Monsieur Lecoq, Vol. I, L\'enquete by Emile Gaboriau
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MONSIEUR LECOQ PAR EMILE GABORIAU
A
M. ALPHONSE MILLAUD
DIRECTEUR DU _PETIT JOURNAL_
_Ce n'est pas a vous, Monsieur le Directeur, que j'offre ce volume_...
_Je le dedie a l'ami de tous les jours, a vous, mon cher Alphonse,
comme un temoignage de la vive et sincere affection_
_De votre devoue_
EMILE GABORIAU.
MONSIEUR LECOQ
PREMIERE PARTIE
L'ENQUETE
I
Le 20 fevrier 18.., un dimanche, qui se trouvait etre le dimanche
gras, sur les onze heures du soir, une ronde d'agents du service de la
surete sortait du poste de police de l'ancienne barriere d'Italie.
La mission de cette ronde etait d'explorer ce vaste quartier qui
s'etend de la route de Fontainebleau a la Seine, depuis les boulevards
exterieurs jusqu'aux fortifications.
Ces parages deserts avaient alors la facheuse reputation qu'ont
aujourd'hui les carrieres d'Amerique.
S'y aventurer de nuit etait repute si dangereux, que les soldats des
forts venus a Paris, avec la permission du spectacle, avaient ordre de
s'attendre a la barriere et de ne rentrer que par groupes de trois ou
quatre.
C'est que les terrains vagues, encore nombreux, devenaient, passe
minuit, le domaine de cette tourbe de miserables sans aveu et sans
asile, qui redoutent jusqu'aux formalites sommaires des plus infames
garnis.
Les vagabonds et les repris de justice s'y donnaient rendez-vous.
Si la journee avait ete bonne, ils faisaient ripaille avec les
comestibles voles aux etalages. Quand le sommeil les gagnait, ils se
glissaient sous les hangards des fabriques ou parmi les decombres de
maisons abandonnees.
Tout avait ete mis en oeuvre pour deloger des hotes si dangereux, mais
les plus energiques mesures demeuraient vaines.
Surveilles, traques, harceles, toujours sous le coup d'une razzia, ils
revenaient quand meme, avec une obstination idiote, obeissant, on ne
saurait dire a quelle mysterieuse attraction.
Si bien que la police avait la comme une immense souriciere
incessamment tendue, ou son gibier venait benevolement se prendre.
Le resultat d'une perquisition etait si bien prevu, si sur, que c'est
d'un ton de certitude absolue que le chef de poste cria a la ronde qui
s'eloignait:
--Je vais toujours preparer les logements de nos pratiques. Bonne
chasse et bien du plaisir!
Ce dernier souhait, par exemple, etait pure ironie, car le temps etait
aussi mauvais que possible.
Il avait abondamment neige les jours precedents, et le degel
commencait. Partout ou la circulation avait ete un peu active, il y
avait un demi-pied de boue. Il faisait encore froid cependant,
un froid humide a transir jusqu'a la moelle des os. Avec cela le
brouillard etait si intense que le bras etendu on ne distinguait pas
sa main.
--Quel chien de metier! grommela un des agents.
--Oui, repondit l'inspecteur qui commandait la ronde, je pense bien
que si tu avais seulement trente mille francs de rentes, tu ne serais
pas ici.
Le rire qui accueillit cette vulgaire plaisanterie etait moins une
flatterie qu'un hommage rendu a une superiorite reconnue et etablie.
L'inspecteur etait, en effet, un serviteur des plus apprecies a la
Prefecture, et qui avait fait ses preuves.
Sa perspicacite n'etait peut-etre pas fort grande, mais il savait a
fond son metier et en connaissait les ressources, les ficelles et
les artifices. La pratique lui avait, en outre, donne un aplomb
imperturbable, une superbe confiance en soi et une sorte de grossiere
diplomatie, jouant assez bien l'habilete.
A ces qualites et a ces defauts, il joignait une incontestable
bravoure.
Il mettait la main au collet du plus redoutable malfaiteur aussi
tranquillement qu'une devote trempe son doigt dans un benitier.
C'etait un homme de quarante-six ans, taille en force, ayant les
traits durs, une terrible moustache, et de petits yeux gris sous des
sourcils en broussailles.
Son nom etait Gevrol, mais le plus habituellement on l'appelait:
General.
Ce sobriquet caressait sa vanite, qui n'etait pas mediocre, et ses
subordonnes ne l'ignoraient pas.
Sans doute il pensait qu'il rejaillissait sur sa personne quelque
chose de la consideration attachee a ce grade.
--Si vous geignez deja, reprit-il de sa grosse voix, que sera-ce tout
a l'heure?
Dans le fait, il n'y avait pas encore trop a se plaindre.
La petite troupe remontait alors la route de Choisy: les trottoirs
etaient relativement propres, et les boutiques des marchands de vins
suffisaient a eclairer la marche.
Car tous les debits etaient ouverts. Il n'est brouillard ni degel
capables de decourager les amis de la gaiete. Le carnaval de barriere
se grisait dans les cabarets et se demenait dans les bals publics.
Des fenetres ouvertes, s'echappaient alternativement des vociferations
ou des bouffees de musiques enragees. Puis, c'etait un ivrogne qui
passait festonnant sur la chaussee, ou un masque crotte qui se
glissait comme une ombre honteuse, le long des maisons.
Devant certains etablissements, Gevrol commandait: halte! Il sifflait
d'une facon particuliere, et presque aussitot un homme sortait.
C'etait un agent arrivant a l'ordre. On ecoutait son rapport et on
passait.
Peu a peu, cependant, on approchait des fortifications. Les lumieres
se faisaient rares et il y avait de grands emplacements vides entre
les maisons.
--Par file a gauche, garcons! ordonna Gevrol; nous allons rejoindre la
route d'Ivry et nous couperons ensuite au plus court pour gagner la
rue du Chevaleret.
De ce point, l'expedition devenait reellement penible.
La ronde venait de s'engager dans un chemin a peine trace, n'ayant pas
meme de nom, coupe de fondrieres, embarrasse de decombres, et que le
brouillard, la boue et la neige rendaient perilleux.
Desormais plus de lumiere, plus de cabarets; ni pas, ni voix, rien, la
solitude, les tenebres, le silence.
On se serait cru a mille lieues de Paris, sans ce bruit profond et
continu qui monte de la grande ville comme le mugissement d'un torrent
du fond d'un gouffre.
Tous les agents avaient retrousse leur pantalon au-dessus de la
cheville, et ils avancaient lentement, choisissant tant bien que mal
les places ou poser le pied, un a un, comme des Indiens sur le sentier
de la guerre.
Ils venaient de depasser la rue du Chateau-des-Rentiers, quand tout a
coup un cri dechirant traversa l'espace.
A cette heure, en cet endroit, ce cri etait si affreusement
significatif, que d'un commun mouvement tous les hommes s'arreterent.
--Vous avez entendu, General? demanda a demi-voix un des agents.
--Oui, on s'egorge certainement pres d'ici ... mais ou? Silence et
ecoutons.
Tous resterent immobiles, l'oreille tendue, retenant leur souffle, et
bientot un second cri, un hurlement plutot, retentit.
--Eh! s'ecria l'inspecteur de la surete, c'est a la _Poivriere_.
Cette denomination bizarre disait a elle seule et la signification
du lieu qu'elle designait, et quelles pratiques le frequentaient
d'habitude.
Dans la langue imagee qui a cours du cote du Montparnasse, on dit
qu'un buveur est "poivre" quand il a laisse sa raison au fond des
pots. De la le sobriquet de "voleurs au poivrier," donne aux coquins
dont la specialite est de devaliser les pauvres ivrognes inoffensifs.
Ce nom, cependant, n'eveillant aucun souvenir dans l'esprit des
agents:
--Comment! ajouta Gevrol, vous ne connaissez pas le cabaret de chez
la mere Chupin, la-bas, a droite... Au galop, et gare aux billets de
parterre!
Donnant l'exemple, il s'elanca dans la direction indiquee, ses hommes
le suivirent, et en moins d'une minute, ils arriverent a une masure
sinistre d'aspect, batie au milieu de terrains vagues.
C'etait bien de ce repaire que partaient les cris, ils avaient
redouble et avaient ete suivis de deux coups de feu.
La maison etait hermetiquement close, mais par des ouvertures en forme
de coeur, pratiquees aux volets, filtraient des lueurs rougeatres
comme celles d'un incendie.
Un des agents se precipita vers une des fenetres, et s'enlevant a la
force des poignets, il essaya de voir par les decoupures ce qui se
passait a l'interieur.
Gevrol, lui, courut a la porte.
--Ouvrez!... commanda-t-il, en frappant rudement. Pas de reponse.
Mais on distinguait tres-bien les trepignements d'une lutte acharnee,
des blasphemes, un rale sourd et par intervalles des sanglots de
femme.
--Horrible!... fit l'agent cramponne au volet, c'est horrible!
Cette exclamation decida Gevrol.
--Au nom de la loi!... cria-t-il une troisieme fois.
Et personne ne repondant, il recula, prit du champ, et d'un coup
d'epaule qui avait la violence d'un coup de belier, il jeta bas la
porte.
Alors fut explique l'accent d'epouvante de l'agent qui avait colle son
oeil aux decoupures des volets.
La salle basse de la _Poivriere_ presentait un tel spectacle, que tous
les employes de la surete et Gevrol lui-meme demeurerent un moment
cloues sur place, glaces d'une indicible horreur.
Tout, dans le cabaret, trahissait une lutte acharnee, une de ces
sauvages "batteries" qui trop souvent ensanglantent les bouges des
barrieres.
Les chandelles avaient du etre eteintes des le commencement de la
bagarre, mais un grand feu clair de planches de sapin illuminait
jusqu'aux moindres recoins.
Tables, verres, bouteilles, ustensiles de menage, tabourets depailles,
tout etait renverse, jete pele-mele, brise, pietine, hache menu.
Pres de la cheminee, en travers, deux hommes etaient etendus a terre,
sur le dos, les bras en croix, immobiles. Un troisieme gisait au
milieu de la piece.
A droite, dans le fond, sur les premieres marches d'un escalier
conduisant a l'etage superieur, une femme etait accroupie. Elle
avait releve son tablier sur sa tete, et poussait des gemissements
inarticules.
En face, dans le cadre d'une porte de communication grande ouverte,
un homme se tenait debout, roide et bleme, ayant devant lui, comme un
rempart, une lourde table de chene.
Il etait d'un certain age, de taille moyenne, et portait toute sa
barbe.
Son costume, qui etait celui des dechargeurs de bateaux du quai de la
Gare, etait en lambeaux et tout souille de boue, de vin et de sang.
Celui-la certainement etait le meurtrier.
L'expression de son visage etait atroce. La folie furieuse flamboyait
dans ses yeux, et un ricanement convulsif contractait ses traits. Il
avait au cou et a la joue deux blessures qui saignaient abondamment.
De sa main droite, enveloppee d'un mouchoir a carreaux, il tenait un
revolver a cinq coups, dont il dirigeait le canon vers les agents.
--Rends-toi!... lui cria Gevrol.
Les levres de l'homme remuerent; mais, en depit d'un visible effort,
il ne put articuler une syllabe.
--Ne fais pas le malin, continua l'inspecteur de la surete, nous
sommes en force, tu es pince; ainsi, bas les armes!...
--Je suis innocent, prononca l'homme d'une voix rauque.
--Naturellement, mais cela ne nous regarde pas.
--J'ai ete attaque, demandez plutot a cette vieille; je me suis
defendu, j'ai tue, j'etais dans mon droit!
Le geste dont il appuya ces paroles etait si menacant, qu'un des
agents, reste a demi dehors, attira violemment Gevrol a lui, en
disant:
--Gare, General! mefiez-vous!... Le revolver du gredin a cinq coups et
nous n'en avons entendu que deux.
Mais l'inspecteur de la Surete, inaccessible a la crainte, repoussa
son surbordonne et s'avanca de nouveau, en poursuivant du ton le plus
calme:
--Pas de betises, mon gars, crois-moi, si ton affaire est bonne, ce
qui est possible, apres tout, ne la gate pas.
Une effrayante indecision se lut sur les traits de l'homme. Il tenait
au bout du doigt la vie de Gevrol; allait-il presser la detente?
Non. Il lanca violemment son arme a terre en disant:
--Venez donc me prendre!
Et se retournant, il se ramassa sur lui-meme, pour s'elancer dans la
piece voisine, pour fuir par quelque issue connue de lui.
Gevrol avait devine ce mouvement. Il bondit en avant, lui aussi, les
bras etendus, mais la table l'arreta.
--Ah!... cria-t-il, le miserable nous echappe.
Deja le sort du miserable etait fixe.
Tandis que Gevrol parlementait, un des agents--celui de la
fenetre--avait tourne la maison et y avait penetre par la porte de
derriere.
Quand le meurtrier prit son elan, il se precipita sur lui, il
l'empoigna a la ceinture, et avec une vigueur et une adresse
surprenantes, le repoussa.
L'homme voulut se debattre, resister; en vain. Il avait perdu
l'equilibre, il chancela et bascula par-dessus la table qui l'avait
protege, en murmurant assez haut pour que tout le monde put
l'entendre:
--Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent.
Cette simple et decisive manoeuvre, qui assurait la victoire, devait
enchanter l'inspecteur de la Surete.
--Bien, mon garcon, dit-il a son agent, tres bien!... Ah! tu as la
vocation, toi, et tu iras loin, si jamais une occasion...
Il s'interrompit. Tous les siens partageaient si manifestement son
enthousiasme que la jalousie le saisit. Il vit son prestige diminue et
se hata d'ajouter:
--Ton idee m'etait venue, mais je ne pouvais la communiquer sans
donner l'eveil au gredin.
Ce correctif etait superflu. Les agents ne s'occupaient plus que du
meurtrier. Ils l'avaient entoure, et apres lui avoir attache les pieds
et les mains, ils le liaient etroitement sur une chaise.
Lui se laissait faire. A son exaltation furieuse se avait succede
cette morne prostration qui suit tous les efforts exorbitants. Ses
traits n'exprimaient plus qu'une farouche insensibilite, l'hebetude
de la bete fauve prise au piege. Evidemment, il se resignait et
s'abandonnait.
Des que Gevrol vit que ses hommes avaient termine leur besogne:
--Maintenant, commanda-t-il, inquietons-nous des autres, et
eclairez-moi, car le feu ne flambe plus guere.
C'est par les deux individus etendus en travers de la porte que
l'inspecteur de la Surete commenca son examen.
Il interrogea le battement de leur coeur; le coeur ne battait plus.
Il tint pres de leurs levres le verre de sa montre; le verre resta
clair et brillant.
--Rien! murmura-t-il apres plusieurs experiences, rien; ils sont
morts. Le matin ne les a pas manques. Laissons-les dans la position ou
ils sont jusqu'a l'arrivee de la justice et voyons le troisieme.
Le troisieme respirait encore.
C'etait un tout jeune homme, portant l'uniforme de l'infanterie de
ligne. Il etait en petite tenue, sans armes, et sa grande capote grise
entr'ouverte laissait voir sa poitrine nue.
On le souleva avec mille precautions, car il geignait pitoyablement a
chaque mouvement, et on le placa sur son seant, le dos appuye contre
le mur.
Alors, il ouvrit les yeux, et d'une voix eteinte demanda a boire.
On lui presenta une tasse d'eau, il la vida avec delices, puis il
respira longuement et parut reprendre quelques forces.
--Ou es-tu blesse? demanda Gevrol.
--A la tete, tenez, la, repondit-il en essayant de soulever un de ses
bras, oh! que je souffre!...
L'agent qui avait coupe la retraite du meurtrier s'etait approche, et
avec une dexterite qui lui eut enviee un vieux chirurgien, il palpait
la plaie beante que le jeune homme avait un peu au-dessus de la nuque.
--Ce n'est pas grand'chose, prononca-t-il.
Mais il n'y avait pas a se meprendre au mouvement de sa levre
inferieure. Il etait clair qu'il jugeait la blessure tres-dangereuse,
sinon mortelle.
--Ce ne sera meme rien, affirma Gevrol, les coups a la tete, quand ils
ne tuent pas roide, guerissent dans le mois.
Le blesse sourit tristement.
--J'ai mon compte, murmura-t-il.
--Bast!...
--Oh!... Il n'y a pas a dire non, je le sens. Mais je ne me plains
pas. Je n'ai que ce que je merite.
Tous les agents, sur ces mots, se retournerent vers le meurtrier. Ils
pensaient qu'il allait profiter de cette declaration pour renouveler
ses protestations d'innocence.
Leur attente fut decue: il ne bougea pas, bien qu'il eut
tres-certainement entendu.
--Mais voila, poursuivit le blesse, d'une voix qui allait s'eteignant,
ce brigand de Lacheneur m'a entraine.
--Lacheneur?...
--Oui, Jean Lacheneur, un ancien acteur, qui m'avait connu quand
j'etais riche..., car j'ai eu de la fortune, mais j'ai tout mange, je
voulais m'amuser... Lui, me sachant sans le sou, est venu a moi, et il
m'a promis assez d'argent pour recommencer ma vie d'autrefois... Et
c'est pour l'avoir cru, que je vais crever comme un chien, dans ce
bouge!... Oh! je veux me venger!
A cet espoir, ses poings se crisperent pour une derniere menace.
--Je veux me venger, dit-il encore. J'en sais long, plus qu'il ne
croit... je dirai tout!...
Il avait trop presume de ses forces.
La colere lui avait donne un instant d'energie, mais c'etait au prix
du reste de vie qui palpitait en lui.
Quand il voulut reprendre, il ne le put. A deux reprises, il ouvrit la
bouche; il ne sorit de sa gorge qu'un cri etouffe de rage impuissante.
Ce fut la derniere manifestation de son intelligence. Une ecume
sanglante vint a ses levres, ses yeux se renverserent, son corps se
roidit, et une convulsion supreme le rabattit la face contre terre.
--C'est fini, murmura Gevrol.
--Pas encore, repondit le jeune agent dont l'intervention avait ete si
utile; mais il n'en a pas pour dix minutes. Pauvre diable!... Il ne
dira rien.
L'inspecteur de la surete s'etait redresse, aussi calme que s'il eut
assiste a la scene la plus ordinaire du monde, et soigneusement il
epoussetait les genoux de son pantalon.
--Bast!... repondit-il, nous saurons quand meme ce que nous avons
interet a savoir. Ce garcon est troupier, et il a sur les boutons de
sa capote le numero de son regiment, ainsi!...
Un fin sourire plissa les levres du jeune agent.
--Je crois que vous vous trompez, General, dit-il.
--Cependant...
--Oui, je sais, en le voyant sous l'habit militaire, vous avez
suppose... Eh bien!... non. Ce malheureux n'etait pas soldat. En
voulez-vous une preuve immediate, entre dix?... Regardez s'il est
tondu en brosse, a l'ordonnance? Ou avez-vous vu des troupiers avec
des cheveux tombant sur les epaules?
L'objection interdit le general, mais il se remit vite.
--Penses-tu, fit-il brusquement, que j'ai mes yeux dans ma poche? Ta
remarque ne pas echappe; seulement, je me suis dit: Voila un gaillard
qui profite de ce qu'il est en conge pour se passer du perruquier.
--A moins que...
Mais Gevrol n'admet pas les interruptions.
--Assez cause!... prononca-t-il. Tout ce qui s'est passe, nous allons
l'apprendre. La mere Chupin n'est pas morte, elle, la coquine!
Tout en parlant, il marchait vers la vieille qui etait restee
obstinement accroupie sur son escalier. Depuis l'entree de la ronde,
elle n'avait ni parle, ni remue, ni hasarde un regard. Seulement, ses
gemissements n'avaient pas discontinue.
D'un geste rapide, Gevrol arracha le tablier qu'elle avait ramene sur
sa tete, et alors elle apparut telle que l'avaient faite les
annees, l'inconduite, la misere, et des torrents d'eau-de-vie et de
mele-cassis: ridee, ratatinee, edentee, eraillee, n'ayant plus sur les
os que la peau, plus jaune et plus seche qu'un vieux parchemin.
--Allons, debout!... dit l'inspecteur. Ah! tes jeremiades ne me
touchent guere. Tu devrais etre fouettee, pour les drogues infames que
tu mets dans tes boissons, et qui allument des folies furieuses dans
les cervelles des ivrognes.
La vieille promena autour de la salle ses petits yeux rougis, et d'un
ton larmoyant:
--Quel malheur!... gemit-elle, Q'est-ce que je vais devenir! Tout est
casse, brise! Me voila ruinee.
Elle ne paraissait sensible qu'a la perte de sa vaisselle.
--Voyons, interrogea Gevrol, comment la bataille est-elle venue?
--Helas!... Je ne le sais seulement pas. J'etais la-haut a rapiecer
des nippes a mon fils, quand j'ai entendu une dispute.
--Et apres?
--Comme de juste, je suis descendue, et j'ai vu ces trois qui sont
etendus la, qui cherchaient des raisons a cet autre que vous avez
attache, le pauvre innocent. Car il est innocent, vrai comme je suis
une honnete femme. Si mon fils Polyte avait ete la, il se serait mis
entre eux; mais moi, une veuve, qu'est-ce que je pouvais faire? J'ai
crie a la garde de toutes mes forces...
Elle se rassit, sur ce temoignage, pensant en avoir dit assez. Mais
Gevrol la contraignit brutalement de se relever.
--Oh! nous n'avons pas fini, dit-il, je veux d'autres details.
--Lesquels, cher monsieur Gevrol, puisque je n'ai rien vu.
La colere commencait a rougir les maitresses oreilles de l'inspecteur.
--Que dirais-tu, la vieille, fit-il, si je t'arretais?
--Ce serait une grande injustice.
--C'est ce qui arrivera cependant si tu t'obstines a te taire. J'ai
idee qu'une quinzaine a Saint-Lazare te delierait joliment la langue.
Ce nom produisit sur la veuve Chupin l'effet d'une pile electrique.
Elle abandonna subitement ses hypocrites lamentations, se redressa,
campa fierement ses poings sur ses hanches et se mit a accabler
d'invectives Gevrol et ses agents, les accusant d'en vouloir a sa
famille, car ils avaient deja arrete son fils, un excellent sujet,
jurant qu'au surplus elle ne craignait pas la prison, et que meme elle
serait bien aise d'y finir ses jours a l'abri du besoin.
Un moment, le general essaya d'imposer silence a l'affreuse megere,
mais il reconnut qu'il n'etait pas de force, d'ailleurs tous ses
agents riaient. Il lui tourna donc le dos, et, s'avancant vers le
meurtrier:
--Toi, du moins, fit-il, tu ne nous refuseras pas des explications.
L'homme hesita un moment.
--Je vous ai dit, repondit-il enfin, tout ce que j'avais a vous dire.
Je vous ai affirme que je suis innocent, et un homme pret a mourir,
frappe de ma main, et cette vieille femme ont confirme ma declaration.
Que voulez-vous de plus? Quand le juge m'interrogera, je repondrai
peut-etre; jusque-la, n'esperez pas un mot.
Il etait aise de voir que la determination de l'homme etait
irrevocable, et elle ne devait pas surprendre un vieil inspecteur de
la surete.
Tres-souvent des criminels, sur le premier moment, opposent a
toutes les questions le mutisme le plus absolu. Ceux-la sont les
experimentes, les habiles, ceux qui preparent des nuits blanches aux
juges d'instruction.
Ils ont appris, ceux-la, qu'un systeme de defense ne s'improvise pas,
que c'est au contraire une oeuvre de patience et de meditation, ou
tout doit se tenir et s'enchainer logiquement.
Et sachant quelle portee terrible peut avoir au cours de l'instruction
une reponse insignifiante en apparence, arrachee au trouble du
flagrant delit, il se taisait, il gagnait du temps.
Cependant, Gevrol allait peut-etre insister, quand on lui annonca que
le "soldat" venait de rendre le dernier soupir.
--Puisque c'est ainsi, mes enfants, prononca-t-il, deux d'entre vous
vont rester ici, et je filerai avec les autres. J'irai reveiller
le commissaire de police, et je lui remettrai l'affaire; il
s'en arrangera, et selon ce qu'il decidera, nous agirons. Ma
responsabilite, en tout cas, sera a couvert. Ainsi, deliez les jambes
de notre pratique et attachez un peu les mains de la mere Chupin, nous
les deposerons au poste en passant.
Tous les agents s'empresserent d'obeir, a l'exception du plus jeune
d'entre eux, celui qui avait merite les eloges du General.
Il s'approcha de son chef, et lui faisant signe qu'il avait a lui
parler, il l'entraina dehors.
Lorsqu'ils furent a quelques pas de la maison:
--Que me veux-tu? demanda Gevrol.
--Je voudrais savoir, General, ce que vous pensez de cette affaire.
--Je pense, mon garcon, que quatre coquins se sont rencontres dans ce
coupe-gorge. Ils se sont pris de querelle, et des propos ils en sont
venus aux coups. L'un d'eux avait un revolver, il a tue les autres.
C'est simple comme bonjour. Selon ses antecedents et aussi selon les
antecedents des victimes, l'assassin sera juge. Peut-etre la societe
lui doit-elle des remerciments...
--Et vous jugez inutiles les recherches, les investigations...
--Absolument inutiles.
Le jeune agent parut se recueillir.
--C'est qu'il me semble a moi, General, reprit-il, que cette affaire
n'est pas parfaitement claire. Avez-vous etudie le meurtrier, examine
son maintien, observe son regard?... Avez-vous surpris comme moi...
--Et ensuite?
--Eh bien!... il me semble, je me trompe peut-etre; mais enfin je
crois que les apparences nous trompent. Oui, je sens quelque chose...
--Bah?... Et comment expliques-tu cela?
--Comment expliquez-vous le flair du chien de chasse?
Gevrol, champion de la police positiviste, haussait prodigieusement
les epaules.
--En un mot, dit-il, tu devines ici un melodrame ... un rendez-vous de
grands seigneurs deguises, a la _Poivriere_, chez la Chupin ... comme
a l'Ambigu... Cherche, mon garcon, cherche, je te le permets...
--Quoi!... vous permettez...
--C'est-a-dire que j'ordonne... Tu vas rester ici avec celui de tes
camarades que tu choisiras... Et si tu trouves quelque chose que je
n'aie pas vu, je te permets de me payer une paire de lunettes.
II
L'agent auquel Gevrol abandonnait une information qu'il jugeait
inutile, etait un debutant dans "la partie."
Il s'appelait Lecoq.
C'etait un garcon de vingt-cinq a vingt-six ans, presque imberbe,
pale, avec la levre rouge et d'abondants cheveux noirs ondes. Il etait
un peu petit, mais bien pris, et ses moindres mouvements trahissaient
une vigueur peu commune.
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