldats disperses.
Aussitot de Sidrac elle emprunte l'image :
Elle ride son front, allonge son visage,
Sur un baton noueux laisse courber son corps,
Dont la chicane semble animer les ressorts ;
Prend un cierge en sa main, et d'une voix cassee,
Vient ainsi gourmander la troupe terrassee.
Laches, ou fuyez-vous ? quelle peur vous abat ?
Aux cris du vil oiseau vous cedez sans combat ?
Ou sont ces beaux discours jadis si pleins d'audace ?
Craignez-vous d'un hibou l'impuissante grimace ?
Que feriez-vous, helas, si quelque exploit nouveau
Chaque jour, comme moi, vous trainait au barreau ;
S'il fallait, sans amis, briguant une audience,
D'un magistrat glace soutenir la presence,
Ou, d'un nouveau proces, hardi solliciteur,
Aborder sans argent un clerc de rapporteur ?
Croyez-moi, mes enfants, je vous parle a bon titre :
J'ai moi seul autrefois plaide tout un chapitre ;
Et le barreau n'a point de monstres si hagards,
Dont mon oeil n'ait cent fois soutenu les regards.
Tous les jours sans trembler j'assiegeais leurs passages.
L'Eglise etait alors fertile en grands courages :
Le moindre d'entre nous, sans argent, sans appui,
Eut plaide le prelat, et le chantre avec lui.
Le monde, de qui l'age avance les ruines,
Ne peut plus enfanter de ces ames divines :
Mais que vos coeurs, du moins, imitant leurs vertus,
De l'aspect d'un hibou ne soient pas abattus.
Songez quel deshonneur va souiller votre gloire,
Quand le chantre demain entendra sa victoire.
Vous verrez tous les jours le chanoine insolent,
Au seul mot de hibou, vous sourire en parlant.
Votre ame, a ce penser, de colere murmure :
Allez donc de ce pas en prevenir l'injure ;
Meritez les lauriers qui vous sont reserves,
Et ressouvenez-vous quel prelat vous servez.
Mais deja la fureur dans vos yeux etincelle.
Marchez, courez, volez ou l'honneur vous appelle.
Que le prelat, surpris d'un changement si prompt,
Apprenne la vengeance aussitot que l'affront.