Le Ventre de Paris by Emile Zola
E >>
Emile Zola >> Le Ventre de Paris
Produced by Philippe Chavin, Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles
Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Image files courtesy of
gallica.bnf.fr.
LES ROUGON-MACQUART
HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS SECOND EMPIRE
LE VENTRE DE PARIS
PAR
EMILE ZOLA
I
Au milieu du grand silence, et dans le desert de l'avenue, les
voitures de maraichers montaient vers Paris, avec les cahots rhythmes
de leurs roues, dont les echos battaient les facades des maisons,
endormies aux deux bords, derriere les lignes confuses des ormes. Un
tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly,
s'etaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui
descendaient de Nanterre; et les chevaux allaient tout seuls, la tete
basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montee
ralentissait encore. En haut, sur la charge des legumes, allonges a
plat ventre, couverts de leur limousine a petites raies noires et
grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec
de gaz, au sortir d'une nappe d'ombre, eclairait les clous d'un
soulier, la manche bleue d'une blouse, le bout d'une casquette,
entrevus dans cette floraison enorme des bouquets rouges des carottes,
des bouquets blancs des navets, des verdures debordantes des pois et
des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en
arriere, des ronflements lointains de charrois annoncaient des convois
pareils, tout un arrivage traversant les tenebres et le gros sommeil
de deux heures du matin, bercant la ville noire du bruit de cette
nourriture qui passait.
Balthazar, le cheval de madame Francois, une bete trop grasse, tenait
la tete de la file. Il marchait, dormant a demi, dodelinant des
oreilles, lorsque, a la hauteur de la rue de Longchamp, un sursaut de
peur le planta net sur ses quatre pieds. Les autres betes vinrent
donner de la tete contre le cul des voitures, et la file s'arreta,
avec la secousse des ferrailles, au milieu des jurements des
charretiers reveilles. Madame Francois, adossee a une planchette
contre ses legumes, regardait, ne voyait rien, dans la maigre lueur
jetee a gauche par la petite lanterne carree, qui n'eclairait guere
qu'un des flancs luisants de Balthazar.
-- Eh! la mere, avancons! cria un des hommes, qui s'etait mis a genoux
sur ses navets... C'est quelque cochon d'ivrogne.
Elle s'etait penchee, elle avait apercu, a droite, presque sous les
pieds du cheval, une masse noire qui barrait la roule.
-- On n'ecrase pas le monde, dit-elle, en sautant a terre.
C'etait un homme vautre tout de son long, les bras etendus, tombe la
face dans la poussiere. Il paraissait d'une longueur extraordinaire,
maigre comme une branche seche; le miracle etait que Balthazar ne
l'eut pas casse en deux d'un coup de sabot. Madame Francois le crut
mort; elle s'accroupit devant lui, lui prit une main, et vit qu'elle
etait chaude.
-- Eh! l'homme! dit-elle doucement.
Mais les charretiers s'impatientaient. Celui qui etait agenouille dans
ses legumes, reprit de sa voix enrouee:
-- Fouettez donc, la mere!... Il en a plein son sac, le sacre porc!
Poussez-moi ca dans le ruisseau! Cependant, l'homme avait ouvert les
yeux. Il regardait madame Francois d'un air effare, sans bouger. Elle
pensa qu'il devait etre ivre, en effet.
-- Il ne faut pas rester la, vous allez vous faire ecraser, lui
dit-elle... Ou alliez-vous?
-- Je ne sais pas..., repondit-il d'une voix tres-basse. Puis, avec
effort, et le regard inquiet:
-- J'allais a Paris, je suis tombe, je ne sais pas...
Elle le voyait mieux, et il etait lamentable, avec son pantalon noir,
sa redingote noire, tout effiloques, montrant les secheresses des os.
Sa casquette, de gros drap noir, rabattue peureusement sur les
sourcils, decouvrait deux grands yeux bruns, d'une singuliere douceur,
dans un visage dur et tourmente. Madame Francois pensa qu'il etait
vraiment trop maigre pour avoir bu.
-- Et ou alliez-vous, dans Paris? demanda-t-elle de nouveau.
Il ne repondit pas tout de suite; cet interrogatoire le genait. Il
parut se consulter; puis, en hesitant:
-- Par la, du cote des Halles.
Il s'etait mis debout, avec des peines infinies, et il faisait mine de
vouloir continuer son chemin. La maraichere le vit qui s'appuyait en
chancelant sur le brancard de la voiture.
-- Vous etes las?
-- Oui, bien las, murmura-t-il.
Alors, elle prit une voix brusque et comme mecontente. Elle le poussa,
en disant:
-- Allons, vite, montez dans ma voiture! Vous nous faites perdre un
temps, la!... Je vais aux Halles, je vous deballerai avec mes legumes.
Et, comme il refusait, elle le hissa presque, de ses gros bras, le
jeta sur les carottes et les navets, tout a fait fachee, criant:
-- A la fin, voulez-vous nous ficher la paix! Vous m'embetez, mon
brave... Puisque je vous dis que je vais aux Halles! Dormez, je vous
reveillerai.
Elle remonta, s'adossa contre la planchette, assise de biais, tenant
les guides de Balthazar, qui se remit en marche, se rendormant,
dodelinant des oreilles. Les autres voitures suivirent, la file reprit
son allure lente dans le noir, battant de nouveau du cahot des roues
les facades endormies. Les charretiers recommencerent leur somme sous
leurs limousines. Celui qui avait interpelle la maraichere,
s'allongea, en grondant:
-- Ah! malheur! s'il fallait ramasser les ivrognes!... Vous avez de la
constance, vous, la mere!
Les voitures roulaient, les chevaux allaient tout seuls, la tete
basse. L'homme que madame Francois venait de recueillir, couche sur le
ventre, avait ses longues jambes perdues dans le tas des navets qui
emplissaient le cul de la voiture; sa face s'enfoncait au beau milieu
des carottes, dont les bottes montaient et s'epanouissaient; et, les
bras elargis, extenue, embrassant la charge enorme des legumes, de
peur d'etre jete a terre par un cahot, il regardait, devant lui, les
deux lignes interminables des becs de gaz qui se rapprochaient et se
confondaient, tout la-haut, dans un pullulement d'autres lumieres. A
l'horizon, une grande fumee blanche flottait, mettait Paris dormant
dans la buee lumineuse de toutes ces flammes.
-- Je suis de Nanterre, je me nomme madame Francois, dit la
maraichere, au bout d'un instant. Depuis que j'ai perdu mon pauvre
homme, je vais tous les matins aux Halles. C'est dur, allez!... Et
vous?
-- Je me nomme Florent, je viens de loin..., repondit l'inconnu avec
embarras. Je vous demande excuse; je suis si fatigue, que cela m'est
penible de parler.
Il ne voulait pas causer. Alors, elle se tut, lachant un peu les
guides sur l'echine de Balthazar, qui suivait son chemin en bete
connaissant chaque pave. Florent, les yeux sur l'immense lueur de
Paris, songeait a cette histoire qu'il cachait. Echappe de Cayenne, ou
les journees de decembre l'avaient jete, rodant depuis deux ans dans
la Guyane holandaise, avec l'envie folle du retour et la peur de la
police imperiale, il avait enfin devant lui la chere grande ville,
tant regrettee, tant desiree. Il s'y cacherait, il y vivrait de sa vie
paisible d'autrefois. La police n'en saurait rien. D'ailleurs, il
serait mort, la-bas. Et il se rappelait son arrivee au Havre,
lorsqu'il ne trouva plus que quinze francs dans le coin de son
mouchoir. Jusqu'a Rouen, il put prendre la voiture. De Rouen, comme il
lui restait a peine trente sous, il repartit a pied. Mais, a Vernon,
il acheta ses deux derniers sous de pain. Puis, il ne savait plus. Il
croyait avoir dormi plusieurs heures dans un fosse. Il avait du
montrer a un gendarme les papiers dont il s'etait pourvu. Tout cela
dansait dans sa tete. Il etait venu de Vernon sans manger, avec des
rages et des desespoirs brusques qui le poussaient a macher les
feuilles des haies qu'il longeait; et il continuait a marcher, pris de
crampes et de souleurs, le ventre plie, la vue troublee, les pieds
comme tires, sans qu'il en eut conscience, par cette image de Paris,
au loin, tres-loin, derriere l'horizon, qui l'appelait, qui
l'attendait. Quand il arriva a Courbevoie, la nuit etait tres-sombre.
Paris, pareil a un pan de ciel etoile tombe sur un coin de la terre
noire, lui apparut severe et comme fache de son retour. Alors, il eut
une faiblesse, il descendit la cote, les jambes cassees. En traversant
le pont de Neuilly, il s'appuyait au parapet, il se penchait sur la
Seine roulant des flots d'encre, entre les masses epaissies des rives;
un fanal rouge, sur l'eau, le suivait d'un oeil saignant. Maintenant,
il lui fallait monter, atteindre Paris, tout en haut. L'avenue lui
paraissait demesuree. Les centaines de lieues qu'il venait de faire
n'etaient rien; ce bout de route le desesperait, jamais il
n'arriverait a ce sommet, couronne de ces lumieres. L'avenue plate
s'etendait, avec ses lignes de grands arbres et de maisons basses, ses
larges trottoirs grisatres, taches de l'ombre des branches, les trous
sombres des rues transversales, tout son silence et toutes ses
tenebres; et les becs de gaz, droits, espaces regulierement, mettaient
seuls la vie de leurs courtes flammes jaunes, dans ce desert de mort.
Florent n'avancait plus, l'avenue s'allongeait toujours, reculait
Paris au fond de la nuit. Il lui sembla que les becs de gaz, avec leur
oeil unique, couraient a droite et a gauche, en emportant la route; il
trebucha, dans ce tournoiement; il s'affaissa comme une masse sur les
paves.
A present, il roulait doucement sur cette couche de verdure, qu'il
trouvait d'une mollesse de plume. Il avait leve un peu le menton, pour
voir la buee lumineuse qui grandissait, au-dessus des toits noirs
devines a l'horizon. Il arrivait, il etait porte, il n'avait qu'a
s'abandonner aux secousses ralenties de la voiture; et cette approche
sans fatigue ne le laissait plus souffrir que de la faim. La faim
s'etait reveillee, intolerable, atroce. Ses membres dormaient; il ne
sentait en lui que son estomac, tordu, tenaille comme par un fer
rouge. L'odeur fraiche des legumes dans lesquels il etait enfonce,
cette senteur penetrante des carottes, le troublait jusqu'a
l'evanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre
ce lit profond de nourriture, pour se serrer l'estomac, pour
l'empecher de crier. Et, derriere, les neuf autres tombereaux, avec
leurs montagnes de choux, leurs montagnes de pois, leurs entassements
d'artichauts, de salades, de celeris, de poireaux, semblaient rouler
lentement sur lui et vouloir l'ensevelir, dans l'agonie de sa faim,
sous un eboulement de mangeaille. Il y eut un arret, un bruit de
grosses voix; c'etait la barriere, les douaniers sondaient les
voitures. Puis, Florent entra dans Paris, evanoui, les dents serrees,
sur les carottes.
-- Eh! l'homme, la-haut! cria brusquement madame Francois.
Et, comme il ne bougeait pas, elle monta, le secoua. Alors, Florent se
mit sur son seant. Il avait dormi, il ne sentait plus sa faim; il
etait tout hebete. La maraichere le fit descendre, en lui disant:
-- Vous allez m'aider a decharger, hein?
Il l'aida. Un gros homme, avec une canne et un chapeau de feutre, qui
portait une plaque au revers gauche de son paletot, se fachait, tapait
du bout de sa canne sur le trottoir.
-- Allons donc, allons donc, plus vite que ca! Faites avancer la
voiture... Combien avez-vous de metres? Quatre, n'est-ce pas?
Il delivra un bulletin a madame Francois, qui sortit des gros sous
d'un petit sac de toile. Et il alla se facher et taper de sa canne un
peu plus loin. La maraichere avait pris Balthazar par la bride, le
poussant, acculant la voiture, les roues contre le trottoir. Puis, la
planche de derriere enlevee, apres avoir marque ses quatre metres sur
le trottoir avec des bouchons de paille, elle pria Florent de lui
passer les legumes, bottes par bottes. Elle les rangea methodiquement
sur le carreau, parant la marchandise, disposant les fanes de facon a
encadrer les tas d'un filet de verdure, dressant avec une singuliere
promptitude tout un etalage, qui ressemblait, dans l'ombre, a une
tapisserie aux couleurs symetriques. Quand Florent lui eut donne une
enorme brassee de persil, qu'il trouva au fond, elle lui demanda
encore un service.
-- Vous seriez bien gentil de garder ma marchandise, pendant que je
vais remiser la voiture.... C'est a deux pas, rue Montorgueil, au
Compas d'or.
Il lui assura qu'elle pouvait etre tranquille. Le mouvement ne lui
valait rien; il sentait sa faim se reveiller, depuis qu'il se remuait.
Il s'assit contre un tas de choux, a cote de la marchandise de madame
Francois, en se disant qu'il etait bien la, qu'il ne bougerait plus,
qu'il attendrait. Sa tete lui paraissait toute vide, et il ne
s'expliquait pas nettement ou il se trouvait. Des les premiers jours
de septembre, les matinees sont toutes noires. Des lanternes, autour
de lui, filaient doucement, s'arretaient dans les tenebres. Il etait
au bord d'une large rue, qu'il ne reconnaissait pas. Elle s'enfoncait
en pleine nuit, tres-loin. Lui, ne distinguait guere que la
marchandise qu'il gardait. Au dela, confusement, le long du carreau,
des amoncellements vagues moutonnaient. Au milieu de la chaussee, de
grands profils grisatres de tombereaux barraient la rue; et, d'un bout
a l'autre, un souffle qui passait faisait deviner une file de betes
attelees qu'on ne voyait point. Des appels, le bruit d'une piece de
bois ou d'une chaine de fer tombant sur le pave, l'eboulement sourd
d'une charretee de legumes, le dernier ebranlement d'une voiture
buttant contre la bordure d'un trottoir, mettaient dans l'air encore
endormi le murmure doux de quelque retentissant et formidable reveil,
dont on sentait l'approche, au fond de toute cette ombre fremissante.
Florent, en tournant la tete, apercut, de l'autre cote de ses choux,
un homme qui ronflait, roule comme un paquet dans une limousine, la
tete sur des paniers de prunes. Plus pres, a gauche, il reconnut un
enfant d'une dizaine d'annees, assoupi avec un sourire d'ange, dans le
creux de deux montagnes de chicorees. Et, au ras du trottoir, il n'y
avait encore de bien eveille que les lanternes dansant au bout de bras
invisibles, enjambant d'un saut le sommeil qui trainait la, gens et
legumes en tas, attendant le jour. Mais ce qui le surprenait, c'etait,
aux deux bords de la rue, de gigantesques pavillons, dont les toits
superposes lui semblaient grandir, s'etendre, se perdre, au fond d'un
poudroiement de lueurs. Il revait, l'esprit affaibli, a une suite de
palais, enormes et reguliers, d'une legerete de cristal, allumant sur
leurs facades les mille raies de flamme de personnes continues et sans
fin. Entre les aretes fines des piliers, ces minces barres jaunes
mettaient des echelles de lumiere, qui montaient jusqu'a la ligne
sombre des premiers toits, qui gravissaient l'entassement des toits
superieurs, posant dans leur carrure les grandes carcasses a jour de
salles immenses, ou trainaient, sous le jaunissement du gaz, un
pele-mele de formes grises, effacees et dormantes. Il tourna la tete,
fache d'ignorer ou il etait, inquiete par cette vision colossale et
fragile; et, comme il levait les yeux, il apercut le cadran lumineux
de Saint-Eustache, avec la masse grise de l'eglise. Cela l'etonna
profondement. Il etait a la pointe Saint-Eustache.
Cependant, madame Francois etait revenue. Elle discutait violemment
avec un homme qui portait un sac sur l'epaule, et qui voulait lui
payer ses carottes un sou la botte.
-- Tenez, vous n'etes pas raisonnable, Lacaille..... Vous les revendez
quatre et cinq sous aux Parisiens, ne dites pas non... A deux sous, si
vous voulez.
Et, comme l'homme s'en allait:
-- Les gens croient que ca pousse tout seul, vraiment... Il peut en
chercher, des carottes a un sou, cet ivrogne de Lacaille... Vous
verrez qu'il reviendra.
Elle s'adressait a Florent. Puis, s'asseyant pres de lui:
-- Dites donc, s'il y a longtemps que vous etes absent de Paris, vous
ne connaissez peut-etre pas les nouvelles Halles? Voici cinq ans au
plus que c'est bati... La, tenez, le pavillon qui est a cote de nous,
c'est le pavillon aux fruits et aux fleurs; plus loin, la maree, la
volaille, et, derriere, les gros legumes, le beurre, le fromage... Il
y a six pavillons, de ce cote-la; puis, de l'autre cote, en face, il y
en a encore quatre: la viande, la triperie, la Vallee... C'est
tres-grand, mais il y fait rudement froid, l'hiver. On dit qu'on
batira encore deux pavillons, en demolissant les maisons, autour de la
Halle au ble. Est-ce que vous connaissiez tout ca?
-- Non, repondit Florent, j'etais a l'etranger... Et cette grande rue,
celle qui est devant nous, comment la nomme-t-on?
-- C'est une rue nouvelle, la rue du Pont-Neuf, qui part de la Seine
et qui arrive jusqu'ici, a la rue Montmartre et a la rue
Montorgueil... S'il avait fait jour, vous vous seriez tout de suite
reconnu.
Elle se leva, en voyant une femme penchee sur ses navets.
-- C'est vous, mere Chantemesse? dit-elle amicalement.
Florent regardait le bas de la rue Montorgueil. C'etait la qu'une
bande de sergents de ville l'avait pris, dans la nuit du 4 decembre.
Il suivait le boulevard Montmartre, vers deux heures, marchant
doucement au milieu de la foule, souriant de tous ces soldats que
l'Elysee promenait sur le pave pour se faire prendre au serieux,
lorsque les soldats avaient balaye les trottoirs, a bout portant,
pendant un quart d'heure. Lui, pousse, jete a terre, tomba au coin de
la rue Vivienne; et il ne savait plus, la foule affolee passait sur
son corps, avec l'horreur affreuse des coups de feu. Quand il
n'entendit plus rien, il voulut se relever. Il avait sur lui une jeune
femme, en chapeau rose, dont le chale glissait, decouvrant une guimpe
plissee a petits plis. Au-dessus de la gorge, dans la guimpe, deux
balles etaient entrees; et, lorsqu'il repoussa doucement la jeune
femme, pour degager ses jambes, deux filets de sang coulerent des
trous sur ses mains. Alors, il se releva d'un bond, il s'en alla, fou,
sans chapeau, les mains humides. Jusqu'au soir, il roda, la tete
perdue, voyant toujours la jeune femme, en travers sur ses jambes,
avec sa face toute pale, ses grands yeux bleus ouverts, ses levres
souffrantes, son etonnement d'etre morte, la, si vite. Il etait
timide; a trente ans, il n'osait regarder en face les visages de
femme, et il avait celui-la, pour la vie, dans sa memoire et dans son
coeur. C'etait comme une femme a lui qu'il aurait perdue. Le soir,
sans savoir comment, encore dans l'ebranlement des scenes horribles de
l'apres-midi, il se trouva rue Montorgueil, chez un marchand de vin,
ou des hommes buvaient en parlant de faire des barricades. Il les
accompagna, les aida a arracher quelques paves, s'assit sur la
barricade, las de sa course dans les rues, se disant qu'il se
battrait, lorsque les soldats allaient venir. Il n'avait pas meme un
couteau sur lui; il etait toujours nu-tete. Vers onze heures, il
s'assoupit; il voyait les deux trous de la guimpe blanche a petits
plis, qui le regardaient comme deux yeux rouges de larmes et de sang.
Lorsqu'il se reveilla, il etait tenu par quatre sergents de ville qui
le bourraient de coups de poings. Les hommes de la barricade avaient
pris la fuite. Mais les sergents de ville devinrent furieux et
faillirent l'etrangler, quand ils s'apercurent qu'il avait du sang aux
mains. C'etait le sang de la jeune femme.
Florent, plein de ces souvenirs, levait les yeux sur le cadran
lumineux de Saint-Eustache, sans meme voir les aiguilles. Il etait
pres de quatre heures. Les Halles dormaient toujours. Madame Francois
causait avec la mere Chantemesse, debout, discutant le prix de la
botte de navets. Et Florent se rappelait qu'on avait manque le
fusiller la, contre le mur de Saint-Eustache. Un peloton de gendarmes
venait d'y casser la tete a cinq malheureux, pris a une barricade de
la rue Greneta. Les cinq cadavres trainaient sur le trottoir, a un
endroit ou il croyait apercevoir aujourd'hui des tas de radis roses.
Lui, echappa aux fusils, parce que les sergents de ville n'avaient que
des epees. On le conduisit a un poste voisin, en laissant au chef du
poste cette ligne ecrite au crayon sur un chiffon de papier: " Pris
les mains couvertes de sang. Tres-dangereux. " Jusqu'au matin, il fut
traine de poste en poste. Le chiffon de papier l'accompagnait. On lui
avait mis les menottes, on le gardait comme un fou furieux. Au poste
de la rue de la Lingerie, des soldats ivres voulurent le fusiller; ils
avaient deja allume le falot, quand l'ordre vint de conduire les
prisonniers au Depot de la prefecture de police. Le surlendemain, il
etait dans une casemate du fort de Bicetre. C'etait depuis ce jour
qu'il souffrait de la faim; il avait eu faim dans la casemate, et la
faim ne l'avait plus quitte. Ils se trouvaient une centaine parques au
fond de cette cave, sans air, devorant les quelques bouchees de pain
qu'on leur jetait, ainsi qu'a des betes enfermees. Lorsqu'il parut
devant un juge d'instruction, sans temoins d'aucune sorte, sans
defenseur, il fut accuse de faire partie d'une societe secrete; et,
comme il jurait que ce n'etait pas vrai, le juge tira de son dossier
le chiffon de papier: " Pris les mains couvertes de sang.
Tres-dangereux. " Cela suffit. On le condamna a la deportation. Au
bout de six semaines, en janvier, un geolier le reveilla, une nuit,
l'enferma dans une cour, avec quatre cents et quelques autres
prisonniers. Une heure plus tard, ce premier convoi partait pour les
pontons et l'exil, les menottes aux poignets, entre deux files de
gendarmes, fusils charges. Ils traverserent le pont d'Austerlitz,
suivirent la ligne des boulevards, arriverent a la gare du Havre.
C'etait une nuit heureuse de carnaval; les fenetres des restaurants du
boulevard luisaient; a la hauteur de la rue Vivienne, a l'endroit ou
il voyait toujours la morte inconnue dont il emportait l'image,
Florent apercut, au fond d'une grande caleche, des femmes masquees,
les epaules nues, la voix rieuse, se fachant de ne pouvoir passer,
faisant les degoutees devant " ces forcats qui n'en finissaient
plus. " De Paris au Havre, les prisonniers n'eurent pas une bouchee de
pain, pas un verre d'eau; on avait oublie de leur distribuer des
rations avant le depart. Ils ne mangerent que trente-six heures plus
tard, quand on les eut entasses dans la cale de la fregate _le
Canada_.
Non, la faim ne l'avait plus quitte. Il fouillait ses souvenirs, ne se
rappelait pas une heure de plenitude. Il etait devenu sec, l'estomac
retreci, la peau collee aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe,
debordant de nourriture, au fond des tenebres; il y rentrait, sur un
lit de legumes: il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu'il
sentait pulluler autour de lui et qui l'inquietait. La nuit heureuse
de carnaval avait donc continue pendant sept ans. Il revoyait les
fenetres luisantes des boulevards, les femmes rieuses, la ville
gourmande qu'il avait laissee par cette lointaine nuit de janvier; et
il lui semblait que tout cela avait grandi, s'etait epanoui dans cette
enormite des Halles, dont il commencait a entendre le souffle
colossal, epais encore de l'indigestion de la veille.
La mere Chantemesse s'etait decidee a acheter douze bottes de navets.
Elle les tenait dans son tablier, sur son ventre, ce qui arrondissait
encore sa large taille; et elle restait la, causant toujours, de sa
voix trainante. Quand elle fut partie, madame Francois vint se
rasseoir a cote de Florent, en disant:
-- Cette pauvre mere Chantemesse, elle a au moins soixante-douze ans.
J'etais gamine, qu'elle achetait deja ses navets a mon pere. Et pas un
parent avec ca, rien qu'une coureuse qu'elle a ramassee je ne sais ou,
et qui la fait damner... Eh bien, elle vivote, elle vend au petit tas,
elle se fait encore ses quarante sous par jour... Moi, je ne pourrais
pas rester dans ce diable de Paris, toute la journee, sur un trottoir.
Si l'on y avait quelques parents, au moins!
Et, comme Florent ne causait guere:
-- Vous avez de la famille a Paris, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
Il parut ne pas entendre. Sa mefiance revenait. Il avait la tete
pleine d'histoires de police, d'agents guettant a chaque coin de rue,
de femmes vendant les secrets qu'elles arrachaient aux pauvres
diables. Elle etait tout pres de lui, elle lui semblait pourtant bien
honnete, avec sa grande figure calme, serree au front par un foulard
noir et jaune. Elle pouvait avoir trente-cinq ans, un peu forte, belle
de sa vie en plein air et de sa virilite adoucie par des yeux noirs
d'une tendresse charitable. Elle etait certainement tres-curieuse,
mais d'une curiosite qui devait etre toute bonne.
Elle reprit, sans s'offenser du silence de Florent:
-- Moi, j'ai eu un neveu a Paris. Il a mal tourne, il s'est engage...
Enfin, c'est heureux quand on sait ou descendre. Vos parents,
peut-etre, vont etre bien surpris de vous voir. Et c'est une joie
quand on revient, n'est-ce pas?
Tout en parlant, elle ne le quittait pas des yeux, apitoyee sans doute
par son extreme maigreur, sentant que c'etait un " monsieur, " sous sa
lamentable defroque noire, n'osant lui mettre une piece blanche dans
la main.
Enfin, timidement: