La Terre by Emile Zola
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Emile Zola >> La Terre
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39 Christine De Ryck Carlo Traverso, Charles Franks
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LES ROUGON-MACQUART
HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE
LA TERRE
Par EMILE ZOLA
LA TERRE
PREMIERE PARTIE
I
Jean, ce matin-la, un semoir de toile bleue noue sur le ventre, en tenait
la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il
y prenait une poignee de ble, que d'un geste, a la volee, il jetait. Ses
gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement
cadence de son corps; tandis que, a chaque jet, au milieu de la semence
blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d'une veste
d'ordonnance, qu'il achevait d'user. Seul, en avant, il marchait, l'air
grandi; et, derriere, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement,
attelee de deux chevaux, qu'un charretier poussait a longs coups de fouet
reguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles.
La parcelle de terre, d'une cinquantaine d'ares a peine, au lieu dit des
Cornailles, etait si peu importante, que M. Hourdequin, le maitre de la
Borderie, n'avait pas voulu y envoyer le semoir mecanique, occupe ailleurs.
Jean, qui remontait la piece du midi au nord, avait justement devant lui, a
deux kilometres, les batiments de la ferme. Arrive au bout du sillon, il
leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute.
C'etaient des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au
seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s'etendait. Sous le ciel
vaste, un ciel couvert de la fin d'octobre, dix lieues de cultures
etalaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands
carres de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et
des trefles; et cela sans un coteau, sans un arbre, a perte de vue, se
confondant, s'abaissant, derriere la ligne d'horizon, nette et ronde comme
sur une mer. Du cote de l'ouest, un petit bois bordait seul le ciel d'une
bande roussie. Au milieu, une route, la route de Chateaudun a Orleans,
d'une blancheur de craie, s'en allait toute droite pendant-quatre lieues,
deroulant, le defile geometrique des poteaux du telegraphe. Et rien autre,
que trois ou quatre moulins de bois, sur leur pied de charpente, les ailes
immobiles. Des villages faisaient des ilots de pierre, un clocher au loin
emergeait d'un pli de terrain, sans qu'on vit l'eglise, dans les molles
ondulations de cette terre du ble.
Mais Jean se retourna, et il repartit, du nord au midi, avec son
balancement, la main gauche tenant le semoir, la droite fouettant l'air
d'un vol continu de semence. Maintenant, il avait devant lui, tout proche,
coupant la plaine ainsi qu'un fosse, l'etroit vallon de l'Aigre, apres
lequel recommencait la Beauce, immense, jusqu'a Orleans. On ne devinait les
prairies et les ombrages qu'a une ligne de grands peupliers, dont les cimes
jaunies depassaient le trou, pareilles, au ras des bords, a de courts
buissons. Du petit village de Rognes, bati sur la pente, quelques toitures
seules etaient en vue, au pied de l'eglise, qui dressait en haut son
clocher de pierres grises, habite par des familles de corbeaux tres
vieilles. Et, du cote de l'est, au dela de la vallee du Loir, ou se cachait
a deux lieues Cloyes, le chef-lieu du canton, se profilaient, les lointains
coteaux du Perche, violatres sous le jour ardoise. On se trouvait la dans
l'ancien Dunois, devenu aujourd'hui l'arrondissement de Chateaudun, entre
le Perche et la Beauce, et a la lisiere meme de celle-ci, a cet endroit ou
les terres moins fertiles lui font donner le nom de Beauce pouilleuse.
Lorsque Jean fut au bout du champ, il s'arreta encore, jeta un coup d'oeil
en bas, le long du ruisseau de l'Aigre, vif et clair a travers les
herbages, et que suivait la route de Cloyes, sillonnee ce samedi-la par les
carrioles des paysans allant au marche. Puis, il remonta.
Et toujours, et du meme pas, avec le meme geste, il allait au nord, il
revenait au midi, enveloppe dans la poussiere vivante du grain; pendant
que, derriere, la herse, sous les claquements du fouet, enterrait les
germes, du meme train doux et comme reflechi. De longues pluies venaient de
retarder les semailles d'automne; on avait encore fume en aout, et les
labours etaient prets depuis longtemps, profonds, nettoyes des herbes
salissantes, bons a redonner du ble, apres le trefle et l'avoine de
l'assolement triennal. Aussi la peur des gelees prochaines, menacantes a la
suite de ces deluges, faisait-elle se hater les cultivateurs. Le temps
s'etait mis brusquement au froid, un temps couleur de suie, sans un souffle
de vent, d'une lumiere egale et morne sur cet ocean de terre immobile. De
toutes parts, on semait: il y avait un autre semeur a gauche, a trois cents
metres, un autre plus loin, vers la droite; et d'autres, d'autres encore
s'enfoncaient en face, dans la perspective fuyante des terrains plats.
C'etaient de petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus
minces, qui se perdaient a des lieues. Mais tous avaient le geste,
l'envolee de la semence, que l'on devinait comme une onde de vie autour
d'eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains noyes, ou
les semeurs epars ne se voyaient plus.
Jean descendait pour la derniere fois, lorsqu'il apercut, venant de Rognes,
une grande vache rousse et blanche, qu'une jeune fille, presque une enfant,
conduisait a la corde. La petite paysanne et la bete suivaient le sentier
qui longeait le vallon, au bord du plateau; et, le dos tourne, il avait
acheve l'emblave en remontant, lorsqu'un bruit de course, au milieu de cris
etrangles, lui fit de nouveau lever la tete, comme il denouait son semoir
pour partir. C'etait la vache emportee, galopant dans une luzerniere,
suivie de la fille qui s'epuisait a la retenir. Il craignit un malheur, il
cria:
--Lache-la donc!
Elle n'en faisait rien, elle haletait, injuriait sa vache, d'une voix de
colere et d'epouvante.
--La Coliche! veux-tu bien, la Coliche!... Ah! sale bete!... Ah! sacree
rosse!
Jusque-la, courant et sautant de toute la longueur de ses petites jambes,
elle avait pu la suivre. Mais elle buta, tomba une premiere fois, se releva
pour retomber plus loin; et, des lors, la bete s'affolant, elle fut
trainee. Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un
sillage.
--Lache-la donc, nom de Dieu! continuait a crier Jean. Lache-la donc!
Et il criait cela machinalement, par terreur; car il courait lui aussi, en
comprenant enfin: la corde devait s'etre nouee autour du poignet, serree
davantage a chaque nouvel effort. Heureusement, il coupa au travers d'un
labour, arriva d'un tel galop devant la vache, que celle-ci, effrayee,
stupide, s'arreta net. Deja, il denouait la corde, il asseyait la fille
dans l'herbe.
--Tu n'as rien de casse?
Mais elle ne s'etait pas meme evanouie. Elle se mit debout, se tata, releva
ses jupes jusqu'aux cuisses, tranquillement, pour voir ses genoux qui la
brulaient, si essoufflee encore, qu'elle ne pouvait parler.
--Vous voyez, c'est la, ca me pince... Tout de meme, je remue, il n'y a
rien... Oh! j'ai eu peur! Sur le chemin, j'etais en bouillie!
Et, examinant son poignet force, cercle de rouge, elle le mouilla de
salive, y colla ses levres, en ajoutant avec un grand soupir, soulagee,
remise:
--Elle n'est pas mechante, la Coliche. Seulement, depuis ce matin, elle
nous fait rager, parce qu'elle est en chaleur... Je la mene au taureau, a
la Borderie.
--A la Borderie, repeta Jean. Ca se trouve bien, j'y retourne, je
t'accompagne.
Il continuait a la tutoyer, la traitant en gamine, tellement elle etait
fine encore pour ses quatorze ans. Elle, le menton leve, regardait d'un air
serieux ce gros garcon chatain, aux cheveux ras, a la face pleine et
reguliere, dont les vingt-neuf ans faisaient pour elle un vieil homme.
--Oh! je vous connais, vous etes Caporal, le menuisier qui est reste comme
valet chez M. Hourdequin.
A ce surnom, que les paysans lui avaient donne, le jeune homme eut un
sourire; et il la contemplait a son tour, surpris de la trouver presque
femme deja, avec sa petite gorge dure qui se formait, sa face allongee aux
yeux noirs tres profonds, aux levres epaisses, d'une chair fraiche et rose
de fruit murissant. Vetue d'une jupe grise et d'un caraco de laine noire,
la tete coiffee d'un bonnet rond, elle avait la peau tres brune, halee et
doree de soleil.
--Mais tu es la cadette au pere Mouche! s'ecria-t-il. Je ne t'avais pas
reconnue... N'est-ce pas? ta soeur etait la bonne amie de Buteau, le
printemps dernier, quand il travaillait avec moi a la Borderie?
Elle repondit simplement:
--Oui, moi, je suis Francoise... C'est ma soeur Lise qui est allee avec le
cousin Buteau, et qui est grosse de six mois, a cette heure... Il a file,
il est du cote d'Orgeres, a la ferme de la Chamade.
--C'est bien ca, conclut Jean. Je les ai vus ensemble.
Et ils resterent un instant muets, face a face, lui riant de ce qu'il avait
surpris un soir les deux amoureux derriere une meule, elle mouillant
toujours son poignet meurtri, comme si l'humidite de ses levres en eut
calme la cuisson; pendant que, dans un champ voisin, la vache, tranquille,
arrachait des touffes de luzerne. Le charretier et la herse s'en etaient
alles, faisant un detour pour gagner la route. On entendait le croassement
de deux corbeaux, qui tournoyaient d'un vol continu autour du clocher. Les
trois coups de l'angelus tinterent dans l'air mort.
--Comment! deja midi! s'ecria Jean. Depechons-nous.
Puis, apercevant la Coliche, dans le champ:
--Eh! ta vache fait du degat. Si on la voyait... Attends, bougresse, je vas
te regaler!
--Non, laissez, dit Francoise, qui l'arreta. C'est a nous, cette piece. La
garce, c'est chez nous qu'elle m'a culbutee!... Tout le bord est a la
famille, jusqu'a Rognes. Nous autres, nous allons d'ici la-bas; puis, a
cote, c'est a mon oncle Fouan; puis, apres, c'est a ma tante, la Grande.
En designant les parcelles du geste, elle avait ramene la vache dans le
sentier. Et ce fut seulement alors, quand elle la tint de nouveau par la
corde, qu'elle songea a remercier le jeune homme.
--N'empeche que je vous dois une fameuse chandelle! Vous savez, merci,
merci bien de tout mon coeur!
Ils s'etaient mis a marcher, ils suivaient le chemin etroit qui longeait le
vallon, avant de s'enfoncer dans les terres. La derniere sonnerie de
l'angelus venait de s'envoler, les corbeaux seuls croassaient toujours. Et,
derriere la vache tirant sur la corde, ni l'un ni l'autre ne causaient
plus, retombes dans ce silence des paysans qui font des lieues cote a cote,
sans echanger un mot. A leur droite, ils eurent un regard pour un semoir
mecanique, dont les chevaux tournerent pres d'eux; le charretier leur cria:
"Bonjour!" et ils repondirent: "Bonjour!" du meme ton grave. En bas, a leur
gauche, le long de la route de Cloyes, des carrioles continuaient de filer,
le marche n'ouvrant qu'a une heure. Elles etaient secouees durement sur
leurs deux roues, pareilles a des insectes sauteurs, si rapetissees au
loin, qu'on distinguait l'unique point blanc du bonnet des femmes.
--Voila mon oncle Fouan avec ma tante Rose, la-bas, qui s'en vont chez le
notaire, dit Francoise, les yeux sur une voiture grande comme une coque de
noix, fuyant a plus de deux kilometres.
Elle avait ce coup d'oeil de matelot, cette vue longue des gens de pleine,
exercee aux details, capable de reconnaitre un homme ou une bete, dans la
petite tache remuante de leur silhouette.
--Ah! oui, on m'a conte, reprit Jean. Alors, c'est decide, le vieux partage
son bien entre sa fille et ses deux fils?
--C'est decide, ils ont tous rendez-vous aujourd'hui chez monsieur
Baillehache.
Elle regardait toujours fuir la carriole.
--Nous autres, nous nous en fichons, ca ne nous rendra ni plus gras ni plus
maigres... Seulement, il y a Buteau. Ma soeur pense qu'il l'epousera
peut-etre, quand il aura sa part.
Jean se mit a rire.
--Ce sacre Buteau, nous etions camarades... Ah! ca ne lui coute guere, de
mentir aux filles! Il lui en faut quand meme, il les prend a coups de
poing, lorsqu'elles ne veulent pas par gentillesse.
--Bien sur que c'est un cochon! declara Francoise d'un air convaincu. On ne
fait pas a une cousine la cochonnerie de la planter la, le ventre gros.
Mais, brusquement, saisie de colere:
--Attends, la Coliche! je vas te faire danser!... La voila qui recommence,
elle est enragee, cette bete, quand ca la tient!
D'une violente secousse, elle avait ramene la vache. A cet endroit, le
chemin quittait le bord du plateau. La carriole disparut, tandis que tous
deux continuerent de marcher en plaine, n'ayant plus en face, a droite et a
gauche, que le deroulement sans fin des cultures. Entre les labours et les
prairies artificielles, le sentier s'en allait a plat, sans un buisson,
aboutissant a la ferme, qu'on aurait cru pouvoir toucher de la main, et qui
reculait, sous le ciel de cendre. Ils etaient retombes dans leur silence,
ils n'ouvrirent plus la bouche, comme envahis par la gravite reflechie de
cette Beauce, si triste et si feconde.
Lorsqu'ils arriverent, la grande cour carree de la Borderie, fermee de
trois cotes par les batiments des etables, des bergeries et des granges,
etait deserte. Mais, tout de suite, sur le seuil de la cuisine, parut une
jeune femme, petite, l'air effronte et joli.
--Quoi donc, Jean, on ne mange pas, ce matin?
--J'y vais, madame Jacqueline.
Depuis que la fille a Cognet, le cantonnier de Rognes, la Cognette comme on
la nommait, quand elle lavait la vaisselle de la ferme a douze ans, etait
montee aux honneurs de servante-maitresse, elle se faisait traiter en dame,
despotiquement...
--Ah! c'est toi, Francoise, reprit-elle. Tu viens pour le taureau... Eh
bien! tu attendras. Le vacher est a Cloyes, avec monsieur Hourdequin. Mais
il va revenir, il devrait etre ici.
Et, comme Jean se decidait a entrer dans la cuisine, elle le prit par la
taille, se frottant a lui d'un air de rire, sans s'inquieter d'etre vue, en
amoureuse gourmande qui ne se contentait pas du maitre.
Francoise, restee seule, attendit patiemment, assise sur un banc de pierre,
devant la fosse a fumier, qui tenait un tiers de la cour. Elle regardait
sans pensee une bande de poules, piquant du bec et se chauffant les pattes
sur cette large couche basse, que le refroidissement de l'air faisait
fumer, d'une petite vapeur bleue. Au bout d'une demi-heure, lorsque Jean
reparut, achevant une tartine de beurre, elle n'avait pas bouge. Il s'assit
pres d'elle, et comme la vache s'agitait, se battait de sa queue en
meuglant, il finit par dire:
--C'est ennuyeux que le vacher ne rentre pas.
La jeune fille haussa les epaules. Rien ne la pressait. Puis, apres un
nouveau silence:
--Alors, Caporal, c'est Jean tout court qu'on vous nomme?
--Mais non, Jean Macquart.
--Et vous n'etes pas de nos pays?
--Non, je suis Provencal, de Plassans, une ville, la-bas.
Elle avait leve les yeux pour l'examiner, surprise qu'on put etre de si
loin.
--Apres Solferino, continua-t-il, il y a dix-huit mois, je suis revenu
d'Italie avec mon conge, et c'est un camarade qui m'a amene par ici...
Alors, voila, mon ancien metier de menuisier ne m'allait plus, des
histoires m'ont fait rester a la ferme.
--Ah! dit-elle simplement, sans le quitter de ses grands yeux noirs.
Mais, a ce moment, la Coliche prolongea son meuglement desespere de desir;
et un souffle rauque vint de la vacherie, dont la porte etait fermee.
--Tiens! cria Jean, ce bougre de Cesar l'a entendue!... Ecoute, il cause-la
dedans... Oh! il connait son affaire, on ne peut en faire entrer une dans
la cour, sans qu'il la sente et qu'il sache ce qu'on lui veut...
Puis, s'interrompant:
--Dis donc, le vacher a du rester avec monsieur Hourdequin... Si tu
voulais, je t'amenerais le taureau. Nous ferions bien ca, a nous deux.
--Oui, c'est une idee, dit Francoise, qui se leva.
Il ouvrait la porte de la vacherie, lorsqu'il demanda encore:
--Et ta bete, faut-il l'attacher?
--L'attacher, non, non! pas la peine!... Elle est bien prete, elle ne
bougera seulement point.
La porte ouverte, on apercut, sur deux rangs, aux deux cotes de l'allee
centrale, les trente vaches de la ferme, les unes couchees dans la litiere,
les autres broyant les betteraves de leur auge; et, de l'angle ou il se
trouvait, l'un des taureaux, un hollandais noir tache de blanc, allongeait
la tete, dans l'attente de sa besogne.
Des qu'il fut detache, Cesar, lentement, sortit. Mais tout de suite il
s'arreta, comme surpris par le grand air et le grand jour; et il resta une
minute immobile, raidi sur les pieds, la queue nerveusement balancee, le
cou enfle, le mufle tendu et flairant. La Coliche, sans bouger, tournait
vers lui ses gros yeux fixes, en meuglant plus bas. Alors, il s'avanca, se
colla contre elle, posa la tete sur la croupe, d'une courte et rude
pression; sa langue pendait, il ecarta la queue, lecha jusqu'aux cuisses;
tandis que, le laissant faire, elle ne remuait toujours pas, la peau
seulement plissee d'un frisson. Jean et Francoise, gravement, les mains
ballantes, attendaient.
Et, quand il fut pret, Cesar monta sur la Coliche, d'un saut brusque, avec
une lourdeur puissante qui ebranla le sol. Elle n'avait pas plie, il la
serrait aux flancs de ses deux jambes. Mais elle, une cotentine de grande
taille, etait si haute, si large pour lui, de race moins forte, qu'il
n'arrivait pas. Il le sentit, voulut se remonter, inutilement.
--Il est trop petiot, dit Francoise.
--Oui, un peu, dit Jean. Ca ne fait rien, il entrera tout de meme.
Elle hocha la tete; et, Cesar tatonnant encore, s'epuisant, elle se decida.
--Non, faut l'aider... S'il entre mal, ce sera perdu, elle ne retiendra
pas.
D'un air calme et attentif, comme pour une besogne serieuse, elle s'etait
avancee. Le soin qu'elle y mettait foncait le noir de ses yeux,
entr'ouvrait ses levres rouges, dans sa face immobile. Elle dut lever le
bras d'un grand geste, elle saisit a pleine main le membre du taureau,
qu'elle redressa. Et lui, quand il se sentit au bord, ramasse dans sa
force, il penetra d'un seul tour de reins, a fond. Puis, il ressortit.
C'etait fait: le coup de plantoir qui enfonce une graine. Solide, avec la
fertilite impassible de la terre qu'on ensemence, la vache avait recu, sans
un mouvement, ce jet fecondant du male. Elle n'avait meme pas fremi dans la
secousse. Lui, deja, etait retombe, ebranlant de nouveau le sol.
Francoise, ayant retire sa main, restait le bras en l'air. Elle finit par
le baisser, en disant:
--Ca y est.
--Et raide! repondit Jean d'un air de conviction, ou se melait un
contentement de bon ouvrier pour l'ouvrage vite et bien fait.
Il ne songeait pas a lacher une de ces gaillardises, dont les garcons de la
ferme s'egayaient avec les filles qui amenaient ainsi leurs vaches. Cette
gamine semblait trouver ca tellement simple et necessaire, qu'il n'y avait
vraiment pas de quoi rire, honnetement. C'etait la nature.
Mais, depuis un instant, Jacqueline se tenait de nouveau sur la porte; et,
avec un roucoulement de gorge qui lui etait familier, elle lanca gaiement:
--Eh! la main partout! c'est donc que ton amoureux n'a pas d'oeil, a ce
bout-la!
Jean ayant eclate d'un gros rire, Francoise subitement devint toute rouge.
Confuse, pour cacher sa gene, tandis que Cesar rentrait de lui-meme a
l'etable, et que la Coliche broutait un pied d'avoine pousse dans la fosse
a fumier, elle fouilla ses poches, finit par sortir son mouchoir, en denoua
la corne, ou elle avait serre les quarante sous de la saillie.
--Tenez! v'la l'argent! dit-elle. Bien le bonsoir!
Elle partit avec sa vache, et Jean, qui reprenait son semoir, la suivit, en
disant a Jacqueline qu'il allait au champ du Poteau, selon les ordres que
M. Hourdequin avait donnes pour la journee.
--Bon! repondit-elle. La herse doit y etre.
Puis, comme le garcon rejoignait la petite paysanne, et qu'ils
s'eloignaient a la file, dans l'etroit sentier, elle leur cria encore, de
sa voix chaude et farceuse:
--Pas de danger, hein? si vous vous perdez ensemble: la petite connait le
bon chemin.
Derriere eux, la cour de la ferme redevint deserte. Ni l'un ni l'autre
n'avaient ri, cette fois. Ils marchaient lentement, avec le seul bruit de
leurs souliers butant contre les pierres. Lui, ne voyait d'elle que sa
nuque enfantine, ou frisaient de petits cheveux noirs, sous le bonnet rond.
Enfin, au bout d'une cinquantaine de pas:
--Elle a tort d'attraper les autres sur les hommes, dit Francoise posement.
J'aurais pu lui repondre...
Et, se tournant vers le jeune homme, le devisageant d'un air de malice:
--C'est vrai, n'est-ce pas? qu'elle en fait porter a monsieur Hourdequin,
comme si elle etait sa femme deja... Vous en savez peut-etre bien quelque
chose, vous?
Il se troubla, il prit une mine sotte.
--Dame! elle fait ce qu'il lui plait, ca la regarde.
Francoise, le dos tourne, s'etait remise en marche.
--Ca, c'est vrai... Je plaisante, parce que vous pourriez etre quasiment
mon pere, et que ca ne tire pas a consequence... Mais, voyez-vous, depuis
que Buteau a fait sa cochonnerie a ma soeur, j'ai bien jure que je me
couperais plutot les quatre membres que d'avoir un amoureux.
Jean hocha la tete, et ils ne parlerent plus. Le petit champ du Poteau se
trouvait au bout du sentier, a moitie chemin de Rognes. Quand il y fut, le
garcon s'arreta. La herse l'attendait, un sac de semence etait decharge
dans un sillon. Il y remplit son semoir, en disant:
--Adieu, alors!
--Adieu! repondit Francoise. Encore merci!
Mais il fut pris d'une crainte, il se redressa et cria:
--Dis donc, si la Coliche recommencait... Veux-tu que je t'accompagne
jusque chez toi?
Elle etait deja loin, elle se retourna, jeta de sa voix calme et forte, au
travers du grand silence de la campagne:
--Non! non! inutile, plus de danger! elle a le sac plein!
Jean, le semoir noue sur le ventre, s'etait mis a descendre la piece de
labour, avec le geste continu, l'envolee du grain; et il levait les yeux,
il regardait Francoise decroitre parmi les cultures, toute petite derriere
sa vache indolente, qui balancait son grand corps. Lorsqu'il remonta, il
cessa de la voir; mais, au retour, il la retrouva, rapetissee encore, si
mince, qu'elle ressemblait a une fleur de pissenlit, avec sa taille fine et
son bonnet blanc. Trois fois de la sorte, elle diminua; puis, il la
chercha, elle avait du tourner, devant l'eglise.
Deux heures sonnerent, le ciel restait gris, sourd et glace; et des
pelletees de cendre fine paraissaient y avoir enseveli le soleil pour de
longs mois, jusqu'au printemps. Dans cette tristesse, une tache plus claire
palissait les nuages, vers Orleans, comme si, de ce cote, le soleil eut
resplendi quelque part, a des lieues. C'etait sur cette echancrure bleme
que se detachait le clocher de Rognes, tandis que le village devalait,
cache dans le pli invisible du vallon de l'Aigre. Mais, vers Chartres, au
nord, la ligne plate de l'horizon gardait sa nettete de trait d'encre
coupant un lavis, entre l'uniformite terreuse du vaste ciel et le
deroulement sans bornes de la Beauce. Depuis le dejeuner, le nombre des
semeurs semblait y avoir grandi. Maintenant, chaque parcelle de la petite
culture avait le sien, ils se multipliaient, pullulaient comme de noires
fourmis laborieuses, mises en l'air par quelque gros travail, s'acharnant
sur une besogne demesuree, geante a cote de leur petitesse; et l'on
distinguait pourtant, meme chez les plus lointains, le geste obstine,
toujours le meme, cet entetement d'insectes en lutte avec l'immensite du
sol, victorieux a la fin de l'etendue et de la vie.
Jusqu'a la nuit tombee, Jean sema. Apres le champ du Poteau, ce fut celui
des Rigoles et celui des Quatre-Chemins. Il allait, il venait, a longs pas
rythmes dans les labours; et le ble de son semoir s'epuisait, la semence
derriere lui fecondait la terre.
II
La maison de maitre Baillehache, notaire a Cloyes, etait situee rue
Grouaise, a gauche, en allant a Chateaudun: une petite maison blanche d'un
seul etage, au coin de laquelle etait fixee la corde de l'unique reverbere
qui eclairait cette large rue pavee, deserte en semaine, animee le samedi
du flot des paysans venant au marche. De loin, on voyait luire les deux
panonceaux, sur la ligne crayeuse des constructions basses; et, derriere,
un etroit jardin descendait jusqu'au Loir.
Ce samedi-la, dans la piece qui servait d'etude et qui donnait sur la rue,
a droite du vestibule, le petit clerc, un gamin de quinze ans, chetif et
pale, avait releve l'un des rideaux de mousseline, pour voir passer le
monde. Les deux autres clercs, un vieux, ventru et tres sale, un plus
jeune, decharne, ravage de bile, ecrivaient sur une double table de sapin
noirci, qui composait tout le mobilier, avec sept ou huit chaises et un
poele de fonte, qu'on allumait seulement en decembre, meme lorsqu'il
neigeait a la Toussaint. Les casiers dont les murs etaient garnis, les
cartons verdatres, casses aux angles, debordant de dossiers jaunes,
empoisonnaient la piece d'une odeur d'encre gatee et de vieux papiers
manges de poussiere.
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