L\'assommoir by Emile Zola
E >>
Emile Zola >> L\'assommoir
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles Franks and the Online
Distributed Proofreading Team. Images courtesy of http://gallica.bnf.fr
LES ROUGON-MACQUART
HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE
L'ASSOMMOIR
PAR
EMILE ZOLA
PREFACE
Les _Rougon-Macquart_ doivent se composer d'une vingtaine de romans.
Depuis 1869, le plan general est arrete, et je le suis avec une
rigueur extreme. L'_Assommoir_ est venu a son heure, je l'ai ecrit,
comme j'ecrirai les autres, sans me deranger une seconde de ma ligne
droite. C'est ce qui fait ma force. J'ai un but auquel je vais.
Lorsque l'_Assommoir_ a paru dans un journal, il a ete attaque avec
une brutalite sans exemple, denonce, charge de tous les crimes. Est-il
bien necessaire d'expliquer ici, en quelques lignes, mes intentions
d'ecrivain? J'ai voulu peindre la decheance fatale d'une famille
ouvriere, dans le milieu empeste de nos faubourgs. Au bout de
l'ivrognerie et de la faineantise, il y a le relachement des liens de
la famille, les ordures de la promiscuite, l'oubli progressif des
sentiments honnetes, puis comme denoument, la honte et la mort. C'est
de la morale en action, simplement.
L'_Assommoir_ est a coup sur le plus chaste de mes livres. Souvent
j'ai du toucher a des plaies autrement epouvantables. La forme seule a
effare. On s'est fache contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la
curiosite litteraire de ramasser et de couler dans un moule tres
travaille la langue du peuple. Ah! la forme, la est le grand crime!
Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettres
l'etudient et jouissent de sa verdeur, de l'imprevu et de la force de
ses images. Elle est un regal pour les grammairiens fureteurs.
N'importe, personne n'a entrevu que ma volonte etait de faire un
travail purement philologique, que je crois d'un vif interet
historique et social.
Je ne me defends pas, d'ailleurs. Mon oeuvre me defendra. C'est une
oeuvre de verite, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et
qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point conclure que le peuple
tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas mauvais, ils
ne sont qu'ignorants et gates par le milieu de rude besogne et de
misere ou ils vivent. Seulement, il faudrait lire mes romans, les
comprendre, voir nettement leur ensemble, avant de porter les
jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma
personne et sur mes oeuvres. Ah! si l'on savait combien mes amis
s'egayent de la legende stupefiante dont on amuse la foule! Si l'on
savait combien le buveur de sang, le romancier feroce, est un digne
bourgeois, un homme d'etude et d'art, vivant sagement dans son coin,
et dont l'unique ambition est de laisser une oeuvre aussi large et
aussi vivante qu'il pourra! Je ne demens aucun conte, je travaille, je
m'en remets au temps et a la bonne foi publique pour me decouvrir
enfin sous l'amas des sottises entassees.
EMILE ZOLA.
Paris, 1er janvier 1877.
L'ASSOMMOIR
I
Gervaise avait attendu Lantier jusqu'a deux heures du matin. Puis,
toute frissonnante d'etre restee en camisole a l'air vif de la
fenetre, elle s'etait assoupie, jetee en travers du lit, fievreuse,
les joues trempees de larmes. Depuis huit jours, au sortir du _Veau a
deux tetes_, ou ils mangeaient, il l'envoyait se coucher avec les
enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu'il
cherchait du travail. Ce soir-la, pendant qu'elle guettait son retour,
elle croyait l'avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix
fenetres flambantes eclairaient d'une nappe d'incendie la coulee noire
des boulevards exterieurs; et, derriere lui, elle avait apercu la
petite Adele, une brunisseuse qui dinait a leur restaurant, marchant a
cinq ou six pas, tes mains ballantes, comme si elle venait de lui
quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarte crue des
globes de la porte.
Quand Gervaise s'eveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brises,
elle eclata en sanglots. Lantier n'etait pas rentre. Pour la premiere
fois, il decouchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau
de perse deteinte qui tombait de la fleche attachee au plafond par une
ficelle. Et, lentement, de ses yeux voiles de larmes, elle faisait le
tour de la miserable chambre garnie, meublee d'une commode de noyer
dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d'une petite
table graisseuse, sur laquelle trainait un pot a eau ebreche. On avait
ajoute, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et
emplissait les deux tiers de la piece. La malle de Gervaise et de
Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un
vieux chapeau d'homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des
chaussettes sales; tandis que, le long des murs, sur le dossier des
meubles, pendaient un chale troue, un pantalon mange par la boue, les
dernieres nippes dont les marchands d'habits ne voulaient pas. Au
milieu de la cheminee, entre deux flambeaux de zinc depareilles, il y
avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-Piete, d'un rose tendre.
C'etait la belle chambre de l'hotel, la chambre du premier, qui
donnait sur le boulevard.
Cependant, couches cote a cote sur le meme oreiller, les deux enfants
dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains rejetees hors
de la couverture, respirait d'une haleine lente, tandis qu'Etienne,
age de quatre ans seulement, souriait, un bras passe au cou de son
frere. Lorsque le regard noye de leur mere s'arreta sur eux, elle eut
une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un mouchoir sur sa
bouche, pour etouffer les legers cris qui lui echappaient. Et, pieds
nus, sans songer a remettre ses savates tombees, elle retourna
s'accouder a la fenetre, elle reprit son attente de la nuit,
interrogeant les trottoirs, au loin.
L'hotel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, a gauche de la
barriere Poissonniere. C'etait une masure de deux etages, peinte en
rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la
pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres etoilees, on parvenait a
lire entre les deux fenetres: _Hotel Boncoeur, tenu par Marsoullier_,
en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du platre avait emporte
des morceaux. Gervaise, que la lanterne genait, se haussait, son
mouchoir sur les levres. Elle regardait a droite, du cote du boulevard
de Rochechouart, ou des groupes de bouchers, devant les abattoirs,
stationnaient en tabliers sanglants; et le vent frais apportait une
puanteur par moments, une odeur fauve de betes massacrees. Elle
regardait a gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arretant,
presque en face d'elle, a la masse blanche de l'hopital de
Lariboisiere, alors en construction. Lentement, d'un bout a l'autre de
l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derriere lequel, la nuit,
elle entendait parfois des cris d'assassines; et elle fouillait les
angles ecartes, les coins sombres, noirs d'humidite et d'ordure, avec
la peur d'y decouvrir le corps de Lantier, le ventre troue de coups de
couteau. Quand elle levait les yeux, au dela de cette muraille grise
et interminable qui entourait la ville d'une bande de desert, elle
apercevait une grande lueur, une poussiere de soleil, pleine deja du
grondement matinal de Paris. Mais c'etait toujours a la barriere
Poissonniere qu'elle revenait, le cou tendu, s'etourdissant a voir
couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot
ininterrompu d'hommes, de betes, de charrettes, qui descendait des
hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait la un pietinement
de troupeau, une foule que de brusques arrets etalaient en mares sur
la chaussee, un defile sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs
outils sur le dos, leur pain sous le bras; et la cohue s'engouffrait
dans Paris ou elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi
tout ce monde, croyait reconnaitre Lantier, elle se penchait
davantage, au risque de tomber; puis, elle appuyait plus fortement son
mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur.
Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenetre.
-- Le bourgeois n'est donc pas la, madame Lantier?
-- Mais non, monsieur Coupeau, repondit-elle en tachant de sourire.
C'etait un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de l'hotel, un
cabinet de dix francs. Il avait son sac passe a l'epaule. Ayant trouve
la clef sur la porte, il etait entre, en ami.
-- Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille la, a
l'hopital... Hein! quel joli mois de mai! Ca pique dur, ce matin.
Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes. Quand il
vit que le lit n'etait pas defait, il hocha doucement la tete; puis,
il vint jusqu'a la couchette des enfants qui dormaient toujours avec
leurs mines roses de cherubins; et, baissant la voix:
-- Allons! le bourgeois n'est pas sage, n'est-ce pas?... Ne vous
desolez pas, madame Lantier. Il s'occupe beaucoup de politique;
l'autre jour, quand on a vote pour Eugene Sue, un bon, parait-il, il
etait comme un fou. Peut-etre bien qu'il a passe la nuit avec des amis
a dire du mal de cette crapule de Bonaparte.
-- Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n'est pas ce que vous
croyez. Je sais ou est Lantier... Nous avons nos chagrins comme tout
le monde, mon Dieu!
Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu'il n'etait pas dupe de ce
mensonge. Et il partit, apres lui avoir offert d'aller chercher son
lait, si elle ne voulait pas sortir: elle etait une belle et brave
femme, elle pouvait compter sur lui, le jour ou elle serait dans la
peine. Gervaise, des qu'il se fut eloigne, se remit a la fenetre.
A la barriere, le pietinement de troupeau continuait, dans le froid du
matin. On reconnaissait les serruriers a leurs bourgerons bleus, les
macons a leurs cottes blanches, les peintres a leurs paletots, sous
lesquels de longues blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait
un effacement platreux, un ton neutre, ou dominaient le bleu deteint
et le gris sale. Par moments, un ouvrier s'arretait, rallumait sa
pipe, tandis qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un
rire, sans une parole dite a un camarade, les joues terreuses, la face
tendue vers Paris, qui, un a un, les devorait, par la rue beante du
Faubourg-Poissonniere. Cependant, aux deux coins de la rue des
Poissonniers, a la porte des deux marchands de vin qui enlevaient
leurs volets, des hommes ralentissaient le pas; et, avant d'entrer,
ils restaient au bord du trottoir, avec des regards obliques sur
Paris, les bras mous, deja gagnes a une journee de flane. Devant les
comptoirs, des groupes s'offraient des tournees, s'oubliaient la,
debout, emplissant les salles, crachant, toussant, s'eclaircissant la
gorge a coups de petits verres.
Gervaise guettait, a gauche de la rue, la salle du pere Colombe, ou
elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu'une grosse femme, nu-tete, en
tablier, l'interpella du milieu de la chaussee.
-- Dites donc, madame Lantier, vous etes bien matinale!
Gervaise se pencha.
-- Tiens! c'est vous, madame Boche!.... Oh! j'ai un tas de besogne,
aujourd'hui!
-- Oui, n'est-ce pas? les choses ne se font pas toutes seules.
Et une conversation s'engagea, de la fenetre au trottoir. Madame Boche
etait concierge de la maison dont le restaurant du _Veau a deux tetes_
occupait le rez-de-chaussee. Plusieurs fois, Gervaise avait attendu
Lantier dans sa loge, pour ne pas s'attabler seule avec tous les
hommes qui mangeaient, a cote. La concierge raconta qu'elle allait a
deux pas, rue de la Charbonniere, pour trouver au lit un employe, dont
son mari ne pouvait tirer le raccommodage d'une redingote. Ensuite,
elle parla d'un de ses locataires qui etait rentre avec une femme, la
veille, et qui avait empeche le monde de dormir, jusqu'a trois heures
du matin. Mais, tout en bavardant, elle devisageait la jeune femme,
d'un air de curiosite aigue; et elle semblait n'etre venue la, se
poser sous la fenetre, que pour savoir.
-- Monsieur Lantier est donc encore couche? demanda-t-elle
brusquement.
-- Oui, il dort, repondit Gervaise, qui ne put s'empecher de rougir.
Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux; et, satisfaite sans
doute, elle s'eloignait en traitant les hommes de sacres faineants,
lorsqu'elle revint, pour crier:
-- C'est ce matin que vous allez au lavoir, n'est-ce pas?... J'ai
quelque chose a laver, je vous garderai une place a cote de moi. et
nous causerons.
Puis, comme prise d'une subite pitie:
-- Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester la, vous
prendrez du mal... Vous etes violette.
Gervaise s'enteta encore a la fenetre pendant deux mortelles heures,
jusqu'a huit heures. Les boutiques s'etaient ouvertes. Le flot de
blouses descendant des hauteurs avait cesse; et seuls quelques
retardataires franchissaient la barriere a grandes enjambees. Chez les
marchands de vin, les memes hommes, debout, continuaient a boire, a
tousser et a cracher. Aux ouvriers avaient succede les ouvrieres, les
brunisseuses, les modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs
minces vetements, trottant le long des boulevards exterieurs; elles
allaient par bandes de trois ou quatre, causaient vivement, avec de
legers rires et des regards luisants jetes autour d'elles; de loin en
loin, une, toute seule, maigre, l'air pale et serieux, suivait le mur
de l'octroi, en evitant les coulees d'ordures. Puis, les employes
etaient passes, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain d'un
sou en marchant; des jeunes gens efflanques, aux habits trop courts,
aux yeux battus, tout brouilles de sommeil; de petits vieux qui
roulaient sur leurs pieds, la face bleme, usee par les longues heures
du bureau, regardant leur montre pour regler leur marche a quelques
secondes pres. Et les boulevards avaient pris leur paix du matin; les
rentiers du voisinage se promenaient au soleil; les meres, en cheveux,
en jupes sales, bercaient dans leurs bras des enfants au maillot,
qu'elles changeaient sur les bancs; toute une marmaille mal mouchee,
debraillee, se bousculait, se trainait par terre, au milieu de
piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit
etouffer, saisie d'un vertige d'angoisse, a bout d'espoir; il lui
semblait que tout etait fini, que les temps etaient finis, que Lantier
ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards perdus, des vieux
abattoirs noirs de leur massacre et de leur puanteur, a l'hopital
neuf, blafard, montrant, par les trous encore beants de ses rangees de
fenetres, des salles nues ou la mort devait faucher. En face d'elle,
derriere le mur de l'octroi, le ciel eclatant, le lever de soleil qui
grandissait au-dessus du reveil enorme de Paris, l'eblouissait.
La jeune femme etait assise sur une chaise, les mains abandonnees, ne
pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement.
-- C'est toi! c'est toi! cria-t-elle, en voulant se jeter a son cou.
-- Oui, c'est moi, apres? repondit-il. Tu ne vas pas commencer tes
betises, peut-etre!
Il l'avait ecartee. Puis, d'un geste de mauvaise humeur, il lanca a la
volee son chapeau de feutre noir sur la commode. C'etait un garcon de
vingt-six ans, petit, tres-brun, d'une jolie figure, avec de minces
moustaches, qu'il frisait toujours d'un mouvement machinal de la main.
Il portait une cotte d'ouvrier, une vieille redingote tachee qu'il
pincait a la taille, et avait, en parlant un accent provencal
tres-prononce.
Gervaise, retombee sur la chaise, se plaignait doucement, par courtes
phrases.
-- Je n'ai pas pu fermer l'oeil... Je croyais qu'on t'avait donne un
mauvais coup... Ou es-tu alle? ou as-tu passe la nuit? Mon Dieu! ne
recommence pas, je deviendrais folle... Dis, Auguste, ou es-tu alle?
-- Ou j'avais affaire, parbleu! dit-il avec un haussement d'epaules.
J'etais a huit heures a la Glaciere, chez cet ami qui doit monter une
fabrique de chapeaux. Je me suis attarde. Alors, j'ai prefere
coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me moucharde. Fiche-moi
la paix!
La jeune femme se remit a sangloter. Les eclats de voix, les
mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de
reveiller les enfants. Ils se dresserent sur leur seant, demi-nus,
debrouillant leurs cheveux de leurs petites mains; et, entendant
pleurer leur mere, ils pousserent des cris terribles, pleurant eux
aussi de leurs yeux a peine ouverts.
-- Ah! voila la musique! s'ecria Lantier furieux. Je vous avertis, je
reprends la porte, moi! Et je file pour tout de bon, cette fois...
Vous ne voulez pas vous taire? Bonsoir! je retourne d'ou je viens.
Il avait deja repris son chapeau sur la commode. Mais Gervaise se
precipita, balbutiant:
-- Non, non!
Et elle etouffa les larmes des petits sous des caresses. Elle baisait
leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles tendres. Les
petits, calmes tout d'un coup, riant sur l'oreiller, s'amuserent a se
pincer. Cependant, le pere, sans meme retirer ses bottes, s'etait jete
sur le lit, l'air ereinte, la face marbree par une nuit blanche. Il ne
s'endormit pas, il resta les yeux grands ouverts, a faire le tour de
la chambre.
-- C'est propre, ici! murmura-t-il.
Puis, apres avoir regarde un instant Gervaise, il ajouta mechamment:
-- Tu ne te debarbouilles donc plus?
Gervaise n'avait que vingt-deux ans. Elle etait grande, un peu mince,
avec des traits fins, deja tires par les rudesses de sa vie.
Depeignee, en savates, grelottant sous sa camisole blanche ou les
meubles avaient laisse de leur poussiere et de leur graisse, elle
semblait vieillie de dix ans par les heures d'angoisse et de larmes
qu'elle venait de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son
attitude peureuse et resignee.
-- Tu n'es pas juste, dit-elle en s'animant. Tu sais bien que je fais
tout ce que je peux. Ce n'est pas ma faute, si nous sommes tombes
ici... Je voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une piece ou
il n'y a pas meme un fourneau pour avoir de l'eau chaude... Il
fallait, en arrivant a Paris, au lieu de manger ton argent, nous
etablir tout de suite, comme tu l'avais promis.
-- Dis donc! cria-t-il, tu as croque le magot avec moi; ca ne te va
pas, aujourd'hui, de cracher sur les bons morceaux!
Mais elle ne parut pas l'entendre, elle continua:
-- Enfin, avec du courage, on pourra encore s'en tirer... J'ai vu,
hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve; elle
me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la Glaciere, nous
reviendrons sur l'eau avant six mois, le temps de nous nipper et de
louer un trou quelque part, ou nous serons chez nous... Oh! il faudra
travailler, travailler...
Lantier se tourna vers la ruelle, d'un air d'ennui. Gervaise alors
s'emporta.
-- Oui, c'est ca, on sait que l'amour du travail ne t'etouffe guere.
Tu creves d'ambition, tu voudrais etre habille comme un monsieur et
promener des catins en jupes de soie. N'est-ce pas? tu ne me trouves
plus assez bien, depuis que tu m'as fait mettre toutes mes robes au
Mont-de-Piete... Tiens! Auguste, je ne voulais pas t'en parler,
j'aurais attendu encore, mais je sais ou tu as passe la nuit; je t'ai
vu entrer au Grand-Balcon avec cette trainee d'Adele. Ah! tu les
choisis bien! Elle est propre, celle-la! elle a raison de prendre des
airs de princesse... Elle a couche avec tout le restaurant.
D'un saut, Lantier se jeta a bas du lit. Ses yeux etaient devenus d'un
noir d'encre dans son visage bleme. Chez ce petit homme, la colere
soufflait une tempete.
-- Oui, oui, avec tout le restaurant! repeta la jeune femme. Madame
Boche va leur donner conge, a elle et a sa grande bringue de soeur,
parce qu'il y a toujours une queue d'hommes dans l'escalier.
Lantier leva les deux poings; puis, resistant au besoin de la battre,
il lui saisit les bras, la secoua violemment, l'envoya tomber sur le
lit des enfants, qui se mirent de nouveau a crier. Et il se recoucha,
en begayant, de l'air farouche d'un homme qui prend une resolution
devant laquelle il hesitait encore:
-- Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise... Tu as eu tort,
tu verras.
Pendant un instant, les enfants sangloterent. Leur mere, restee ployee
au bord du lit, les tenait dans une meme etreinte; et elle repetait
cette phrase, a vingt reprises, d'une voix monotone:
-- Ah! si vous n'etiez pas la, mes pauvres petits!... Si vous n'etiez
pas la!... Si vous n'etiez pas la!...
Tranquillement allonge, les yeux leves au-dessus de lui, sur le
lambeau de perse deteinte, Lantier n'ecoutait plus, s'enfoncait dans
une idee fixe. Il resta ainsi pres d'une heure, sans ceder au sommeil,
malgre la fatigue qui appesantissait ses paupieres. Quand il se
retourna, s'appuyant sur le coude, la face dure et determinee,
Gervaise achevait de ranger la chambre. Elle faisait le lit des
enfants, qu'elle venait de lever et d'habiller. Il la regarda donner
un coup de balai, essuyer les meubles; la piece restait noire,
lamentable, avec son plafond fumeux, son papier decolle par
l'humidite, ses trois chaises et sa commode eclopees, ou la crasse
s'entetait et s'etalait sous le torchon. Puis, pendant qu'elle se
lavait a grande eau, apres avoir rattache ses cheveux, devant le petit
miroir rond, pendu a l'espagnolette, qui lui servait pour se raser, il
parut examiner ses bras nus, son cou nu, tout le nu qu'elle montrait,
comme si des comparaisons s'etablissaient dans son esprit. Et il eut
une moue des levres. Gervaise boitait de la jambe droite; mais on ne
s'en apercevait guere que les jours de fatigue, quand elle
s'abandonnait, les hanches brisees. Ce matin-la, rompue par sa nuit,
elle trainait sa jambe, elle s'appuyait aux murs.
Le silence regnait, ils n'avaient plus echange une parole. Lui,
semblait attendre. Elle, rongeant sa douleur, s'efforcant d'avoir un
visage indifferent, se hatait. Comme elle faisait un paquet du linge
sale jete dans un coin, derriere la malle, il ouvrit enfin les levres,
il demanda:
-- Qu'est-ce que tu fais?... Ou vas-tu?
Elle ne repondit pas d'abord. Puis, lorsqu'il repeta sa question,
furieusement, elle se decida.
-- Tu le vois bien, peut-etre... Je vais laver tout ca... Les enfants
ne peuvent pas vivre dans la crotte.
Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. Et, au bout d'un
nouveau silence, il reprit:
-- Est-ce que tu as de l'argent?
Du coup, elle se releva, le regarda en face, sans lacher les chemises
sales des petits qu'elle tenait a la main.
-- De l'argent! ou veux-tu donc que je l'aie vole?...
Tu sais bien que j'ai eu trois francs avant-hier sur ma jupe noire.
Nous avons dejeune deux fois la-dessus, et l'on va vite, avec la
charcuterie... Non, sans doute, je n'ai pas d'argent. J'ai quatre sous
pour le lavoir... Je n'en gagne pas comme certaines femmes.
Il ne s'arreta pas a cette allusion. Il etait descendu du lit, il
passait en revue les quelques loques pendues autour de la chambre.
Enfin il decrocha le pantalon et le chale, ouvrit la commode, ajouta
au paquet une camisole et deux chemises de femme; puis, jetant le tout
sur les bras de Gervaise:
-- Tiens, porte ca au clou.
-- Tu ne veux pas que je porte aussi les enfants? demanda-t-elle.
Hein! si l'on pretait sur les enfants, ce serait un fameux debarras!
Elle alla au Mont-de-Piete, pourtant. Quand elle revint, au bout d'une
demi-heure, elle posa une piece de cent sous sur la cheminee, en
joignant la reconnaissance aux autres, entre les deux flambeaux.
-- Voila ce qu'ils m'ont donne, dit-elle. Je voulais six francs, mais
il n'y a pas eu moyen. Oh! ils ne se ruineront pas... Et l'on trouve
toujours un monde, la dedans!
Lantier ne prit pas tout de suite la piece de cent sous. Il aurait
voulu qu'elle fit de la monnaie, pour lui laisser quelque chose. Mais
il se decida a la glisser dans la poche de son gilet, quand il vit,
sur la commode, un reste de jambon dans un papier, avec un bout de
pain.
-- Je ne suis point allee chez la laitiere, parce que nous lui devons
huit jours, expliqua Gervaise. Mais je reviendrai de bonne heure, tu
descendras chercher du pain et des cotelettes panees, pendant que je
ne serai pas la, et nous dejeunerons... Monte aussi un litre de vin.
Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La jeune femme achevait
de mettre en paquet le linge sale. Mais quand elle voulut prendre les
chemises et les chaussettes de Lantier au fond de la malle, il lui
cria de laisser ca.
-- Laisse mon linge, entends-tu! Je ne veux pas!
-- Qu'est-ce que tu ne veux pas? demanda-t-elle en se redressant. Tu
ne comptes pas, sans doute, remettre ces pourritures? Il faut bien les
laver.
Et elle l'examinait, inquiete, retrouvant sur son visage de joli
garcon la meme durete, comme si rien, desormais, ne devait le flechir.
Il se facha, lui arracha des mains le linge qu'il rejeta dans la
malle.
-- Tonnerre de Dieu! obeis-moi donc une fois! Quand je te dis que je
ne veux pas!
-- Mais pourquoi? reprit-elle, palissante, effleuree d'un soupcon
terrible. Tu n'as pas besoin de tes chemises maintenant, tu ne vas pas
partir... Qu'est-ce que ca peut te faire que je les emporte?
Il hesita un instant, gene par les yeux ardents qu'elle fixait sur
lui.
-- Pourquoi? pourquoi? begayait-il... Parbleu! tu vas dire partout que
tu m'entretiens, que tu laves, que tu raccommodes. Eh bien! ca
m'embete, la! Fais tes affaires, je ferai les miennes... Les
blanchisseuses ne travaillent pas pour les chiens.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38