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Monsieur Lecoq, Vol.2 by Emile Gaboriau

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MONSIEUR LECOQ par ÉMILE GABORIAU

SECONDE PARTIE

L'HONNEUR DU NOM




I


Le premier dimanche du mois d'août 1815, à dix heures précises,--comme
tous les dimanches,--le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna
les «trois coups», qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à
l'autel pour la grand'messe.

L'église était plus d'à-moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en
se hâtant des groupes de paysans et de paysannes.

Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien
tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes
coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles
allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que
respectueusement elles chaussaient avant d'entrer dans la maison de
Dieu.

Les hommes, eux, n'entraient guère.

Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la
place de l'Église, à l'ombre des ormes séculaires.

Telle est la mode au hameau de Sairmeuse.

Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les
emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l'apparence ou le
rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent
le verre à la main dans la grande salle de l'auberge du _Boeuf
couronné_.

Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche
n'est guère qu'un prétexte de réunion, une sorte de bourse
hebdomadaire.

Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de
dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette «foire
scandaleuse»; leurs efforts se sont brisés contre l'obstination
campagnarde.

Ils n'ont obtenu qu'une concession: au moment où sonne l'élévation,
les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans
même plient le genou en se signant.

C'est l'affaire d'une minute, et les conversations aussitôt reprennent
de plus belle.

Mais ce dimanche d'août, la place n'avait pas son animation
accoutumée.

Nul bruit ne s'élevait des groupes, pas un juron, pas un rire.
L'âpre intérêt faisait trêve. On n'eût pas surpris entre vendeurs et
acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que
ponctuent toutes sortes de serments, des «ma foi de Dieu!» des «que le
diable me brûle!»

On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait
sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches
mystérieusement s'approchaient des oreilles, l'inquiétude était dans
tous les yeux.

On sentait un malheur dans l'air.

C'est qu'il n'y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la
seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante.

La terre n'avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus
à Waterloo; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la
patrie; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris.

Et les gens de Sairmeuse s'indignaient et tremblaient.

Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que
les alliés eux-mêmes.

Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu'il portait ne pouvait
signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la
noblesse....

Il signifiait surtout ruine, car il n'était pas un d'entre eux qui
n'eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que
toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires
émigrés.

Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu'on entourait et qu'on
écoutait un tout jeune homme, revenu de l'armée depuis deux jours.

Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les
misères de l'invasion.

Il disait le pillage de Versailles, les exactions d'Orléans, et aussi
comment d'impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres
gens des campagnes.

--Et ils ne s'en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits
auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s'en iront pas tant
qu'ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin!...

Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré
au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise.

Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l'attention qu'on lui
accordait n'était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par
le galop d'un cheval sonnant sur le pavé de l'unique rue de Sairmeuse.

Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les coeurs.

Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou
Prussien?... Il annoncerait l'arrivée de son régiment et exigerait
impérieusement de l'argent, des vêtements et des vivres pour ses
soldats....

Mais l'anxiété dura peu.

Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays,
vêtu d'une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras
un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d'écume, faisait
encore feu des quatre fers.

--Eh!... c'est le père Chupin!... murmura un des paysans avec un
soupir de soulagement.

--Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé.

--C'est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval
qu'il monte.

Cette dernière réflexion disait la réputation de l'homme.

Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont
l'effroi et le fléau des campagnes. Il s'intitulait journalier, mais
la vérité est qu'il avait le travail en horreur et passait toutes ses
journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa
femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le
secret d'échapper à toutes les conscriptions.

Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin,
bois, fruits, tout était pris sur la propriété d'autrui. La chasse
et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés,
fournissaient l'argent comptant.

Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de
temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait
jamais de témoins pour déposer contre lui.

--C'est un mauvais homme, disait-on, et s'il en voulait à quelqu'un,
il serait bien capable de l'attendre au coin d'un bois pour tirer
dessus comme sur un lapin.

Le vieux braconnier, cependant, venait de s'arrêter devant l'auberge
du _Boeuf couronné_.

Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et
s'avança sur la place.

C'était un grand vieux, d'une cinquantaine d'années, maigre et noueux
comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le
coquin. Il avait l'air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux,
l'expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce
diabolique et la plus froide méchanceté.

A tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé,
mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui.

--Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu'il fut à portée de la
voix, d'où nous arrivez-vous donc comme cela?

--De la ville.

La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c'est
le chef-lieu de l'arrondissement, Montaignac, une charmante
sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues.

--Et c'est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous
rossiez si bien tout à l'heure?...

--Je ne l'ai pas acheté, on me l'a prêté.

L'assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne
purent s'empêcher de sourire. Lui ne parut pas s'en apercevoir.

--On me l'a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une
fameuse nouvelle.

La peur reprit tous les paysans.

--L'ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés.

--Oui, mais pas celui que vous croyez. L'ennemi dont je vous parle est
l'ancien seigneur d'ici, le duc de Sairmeuse.

--Ah! mon Dieu! on le disait mort.

--On se trompait.

--Vous l'avez vu?

--Non, mais un autre l'a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre
est M. Laugdron, le maître de l'_Hôtel de France_, de Montignac.
Je passais devant chez lui, ce matin, il m'appelle: «Vieux, me
demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?» Naturellement je réponds:
«oui.» Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me
disant: «Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu'à
Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est
arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial,
et deux domestiques.»

Au milieu de tous ces paysans qui l'écoutaient, la joue pâle et les
dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d'un messager
de malheur.

Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique
sourire, et dans ses yeux les pétillements d'une joie méchante.

La vérité est qu'il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses
bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche!

Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c'est qu'il
cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses
auditeurs.

Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l'avait
peut-être pénétré, l'interrompit brusquement.

--Que nous importe, s'écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse
à Montignac!... Qu'il reste à l'_Hôtel de France_ tant qu'il s'y
trouvera bien, nous n'irons pas l'y chercher.

--Non!... nous n'irons pas l'y quérir, approuvèrent les paysans.

Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air d'hypocrite pitié.

--C'est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il;
avant deux heures il sera ici.

--Comment le savez-vous?

--Je le sais par M. Laugeron, qui m'a dit, lorsque j'ai enfourché son
bidet: «Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a
commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire
à Sairmeuse.»

D'un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la
consultèrent.

--Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune métayer.

--Pardienne!... il ne me l'a pas dit, répondit le maraudeur; mais il
n'y a pas besoin d'être malin pour le deviner. Il vient visiter ses
anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. A toi,
Rousselet, il réclamera les prés de l'Oiselle qui donnent toujours
deux coupes; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la
Croix-Brûlée; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie....

Chanlouineau, c'était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu
le père Chupin.

--Nous réclamer la Borderie!... s'écria-t-il avec une violence inouïe,
qu'il s'en avise ... et nous verrons. C'était un terrain maudit, quand
mon père l'a acheté, il n'y poussait que des ajoncs et une chèvre n'y
eût pas trouvé sa pâture... Nous l'avons épierré pierre à pierre, nous
avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l'avons engraissé de
notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant
ma dernière goutte de sang.

--Je ne dis pas, mais....

--Mais quoi?... Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont
sauvés à l'étranger? Nous n'avons pas volé leurs biens, n'est-ce pas?
La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos
actes sont en règle, la loi est pour nous.

--C'est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi...

Personne alors, sur la place de l'Église, ne s'occupait de ce jeune
soldat dont la voix, l'instant d'avant, faisait vibrer les plus nobles
sentiments.

La France envahie, l'ennemi menaçant, tout était oublié. Le
tout-puissant instinct de la propriété avait parlé.

--M'est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d'aller
consulter M. le baron d'Escorval.

--Oui, oui!... s'écrièrent les paysans, allons!

Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait
quelquefois les gazettes, les arrêta.

--Prenez garde à ce que vous allez faire, prononçat-il. Ne savez-vous
donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d'Escorval n'est plus
rien?... Fouché l'a couché sur ses listes de proscription, il est ici
en exil et la police le surveille.

A cette seule objection, tout l'enthousiasme tomba.

--C'est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M.
d'Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort.... Et d'ailleurs, quel
conseil nous donnerait-il?

Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence.

--Qu'importe!... s'écria-t-il. Si M. d'Escorval n'a pas de conseil à
nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre
comment on résiste et comment on se défend.

Depuis un moment, le père Chupin étudiait d'un oeil impassible ce
grand déchaînement de colères. Au fond du coeur, il ressentait quelque
chose de la monstrueuse satisfaction de l'incendiaire à la vue des
flammes qu'il a allumées.

Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu'il devait
jouer quelques mois plus tard.

Mais, pour l'instant, satisfait de l'épreuve, il se posa en
modérateur.

--Attendez donc, pour crier, qu'on vous écorche, prononça-t-il d'un
ton ironique. Ne voyez-vous pas que j'ai tout mis au pis. Qui vous
dit que le duc de Sairmeuse s'inquiétera de vous? Qu'avez-vous de ses
anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes,
des pâtures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne
rapportait pas cinq cents pistoles par an....

--Ça, c'est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous
dites a quadruplé, c'est que ces terres sont entre les mains de plus
de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes.

--Raison de plus pour que le duc n'en souffle mot; il ne voudra pas se
mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s'en prendra qu'à
un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M.
Lacheneur, enfin.

Ah! il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le
vieux misérable. Il savait de quel coeur et avec quel ensemble on
accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut
de tous.

--Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque
tout le domaine de Sairmeuse.

--Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin.
Où demeure M. Lacheneur? Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous
voyons d'ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les
bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait
traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où
on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture.

Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi,
maintenant c'est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente.
Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme
le baron d'Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les
autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu'à terre. Pour un
moineau tué «sur ses terres,» comme il dit, il vous enverrait un homme
au bagne. Ah! il a eu de la chance. L'Empereur l'avait nommé maire.
Les Bourbons l'ont destitué, mais que lui importe! En est-il moins le
vrai seigneur d'ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres
et les nôtres? Sou fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour
devenir notaire? Quant à sa fille, Mlle Marie-Anne...

--Oh!... de celle-là, pas un mot, s'écria Chanlouineau... si elle
était la maîtresse, il n'y aurait plus un pauvre dans le pays, et même
on abuse de sa bonté ... demandez plutôt à votre femme, père Chupin.

Sans s'en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête.

Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu'il ne devait pas
oublier, et c'est de l'air le plus humble qu'il poursuivit:

--Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n'est pas donnante, mais enfin il
lui reste encore assez d'argent pour ses toilettes et ses falbalas...
Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore très-heureux après
avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu'il a
acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour
écraser le pauvre monde.

Après s'être adressé à l'égoïsme, le père Chupin s'adressait à
l'envie ... son succès devait être infaillible.

Mais il n'eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les
fidèles sortaient de l'église.

Bientôt apparut sous le porche l'homme dont il avait été tant
question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d'une
éblouissante beauté.

Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s'acquitta de
son message.

Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d'abord, puis
si affreusement pâle, qu'on crut qu'il allait tomber.

Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s'éloigna
rapidement en entraînant sa fille...

Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le
village au galop de ses quatre chevaux, et s'arrêtait devant la cure.

Alors on eut un singulier spectacle.

Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre
ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons:

--Vive M. le duc de Sairmeuse!!!...




II


Une route en pente douce, longue de près d'une lieue, ombragée d'un
quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de
Sairmeuse.

Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et
l'étranger qui la gravit s'explique le dicton naïvement vaniteux du
pays:

«Ne sait combien la France est belle,
Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.»

L'Oiselle, c'est la petite rivière qu'on passe sur un pont en bois en
sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la
vallée sa délicieuse fraîcheur.

Et à chaque pas, à mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est
comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement.

A droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la
Rèche. A gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise
la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre côté de la
rivière, sont tout ce qu'il reste du manoir féodal des sires de
Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi
cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d'Escorval.

Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les
clochers de Montaignac....

C'est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui
eut appris la grande nouvelle, l'arrivée du duc de Sairmeuse....

Mais que lui importaient les magnificences du paysage!

Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un
pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés
mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé
où se coucher et mourir.

Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des
événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait,
abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l'habitude.

A deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses
côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d'un
ton rude, fut tout ce qu'elle en tira.

Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme
malheureux repassait toutes les phases de sa vie...

A vingt ans, Lacheneur n'était qu'un pauvre garçon de charrue, au
service de la famille de Sairmeuse.

Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s'étendait sous un
arbre à l'heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux
d'un enfant.

--Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au
père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait
pas...

Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en
deux ans de travail et de privations, n'avait économisé que onze
louis, qu'il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de
sa paillasse.

Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de
Marthe qu'elle saurait attendre.

Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche,
était sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il
l'intéresserait peut-être à ses amours.

C'est alors qu'éclata le terrible orage de la révolution.

Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré
avec M. le comte d'Artois. Ils se réfugiaient à l'étranger comme un
passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se
disant: «Cela ne durera pas.»

Cela dura, et l'année suivante la vieille demoiselle Armande, qui
était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d'une
visite des patriotes de Montaignac.

Le château fut fermé, le président du district s'empara des clés au
nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de
son côté.

C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence.

Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d'une physionomie
énergique, d'une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne
tarda pas à se faire une renommée dans les clubs.

Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.

A ce métier de tribun on ne s'enrichissait guère; aussi la surprise
fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de
ferme venait d'acheter le château et presque toutes les terres de ses
anciens maîtres.

Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingtième
seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq
mille livres. C'était pour rien.

Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la
possédait, puisqu'il l'avait versée en beaux louis d'or entre les
mains du receveur du district.

De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient
acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s'en
moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu'on
saluait fort bas le citoyen Lacheneur.

Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au
moment où elles devenaient réalisables.

Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il
se remit à la culture...

On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans
crurent remarquer qu'il était tout étourdi du brusque changement de sa
situation.

Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures
avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu'on eût dit, à le
voir, un domestique tremblant d'être surpris.

Il avait laissé le château fermé et s'était installé avec sa jeune
femme dans l'ancien logis du garde-chasse, à l'entrée du parc. Il
visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais
il ne réclamait pas le prix des fermages.

Cependant, peu à peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance
lui vint.

Le Consulat avait succédé au Directoire, l'Empire remplaça le
Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.

Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du
garde-chasse et s'installa définitivement au château.

L'ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de
Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes,
il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de
Montaignac.

La prise de possession était complète.

Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu
méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses
prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage,
prodigieux à son âge, d'acquérir l'instruction qui lui manquait.

Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu
proverbial. Il suffisait qu'il se mêlât d'une entreprise pour qu'elle
tournât à bien.

Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.

Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n'avaient
pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille
livres en sacs.

Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut,
lui, garder son sang-froid.

En dépit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et
frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses
revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque
entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et
cependant il n'était pas avare. Dès qu'il s'agissait de sa femme ou de
ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris,
il voulait qu'il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se
séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.

Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition démesurée pour ses
enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait:

--Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!...
Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente
ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée...

Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais
on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui
pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu'on parlât de lui
sans souhaiter sa ruine à mots couverts.

Hélas!... les mauvais jours arrivèrent.

Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui
enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses
amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut
obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à
Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes...

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Alex Ross: Winner of the Guardian first book award
Stuart Evers: They made a real difference to Britain's literary culture, and it would be a terrible shame if they got forgotten in the age of Amazon

Congratulations to Alex Ross, winner of the Guardian first book award
One of only seven copies of The Tales of Beedle the Bard handwritten by JK Rowling is unveiled at the New York Public Library as the mass market edition goes on sale around the world

The arcane first book that's also a bestseller

Congratulations to Alex Ross, the deserving winner of the 2008 Guardian first book award. There's been a massed chorus of appreciation for this work already, so I shan't add much, except to say that what I particular enjoy about it is the connections it makes between musics and musicians. I'm the sort of person who goes to a lot of concerts, plays the violin, has some kind of grasp of how the history of music works – but frankly, it's all a bit fragmented and vague, since I have never studied the history of music properly and I can't really do the textbook musicological stuff. As I was reading Ross's book, it dawned on me that most of my knowledge of 20th-century music was based on reading the occasional Grove essay – and mostly, reading programme notes. What Ross's book does brilliantly is knit all these odd and isolated bits of knowledge together, so that everything starts to synthesise rather wonderfully, and you get to know what Sibelius thought of Stravinsky, say (not much – "stillborn affectations" was the phrase employed); or that Alban Berg was lionised by George Gershwin; or that David Bowie referenced Philip Glass and vice versa. That, and then the material is set against its historical and political background, such that this is a book for history-lovers as much as music-lovers.

By the way, there's a pungent criticism of the new-music scene by Hans Eisler in 1928, as quoted by Ross. How much have things changed, I wonder?

"The big music festivals have become downright stock exchanges, where the value of the works is assessed and contracts for the coming season are settled. Yet all this noise is carried out in the vacuum of a bell glass, so to speak, so that not a sound can be heard outside. An empty officiousness celebrates orgies of inbreeding, while there is a complete lack of interest or participation of a public of any kind."

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