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L\'Escalier d\'Or by Edmond Jaloux

E >> Edmond Jaloux >> L\'Escalier d\'Or

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L'Escalier d'Or.


Edmond Jaloux




_A Camille Mauclair_


_Acceptez la dedicace de ce petit ouvrage, non seulement comme un gage
de mon admiration pour l'artiste et le critique a qui nous devons tant
de belles pages, mais aussi de mon affection pour l'ami qui
m'accueillait, avec tant de cordiale sympathie, il y a plus de vingt
ans, a Marseille, quand je n'etais encore qu'un tout jeune homme
inconnu passionnement epris de litterature. Vous souvenez-vous de ce
petit salon du boulevard des Dames, tout tendu d'etoffes rouges et par
la fenetre duquel, en se penchant, on voyait defiler vers la gare tant
d'Orientaux fantastiques qui montaient du port? Que d'ardentes
conversations n'avons-nous pas tenues dans cette piece intime et
fleurie a laquelle je ne peux songer sans un plaisir emu! Vous
souvenez-vous aussi de ce petit jardin de Saint-Loup, tout en
terrasses, ou nous allions admirer les ors et les brumes d'un
incomparable automne? Vous me parliez des grands poetes dont vous
etiez l'ami, de Stephane Mallarme et d'Elemir Bourges, dont je revais
d'approcher un jour. Aussi ai-je voulu, en souvenir de ces temps
lointains, vous offrir ce portrait d'un de leurs freres obscurs, d'un
de ceux qui n'ont pas eu le bonheur, comme eux, de donner une forme au
monde qu'ils portaient dans leur coeur et dans leur esprit.
Puissiez-vous accorder a mon heros un peu de la genereuse amitie que
vous m'avez accordee alors et dont je vous serai toujours
reconnaissant!_

_E.J._




CHAPITRE PREMIER

Dans lequel le lecteur sera admis a faire la connaissance des deux
personnages les plus episodiques de ce roman.


"La difference de peuple a peuple n'est pas moins forte d'homme a
homme."
Rivarol.


J'ai toujours ete curieux. La curiosite est, depuis mon plus jeune
age, la passion dominante de ma vie. Je l'avoue ici, parce qu'il me
faut bien expliquer comment j'ai ete mele aux evenements dont j'ai
resolu de faire le recit; mais je l'avoue sans honte, ni complaisance.
Je ne peux voir dans ce trait essentiel de mon caractere ni un travers,
ni une qualite, et les moralistes perdraient leur temps avec moi, soit
qu'ils eussent l'intention de me blamer, soit de me donner en exemple a
autrui.

Je dois ajouter cependant, par egard pour certains esprits scrupuleux,
que cette curiosite est absolument desinteressee. Mes amis goutent mon
silence, et ce que je sais ne court pas les routes. Elle n'a pas non
plus ce caractere douteux ou equivoque qu'elle prend volontiers chez
eux qui la pratiquent exclusivement. Aucune malveillance, aucune
bassesse d'esprit ne se melent a elle. Je crois qu'elle provient
uniquement du gout que j'ai pour la vie humaine. Une sorte de
sympathie irresistible n'a toujours entraine vers tous ceux que le
hasard des circonstances me faisait rencontrer. Chez la plupart des
etres, cette sympathie repose sur des affinites intellectuelles ou
morales, des parentes de gout ou de nature. Pour moi, rien de tout
cela ne compte. Je me plais avec les gens que je rencontre parce
qu'ils sont la, en face de moi, eux-memes et personne d'autre, et que
ce qui me parait alors le plus passionnant, c'est justement ce qu'ils
possedent d'essentiel, d'unique, a forme speciale de leur esprit, de
leur caractere et de leur destinee.

Au fond, c'est pour moi un veritable plaisir que de m'introduire dans
la vie d'autrui. Je le fais spontanement et sans le vouloir. Il me
serait agreable d'aider de mon experience ou de mon appui ces inconnus
qui deviennent si vite mes amis, de travailler a leur bonheur.
J'oublie mes soucis, mes chagrins, je partage leurs joies, leurs
peines, je les aime en un mot, et je vis ainsi mille vies, toutes plus
belles, plus variees, plus emouvantes les unes que les autres!

Cette etrange passion m'a donne de curieuses relations, des amities
precieuses et bizarres, et j'aurais un fort gros volume a ecrire si je
voulais en faire un recit complet; mais mon ambition ne s'eleve pas si
haut: il me suffira de relater ici aussi rapidement que possible ce que
j'ai appris des moeurs et du caractere de M. Valere Bouldouyr, afin
d'aider les chroniqueurs, si jamais il s'en trouve un qui, a l'exemple
de Paul de Musset ou de Charles Monselet, veuille tracer une galerie de
portraits d'apres les excentriques de notre temps.

A l'epoque ou je fis sa connaissance, je venais de quitter
l'appartement que j'habitais dans l'ile Saint-Louis pour me fixer au
Palais-Royal.

Ce quartier me plaisait parce qu'il a a la fois d'isole et de
populaire. Les maisons qui encadrent le jardin ont belle apparence,
avec leurs facades regulieres, leurs pilastres, et ce balcon qui court
sur trois cotes, exhaussant, a intervalles egaux, un vase noirci par le
temps; mais tout autour, ce ne sont encore que rues etroites et
tournantes, places provinciales, passages vitres aux boutiques
vieillottes, recoins bizarres, boutiques inattendues. Les gens du
quartier semblent y vivre, comme ils le feraient a Castres ou a
Langres, sans rien savoir de l'enorme vie qui grouille a deux pas
d'eux, et a laquelle ils ne s'interessent guere. Ils ont tous, plus ou
moins, des choses de ce monde la meme opinion que mon coiffeur, M.
Delavigne, qui, un matin ou un ministre de la Guerre, alors fameux, fut
tue en assistant a un depart d'aeroplanes, se pencha vers moi et me
dit, tout emu, tandis qu'il me barbouillait le menton de mousse:

--Quand on pense, monsieur, que cela aurait pu arriver a quelqu'un du
quartier!


Delavigne fut le premier d'ailleurs a me faire apprecier les charmes du
mien. Il tenait boutique dans un de ces passages que j'ai cites tantot
et que beaucoup de Parisiens ne connaissent meme pas. Sa devanture
attirait les regards par une grande assemblee de ces tetes de cire au
visage si inexpressif qu'on peut les coiffer de n'importe quelle
perruque sans modifier en rien leur physionomie.

Quand on entrait dans le magasin, il etait generalement vide; M.
Delavigne se souciait peu d'attendre des heures entieres des chalands
incertains. Lorsqu'il sortait, il ne fermait meme pas sa porte, tant
il avait confiance dans l'honnetete de ses voisins. D'ailleurs,
qu'eut-on vole a M. Delavigne?

Trois pieces, qui se suivaient et qui etaient fort exigues, composaient
tout son domaine. La premiere contenait les lavabos; la seconde, des
armoires ou j'appris plus tard qu'il enfermait ses postiches; pour la
troisieme, je n'ai jamais su a quoi elle pouvait servir.

Trouvait-on M. Delavigne? Il vous recevait avec un sourire suave et
vous priait de l'attendre, car il etait en general fort occupe a de
copieux bavardages. De curieuses personnes causaient avec lui dans
l'arriere-boutique, quelquefois, de bonnes gens qui venaient chercher
perruque, mais aussi des marchandes a la toilette, des courtieres du
Mont-de-Piete, de vieux beaux encore solennels. J'ai souvent soupconne
M. Delavigne de faire un peu tous les metiers; mais je dois avouer que
je n'ai rien surpris de suspect dans ses actes, et je crois qu'il avait
seulement l'amour immodere des dominos, passion a laquelle il se
livrait dans un cafe voisin, qui s'appelait et s'appelle encore: _A la
Promenade de Venus._ Je n'ais jamais pu passer devant cet endroit sans
imaginer que j'allais debarquer a Paphos ou a Amathonte.

--Monsieur, me disait souvent M. Delavigne avec melancolie, il n'y a
vraiment qu'un emploi pour lequel je ne me sente aucune disposition:
c'est celui que j'exerce! Rien ne m'ennuie plus que de faire un
"complet", ou meme une barbe, et a la seule idee d'un shampoing, sauf
votre respect, le coeur me leve de degout!

--Aviez-vous une autre vocation, monsieur Delavigne?

--Aucune, monsieur Salerne, mais j'aimerais assez etre souffleur a la
Comedie-Francaise, ou, sauf votre respect, greffier du tribunal. Je
crois que, dans ce metier-la, on a un costume etonnant, avec de
l'hermine qui pend quelque part. Il me plairait aussi beaucoup d'etre
poete comme cet ecrivain dont je porte le nom, parait-il, et qui etait
peut-etre un de mes ancetres...

--Poete, monsieur Delavigne? Peste! Vous voici bien ambitieux!

--Monsieur Salerne croit-il que je suis insensible? Non, non, on peut
etre coiffeur et avoir ses deceptions, ses desillusions, tout comme un
autre. Nous habitons un monde, monsieur, ou le coeur n'a pas sa
recompense!

On le voit, je prenais plaisir aux propos de M. Delavigne. Sous cette
fleur de bonne compagnie, qui leur donnait tant de charme, je
retrouvais un type en quelque sorte national, sentencieux, aimant a
moraliser, vaniteux, au moment meme qu'il meprisait le plus son
caractere et son etat; avec cela, sentimental et toujours decu par
quelque chose. Deux ou trois journaux trainaient dans sa boutique,
dont j'ai su depuis qu'il ne lisait que les renseignements mondains.

--Monsieur Salerne, me disait-il, voyez-vous, ce que j'aurais aime dans
la vie, moi, c'est la societe des gens du monde. Je n'etais pas ne
pour remplir un role social aussi infime.

Et il repetait comme un morceau poetique, comme le refrain d'une
romance, un echo recueilli dans _le Gaulois_ ou dans _Excelsior:_
"Grand bal hier donne chez la princesse Lannes..."
Ses distractions etaient honnetes il se plaisait a passer la soiree au
cinema ou au cafe-concert. Et souvent, en me faisant la barbe, me
chantait-il quelque couplet tendre ou galant, d'une voix juste, mais un
peu chevrotante. Le printemps venu, chaque dimanche, il courait la
banlieue, sans doute avec d'aimables personnes, dont il n'osait pas me
parler autrement que par des allusions mysterieuses; et le lundi, je
voyais sa boutique toute fleurie de ces grandes branches de lilas, que
la poussiere et les cahots du chemin de fer ont fripees et qui pendent.

--J'ai la superstition du lilas, me confiait-il alors, celle du muguet
aussi. Quand j'en cueille, - et je sais ce que les desillusions ont de
plus amer, monsieur, - eh bien! je ne peux pas croire que l'amour ne
finira pas par me rendre heureux! J'ai un ami a _La Promenade de
Venus,_ qui me raille quand je parle ainsi, mais est-ce un mal que de
garder sa pointe d'illusion? Je peux vous avouer cela, n'est-ce pas?
Monsieur, car je vous connais bien, malgre votre reserve, vous etes un
delicat comme moi!

Avouez-le, comment n'eusse-je pas ete flatte par une telle appreciation?

Le jour meme ou elle me fut faite, je rencontrai pour la premiere fois
M. Valere Bouldouyr.





CHAPITRE II


Portrait d'un homme inactuel.


"La meditation a perdu toute sa dignite de forme; on a tourne en
ridicule le ceremonial et l'attitude solennelle de celui qui reflechit,
et l'on ne tolererait plus un homme sage du vieux style.
Nietzsche.


J'etais, en effet, assis dans la boutique de M. Delavigne, ligote comme
un prisonnier par les noeuds d'une serviette si humide qu'elle risquait
fort de me donner des rhumatismes, et mon geolier jouait a faire
pousser sur mes joues une mousse de plus en plus legere, quand la
sonnette de l'etablissement, qui avait, je ne sais pourquoi, un timbre
rustique, tinta doucement. Mon regard plongeait dans la glace qui
faisait face a la porte. Je vis entrer un personnage qui me parut
curieux, au premier abord, sans que je comprisse exactement pourquoi.

Il etait corpulent, de taille moyenne, d'aspect un peu lourd. Son
front bombe, ses petits yeux vifs, se joues rondes et creusees d'une
fossette, son nez pointu aux narines vibrantes, une levre rasee, un
collier de barbe qui grisonnait, me rappelerent tres vite un visage
bien connu; mais il y avait dans ses traits quelque chose d'amollli, de
lache, de detendu. L'inconnu ressemblait certainement a Stendhal, mais
a un Stendhal en decalcomanie. Il portait un vieux feutre sans
fraicheur et un gros pardessus bourru, de couleur marron, qui laissait
voir un col mou et une cravate usee, mais dont les couleurs autrefois
vives revelaient d'anciennes pretentions. Il s'assit dans un coin,
apres avoir echange avec M. Delavigne un salut cordial. Au bout d'un
moment, le voyant desoeuvre, le coiffeur lui offrit un journal.

Mais le client refusa majestueusement cette proposition:

--Vous savez bien, dit-il, que je ne lis jamais de journaux, jamais!
Pourquoi faire? Je n'ignore pas grand'chose des turpitudes qui peuvent
se passer dans ce bas-monde. En quoi pourraient-elles m'interesser?...
Vous, monsieur Delavigne, voulez-vous me dire ce qui vous interesse
dans un journal?

--Mais les crimes, par exemple, dit M. Delavigne, decontenance.

--Les crimes? Ils sont deja tous dans la Bible! Ils ne varient que
par le nom de la localite ou ils ont ete commis.

--La politique...

--La politique? Parlez-vous serieusement, monsieur Delavigne? La
politique? Vous tenez sincerement a savoir par quel procede vous serez
tracasse, vole, martyrise et reduit en esclavage? Moi, ca m'est egal!
Les moutons ne seront jamais tondus que par les bergers. Maintenant,
si vous preferez un berger qui porte un nom de famille a un berger qui
porte un numero, c'est votre affaire. Une affaire purement
personnelle, monsieur Delavigne, ne l'oublions pas!

--Enfin, j'aime a savoir ce qui se passe!

--Moi aussi! Ou plutot, j'aimerais a savoir ce qui se passe, s'il se
passait quelque chose. Mais il ne se passe rien, vous entendez bien,
rien!

Il s'enfonca de nouveau dans sa meditation, et M. Delavigne me fit
plusieurs petits signes du coin de l'oeil, pour me signaler qu'il avait
affaire a un original, un fameux original! Je m'en apercevais,
parbleu! Bien.

Je clignai de la paupiere a mon tour, afin d'engager M. Delavigne a
reprendre sa conversation avec le faux Stendhal.

Apres quelques instants de silence, le coiffeur debuta ainsi:

--Si vous ne vous interessez pas aux journaux, ni aux crimes, ni a la
politique, monsieur Bouldouyr, a quoi donc vous interessez-vous?

Bouldouyr ne repondit pas tout de suite. Il nous regardait
alternativement, le coiffeur et moi. Puis un sourire de mepris
doucement apitoye erra sur ses levres gourmandes.

--Vous, monsieur Delavigne, vous aimez a jouer aux dominos a _La
Promenade de Venus,_ vous ne dedaignez pas le cinema et vous
nourrissez, chaque printemps, une passion nouvelle pour quelque aimable
nymphe du quartier. Si j'avais n'importe lequel de ces gouts
charmants, vous pourriez apprecier ce qui m'interesse, mais la verite
me force a confesser que tout cela m'est souverainement indifferent.
Presque tout d'ailleurs m'est indifferent, et ce qui me passionne, moi,
n'a de signification pour personne.

--J'ai connu un philateliste qui raisonnait a peu pres comme vous.

--Un philateliste! S'ecria M. Bouldouyr, qui devint soudain rouge de
colere, je vous prie, n'est-ce pas, de ne pas me confondre avec un
imbecile de cette sorte! Un philateliste! Pourquoi pas un
conchyliologue, puisque vous y etes?

--Je vous demande pardon, monsieur, je ne croyais pas vous facher...

--C'est bon, c'est bon, dit M. Bouldouyr, en se levant. Je vais
prendre l'air, je reviendrai tantot.

Et il sortit en faisant claquer la porte.

--Il est un petit peu pique, dit M. Delavigne, en souriant. Mais ce
n'est pas un mechant homme. Il s'appelle Valere Bouldouyr. Un drole
de nom, n'est ce pas? Et puis, vous savez quand il dit que rien ne
l'interesse, il se moque de nous. Il se promene souvent au
Palais-Royal avec une jeunesse, qui a l'air joliment agreable. Et vous
savez, ajouta indiscretement M. Delavigne, en se penchant vers mon
oreille, il est plus vieux qu'il n'en a l'air. C'est moi qui lui ai
fourni son postiche et la lotion avec laquelle il noircit a demi sa
barbe, qui est toute blanche...

Ces details me generent un peu. Je demandai a m. Delavigne a quoi M.
Bouldouyr etait occupe.

--A rien, c'est un ancien employe du ministere de la Marine.
Maintenant il est a la retraite.

Je quittai la boutique de M. Delavigne. Je croisai M. Bouldouyr, qui
s'acheminait de nouveau vers elle. Il marchait lourdement, et il me
parut voute, mais peut-etre etait-ce l'influence du coiffeur qui me le
faisait voir ainsi.


Je gagnai le Palais-Royal et je traversai le jardin. C'etait un jour
de printemps. Le paulownia noir et tordu portait comme un madrepore
ses fleurs vivantes et qui durent si peu. Un gros pigeon gris reposait
sur la tete de l'ephebe qui joue de la flute. Camille Desmoulins, vetu
de sa redingote de bronze, commencait la Revolution en s'attaquant
d'abord aux chaises.

En regardant machinalement ces choses habituelles, je songeais a Valere
Bouldouyr. Son nom ne m'etait pas inconnu, mais ou l'avais-je entendu
deja?

J'eus soudain un souvenir precis, et, montant chez moi je fouillai dans
une vieille armoire, pleine de livres oublies; j'en tirai bientot deux
minces plaquettes: l'une s'appelait _l'Embarquement pour Thule,_
l'autre, _le Jardin des Cent Iris._ Toutes deux, signees Valere
Bouldouyr. La premiere avait paru en 1887, la seconde en 1890. Il
etait evident qu'apres cette double promesse M. Bouldouyr avait renonce
aux Muses.

J'ouvris un de ces livrets poussiereux. Je lus au hasard, ces quelques
vers:

_Sous un ciel qui se meurt comme l'oiseau Phenix
La barque d'or eveille un chagrin de vitrail,
Sur l'eau noire qui glisse et qui coule a son Styx,
Et Watteau, tout argent, se tient au gouvernail!_

Plus loin, je lis ceci:

_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre
D'un masque de roses tombe,
Ne saurait rendre un coeur plus sombre
Que ce ciel par vous derobe!_

Je souris avec melancolie. Quelque chose de charmant, la jeunesse d'un
poete, s'etait donc jouee jadis autour de ce vieil homme a perruque!
Qu'en restait-il aujourd'hui chez ce roquentin colereux, qui
s'offusquait des railleries de son coiffeur? Helas! Je le voyais bien,
M. Bouldouyr n'avait pas eu cette force dans l'expression qui permet
seule aux poetes de durer, ni ce pouvoir de murir sa pensee, qui
transforme un jour en ecrivain le delicieux joueur de flute, qui
accordait son instrument aux oiseaux du matin. Midi etait venu, puis
le soir. Et j'etais sans doute aujourd'hui le seul lecteur qui
cherchat a deviner une pensee confuse dans les rythmes incertains de
_l'Embarquement pour Thule!_

Pauvre Valere Bouldouyr! J'avais bien voulu savoir ce qu'il pensait
lui-meme aujourd'hui de sa grandeur passee et de sa decadence actuelle.
Mais il etait peu probable que je dusse le rencontrer jamais, sinon
peut-etre de loin en loin dans l'antre bizarre de M. Delavigne, et cela
n'etait pas suffisant pour creer une intimite entre nous.





CHAPITRE III

Ou l'on passe rapidement de ce qui est a ce qui n'est pas.


"La vie et les reves sont les feuillets d'un livre unique."
Schopenhauer.


L'image de Valere Bouldouyr avait frappe mon esprit plus profondement
sans doute que je ne l'avais suppose tout d'abord, car, pendant la
nuit, elle revint a diverses reprises traverser mes songes.

Tantot, couche sur une berge, je regardais une barque descendre la
riviere; elle contenait une grande quantite de perruques et de tetes de
cire. L'homme qui se tenait au gouvernail s'enroulait gracieusement
dans une cape bleu de ciel et portait coquettement un tricorne noir.
En passant devant moi, il s'inclinait profondement, et je reconnaissais
alors Valere Bouldouyr, mais un Bouldouyr centenaire et dont une barbe
d'argent tombait sur la poitrine.

Tantot, au contraire, il me paraissait toute jeune, et il me faisait
signe de monter avec lui, dans une voiture qui traversait la rue de
Rivoli. Mais, a peine etais-je assis a son cote que le miserable
cheval qui trainait le fiacre grandissait soudain, il se mettait a
galoper furieusement en frappant le pave de ses larges sabots, qui me
paraissaient larges, mous et palmes comme les pattes d'un canard. Puis
deux ailes de chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuee,
et s'elevant au-dessus du sol, la bete apocalyptique commenca de nous
entrainer a travers les branches extremes d'une foret.

--Ou me menez-vous? Criai-je, epouvante, a Bouldouyr.

Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et repetait tout bas:

_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre
D'un masque de roses tombe..._

Je recus aussitot apres un choc terrible, la voiture, heurtant un tronc
d'arbre, vola en eclats, et je me retrouvai dans mon lit, inonde de
sueur.

--Diable de Bouldouyr! Pensai-je. Qui m'aurait dit que son innocente
presence put contenir tant de cauchemars?

Le jour suivant, j'aurais peut-etre songe a m'etonner de la survivance
anormale de ce souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que
j'avais donne a Victor Agniel.

A midi precis, il m'attendait dans un restaurant que je lui avais
indique. C'etait un de ces gargotes, situees en contrebas de la rue de
Montpensier, dans lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui
sont grandes comme un billard. Celle-ci n'avait guere que deux ou
trois clients, que l'on retrouvait a toute heure et qui semblaient
etrangement inoccupes. Nous echangions, quand j'entrais, des
salutations amicales, mais nous ne savions guere que nos noms:

--Bonjour, monsieur Cassignol; bonjour, monsieur Fendre...

--Bonjour, bonjour, monsieur Salerne!

La patronne de l'etablissement venait me serrer la main; pour moi, elle
soignait specialement sa cuisine de vieille Bourguignonne, habituee aux
repas lentement mijotes et aux savantes sauces. Bref, cette maniere de
cave etait un des rares endroits du monde ou l'on prit en consideration
ma chetive personnalite.

--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en depliant sa serviette, je
suis content de moi. Aujourd'hui, j'ai eu le sentiment que j'etais
vraiment plus raisonnable que jamais!

Victor Agniel n'est pas mon filleul, car je n'ai pas beaucoup plus
d'annees que lui, - une quinzaine, a peine, - mais nos deux familles
etant liees depuis bien longtemps et son vrai parrain, en voyage au
moment de sa naissance, ce fut moi qui le remplacai et qui tins sur les
fonts baptismaux ce grand garcon robuste, qui mange en ce moment de si
bel appetit.

--Eh bien, lui dis-je, qu'as-tu fait de si raisonnable?

--Vous vous rappelez, me confia-t-il, que je vous ai entretenu de mes
perplexites au sujet de Mlle Dufraise; elle est jolie, elle me plait,
je lui plais, ses parents me voient d'un bon oeil, et ils ne sont pas
sans posseder un petit avoir. Tout etait donc pour le mieux. Mais,
l'autre soir, nous etions ensemble a Saint-Cloud, dans une villa qui
appartient a un de ses oncles. Je ne sais ce qui lui a pris,
peut-etre le clair de lune lui a-t-il tourne la tete. Quoi qu'il en
soit, elle m'a tenu sur le mariage, sur l'amour, les propos les plus
absurdes. Elle m'a dit qu'elle avait un grand besoin de tendresse,
qu'elle se sentait seule dans la vie et que personne ne lui etait aussi
sympathique que moi, mais qu'elle me priait de lui parler comme un
veritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps des affaires
de l'etude et de mes projets d'avenir.

--Trouves-tu a redire a cela?

--Mon cher parrain, s'ecria Victor Agniel, tres excite, regardez-moi!
Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un officier de gendarmerie ou d'un
cabotin? Je suis un modeste clerc de notaire, employe dans l'etude de
maitre Racuir, jusqu'au moment ou la mort de mon oncle Planavergne me
permettra d'en acheter une a mon tour et de m'installer en province,
avec ma femme et mes enfants. Je n'ai nullement l'intention, en me
mariant, d'accomplir un acte romanesque, de rouler des yeux blancs et
de parler comme une devise de marron glace. Je suis un homme sense,
moi. Je deteste les grands mots, les grands gestes, les billevesees,
je n'ai pas de vague a l'ame, je ne sais meme pas si j'ai une ame et je
n'en ai cure. Mon but, ma vocation dans la vie, sont de passer un bel
acte de vente, de faire un testament bien regulier; je n'entends pas
avoir a l'oreille la serinette d'une femme qui reve, qui a des vapeurs
ou qui veut qu'on lui parle d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai
ecrit une longue lettre a Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y
avait pas lieu de donner suite a notre affaire. C'est pourquoi je suis
si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a
plu autant qu'elle.

--Eh! lui dis-je, voila, ma foi, qui est joliment raisonne!

--Le seul inconvenient de la chose, c'est qu'il me faudra me pourvoir
ailleurs, car je suis de plus en plus decide a me marier vite. La
sotte vie que celle d'un celibataire! Mais connaissez-vous rien de
plus ridicule que de chercher une jeune fille, de lui dire des fadeurs
et de lui faire sa cour, tout cela pour finir bonnement par l'epouser?
Que j'ai de hate que ces simagrees soient finies, que mon oncle
Planavergne soit mort et que je sois installe, en province, avec ma
femme et mes trois enfants!

--J'aime ta precision, lui dis-je.

--Oui, j'aurai trois enfants. Moins ou davantage, ce n'est pas
raisonnable. Par exemple, je ne sais pas comment les appeler. Tous
les noms ont quelque chose ridiculement romanesque, de poetique, qui
m'exaspere. Voyez-vous une fille qui s'appellerait Virginie, ou
Juliette, ou Marguerite?

--Tu choisiras des prenoms simples: Marie, par exemple.

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Alex Ross: Winner of the Guardian first book award
Stuart Evers: They made a real difference to Britain's literary culture, and it would be a terrible shame if they got forgotten in the age of Amazon

Congratulations to Alex Ross, winner of the Guardian first book award
One of only seven copies of The Tales of Beedle the Bard handwritten by JK Rowling is unveiled at the New York Public Library as the mass market edition goes on sale around the world

The arcane first book that's also a bestseller

Congratulations to Alex Ross, the deserving winner of the 2008 Guardian first book award. There's been a massed chorus of appreciation for this work already, so I shan't add much, except to say that what I particular enjoy about it is the connections it makes between musics and musicians. I'm the sort of person who goes to a lot of concerts, plays the violin, has some kind of grasp of how the history of music works – but frankly, it's all a bit fragmented and vague, since I have never studied the history of music properly and I can't really do the textbook musicological stuff. As I was reading Ross's book, it dawned on me that most of my knowledge of 20th-century music was based on reading the occasional Grove essay – and mostly, reading programme notes. What Ross's book does brilliantly is knit all these odd and isolated bits of knowledge together, so that everything starts to synthesise rather wonderfully, and you get to know what Sibelius thought of Stravinsky, say (not much – "stillborn affectations" was the phrase employed); or that Alban Berg was lionised by George Gershwin; or that David Bowie referenced Philip Glass and vice versa. That, and then the material is set against its historical and political background, such that this is a book for history-lovers as much as music-lovers.

By the way, there's a pungent criticism of the new-music scene by Hans Eisler in 1928, as quoted by Ross. How much have things changed, I wonder?

"The big music festivals have become downright stock exchanges, where the value of the works is assessed and contracts for the coming season are settled. Yet all this noise is carried out in the vacuum of a bell glass, so to speak, so that not a sound can be heard outside. An empty officiousness celebrates orgies of inbreeding, while there is a complete lack of interest or participation of a public of any kind."

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