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Nana by Emile Zola

E >> Emile Zola >> Nana

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LES ROUGON-MACQUART

Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire




NANA

ÉMILE ZOLA





I




A neuf heures, la salle du théâtre des Variétés était encore
vide. Quelques personnes, au balcon et à l'orchestre,
attendaient, perdues parmi les fauteuils de velours grenat, dans
le petit jour du lustre à demi-feux. Une ombre noyait la grande
tache rouge du rideau; et pas un bruit ne venait de la scène, la
rampe éteinte, les pupitres des musiciens débandés. En haut
seulement, à la troisième galerie, autour de la rotonde du
plafond où des femmes et des enfants nus prenaient leur volée
dans un ciel verdi par le gaz, des appels et des rires sortaient
d'un brouhaha continu de voix, des têtes coiffées de bonnets et
de casquettes s'étageaient sous les larges baies rondes,
encadrées d'or. Par moments, une ouvreuse se montrait, affairée,
des coupons à la main, poussant devant elle un monsieur et une
dame qui s'asseyaient, l'homme en habit, la femme mince et
cambrée, promenant un lent regard.

Deux jeunes gens parurent à l'orchestre. Ils se tinrent debout,
regardant.

-- Que te disais-je, Hector? s'écria le plus âgé, un grand garçon
à petites moustaches noires, nous venons trop tôt. Tu aurais
bien pu me laisser achever mon cigare.

Une ouvreuse passait.

-- Oh! monsieur Fauchery, dit-elle familièrement, ça ne
commencera pas avant une demi-heure.

-- Alors, pourquoi affichent-ils pour neuf heures? murmura
Hector, dont la longue figure maigre prit un air vexé. Ce matin,
Clarisse, qui est de la pièce, m'a encore juré qu'on commencerait
à neuf heures précises.

Un instant, ils se turent, levant la tête, fouillant l'ombre des
loges. Mais le papier vert dont elles étaient tapissées, les
assombrissait encore. En bas, sous la galerie, les baignoires
s'enfonçaient dans une nuit complète. Aux loges de balcon, il
n'y avait qu'une grosse dame, échouée sur le velours de la rampe.
A droite et à gauche, entre de hautes colonnes, les avant-scènes
restaient vides, drapées de lambrequins à longues franges. La
salle blanche et or, relevée de vert tendre, s'effaçait, comme
emplie d'une fine poussière par les flammes courtes du grand
lustre de cristal.

-- Est-ce que tu as eu ton avant-scène pour Lucy? demanda Hector.

-- Oui, répondit l'autre, mais ça n'a pas été sans peine... Oh!
il n'y a pas de danger que Lucy vienne trop tôt, elle!

Il étouffa un léger bâillement; puis, après un silence:

-- Tu as de la chance, toi qui n'as pas encore vu de première...
La _Blonde Vénus_ sera l'événement de l'année. On en parle
depuis six mois. Ah! mon cher, une musique! un chien!...
Bordenave, qui sait son affaire, a gardé ça pour l'Exposition.

Hector écoutait religieusement. Il posa une question.

-- Et Nana, l'étoile nouvelle, qui doit jouer Vénus, est-ce que tu
la connais?

-- Allons, bon! ça va recommencer! cria Fauchery en jetant les
bras en l'air. Depuis ce matin, on m'assomme avec Nana. J'ai
rencontré plus de vingt personnes, et Nana par-ci, et Nana
par-là! Est-ce que je sais, moi! est-ce que je connais toutes
les filles de Paris!... Nana est une invention de Bordenave. Ça
doit être du propre!

Il se calma. Mais le vide de la salle, le demi-jour du lustre,
ce recueillement d'église plein de voix chuchotantes et de
battements de porte l'agaçaient.

-- Ah! non, dit-il tout à coup, on se fait trop vieux, ici. Moi,
je sors... Nous allons peut-être trouver Bordenave en bas. Il
nous donnera des détails.

En bas, dans le grand vestibule dallé de marbre, où était
installé le contrôle, le public commençait à se montrer. Par les
trois grilles ouvertes, on voyait passer la vie ardente des
boulevards, qui grouillaient et flambaient sous la belle nuit
d'avril. Des roulements de voiture s'arrêtaient court, des
portières se refermaient bruyamment, et du monde entrait, par
petits groupes, stationnant devant le contrôle, montant, au fond,
le double escalier, où les femmes s'attardaient avec un
balancement de la taille. Dans la clarté crue du gaz, sur la
nudité blafarde de cette salle dont une maigre décoration Empire
faisait un péristyle de temple en carton, de hautes affiches
jaunes s'étalaient violemment, avec le nom de Nana en grosses
lettres noires. Des messieurs, comme accrochés au passage, les
lisaient; d'autres, debout, causaient, barrant les portes; tandis
que, près du bureau de location, un homme épais, à large face
rasée, répondait brutalement aux personnes qui insistaient pour
avoir des places.

-- Voilà Bordenave, dit Fauchery, en descendant l'escalier.

Mais le directeur l'avait aperçu.

-- Eh! vous êtes gentil! lui cria-t-il de loin. C'est comme ça
que vous m'avez fait une chronique... J'ai ouvert ce matin le
_Figaro_. Rien.

-- Attendez donc! répondit Fauchery. Il faut bien que je
connaisse votre Nana, avant de parler d'elle... Je n'ai rien
promis, d'ailleurs.

Puis, pour couper court, il présenta son cousin, M. Hector de la
Faloise, un jeune homme qui venait achever son éducation à Paris.
Le directeur pesa le jeune homme d'un coup d'oeil. Mais Hector
l'examinait avec émotion. C'était donc là ce Bordenave, ce
montreur de femmes qui les traitait en garde-chiourme, ce cerveau
toujours fumant de quelque réclame, criant, crachant, se tapant
sur les cuisses, cynique, et ayant un esprit de gendarme! Hector
crut qu'il devait chercher une phrase aimable.

-- Votre théâtre..., commença-t-il d'une voix flûtée.

Bordenave l'interrompit tranquillement, d'un mot cru, en homme
qui aime les situations franches.

-- Dites mon bordel.

Alors, Fauchery eut un rire approbatif, tandis que la Faloise
restait avec son compliment étranglé dans la gorge, très choqué,
essayant de paraître goûter le mot. Le directeur s'était
précipité pour donner une poignée de main à un critique
dramatique, dont le feuilleton avait une grande influence. Quand
il revint, la Faloise se remettait. Il craignait d'être traité
de provincial, s'il se montrait trop interloqué.

-- On m'a dit, recommença-t-il, voulant absolument trouver quelque
chose, que Nana avait une voix délicieuse.

-- Elle! s'écria le directeur en haussant les épaules, une vraie
seringue!

Le jeune homme se hâta d'ajouter:

-- Du reste, excellente comédienne.

-- Elle!... Un paquet! Elle ne sait où mettre les pieds et les
mains.

La Faloise rougit légèrement. Il ne comprenait plus. Il
balbutia:

-- Pour rien au monde, je n'aurais manqué la première de ce soir.
Je savais que votre théâtre...

-- Dites mon bordel, interrompit de nouveau Bordenave, avec le
froid entêtement d'un homme convaincu.

Cependant, Fauchery, très calme, regardait les femmes qui
entraient. Il vint au secours de son cousin, lorsqu'il le vit
béant, ne sachant s'il devait rire ou se fâcher.

-- Fais donc plaisir à Bordenave, appelle son théâtre comme il te
le demande, puisque ça l'amuse... Et vous, mon cher, ne nous
faites pas poser. Si votre Nana ne chante ni ne joue, vous aurez
un four, voilà tout. C'est ce que je crains, d'ailleurs.

-- Un four! un four! cria le directeur dont la face
s'empourprait. Est-ce qu'une femme a besoin de savoir jouer et
chanter? Ah! mon petit, tu es trop bête... Nana a autre chose,
parbleu! et quelque chose qui remplace tout. Je l'ai flairée,
c'est joliment fort chez elle, ou je n'ai plus que le nez d'un
imbécile... Tu verras, tu verras, elle n'a qu'à paraître, toute
la salle tirera la langue.

Il avait levé ses grosses mains qui tremblaient d'enthousiasme;
et, soulagé, il baissait la voix, il grognait pour lui seul:

-- Oui, elle ira loin, ah! sacredié! oui, elle ira loin... Une
peau, oh! une peau!

Puis, comme Fauchery l'interrogeait, il consentit à donner des
détails, avec une crudité d'expressions qui gênait Hector de la
Faloise. Il avait connu Nana et il voulait la lancer.
Justement, il cherchait alors une Vénus. Lui, ne s'embarrassait
pas longtemps d'une femme; il aimait mieux en faire tout de suite
profiter le public. Mais il avait un mal de chien dans sa
baraque, que la venue de cette grande fille révolutionnait. Rose
Mignon, son étoile, une fine comédienne et une adorable chanteuse
celle-là, menaçait chaque jour de le laisser en plan, furieuse,
devinant une rivale. Et, pour l'affiche, quel bousin, grand
Dieu! Enfin, il s'était décidé à mettre les noms des deux
actrices en lettres d'égale grosseur. Il ne fallait pas qu'on
l'ennuyât. Lorsqu'une de ses petites femmes, comme il les
nommait, Simonne ou Clarisse, ne marchait pas droit, il lui
allongeait un coup de pied dans le derrière. Autrement, pas
moyen de vivre. Il en vendait, il savait ce qu'elles valaient,
les garces!

-- Tiens! dit-il en s'interrompant, Mignon et Steiner. Toujours
ensemble. Vous savez que Steiner commence à avoir de Rose
par-dessus la tête; aussi le mari ne le lâche-t-il plus d'une
semelle, de peur qu'il ne file.

Sur le trottoir, la rampe de gaz qui flambait à la corniche du
théâtre jetait une nappe de vive clarté. Deux petits arbres se
détachaient nettement, d'un vert cru; une colonne blanchissait,
si vivement éclairée, qu'on y lisait de loin les affiches, comme
en plein jour; et, au-delà, la nuit épaissie du boulevard se
piquait de feux, dans le vague d'une foule toujours en marche.
Beaucoup d'hommes n'entraient pas tout de suite, restaient dehors
à causer en achevant un cigare, sous le coup de lumière de la
rampe, qui leur donnait une pâleur blême et découpait sur
l'asphalte leurs courtes ombres noires. Mignon, un gaillard très
grand, très large, avec une tête carrée d'hercule de foire,
s'ouvrait un passage au milieu des groupes, traînant à son bras
le banquier Steiner, tout petit, le ventre déjà fort, la face
ronde et encadrée d'un collier de barbe grisonnante.

-- Eh bien! dit Bordenave au banquier, vous l'avez rencontrée
hier, dans mon cabinet.

-- Ah! c'était elle, s'écria Steiner. Je m'en doutais.
Seulement, je sortais comme elle entrait, je l'ai à peine
entrevue.

Mignon écoutait, les paupières baissées, faisant tourner
nerveusement à son doigt un gros diamant. Il avait compris qu'il
s'agissait de Nana. Puis, comme Bordenave donnait de sa
débutante un portrait qui mettait une flamme dans les yeux du
banquier, il finit par intervenir.

-- Laissez donc, mon cher, une roulure! Le public va joliment la
reconduire... Steiner, mon petit, vous savez que ma femme vous
attend dans sa loge.

Il voulut le reprendre. Mais Steiner refusait de quitter
Bordenave. Devant eux, une queue s'écrasait au contrôle, un
tapage de voix montait, dans lequel le nom de Nana sonnait avec
la vivacité chantante de ses deux syllabes. Les hommes qui se
plantaient devant les affiches, l'épelaient à voix haute;
d'autres le jetaient en passant, sur un ton d'interrogation;
tandis que les femmes, inquiètes et souriantes, le répétaient
doucement, d'un air de surprise. Personne ne connaissait Nana.
D'où Nana tombait-elle? Et des histoires couraient, des
plaisanteries chuchotées d'oreille à oreille. C'était une
caresse que ce nom, un petit nom dont la familiarité allait à
toutes les bouches. Rien qu'à le prononcer ainsi, la foule
s'égayait et devenait bon enfant. Une fièvre de curiosité
poussait le monde, cette curiosité de Paris qui a la violence
d'un accès de folie chaude. On voulait voir Nana. Une dame eut
le volant de sa robe arraché, un monsieur perdit son chapeau.

-- Ah! vous m'en demandez trop! cria Bordenave qu'une vingtaine
d'hommes assiégeaient de questions. Vous allez la voir... Je
file, on a besoin de moi.

Il disparut, enchanté d'avoir allumé son public. Mignon haussait
les épaules, en rappelant à Steiner que Rose l'attendait pour lui
montrer son costume du premier acte.

-- Tiens! Lucy, là-bas, qui descend de voiture, dit la Faloise à
Fauchery.

C'était Lucy Stewart, en effet, une petite femme laide, d'une
quarantaine d'années, le cou trop long, la face maigre, tirée,
avec une bouche épaisse, mais si vive, si gracieuse, qu'elle
avait un grand charme. Elle amenait Caroline Héquet et sa mère.
Caroline d'une beauté froide, la mère très digne, l'air empaillé.

-- Tu viens avec nous, je t'ai réservé une place, dit-elle à
Fauchery.

-- Ah! non, par exemple! pour ne rien voir! répondit-il. J'ai
un fauteuil, j'aime mieux être à l'orchestre.

Lucy se fâcha. Est-ce qu'il n'osait pas se montrer avec elle?
Puis, calmée brusquement, sautant à un autre sujet:

-- Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu connaissais Nana?

-- Nana! je ne l'ai jamais vue.

-- Bien vrai?... On m'a juré que tu avais couché avec.

Mais, devant eux, Mignon, un doigt aux lèvres, leur faisait signe
de se taire. Et, sur une question de Lucy, il montra un jeune
homme qui passait, en murmurant:

-- Le greluchon de Nana.

Tous le regardèrent. Il était gentil. Fauchery le reconnut:
c'était Daguenet, un garçon qui avait mangé trois cent mille
francs avec les femmes, et qui, maintenant, bibelotait à la
Bourse, pour leur payer des bouquets et des dîners de temps à
autre. Lucy lui trouva de beaux yeux.

-- Ah! voilà Blanche! cria-t-elle. C'est elle qui m'a dit que
tu avais couché avec Nana.

Blanche de Sivry, une grosse fille blonde dont le joli visage
s'empâtait, arrivait en compagnie d'un homme fluet, très soigné,
d'une grande distinction.

-- Le comte Xavier de Vandeuvres, souffla Fauchery à l'oreille de
la Faloise.

Le comte échangea une poignée de main avec le journaliste, tandis
qu'une vive explication avait lieu entre Blanche et Lucy. Elles
bouchaient le passage de leurs jupes chargées de volants, l'une
en bleu, l'autre en rose, et le nom de Nana revenait sur leurs
lèvres, si aigu, que le monde les écoutait. Le comte de
Vandeuvres emmena Blanche. Mais, à présent, comme un écho, Nana
sonnait aux quatre coins du vestibule sur un ton plus haut, dans
un désir accru par l'attente. On ne commençait donc pas? Les
hommes tiraient leurs montres, des retardataires sautaient de
leurs voitures avant qu'elles fussent arrêtées, des groupes
quittaient le trottoir, où les promeneurs, lentement,
traversaient la nappe de gaz restée vide, en allongeant le cou
pour voir dans le théâtre. Un gamin qui arrivait en sifflant, se
planta devant une affiche, à la porte; puis, il cria: «Ohé!
Nana!» d'une voix de rogomme, et poursuivit son chemin, déhanché,
traînant ses savates. Un rire avait couru. Des messieurs très
bien répétèrent: «Nana, ohé! Nana!» On s'écrasait, une querelle
éclatait au contrôle, une clameur grandissait, faite du
bourdonnement des voix appelant Nana, exigeant Nana, dans un de
ces coups d'esprit bête et de brutale sensualité qui passent sur
les foules.

Mais, au-dessus du vacarme, la sonnette de l'entracte se fit
entendre. Une rumeur gagna jusqu'au boulevard: «On a sonné, on a
sonné»; et ce fut une bousculade, chacun voulait passer, tandis
que les employés du contrôle se multipliaient. Mignon, l'air
inquiet, reprit enfin Steiner, qui n'était pas allé voir le
costume de Rose. Au premier tintement, la Faloise avait fendu la
foule, en entraînant Fauchery, pour ne pas manquer l'ouverture.
Cet empressement du public irrita Lucy Stewart. En voilà de
grossiers personnages, qui poussaient les femmes! Elle resta la
dernière, avec Caroline Héquet et sa mère. Le vestibule était
vide; au fond, le boulevard gardait son ronflement prolongé.

-- Comme si c'était toujours drôle, leurs pièces! répétait Lucy,
en montant l'escalier.

Dans la salle, Fauchery et la Faloise, devant leurs fauteuils,
regardaient de nouveau. Maintenant, la salle resplendissait. De
hautes flammes de gaz allumaient le grand lustre de cristal d'un
ruissellement de feux jaunes et roses, qui se brisaient du cintre
au parterre en une pluie de clarté. Les velours grenat des
sièges se moiraient de laque, tandis que les ors luisaient et que
les ornements vert tendre en adoucissaient l'éclat, sous les
peintures trop crues du plafond. Haussée, la rampe, dans une
nappe brusque de lumière, incendiait le rideau, dont la lourde
draperie de pourpre avait une richesse de palais fabuleux, jurant
avec la pauvreté du cadre, où des lézardes montraient le plâtre
sous la dorure. Il faisait déjà chaud. A leurs pupitres, les
musiciens accordaient leurs instruments, avec des trilles légers
de flûte, des soupirs étouffés de cor, des voix chantantes de
violon, qui s'envolaient au milieu du brouhaha grandissant des
voix. Tous les spectateurs parlaient, se poussaient, se
casaient, dans l'assaut donné aux places; et la bousculade des
couloirs était si rude, que chaque porte lâchait péniblement un
flot de monde, intarissable. C'étaient des signes d'appel, des
froissements d'étoffe, un défilé de jupes et de coiffures,
coupées par le noir d'un habit ou d'une redingote. Pourtant, les
rangées de fauteuils s'emplissaient peu à peu; une toilette
claire se détachait, une tête au fin profil baissait son chignon,
où courait l'éclair d'un bijou. Dans une loge, un coin d'épaule
nue avait une blancheur de soie. D'autres femmes, tranquilles,
s'éventaient avec langueur, en suivant du regard les poussées de
la foule; pendant que de jeunes messieurs, debout à l'orchestre,
le gilet largement ouvert, un gardénia à la boutonnière,
braquaient leurs jumelles du bout de leurs doigts gantés.

Alors, les deux cousins cherchèrent les figures de connaissance.
Mignon et Steiner étaient ensemble, dans une baignoire, les
poignets appuyés sur le velours de la rampe, côte à côte.
Blanche de Sivry semblait occuper à elle seule une avant-scène du
rez-de-chaussée. Mais la Faloise examina surtout Daguenet, qui
avait un fauteuil d'orchestre, deux rangs en avant du sien. Près
de lui, un tout jeune homme, de dix-sept ans au plus, quelque
échappé de collège, ouvrait très grands ses beaux yeux de
chérubin. Fauchery eut un sourire en le regardant.

-- Quelle est donc cette dame, au balcon? demanda tout à coup la
Faloise. Celle qui a une jeune fille en bleu près d'elle.

Il indiquait une grosse femme, sanglée dans son corset, une
ancienne blonde devenue blanche et teinte en jaune, dont la
figure ronde, rougie par le fard, se boursouflait sous une pluie
de petits frissons enfantins.

-- C'est Gaga, répondit simplement Fauchery.

Et, comme ce nom semblait ahurir son cousin, il ajouta:

-- Tu ne connais pas Gaga?... Elle a fait les délices des
premières années du règne de Louis-Philippe. Maintenant, elle
traîne partout sa fille avec elle.

La Faloise n'eut pas un regard pour la jeune fille. La vue de
Gaga l'émotionnait, ses yeux ne la quittaient plus; il la
trouvait encore très bien, mais il n'osa pas le dire.

Cependant, le chef d'orchestre levait son archet, les musiciens
attaquaient l'ouverture. On entrait toujours, l'agitation et le
tapage croissaient. Parmi ce public spécial des premières
représentations, qui ne changeait pas, il y avait des coins
d'intimité où l'on se retrouvait en souriant. Des habitués, le
chapeau sur la tête, à l'aise et familiers, échangeaient des
saluts. Paris était là, le Paris des lettres, de la finance et
du plaisir, beaucoup de journalistes, quelques écrivains, des
hommes de Bourse, plus de filles que de femmes honnêtes; monde
singulièrement mêlé, fait de tous les génies, gâté par tous les
vices, où la même fatigue et la même fièvre passaient sur les
visages. Fauchery, que son cousin questionnait, lui montra les
loges des journaux et des cercles, puis il nomma les critiques
dramatiques, un maigre, l'air desséché, avec de minces lèvres
méchantes, et surtout un gros, de mine bon enfant, se laissant
aller sur l'épaule de sa voisine, une ingénue qu'il couvait d'un
oeil paternel et tendre.

Mais il s'interrompit, en voyant la Faloise saluer des personnes
qui occupaient une loge de face. Il parut surpris.

-- Comment! demanda-t-il, tu connais le comte Muffat de Beuville?

-- Oh! depuis longtemps, répondit Hector. Les Muffat avaient une
propriété près de la nôtre. Je vais souvent chez eux... Le
comte est avec sa femme et son beau-père, le marquis de Chouard.

Et, par vanité, heureux de l'étonnement de son cousin, il appuya
sur des détails: le marquis était conseiller d'État, le comte
venait d'être nommé chambellan de l'impératrice. Fauchery, qui
avait pris sa jumelle, regardait la comtesse, une brune à la peau
blanche, potelée, avec de beaux yeux noirs.

-- Tu me présenteras pendant un entracte, finit-il par dire. Je
me suis déjà rencontré avec le comte, mais je voudrais aller à
leurs mardis.

Des chuts! énergiques partirent des galeries supérieures.
L'ouverture était commencée, on entrait encore. Des
retardataires forçaient des rangées entières de spectateurs à se
lever, les portes des loges battaient, de grosses voix se
querellaient dans les couloirs. Et le bruit des conversations ne
cessait pas, pareil au piaillement d'une nuée de moineaux
bavards, lorsque le jour tombe. C'était une confusion, un
fouillis de têtes et de bras qui s'agitaient, les uns s'asseyant
et cherchant leurs aises, les autres s'entêtant à rester debout,
pour jeter un dernier coup d'oeil. Le cri: «Assis! assis!»
sortit violemment des profondeurs obscures du parterre. Un
frisson avait couru: enfin on allait donc connaître cette fameuse
Nana, dont Paris s'occupait depuis huit jours!

Peu à peu, cependant, les conversations tombaient, mollement,
avec des reprises de voix grasses. Et, au milieu de ce murmure
pâmé, de ces soupirs mourants, l'orchestre éclatait en petites
notes vives, une valse dont le rythme canaille avait le rire
d'une polissonnerie. Le public, chatouillé, souriait déjà. Mais
la claque, aux premiers bancs du parterre, tapa furieusement des
mains. Le rideau se levait.

-- Tiens! dit la Faloise, qui causait toujours, il y a un
monsieur avec Lucy.

Il regardait l'avant-scène de balcon, à droite, dont Caroline et
Lucy occupaient le devant. Dans le fond, on apercevait la face
digne de la mère de Caroline et le profil d'un grand garçon, à
belle chevelure blonde, d'une tenue irréprochable.

-- Vois donc, répétait la Faloise avec insistance, il y a un
monsieur.

Fauchery se décida à diriger sa jumelle vers l'avant-scène. Mais
il se détourna tout de suite.

-- Oh! c'est Labordette, murmura-t-il d'une voix insouciante,
comme si la présence de ce monsieur devait être pour tout le
monde naturelle et sans conséquence.

Derrière eux, on cria: «Silence!» Ils durent se taire.
Maintenant, une immobilité frappait la salle, des nappes de
têtes, droites et attentives, montaient de l'orchestre à
l'amphithéâtre. Le premier acte de la _Blonde Vénus_ se passait
dans l'Olympe, un Olympe de carton, avec des nuées pour coulisses
et le trône de Jupiter à droite. C'étaient d'abord Iris et
Ganymède, aidés d'une troupe de serviteurs célestes, qui
chantaient un choeur en disposant les sièges des dieux pour le
conseil. De nouveau, les bravos réglés de la claque partirent
tout seuls; le public, un peu dépaysé, attendait. Cependant, la
Faloise avait applaudi Clarisse Besnus, une des petites femmes de
Bordenave, qui jouait Iris, en bleu tendre, une grande écharpe
aux sept couleurs nouée à la taille.

-- Tu sais qu'elle retire sa chemise pour mettre ça, dit-il à
Fauchery, de façon à être entendu. Nous avons essayé ça, ce
matin... On voyait sa chemise sous les bras et dans le dos.

Mais un léger frémissement agita la salle. Rose Mignon venait
d'entrer, en Diane. Bien qu'elle n'eût ni la taille ni la figure
du rôle, maigre et noire, d'une laideur adorable de gamin
parisien, elle parut charmante, comme une raillerie même du
personnage. Son air d'entrée, des paroles bêtes à pleurer, où
elle se plaignait de Mars, qui était en train de la lâcher pour
Vénus, fut chanté avec une réserve pudique, si pleine de
sous-entendus égrillards, que le public s'échauffa. Le mari et
Steiner, coude à coude, riaient complaisamment. Et toute la
salle éclata, lorsque Prullière, cet acteur si aimé, se montra en
général, un Mars de la Courtille, empanaché d'un plumet géant,
traînant un sabre qui lui arrivait à l'épaule. Lui, avait assez
de Diane; elle faisait trop sa poire. Alors, Diane jurait de le
surveiller et de se venger. Le duo se terminait par une
tyrolienne bouffonne, que Prullière enleva très drôlement, d'une
voix de matou irrité. Il avait une fatuité amusante de jeune
premier en bonne fortune, et roulait des yeux de bravache, qui
soulevaient des rires aigus de femme, dans les loges.

Puis, le public redevint froid; les scènes suivantes furent
trouvées ennuyeuses. C'est à peine si le vieux Bosc, un Jupiter
imbécile, la tête écrasée sous une couronne immense, dérida un
instant le public, lorsqu'il eut une querelle de ménage avec
Junon, à propos du compte de leur cuisinière. Le défilé des
dieux, Neptune, Pluton, Minerve et les autres, faillit même tout
gâter. On s'impatientait, un murmure inquiétant grandissait
lentement, les spectacteurs se désintéressaient et regardaient
dans la salle. Lucy riait avec Labordette; le comte de
Vandeuvres allongeait la tête, derrière les fortes épaules de
Blanche; tandis que Fauchery, du coin de l'oeil, examinait les
Muffat, le comte très grave, comme s'il n'avait pas compris, la
comtesse vaguement souriante, les yeux perdus, rêvant. Mais,
brusquement, dans ce malaise, les applaudissements de la claque
crépitèrent avec la régularité d'un feu de peloton. On se tourna
vers la scène. Était-ce Nana enfin? Cette Nana se faisait bien
attendre.

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Congratulations to Alex Ross, winner of the Guardian first book award
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The arcane first book that's also a bestseller

Congratulations to Alex Ross, the deserving winner of the 2008 Guardian first book award. There's been a massed chorus of appreciation for this work already, so I shan't add much, except to say that what I particular enjoy about it is the connections it makes between musics and musicians. I'm the sort of person who goes to a lot of concerts, plays the violin, has some kind of grasp of how the history of music works – but frankly, it's all a bit fragmented and vague, since I have never studied the history of music properly and I can't really do the textbook musicological stuff. As I was reading Ross's book, it dawned on me that most of my knowledge of 20th-century music was based on reading the occasional Grove essay – and mostly, reading programme notes. What Ross's book does brilliantly is knit all these odd and isolated bits of knowledge together, so that everything starts to synthesise rather wonderfully, and you get to know what Sibelius thought of Stravinsky, say (not much – "stillborn affectations" was the phrase employed); or that Alban Berg was lionised by George Gershwin; or that David Bowie referenced Philip Glass and vice versa. That, and then the material is set against its historical and political background, such that this is a book for history-lovers as much as music-lovers.

By the way, there's a pungent criticism of the new-music scene by Hans Eisler in 1928, as quoted by Ross. How much have things changed, I wonder?

"The big music festivals have become downright stock exchanges, where the value of the works is assessed and contracts for the coming season are settled. Yet all this noise is carried out in the vacuum of a bell glass, so to speak, so that not a sound can be heard outside. An empty officiousness celebrates orgies of inbreeding, while there is a complete lack of interest or participation of a public of any kind."

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