La Faute de l\'Abbe Mouret by Emile Zola
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Emile Zola >> La Faute de l\'Abbe Mouret
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28 La Faute de l'Abbe Mouret.
By Emile Zola.
LIVRE PREMIER
I
La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel.
Elle s'etait attardee a mettre en train la lessive du semestre. Elle
traversa l'eglise, pour sonner l'Angelus, boitant davantage dans sa
hate, bousculant les bancs. La corde, pres du confessionnal, tombait
du plafond, nue, rapee, terminee par un gros noeud, que les mains
avaient graisse; et elle s'y pendit de toute sa masse, a coups
reguliers, puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de
travers, le sang crevant sa face large.
Apres avoir ramene son bonnet d'une legere tape, essoufflee, la
Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La poussiere
s'obstinait la, chaque jour, entre les planches mal jointes de
l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrite.
Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se facha en constatant
que la grande nappe superieure, deja reprisee en vingt endroits,
avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la
seconde nappe, pliee en deux, si emincee, si claire elle-meme,
qu'elle laissait voir la pierre consacree, encadree dans l'autel de
bois peint. Elle epousseta ces linges roussis par l'usage, promena
vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle
releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle
debarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de
cotonnade jaune. Le cuivre etait pique de taches ternes.
- Ah bien! murmura la Teuse a demi-voix, ils ont joliment besoin
d'un nettoyage! Je les passerai au tripoli.
Alors, courant sur une jambe, avec des dehanchements et des
secousses a enfoncer les dalles, elle alla a la sacristie chercher
le Missel, qu'elle placa sur le pupitre, du cote de l'Epire, sans
l'ouvrir, la tranche tournee vers le milieu de l'autel. Et elle
alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup
d'oeil autour d'elle, pour s'assurer que le menage du bon Dieu etait
bien fait. L'eglise dormait; la corde seule, pres du confessionnal,
se balancait encore, de la voute au pave, d'un mouvement long et
flexible.
L'abbe Mouret venait de descendre a la sacristie, une petite piece
froide, qui n'etait separee de la salle a manger que par un
corridor.
- Bonjour, monsieur le cure, dit la Teuse en se debarrassant. Ah!
vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six
heures un quart.
Et sans donner au jeune pretre qui souriait le temps de repondre:
- J'ai a vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore trouee.
Ca n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me
tue les yeux depuis trois jours a la raccommoder... Vous laisserez
le pauvre Jesus tout nu, si vous y allez de ce train.
L'abbe Mouret souriait toujours. Il dit gaiement:
- Jesus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a
toujours chaud, il est toujours royalement recu, quand on l'aime
bien.
Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda:
- Est-ce que ma soeur est levee? Je ne l'ai pas vue.
- Il y a beau temps que mademoiselle Desiree est descendue, repondit
la servante, agenouillee devant un ancien buffet de cuisine, dans
lequel etaient serres les vetements sacres. Elle est deja a ses
poules et a ses lapins... Elle attendait hier des poussins qui ne
sont pas venus. Vous pensez quelle emotion!
Elle s'interrompit, disant:
- La chasuble d'or, n'est-ce pas?
Le pretre, qui s'etait lave les mains, recueilli, les levres
balbutiant une priere, fit un signe de tete affirmatif. La paroisse
n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'etoffe
d'or. Cette derniere, servant les jours ou le blanc, le rouge ou le
vert etaient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La
Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu,
ou elle la couchait apres chaque ceremonie; elle la posa sur le
buffet, enlevant avec precaution les linges fins qui en
garantissaient les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix
d'or, entoure de larges rayons d'or. Le tissu, lime aux plis,
laissait echapper de minces houppettes! les ornements en relief se
rongeaient et s'effacaient. C'etait, dans la maison, une continuelle
inquietude autour d'elle, une tendresse terrifiee, a la voir s'en
aller ainsi paillette a paillette. Le cure devait la mettre presque
tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois
chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d'or
seraient uses!
La Teuse, par-dessus la chasuble, etala l'etole, le manipule, le
cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait a bavarder, tout en
s'appliquant a mettre le manipule en croix sur l'etole, et a
disposer le cordon en guirlande, de facon a tracer l'initiale
reveree du saint nom de Marie.
- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il
faudra vous decider a en acheter un autre, monsieur le cure... Ce
n'est pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-meme, si
j'avais du chanvre.
L'abbe Mouret ne repondait pas. Il preparait le calice sur une
petite table, un grand vieux calice d'argent dore, a pied de bronze,
qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, ou
etaient enfermes les vases et les linges sacres, les Saintes Huiles,
les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la
coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patene
d'argent dore, contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite
pale de lin. Comme il cachait le calice, en pincant les deux plis du
voile d'etoffe d'or appareille a la chasuble, la Teuse s'ecria:
- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris
hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales
pour les blanchir, a part bien sur, pas dans la lessive... Je ne
vous ai pas dit, monsieur le cure: je viens de la mettre en train,
la lessive. Elle est joliment grasse! Elle sera meilleure que la
derniere fois.
Et pendant que le pretre glissait un corporal dans la bourse, et
qu'il posait sur le voile la bourse, ornee d'une croix d'or sur un
fond d'or, elle reprit vivement:
- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu.
Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le cure?
Le jeune pretre la regarda severement.
- Eh! ce n'est pas un peche, continua-t-elle avec son bon sourire.
Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je
la sers mieux que des polissons qui rient comme des paiens pour une
mouche volant dans l'eglise... Allez, j'ai beau porter un bonnet,
avoir soixante ans, etre grosse comme un tour, je respecte plus le
bon Dieu que ces vermines d'enfant, que j'ai surpris encore, l'autre
jour, jouant a saute-mouton derriere l'autel.
Le pretre continuait a la regarder, refusant de la tete.
- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent
cinquante... Il y a des jours, comme aujourd'hui, ou vous ne
trouveriez pas ame qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot
qui vont dans les vignes! Si je sais ce qu'on fait dans les vignes,
par exemple! Des vignes qui poussent sous les cailloux, seches comme
des chardons! Et un pays de loups, a une lieue de toute route!... A
moins qu'un ange ne descende la servir, votre messe, monsieur le
cure, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins de
mademoiselle Desiree, sauf votre respect!
Mais, juste a ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa
doucement la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en
broussaille, ses minces yeux gris qui luisaient, facherent la Teuse.
- Ah! le mecreant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire
quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le
cure a peur que je ne salisse le bon Dieu!
En voyant l'enfant, l'abbe Mouret avait pris l'amict. Il baisa la
croix brodee au milieu, posa le linge un instant sur sa tete; puis,
le rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les
cordons, le droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube,
symbole de purete, en commencant par le bras droit. Vincent, qui
s'etait accroupi, tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant
a ce qu'elle tombat egalement de tous les cotes, a deux doigts de
terre. Ensuite, il presenta le cordon au pretre, qui s'en ceignit
fortement les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur
fut charge dans sa Passion.
La Teuse restait debout, jalouse, blessee, faisant effort pour se
taire; mais la langue lui demangeait tellement, qu'elle reprit
bientot:
- Frere Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant, a l'ecole,
aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer
les oreilles a cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien
de le voir. Je crois qu'il a quelque chose a vous dire.
L'abbe Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert
les levres. Il recitait les prieres consacrees, en prenant le
manipule, qu'il baisa, avant de le mettre a son bras gauche, au-
dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes
oeuvres, et en croisant sur sa poitrine, apres l'avoir egalement
baisee, l'etole, symbole de sa dignite et de sa puissance. La Teuse
dut aider Vincent a fixer la chasuble, qu'elle attacha a l'aide de
minces cordons, de facon a ce qu'elle ne retombat pas en arriere.
- Sainte Vierge! j'ai oublie les burettes! balbutia-t-elle, se
precipitant vers l'armoire. Allons, vite, galopin!
Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis
qu'elle se hatait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir.
L'abbe Mouret, tenant le calice de la main gauche par le noeud, les
doigts de la main droite poses sur la bourse, salua profondement,
sans oter sa barrette, un Christ de bois noir pendu au-dessus du
buffet. L'enfant s'inclina egalement; puis, passant le premier,
tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta la
sacristie, suivi du pretre qui marchait les yeux baisses, dans une
devotion profonde.
II
L'eglise, vide, etait toute blanche, par cette matinee de mai. La
corde, pres du confessionnal, pendait de nouveau, immobile. La
veilleuse, dans un verre de couleur, brulait, pareille a une tache
rouge, a droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, apres avoir
porte les burettes sur la credence, revint s'agenouiller a gauche,
au bas du degre, tandis que le pretre, ayant salue le Saint-
Sacrement d'une genuflexion sur le pave, montait a l'autel et
etalait le corporal, au milieu duquel il placait le calice. Puis,
ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle genuflexion le plia;
il se signa a voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
commenca le grand drame divin, d'une face toute pale de foi et
d'amour.
- Introibo ad altare Dei.
- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui
mangea les repons de l'antienne et du psaume, le derriere sur les
talons, occupe a suivre la Teuse rodant dans l'eglise.
La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa
preoccupation parut redoubler, pendant que le pretre, incline
profondement, les mains jointes de nouveau, recitait le Confiteor.
Elle s'arreta, se frappant a son tour la poitrine, la tete penchee,
continuant a guetter le cierge. La voix grave du pretre et les
balbutiements du servant alternerent encore pendant un instant.
- Dominus vobiscum.
- Et cum spiritu tuo.
Et le pretre, elargissant les mains, puis les rejoignant, dit avec
une componction attendrie:
- Oremus...
La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derriere l'autel,
atteignit le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le
cierge coulait. Il y avait deja deux grandes larmes de cire perdues.
Quand elle revint, rangeant les bancs, s'assurant que les benitiers
n'etaient pas vides, le pretre, monte a l'autel, les mains posees au
bord de la nappe, priait a voix basse. Il baisa l'autel.
Derriere lui, la petite eglise restait blafarde des paleurs de la
matinee. Le soleil n'etait encore qu'au ras des tuiles. Les Kyrie,
eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'etable, passee
a la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
badigeonnees. De chaque cote, trois hautes fenetres, a vitres
claires, felees, crevees pour la plupart, ouvraient des jours d'une
crudite crayeuse. Le plein air du dehors entrait la brutalement,
mettant a nu toute la misere du Dieu de ce village perdu. Au fond,
au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais, et dont des
herbes barraient le seuil, une tribune en planches, a laquelle on
montait par une echelle de meunier, allait d'une muraille a l'autre,
craquant sous les sabots les jours de fete. Pres de l'echelle, le
confessionnal, aux panneaux disjoints, etait peint en jaune citron.
En face, a cote de la petite porte, se trouvait le baptistere, un
ancien benitier pose sur un pied en maconnerie. Puis, a droite et a
gauche, au milieu, etaient plaques deux minces autels, entoures de
balustrades de bois. Celui de gauche, consacre a la sainte Vierge,
avait une grande Mere de Dieu en platre dore, portant royalement une
couronne d'or fermee sur ses cheveux chatains; elle tenait, assis
sur son bras gauche, un Jesus, nu et souriant, dont la petite main
soulevait le globe etoile du monde; elle marchait au milieu de
nuages, avec des tetes d'anges ailees sous les pieds. L'autel de
droite, ou se disaient les messes de mort, etait surmonte d'un
Christ en carton peint, faisant pendant a la Vierge; le Christ, de
la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une effrayante
facon, la tete rejetee en arriere, les cotes saillantes, le ventre
creuse, les membres tordus, eclabousses de sang. Il y avait encore
la chaire, une caisse carree, ou l'on montait par un escabeau de
cinq degres, qui s'elevait vis-a-vis d'une horloge a poids, enfermee
dans une armoire de noyer, et dont les coups sourds ebranlaient
l'eglise entiere, pareils aux battements d'un coeur enorme, cache
quelque part, sous les dalles. Tout le long de la nef, les quatorze
stations du chemin de la Croix, quatorze images grossierement
enluminees, encadrees de baguettes noires, tachaient du jaune, du
bleu et du rouge de la Passion, la blancheur crue des murs.
- Deo gratias, begaya Vincent, a la fin de l'Epitre.
Le mystere d'amour, l'immolation de la sainte victime se preparait.
Le servant prit le Missel, qu'il porta a gauche, du cote de
l'Evangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du
livre. Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de
biais une genuflexion qui lui dejetait la taille. Puis, revenu a
droite, il se tint debout, les bras croises, pendant la lecture de
l'Evangile. Le pretre, apres avoir fait un signe de croix sur le
Missel, s'etait signe lui-meme: au front, pour dire qu'il ne
rougirait jamais de la parole divine; sur la bouche, pour montrer
qu'il etait toujours pret a confesser sa foi; sur son coeur, pour
indiquer que son coeur appartenait a Dieu seul.
- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noye, en face
des blancheurs froides de l'eglise.
- Et cum spiritu tuo, repondit Vincent, qui s'etait remis a genoux.
Apres avoir recite l'Offertoire, le pretre decouvrit le calice. Il
tint un instant, a la hauteur de sa poitrine, la patene contenant
l'hostie, qu'il offrit a Dieu, pour lui, pour les assistants, pour
tous les fideles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice,
qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire. Vincent etait
aller chercher sur la credence les burettes, qu'ils presenta l'une
apres l'autre, la burette du vin d'abord, ensuite la burette de
l'eau. Le pretre offrit alors, pour le monde entier, le calice a
demi plein, qu'il remit au milieu du corporal, ou il le recouvrit de
la pale. Et ayant prie encore, il revint se faire verser de l'eau
par minces filets sur les extremites du pouce et de l'index de
chaque main, afin de se purifier des moindres taches du peche. Quand
il se fut essuye au manuterge, la Teuse, qui attendait, vida le
plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de l'autel.
- Orate, fratres, reprit le pretre a voix haute, tourne vers les
bancs vides, les mains elargies et rejointes, dans un geste d'appel
aux hommes de bonne volonte.
Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix.
Vincent marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se
perdit. Ce fut alors que des flammes jaunes entrerent par les
fenetres. Le soleil, a l'appel du pretre, venait a la messe. Il
eclaira de larges nappes dorees la muraille gauche, le
confessionnal, l'autel de la Vierge, la grande horloge. Un
craquement secoua le confessionnal; la Mere de Dieu, dans une
gloire, dans l'eblouissement de sa couronne et de son manteau d'or,
sourit tendrement a l'enfant Jesus, de ses levres peintes;
l'horloge, rechauffee, battit l'heure, a coups plus vifs. Il sembla
que le soleil peuplait les bancs des poussieres qui dansaient dans
ses rayons. La petite eglise, l'etable blanchie, fut comme pleine
d'une foule tiede. Au dehors, on entendait les petits bruits du
reveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs
plumes, donnant un premier coup d'ailes. Meme la campagne entrait
avec le soleil: a une des fenetres, un gros sorbier se haussait,
jetant des branches par les carreaux casses, allongeant ses
bourgeons, comme pour regarder a l'interieur; et, par les fentes de
la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menacaient
d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand
Christ, reste dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie de sa chair
barbouillee d'ocre, eclaboussee de laque. Un moineau vint se poser
au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il reparut
presque aussitot, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit.
Bientot, de toutes les branches du sorbier, des moineaux
descendirent, se promenant tranquillement a petits sauts, sur les
dalles.
- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le pretre a
demi-voix, les epaules legerement penchees.
Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux,
effrayes de ce tintement brusque, s'envolerent avec un tel bruit
d'ailes, que la Teuse, rentree depuis un instant dans la sacristie,
reparut en grondant:
- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle
Desiree est encore venue leur mettre des mies de pain.
L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu
allaient descendre sur l'autel. Le pretre baisait la nappe, joignait
les mains, multipliait les signes de croix sur l'hostile et sur le
calice. Les prieres du canon ne tombaient plus de ses levres que
dans une extase d'humilite et de reconnaissance. Ses attitudes, ses
gestes, ses inflexions de voix, disaient le peu qu'il etait,
l'emotion qu'il eprouvait a etre choisi pour une si grande tache.
Vincent vint s'agenouiller derriere lui; il prit la chasuble de la
main gauche, la soutint legerement, appretant la clochette. Et lui,
les coudes appuyes au bord de la table, tenant l'hostie entre le
pouce et l'index de chaque main, prononca sur elle les paroles de la
consecration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une
genuflexion, il l'eleva lentement, aussi haut qu'il put, en la
suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, a trois fois,
prosterne. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix, les
coudes de nouveau sur l'autel, saluant, elevant le calice, le
suivant a son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la
gauche soutenant le pied. Le servant donna trois derniers coups de
clochette. Le grand mystere de la Redemption venait d'etre
renouvele, le Sang adorable coulait une fois de plus.
- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tachant d'effrayer les
moineaux, le poing tendu.
Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils etaient revenus, au beau
milieu des coups de clochette, effrontes, voletant sur les bancs.
Les tintements repetes les avaient meme mis en joie. Ils repondirent
par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire
perle de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la
pauvrete douce de l'eglise les enchantait. Ils etaient la chez eux,
comme dans une grange, dont on aurait laisse une lucarne ouverte,
piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrees a terre. Un
d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un
autre vint, lestement, reconnaitre les jupes de la Teuse, que cette
audace mit hors d'elle. A l'autel, le pretre aneanti, les yeux
arretes sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints,
n'entendait point cet envahissement de la nef par la tiede matinee
de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui
debordait jusqu'au pied du Calvaire ou la nature damnee agonisait.
- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.
- Amen, repondit Vincent.
Le Pater acheve, le pretre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la
rompit au milieu. Il detacha ensuite, de l'une des moities, une
particule qu'il laissa tomber dans le precieux Sang, pour marquer
l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion.
Il dit a haute voix l'Agnus Dei, recita tout bas les trois Oraisons
prescrites, fit son acte d'indignite; et, les coudes sur l'autel, la
patene sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie a la
fois. Puis, apres avoir joint les mains a la hauteur de son visage,
dans une fervente meditation, il recueillit sur le corporal, a
l'aide de la patene, les saintes parcelles detachees de l'hostie,
qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'etant egalement attachee a
son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
calice, portant de nouveau la patene sous son menton, il prit tout
le precieux Sang, en trois fois, sans quitter des levres le bord de
la coupe, consommant jusqu'a la derniere goutte le divin Sacrifice.
Vincent s'etait leve pour retourner chercher les burettes sur la
credence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytere
s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage a
une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait
quelque chose dans son tablier.
- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs etaient bons!
Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvee de poussins qui
grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de
leurs yeux:
- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc
qui monte sur le dos des autres! Et celui-la, le mouchete, qui bat
deja des ailes!... Les oeufs etaient joliment bons. Pas un de clair!
La Teuse, qui aidait a la messe quand meme, passant les burettes a
Vincent pour les ablutions, se tourna, dit a haute voix:
- Taisez-vous donc, mademoiselle Desiree! Vous voyez bien que nous
n'avons pas fini.
Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant
comme un ferment d'eclosion dans l'eglise, dans le soleil chaud qui
gagnait l'autel. Desiree resta un instant debout, toute heureuse du
petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la
purification, regardant son frere boire ce vin, pour que rien des
saintes especes ne restat dans sa bouche. Et elle etait encore la,
lorsqu'il revint tenant le calice a deux mains, afin de recevoir sur
le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but
egalement. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en
gloussant, menacait d'entrer dans l'eglise. Alors, Desiree s'en
alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment ou
le pretre, apres avoir appuye le purificatoire sur les levres, le
passait sur les bords, puis dans l'interieur du calice.
C'etait la fin, les actions de grace rendues a Dieu. Le servant alla
chercher une derniere fois le Missel, le rapporta a droite. Le
pretre remit sur le calice le purificatoire, la patene, la pale;
puis, il pinca de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la
bourse, dans laquelle il avait plie le corporal. Tout son etre etait
un ardent remerciement. Il demandait au ciel la remission de ses
peches, la grace d'une sainte vie, le merite de la vie eternelle. Il
restait abime dans ce miracle d'amour, dans cette immolation
continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de
son Sauveur.
Apres avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:
- Ite, missa est.
- Deo gratias, repondit Vincent.
Puis, s'etant retourne pour baiser l'autel, il revint, la main
gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, benissant
l'eglise pleine des gaietes du soleil et du tapage des moineaux.
- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus
Sanctus.
- Amen, dit le servant en se signant.
Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant
que le pretre lisait, sur le carton de gauche, l'Evangile de Saint
Jean, annoncant l'eternite du Verbe, le soleil enflammait l'autel,
blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartes des
deux cierges, dont les courtes meches ne faisaient plus que deux
taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix,
les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or
palissant sous ses rayons. Et lorsque le pretre, prenant le calice,
faisant une genuflexion, quitta l'autel pour retourner a la
sacristie, la tete couverte, precede du servant qui remportait les
burettes et le manuterge, l'astre demeura seul maitre de l'eglise.
Il s'etait pose a son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la
porte du tabernacle, celebrant les fecondites de mai. Une chaleur
montait des dalles. Les murailles badigeonnees, la grande Vierge, le
grand Christ lui-meme, prenaient un frisson de seve, comme si la
mort etait vaincue par l'eternelle jeunesse de la terre.
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