Ma captivite en Abyssinie by Dr. Henri Blanc
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25 MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE SOUS L'EMPEREUR THEODOROS
PAR
LE DR H. BLANC
CHIRURGIEN DE L'ARMEE ANGLAISE AUX INDES
Ouvrage traduit de l'anglais par Madame ARBOUSSE-BASTIDE
[Illustration: VUE DE MAGDALA]
AVEC DES DETAILS SUR L'EMPEREUR THEODOROS
SA VIE, SES MOEURS, SON PEUPLE, SON PAYS
PREFACE DE L'AUTEUR
J'entreprends la tache d'ecrire le recit de notre captivite en
Abyssinie, afin de satisfaire la curiosite naturelle qui m'a ete
temoignee par un grand nombre de connaissances et d'amis desireux
d'obtenir des details tant sur les causes memes de cette captivite
que sur la maniere dont nous avons ete traites, les evenements de
notre vie quotidienne, et le caractere et les habitudes de
l'empereur Theodoros.
J'ai essaye de donner une esquisse exacte de la carriere de ce
souverain, ainsi qu'une description de son pays et de son peuple.
J'ai parle encore de ses amis et de ses ennemis.
Afin de familiariser davantage le lecteur avec le sujet, j'ai juge
necessaire de dire quelques mots des Europeens qui out joue un role
dans cet etrange imbroglio de _l'affaire abyssinienne_. Ces diverses
informations m'ont ete fournies soit par mon experience personnelle
et les evenements survenus pendant ma captivite, soit par les
communications de certains indigenes bien informes. J'ai eu, pour
preparer ce travail, les loisirs forces de plusieurs mois de prison.
Les souffrances des captifs abyssiniens seront toujours associees,
dans les annales britanniques, au succes triomphant de l'expedition si
habilement organisee par le commandant lord Napier _de Magdala_. Ce
dernier titre, donne a l'honorable general anglais, a ete le digne
couronnement d'une longue et glorieuse carriere.
MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE
I
L'empereur Theodoros.--Son elevation a l'empire et ses conquetes.--Son
armee et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
caractere.--Sa famille et sa vie privee.
Lij-Kassa, plus connu sous le nom de l'empereur Theodoros, etait ne
dans le Kouara, vers l'an 1818. Son pere etait un noble d'Abyssinie,
et son oncle, le celebre Dejatch Comfou, pendant plusieurs annees,
avait gouverne les provinces de Dembea, Kouara, Ischelga, etc., etc.
A la mort de son oncle, Lij-Kassa fut nomme par la mere de Ras-Ali,
Waizero Menen, gouverneur de Kouara. Mais mecontent de ce poste qui
n'offrait qu'un petit champ a son ambition, il se degagea de son
serment et occupa la ville de Dembea, capitale de la province de ce
nom. Plusieurs generaux furent envoyes pour chatier le jeune soldat;
mais tantot il evitait leurs poursuites et tantot battait leurs
troupes. Toutefois sur la promesse solennelle qu'il serait bien recu,
il revint au camp de Ras-Ali. Ce chef tres-bienveillant, mais faible,
eut la pensee de rattacher a sa cause le jeune chef rebelle en lui
donnant sa fille Tawaritch, qui etait d'une grande beaute. Lij-Kassa
revint a Kouara et pendant quelque temps parut fidele a sa souveraine.
Il fit plusieurs expeditions de pillage dans le bas pays, mit a feu et
a sang les huttes des Arabes, et revint toujours de ces expeditions
trainant apres lui des bandes de prisonniers et d'esclaves, et des
troupeaux de betail.
Les succes de Kassa, le courage qu'il manifesta en toute occasion,
la vie sobre qu'il menait et l'affection qu'il montrait a ceux qui
servaient sa cause, rassemblerent bientot autour de lui une bande de
vagabonds hardis et entreprenants. D'un caractere ambitieux, il
forma des lors le projet de se tailler un empire dans ces plaines si
fertiles qu'il avait si souvent devastees. Eleve dans un couvent, il
avait etudie les sujets theologiques, mais il s'etait particulierement
rendu familiere l'histoire de l'Abyssinie. Son education, superieure
a celle de son entourage, exerca une grande influence sur son avenir.
Tous ses rapports avec les autres hommes avaient un caractere
religieux, et il etait profondement penetre de l'idee, que la race
musulmane ayant, depuis des siecles, empiete sur les pays chretiens,
le but de sa vie devait etre desormais le retablissement de l'ancien
empire d'Ethiopie. Sollicite a la fois par son ambition et son
fanatisme, il s'avanca dans la direction de Kedaref, a la tete de
16,000 guerriers; mais il connut bientot la superiorite d'une
petite troupe bien armee et bien conduite, sur de nombreuses bandes
indisciplinees. Pres de Kedaref, il se trouva face a face avec ses
mortels ennemis, les Turcs, qui n'etaient qu'une poignee, mais encore
trop nombreux pour lui; car, au premier choc, ses soldats furent
demoralises et battus. Il dut, pour quelque temps au moins, renoncer a
son reve cheri.
Au lieu de retourner au siege du gouvernement, il fut oblige, a cause
d'une grave blessure recue pendant le combat, de s'arreter sur les
frontieres du Dembea. De son camp, il informa sa belle-mere de l'etat
dans lequel il se trouvait, la priant de lui envoyer une vache
(salaire exige par les docteurs abyssiniens). Waizero Menen, qui avait
toujours deteste Kassa, saisit avec empressement l'occasion que lui
offrait l'humble condition dans laquelle ce dernier etait tombe pour
abaisser son orgueil, et an lieu d'une vache, elle lui fit parvenir un
petit morceau de viande, accompagne d'un message insultant. Pres de
la couche du chef blesse, se tenait la courageuse compagne qui avait
partage ses infortunes, la femme qu'il aimait. A l'ouie du message
ironique de la reine, son sang bouillant de Galla s'enflamma et elle
fut prise d'une grande indignation. Elle se leva et dit a Kassa
qu'elle aimait les braves, mais qu'elle detestait les poltrons, et
qu'elle ne resterait pas aupres de lui s'il ne vengeait cette insulte
dans le sang. Ces paroles passionnees tomberent dans des oreilles bien
preparees pour les recevoir, et la soif de la vengeance penetra dans
le coeur de Kassa. Aussitot qu'il eut recouvre assez de forces, il
retourna a Kouara et se proclama ouvertement independant.
Ras-Ali lui enjoignit une seconde fois de rentrer a sa cour; mais la
sommation fut renvoyee avec un refus cruel. Plusieurs officiers furent
expedies pour forcer Kassa a se soumettre, mais le jeune commandant
battit facilement tous ces envoyes; tandis que leurs compagnons
d'armes, charmes par les manieres insinuantes du jeune chef et
alleches par ses splendides promesses, s'enrolaient sous les drapeaux
de Kassa. La femme de ce dernier exercait toujours une grande
influence sur lui, lui montrant qu'il pouvait aisement s'emparer du
pouvoir supreme; et, comme il hesitait encore, elle le menaca de
l'abandonner. Kassa ne resista pas plus longtemps; il marcha vers
Godjam, entrainant tout sur son passage. La bataille de Djisella,
livree en 1853, decida du sort de Ras-Ali. Son armee etait a peine
engagee qu'une terreur panique saisit ses soldats, et Ras-Ali
abandonna le champ de bataille avec un corps de 500 cavaliers, tandis
que le reste de ses troupes allait grossir les rangs du conquerant.
Au bout de peu d'annees, de Shoa a Metemma, de Godjam a Bagos, tout
tremblait devant l'empereur Theodoros et obeissait a son commandement.
Pour consacrer son nouveau titre, il desira se faire couronner; ce
fut apres la bataille de Deraskie, livree en fevrier 1855, qui lui
soumettait le Tigre et reduisait son plus formidable ennemi Dejatch
Oubie. Apres cette nouvelle victoire, Theodoros tourna ses armes
redoutees contre les Wallo-Gallas; il occupa lui-meme Magdala; il
ravagea et detruisit si completement les riches plaines des Gallas,
qu'en desespoir de cause, plusieurs des chefs de ces tribus entrerent
dans les rangs de son armee et tournerent leurs armes contre leurs
concitoyens. Non-seulement, le nouvel empereur voulait venger la
longue oppression des chretiens depuis si longtemps victimes des
frequentes incursions des Gallas, mais il voulait aussi humilier
l'esprit hautain de ces hordes. Malheureusement, au faite de son
ambition, il perdit sa courageuse et bien-aimee femme. Il sentit
profondement son malheur. Elle avait ete son fidele conseiller, la
compagne inseparable de sa vie aventureuse, l'etre qu'il avait le plus
aime; et tant qu'il vecut, il cherit sa memoire. En 1866, un de ses
partisans m'ayant supplie, en sa presence, de demeurer quelques jours
aupres de sa femme mourante, Theodoros baissa la tete et pleura au
souvenir de la sienne morte depuis plusieurs annees et qu'il avait
aimee si profondement.
La carriere de Theodoros peut se diviser en trois periodes distinctes:
la premiere, de son enfance jusqu'a la mort de sa premiere femme; la
seconde, depuis la chute de Ras-Ali jusqu'a la mort de M. Bell; la
troisieme depuis ce dernier evenement jusqu'a sa propre mort. La
premiere periode que nous avons decrite fut la periode des promesses;
la seconde, qui s'etend de 1853 a 1860, renferme bien des choses
louables dans la conduite de l'empereur, quoique plusieurs de ses
actions soient indignes de la premiere partie de sa carriere. De 1860
a 1866, il semble avoir abandonne petit a petit toute retenue, au
point de se rendre remarquable par sa luxure et ses cruautes inutiles.
Ses principales guerres, pendant la seconde periode, furent
dirigees contre Dejatch Goscho-Beru, gouverneur de Godjam, contre
Dejatch-Oubie, qu'il vainquit, ainsi que nous l'avons deja raconte a
la bataille de Deraskie, et enfin contre les Wallo-Gallas. Toutefois,
il se montra encore magnanime, et bien qu'il fit prisonniers plusieurs
chefs importants, il leur promit de les relacher aussitot que son
empire serait entierement pacifie.
En 1860, il marcha contre son cousin Garad, le meurtrier du consul
Plowden, et il eut les honneurs de la journee; mais il perdit
son meilleur ami et son conseiller, M. Bell, qui sauva la vie de
l'empereur en sacrifiant la sienne. En janvier 1861, Theodoros
s'avanca avec des forces accablantes contre un puissant rebelle, Agau
Negoussie, qui s'etait rendu maitre de tout le nord de l'Abyssinie;
par son habile et intelligente tactique, il abattit son adversaire,
mais il ternit sa victoire par d'horribles cruautes et par des
violations de la foi juree. Il fit couper les pieds et les mains a
Agau Negoussie, et quoique celui-ci ait souffert encore bien des
jours, le cruel empereur lui refusa toujours une goutte d'eau pour
rafraichir ses levres enfievrees. Sa cruelle vengeance ne s'arreta
pas la. Plusieurs des chefs compromis, qui s'etaient soumis sur
la promesse solennelle d'une amnistie, furent livres aux mains du
bourreau ou envoyes charges de chaines pour languir toute leur vie
dans quelque prison de province. Pendant pres de trois ans, l'autorite
de Theodoros fut reconnue par tout le pays. Une petite poignee de
rebelles s'etaient bien leves ici et la, mais a l'exception de Tadla
Gwalu, qui ne put etre chasse de sa forteresse, dans le sud du Godjam,
tous les autres ne furent que de peu d'importance et ne troublerent
nullement la tranquillite de son regne.
Quoique conquerant et doue du genie militaire, Theodoros fut mauvais
administrateur. Pour attacher de nouveaux soldats a sa cause, il leur
prodigua d'immenses sommes; il fut alors force d'imposer a ses sujets
des impots exorbitants, epuisant ainsi le pays de ses dernieres
ressources, afin de satisfaire ses rapaces compagnons. A la tete d'une
puissante armee, effraye a la pensee de congedier tous ses hommes, il
se sentit entraine a etendre ses conquetes. Le reve de ses plus jeunes
ans devint une idee fixe, et il se crut appele de Dieu a retablir,
dans sa premiere grandeur, le vieil empire ethiopien.
Il ne pouvait toutefois oublier qu'il etait incapable de se battre,
avec les forces dont il disposait, contre les troupes bien armees et
disciplinees de ses ennemis; il se souvenait trop bien de sa defaite a
Kedaref; il songea donc a obtenir ce qu'il desirait par la diplomatie.
Il avait appris par M. Bell, M. Plowden et d'autres etrangers, que
la France et l'Angleterre etaient fieres de la protection qu'elles
accordaient aux chretiens dans toutes les parties du monde. Il ecrivit
alors aux souverains de ces deux pays, les invitant a se joindre a lui
dans une croisade contre la race musulmane. Quelques passages choisis
de sa lettre a la reine d'Angleterre prouveront l'exactitude de cette
assertion: "Par son pouvoir (le pouvoir de Dieu), j'ai reduit les
Gallas. Mais quant aux Turcs, je leur ai enjoint de quitter le pays de
mes ancetres. Ils refusent." Il mentionne la mort de M. Plowden et de
M. Bell, et il ajoute: "J'ai extermine leurs ennemis (ceux qui avaient
tue ces deux messieurs). Par la puissance de Dieu, ce qui me reste a
gagner: c'est votre amitie." Il conclut en disant: "Voyez combien les
mahometans oppriment les chretiens!"
L'armee de Theodoros a cette epoque etait composee de cent a cent
cinquante mille hommes, et si l'on compte quatre serviteurs par
soldat, son camp devait se composer environ de cinq a six cent mille
personnes. En admettant que la population de l'Abyssinie fut de 3
millions d'ames, il fallait donc qu'un quart de cette population fut
payee, nourrie, vetue par le reste des habitants.
Pendant quelques annees, le prestige de Theodoros etait tel, que cette
terrible oppression fut tranquillement acceptee; a la fin cependant
les paysans, a moitie affames et a demi-vetus, trouvant qu'avec tous
leurs sacrifices ils etaient loin de satisfaire a l'accroissement
journalier des exigences d'un si terrible maitre, abandonnerent leurs
plaines fertiles, et, sous la conduite de quelques-uns des chefs
qui restaient encore, ils se retirerent sur les plateaux eleves ou
s'enfermerent dans des vallees perdues. A Godjam, Walkait, Shoa et
dans le Tigre, la rebellion eclata simultanement. Theodoros avait
abandonne depuis quelque temps son idee de conquete a l'etranger, et
il avait fait tout son possible pour ecraser l'esprit de rebellion
de son peuple. Tandis que les provinces rebelles etaient mises an
pillage, les paysans, proteges par leurs hautes montagnes, ne
purent etre attaques; ils attendirent tranquillement le depart de
l'envahisseur, et puis retournerent a leurs huttes desolees, cultivant
juste ce qu'il leur fallait pour vivre. C'est ainsi que, a quelques
exceptions pres, les paysans eviterent la vengeance terrible de leur
nouvel empereur. Son armee eut bientot a souffrir de cette facon de
guerroyer. Le nombre des provinces a devaster diminuait d'annee a
annee; une grande famine eclata; d'immenses territoires, tels que ceux
de Dembea, de Gondar, le grenier et le centre de l'Abyssinie, apres
avoir ete pilles, ne furent plus cultives. Les soldats, autrefois bien
entretenus, rodaient maintenant a demi affames et mal vetus, ayant
perdu toute confiance dans leurs chefs, les desertions devinrent
nombreuses, et plusieurs retournerent dans leurs provinces natales se
joindre au nombre des mecontents.
La chute de Theodoros fut plus rapide que son elevation. Il ne fut
jamais vaincu sur le champ de bataille; car depuis l'exemple de
Negoussie, personne n'osa lui resister; mais il etait impuissant
contre la passivite et la tactique a la Fabius de leurs chefs. Ne se
fixant jamais, toujours en marche, son armee diminuait de force de
jour en jour. Il allait de province en province, mais en vain: tout
disparaissait a son approche. Il n'y avait pas d'ennemis; mais il n'y
avait pas de nourriture! A la fin, pousse a la derniere extremite,
il n'eut d'autre alternative, pour conserver quelques restes de son
ancienne armee, que de piller les provinces qui lui etaient restees
fideles.
Lorsque je rencontrai pour la premiere fois Theodoros, en janvier
1866, il devait avoir environ quarante-huit ans. Il avait le teint
plus noir que la plupart de ses concitoyens, le nez legerement courbe,
la bouche grande et les levres si minces, qu'elles etaient a peine
visibles. De taille moyenne, bien pris, vigoureux plutot que
musculeux, il excellait dans les exercices a cheval, dans l'usage de
la lance, et a pied fatiguait ses plus hardis compagnons. L'expression
de ses yeux noirs, a demi fermes, etait etrange; s'il etait de bonne
humeur, cette expression etait tendre, accompagnee d'une douce
timidite de gazelle, qui le faisait aimer; mais lorsqu'il etait en
colere, ses yeux farouches et injectes de sang semblaient lancer du
feu. Dans ses moments de violente passion, sa personne entiere etait
effrayante: son visage noir prenait une teinte cendree, ses levres
minces et comprimees ne tracaient qu'une ligne legere autour de sa
bouche, ses cheveux noirs se herissaient, et sa maniere d'agir tout
entiere etait un terrible exemple de la plus sauvage et de la plus
ingouvernable fureur.
De plus, il excellait dans l'art de tromper ses compagnons. Peu de
jours avant sa mort, quand nous le rencontrames, il avait encore
toute la dignite d'un souverain, l'amabilite et la bonne education
du gentleman le plus accompli. Son sourire etait si attrayant, ses
paroles etaient si douces et si persuasives, qu'on ne pouvait croire
que ce monarque si affable fut un fourbe consomme.
Il ne commit jamais un meurtre, soit par tromperie soit par cruaute,
sans alleguer quelque excuse specieuse, de maniere a faire croire que,
dans toutes ses actions, il ne se laissait guider que par la justice.
Par exemple, il pilla Dembea, parce que ses habitants etaient trop
favorables aux Europeens, et Gondar, parce qu'un de nos envoyes avait
ete trahi par les habitants de cette ville. Il detruisit Zage, grande
et populeuse cite, _parce qu_'il pretendait qu'un pretre de cette
ville avait ete grossier a son egard. Il fit charger de chaines son
pere adoptif, Cantiba Hailo, _parce qu_'il avait pris a son service
une servante que lui, Theodoros, avait renvoyee. Tesemma Engeddah,
chef hereditaire de Gahinte, encourut sa disgrace _parce que_, apres
une bataille contre les rebelles, il s'etait montre trop severe;
tandis que notre geolier en chef fut pris an milieu du camp et jete
dans les fers, _parce qu_'il avait ete autrefois l'ami du roi de Shoa.
Je pourrais encore citer cent exemples de son hypocrisie habituelle.
Quant a nous, il nous arreta sous pretexte que nous n'avions pas amene
les premiers captifs avec nous. M. Stern fut presque tue, simplement
pour avoir porte la main a son visage, et il emprisonna le consul
Cameron pour etre alle chez les Turcs, an lieu de lui avoir rapporte
une reponse a sa lettre.
Theodoros avait tous les gouts du Bedouin rodeur. Il aimait la vie des
camps, l'air libre de la plaine, l'aspect de son armee gracieusement
campee autour d'une colline qu'il avait lui-meme choisie; et il
preferait au palais que les Portugais avaient erige a Gondar pour un
roi plus sedentaire que lui, les delices des courses imprevues pendant
les magnifiques et fraiches nuits de l'Abyssinie. Sa maison etait
parfaitement reglee; le meme esprit d'ordre qui lui avait fait
introduire comme une sorte de discipline dans son armee, se montrait
aussi dans l'arrangement de ses affaires domestiques. Chaque
departement etait sous le controle d'un chef qui etait directement
responsable devant l'empereur de tout ce qui dependait du departement
qui lui etait confie. Parmi ses officiers, tous hommes de position
elevee, les uns etaient les surintendants des cuisiniers, des femmes
qui preparaient les grands et insipides pains de l'Abyssinie, des
porteuses de bois et des porteuses d'eau, etc. D'autres, appeles
_Balderas_, avaient la surveillance des haras royaux, les Azages,
celle des serviteurs; les Bedjerand, du tresor, des approvisionnements,
etc. Il y avait encore les Agafaris ou introducteurs, les _Likamaquas_
ou chambellans; l'Afa-Negus ou bouche du roi etait l'interprete.
Une chose etrange, c'est que Theodoros preferait pour son service
personnel, ceux qui avaient servi des Europeens. Son laquais, le
seul qui soit reste avec lui jusqu'a la fin, avait ete serviteur de
Barroni, vice-consul a Massowah. Un autre, un jeune homme nomme Paul,
etait un ancien serviteur de M. Walker, d'autres encore avaient ete au
service de MM. Plowden, Bell et Cameron. A l'exception de son valet,
qui etait assidument aupres de lui, les autres, quoique demeurant dans
la meme enceinte, etaient plus specialement charges du soin de ses
fusils, de ses sabres, de ses lances, de ses boucliers, etc. Il avait
aussi autour de lui un grand nombre de pages; non pas, je crois qu'il
reclamat souvent leur presence; mais c'etait un honneur qu'il
donnait aux chefs auxquels il confiait certains commandements ou le
gouvernement de quelque province eloignee. Tout le service de la
maison etait confie a des femmes. Elles cuisaient, elles charriaient
l'eau et le bois, elles nettoyaient la tente ou la hutte de Theodoros,
selon qu'elles en avaient besoin. La plupart d'entre elles etaient des
esclaves, qu'il avait enlevees a un marchand d'esclaves, au temps meme
ou il faisait de vaillants efforts pour mettre un terme a la traite
des noirs. Une fois par semaine, ou plus souvent selon le cas, un
officier superieur et son regiment avaient l'honneur de proceder, dans
le ruisseau le plus rapproche, an lavage du linge de l'empereur, ainsi
qu'a celui de la maison imperiale. Personne, pas meme le plus petit
page, ne pouvait, sous peine de mort, penetrer dans son harem. Il
avait un grand nombre d'eunuques, la plupart etaient des Gallas; des
soldats ou des chefs qui avaient subi la mutilation que les Gallas
infligent a leurs ennemis blesses. La reine, ou la favorite du moment,
avait une tente ou une maison a elle; et plusieurs eunuques la
servaient; la nuit venue, ces serviteurs couchaient a la porte de sa
tente, et etaient responsables de la vertu de la dame confiee a leur
soin. Quant a ses autres femmes, qui furent autrefois l'objet de ses
vives et passageres affections, delaissees maintenant, elles etaient
entassees dix ou vingt ensemble dans la meme tente ou la meme hutte.
Un ou deux eunuques et quelques femmes esclaves, etaient tout ce qu'il
accordait a ces pauvres abandonnees.
Theodoros etait plus bigot que religieux. Avant tout, il etait
superstitieux, et cela a un degre incroyable pour un homme si
superieur a tous ses concitoyens. Il avait toujours avec lui plusieurs
astrologues, qu'il consultait dans toutes les occasions importantes,
surtout avant d'entreprendre ses expeditions, et dont l'influence
sur lui etait etonnante. Il haissait les pretres, meprisait leur
ignorance, dedaignait leurs doctrines et se raillait des histoires
merveilleuses contenues dans leurs ouvrages; et pourtant il ne se
mettait jamais en marche sans se faire accompagner d'une tente-eglise,
d'une armee de pretres, de desservants, de diacres, et ne passait
jamais devant une eglise sans en baiser le seuil.
Quoiqu'il sut lire et ecrire, jamais il ne s'abaissa a correspondre
personnellement avec quelqu'un; mais il se faisait toujours
accompagner par plusieurs secretaires auxquels il dictait ses lettres;
sa memoire etait si prodigieuse qu'il pouvait dicter une reponse a une
lettre recue des mois et meme des annees auparavant, ou discourir
sur des sujets ou des evenements arrives dans un passe
tres-eloigne.--Supposons-le en campagne. Sur une colline eloignee
s'eleve une petite tente en flanelle rouge: c'est la que Theodoros a
fixe sa demeure et celle de sa maison: A sa droite est l'eglise; pres
de sa tente celle de la reine, ou de la favorite du jour. Puis a cote,
une autre tente destinee a sa precedente favorite, qui voyage avec lui
jusqu'a ce qu'une occasion favorable s'offre pour l'envoyer a Magdala,
ou des centaines d'entre elles sont retenues prisonnieres, s'occupant
a filer du coton pour les _shamas_[1] de leur maitre et pour leurs
propres vetements. Tout autour se dressent plusieurs tentes destinees
a ses secretaires, a ses pages, a ses domestiques, ainsi qu'aux
provisions qui l'accompagnent. Lorsqu'il faisait un long sejour a un
endroit, ses soldats construisaient des huttes pour lui et pour son
peuple, et l'on entourait le tout d'une double ligne de defense. Bien
que ne manquant pas de bravoure, il ne laissa jamais rien au hasard.
Pendant la nuit, la colline sur laquelle il etait etabli etait
entouree de mousquetaires, et il ne dormait jamais sans ses pistolets
sous son oreiller et plusieurs fusils charges a ses cotes. Il avait
une grande peur du poison et ne prenait aucune nourriture qui n'eut
ete preparee par la reine ou sa remplacante, et goutee soit par ses
domestiques, soit par la reine elle-meme. Il en etait de meme pour
sa boisson: que ce fut de l'eau, du tej ou de l'arrack, jamais on ne
presentait la coupe a Sa Majeste sans que l'echanson et plusieurs de
ceux qui etaient presents, eussent bu avant lui. Il fit cependant une
exception en notre faveur un jour qu'il visitait M. Rassam a Gaffat.
Pour montrer combien il respectait et estimait les Anglais, il accepta
du brandy, et sans souffrir que personne y goutat avant lui, il avala
sans hesiter le breuvage tout entier.
C'etait un mari tres-jaloux, que l'empereur Theodoros. Non-seulement
il prenait les precautions que j'ai mentionnees plus haut, mais il ne
permettait jamais que la reine ou d'autres de ses femmes voyageassent
avec le camp, excepte cependant les derniers mois de sa vie, et
lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il marchait toujours de nuit
bien cache, et accompagne d'une forte garde d'eunuques. Malheur a
celui qui les rencontrait sur la route, et qui ne se hatait pas de
leur tourner le dos jusqu'a ce qu'ils fussent passes! Une fois, un
soldat, qui etait de garde, se glissa pres de la tente de la reine, et
s'enhardissant dans les tenebres de la nuit, il murmura a l'une des
servantes la demande d'un verre de tej. La servante le lui fit passer
par-dessous la tente. Malheureusement il fut apercu par un des
eunuques, qui le saisit et l'amena immediatement aupres de Sa Majeste.
Apres avoir entendu le recit de cette aventure, Theodoros, qui etait
par bonheur bien dispose en ce moment, demanda an coupable s'il aimait
passionnement le tej; le pauvre malheureux tout tremblant repondit que
oui.--"Bien: donnez-lui-en deux wanchas[2] pleines, afin de le rendre
heureux,--ensuite administrez-lui cinquante coups de giraf,[3] pour
lui enseigner a ne pas aller une autre fois pres de la tente de la
reine." L'empereur Theodoros, qui avait une grande connaissance des
femmes de son pays, etait convaincu que ces precautions n'etaient pas
inutiles. Dans l'une de ses visites a Magdala, l'un des chefs de cette
province, se plaignit a lui de ce qu'on avait trouve, dans la chambre
de sa femme, un des officiers de la maison de l'empereur. Theodoros se
mit a rire et lui dit: "Quoi d'etonnant, fou que vous etes; je ne suis
pas sur de ma femme, moi, et pourtant je suis roi!"
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