Une Page d\'Amour by Emile Zola
E >>
Emile Zola >> Une Page d\'Amour
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 Tonya Allen, Carlo Traverso, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team.
This file was produced from images generously made available by the
Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
LES ROUGON-MACQUART
HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE
UNE PAGE D'AMOUR
EMILE ZOLA
NOTE
Je me decide a joindre a ce volume l'arbre genealogique des
Rougon-Macquart. Deux raisons me determinent.
La premiere est que beaucoup de personnes m'ont demande cet arbre. Il
doit, en effet, aider les lecteurs a se retrouver, parmi les membres
assez nombreux de la famille dont je me suis fait l'historien.
La seconde raison est plus compliquee. Je regrette de n'avoir pas
publie l'arbre dans le premier volume de la serie, pour montrer tout
de suite l'ensemble de mon plan. Si je tardais encore, on finirait par
m'accuser de l'avoir fabrique apres coup. Il est grand temps d'etablir
qu'il a ete dresse tel qu'il est en 1868, avant que j'eusse ecrit une
seule ligne; et cela ressort clairement de la lecture du premier
episode, la Fortune des Rougon, ou je ne pouvais poser les origines de
la famille, sans arreter avant tout la filiation et les ages. La
difficulte etait d'autant plus grande, que je mettais face a face
quatre generations, et que mes personnages s'agitaient dans une
periode de dix-huit annees seulement.
La publication de ce document sera ma reponse a ceux qui m'ont accuse
de courir apres l'actualite et le scandale. Depuis 1868, je remplis le
cadre que je me suis impose, l'arbre genealogique en marque pour moi
les grandes lignes, sans me permettre d'aller ni a droite ni a gauche.
Je dois le suivre strictement, il est en meme temps ma force et mon
regulateur. Les conclusions sont toutes pretes. Voila ce que j'ai
voulu et voila ce que j'accomplis.
Il me reste a declarer que les circonstances seules m'ont fait publier
l'arbre avec _Une page d'amour_, cette oeuvre intime et de demi-teinte.
Il devait seulement etre joint au dernier volume. Huit ont paru, douze
sont encore sur le chantier; c'est pourquoi la patience m'a manque.
Plus tard, je le reporterai en tete de ce dernier volume, ou il fera
corps avec l'action. Dans ma pensee, il est le resultat des
observations de Pascal Rougon, un medecin, membre de la famille, qui
conduira le roman final, conclusion scientifique de tout l'ouvrage. Le
docteur Pascal l'eclairera alors de ses analyses de savant, le
completera par des renseignements precis que j'ai du enlever, pour ne
pas deflorer les episodes futurs. Le role naturel et social de chaque
membre sera definitivement regle, et les commentaires enleveront aux
mots techniques ce qu'ils ont de barbare. D'ailleurs, les lecteurs
peuvent deja faire une bonne partie de ce travail. Sans indiquer ici
tous les livres de physiologie que j'ai consultes, je citerai
seulement l'ouvrage du docteur Lucas: _l'Heredite naturelle_, ou les
curieux pourront aller chercher des explications sur le systeme
physiologique qui m'a servi a etablir l'arbre genealogique des
Rougon-Macquart.
Aujourd'hui, j'ai simplement le desir de prouver que les romans
publies par moi depuis bientot neuf ans, dependent d'un vaste
ensemble, dont le plan a ete arrete d'un coup et a l'avance, et que
l'on doit par consequent, tout en jugeant chaque roman a part, tenir
compte de la place harmonique qu'il occupe dans cet ensemble. On se
prononcera des lors sur mon oeuvre plus justement et plus largement.
EMILE ZOLA.
Paris, 2 avril 1878.
[Illustration: ARBRE GENEALOGIQUE]
UNE PAGE D'AMOUR
PREMIERE PARTIE
I
La veilleuse, dans un cornet bleuatre, brulait sur la cheminee,
derriere un livre, dont l'ombre noyait toute une moitie de la chambre.
C'etait une calme lueur qui coupait le gueridon et la chaise longue,
baignait les gros plis des rideaux de velours, azurait la glace de
l'armoire de palissandre, placee entre les deux fenetres. L'harmonie
bourgeoise de la piece, ce bleu des tentures, des meubles et du tapis,
prenait a cette heure nocturne une douceur vague de nuee. Et, en face
des fenetres, du cote de l'ombre, le lit, egalement tendu de velours,
faisait une masse noire, eclairee seulement de la paleur des draps.
Helene, les mains croisees, dans sa tranquille attitude de mere et de
veuve, avait un leger souffle.
Au milieu du silence, la pendule sonna une heure. Les bruits du
quartier etaient morts. Sur ces hauteurs du Trocadero, Paris envoyait
seul son lointain ronflement. Le petit souffle d'Helene etait si doux,
qu'il ne soulevait pas la ligne chaste de sa gorge. Elle sommeillait
d'un beau sommeil, paisible et fort, avec son profil correct et ses
cheveux chatains puissamment noues, la tete penchee, comme si elle se
fut assoupie en ecoutant. Au fond de la piece, la porte d'un cabinet
grande ouverte trouait le mur d'un carre de tenebres.
Mais pas un bruit ne montait. La demie sonna. Le balancier avait un
battement affaibli, dans cette force du sommeil qui aneantissait la
chambre entiere. La veilleuse dormait, les meubles dormaient; sur le
gueridon, pres d'une lampe eteinte, un ouvrage de femme dormait.
Helene, endormie, gardait son air grave et bon.
Quand deux heures sonnerent, cette paix fut troublee, un soupir sortit
des tenebres du cabinet. Puis, il y eut un froissement de linge, et le
silence recommenca. Maintenant, une haleine oppressee s'entendait.
Helene n'avait pas bouge. Mais, brusquement, elle se souleva. Un
balbutiement confus d'enfant qui souffre venait de la reveiller. Elle
portait les mains a ses tempes, encore ensommeillee, lorsqu'un cri
sourd la fit sauter sur le tapis.
--Jeanne!... Jeanne!... qu'as-tu? reponds-moi! demanda-t-elle.
Et, comme l'enfant se taisait, elle murmura, tout en courant prendre
la veilleuse:
--Mon Dieu! elle n'etait pas bien, je n'aurais pas du me coucher.
Elle entra vivement dans la piece voisine ou un lourd silence s'etait
fait. Mais la veilleuse, noyee d'huile, avait une tremblante clarte
qui envoyait seulement au plafond une tache ronde. Helene, penchee sur
le lit de fer, ne put rien distinguer d'abord. Puis, dans la lueur
bleuatre, au milieu des draps rejetes, elle apercut Jeanne raidie, la
tete renversee, les muscles du cou rigides et durs. Une contraction
defigurait le pauvre et adorable visage; les yeux etaient ouverts,
fixes sur la fleche des rideaux.
--Mon Dieu! mon Dieu! cria-t-elle, mon Dieu! elle se meurt!
Et, posant la veilleuse, elle tata sa fille de ses mains tremblantes.
Elle ne put trouver le pouls. Le coeur semblait s'arreter. Les petits
bras, les petites jambes se tendaient violemment. Alors, elle devint
folle, s'epouvantant, begayant:
--Mon enfant se meurt! Au secours!... Mon enfant! mon enfant!
Elle revint dans la chambre, tournant et se cognant, sans savoir ou
elle allait; puis, elle rentra dans le cabinet et se jeta de nouveau
devant le lit, appelant toujours au secours. Elle avait pris Jeanne
entre ses bras, elle lui baisait les cheveux, promenait les mains sur
son corps, en la suppliant de repondre. Un mot, un seul mot. Ou avait-
elle mal? Desirait-elle un peu de la potion de l'autre jour? Peut-etre
l'air l'aurait-il ranimee? Et elle s'entetait a vouloir l'entendre
parler.
--Dis-moi, Jeanne, oh! dis-moi, je t'en prie!
Mon Dieu! et ne savoir que faire! Comme ca, brusquement, dans la nuit.
Pas meme de lumiere. Ses idees se brouillaient. Elle continuait de
causer a sa fille, l'interrogeant et repondant pour elle. C'etait dans
l'estomac que ca la tenait; non, dans la gorge. Ce ne serait rien. Il
fallait du calme. Et elle faisait un effort pour avoir elle-meme toute
sa tete. Mais la sensation de sa fille raide entre ses bras lui
soulevait les entrailles. Elle la regardait, convulsee et sans
souffle; elle tachait de raisonner, de resister au besoin de crier.
Tout a coup, malgre elle, elle cria.
Elle traversa la salle a manger et la cuisine, appelant:
--Rosalie! Rosalie!... Vite, un medecin!... Mon enfant se meurt! La
bonne, qui couchait dans une petite piece derriere la cuisine, poussa
des exclamations. Helene etait revenue en courant. Elle pietinait en
chemise, sans paraitre sentir le froid de cette glaciale nuit de
fevrier. Cette bonne laisserait donc mourir son enfant! Une minute
s'etait a peine ecoulee. Elle retourna dans la cuisine, rentra dans la
chambre. Et, rudement, a tatons, elle passa une jupe, jeta un chale
sur ses epaules. Elle renversait les meubles, emplissait de la
violence de son desespoir cette chambre ou dormait une paix si
recueillie. Puis, chaussee de pantoufles, laissant les portes
ouvertes, elle descendit elle-meme les trois etages, avec cette idee
qu'elle seule ramenerait un medecin.
Quand la concierge eut tire le cordon, Helene se trouva dehors, les
oreilles bourdonnantes, la tete perdue. Elle descendit rapidement la
rue Vineuse, sonna chez le docteur Bodin, qui avait deja soigne
Jeanne; une domestique, au bout d'une eternite, vint lui repondre que
le docteur etait aupres d'une femme en couches. Helene resta stupide
sur le trottoir. Elle ne connaissait pas d'autre docteur dans Passy.
Pendant un instant, elle battit les rues, regardant les maisons. Un
petit vent glace soufflait; elle marchait avec ses pantoufles dans une
neige legere, tombee le soir. Et elle avait toujours devant elle sa
fille, avec cette pensee d'angoisse qu'elle la tuait en ne trouvant
pas tout de suite un medecin. Alors, comme elle remontait la rue
Vineuse, elle se pendit a une sonnette. Elle allait toujours demander;
on lui donnerait peut-etre une adresse. Elle sonna de nouveau, parce
qu'on ne se hatait pas. Le vent plaquait son mince jupon sur ses
jambes, et les meches de ses cheveux s'envolaient.
Enfin, un domestique vint ouvrir et lui dit que le docteur Deberle
etait couche. Elle avait sonne chez un docteur, le ciel ne
l'abandonnait donc pas! Alors, elle poussa le domestique pour entrer.
Elle repetait:
--Mon enfant, mon enfant se meurt!... Dites-lui qu'il vienne.
C'etait un petit hotel plein de tentures. Elle monta ainsi un etage,
luttant contre le domestique, repondant a toutes les observations que
son enfant se mourait. Arrivee dans une piece, elle voulut bien
attendre. Mais, des qu'elle entendit a cote le medecin se lever, elle
s'approcha, elle parla a travers la porte.
--Tout de suite, monsieur, je vous en supplie.... Mon enfant se meurt!
Et, lorsque le medecin parut en veston, sans cravate, elle l'entraina,
elle ne le laissa pas se vetir davantage. Lui, l'avait reconnue. Elle
habitait la maison voisine et etait sa locataire. Aussi, quand il lui
fit traverser un jardin pour raccourcir en passant par une porte de
communication qui existait entre les deux demeures, eut-elle un
brusque reveil de memoire.
--C'est vrai, murmura-t-elle, vous etes medecin, et je le savais....
Voyez-vous, je suis devenue folle.... Depechons-nous.
Dans l'escalier, elle voulut qu'il passat le premier. Elle n'eut pas
amene Dieu chez elle d'une facon plus devote. En haut, Rosalie etait
restee pres de Jeanne, et elle avait allume la lampe posee sur le
gueridon. Des que le medecin entra, il prit cette lampe, il eclaira
vivement l'enfant, qui gardait une rigidite douloureuse; seulement, la
tete avait glisse, de rapides crispations couraient sur la face.
Pendant une minute, il ne dit rien, les levres pincees. Helene,
anxieusement, le regardait. Quand il apercut ce regard de mere qui
l'implorait, il murmura:
--Ce ne sera rien.... Mais il ne faut pas la laisser ici. Elle a
besoin d'air.
Helene, d'un geste fort, l'emporta sur son epaule. Elle aurait baise
les mains du medecin pour sa bonne parole, et une douceur coulait en
elle. Mais a peine eut-elle pose Jeanne dans son grand lit, que ce
pauvre petit corps de fillette fut agite de violentes convulsions. Le
medecin avait enleve l'abat-jour de la lampe, une clarte blanche
emplissait la piece. Il alla entrouvrir une fenetre, ordonna a Rosalie
de tirer le lit hors des rideaux. Helene, reprise par l'angoisse,
balbutiait:
--Mais elle se meurt, monsieur!... Voyez donc, voyez donc!... Je ne
la reconnais plus!
Il ne repondait pas, suivait l'acces d'un regard attentif. Puis, il
dit:
--Passez dans l'alcove, tenez-lui les mains pour qu'elle ne
s'egratigne pas.... La, doucement, sans violence.... Ne vous inquietez
pas, il faut que la crise suive son cours.
Et tous deux, penches au-dessus du lit, ils maintenaient Jeanne, dont
les membres se detendaient avec des secousses brusques. Le medecin
avait boutonne son veston pour cacher son cou nu. Helene etait restee
enveloppee dans le chale qu'elle avait jete sur ses epaules. Mais
Jeanne, en se debattant, tira un coin du chale, deboutonna le haut du
veston. Ils ne s'en apercurent point. Ni l'un ni l'autre ne se voyait.
Cependant, l'acces se calma. La petite parut tomber dans un grand
affaissement. Bien qu'il rassurat la mere sur l'issue de la crise, le
docteur restait preoccupe. Il regardait toujours la malade, il finit
par poser des questions breves a Helene, demeuree debout dans la
ruelle.
--Quel age a l'enfant?
--Onze ans et demi, monsieur.
Il y eut un silence. Il hochait la tete, se baissait pour soulever la
paupiere fermee de Jeanne et regarder la muqueuse. Puis, il continua
son interrogatoire, sans lever les yeux sur Helene.
--A-t-elle eu des convulsions etant jeune?
--Oui, monsieur, mais ces convulsions ont disparu vers l'age de six
ans.... Elle est tres-delicate. Depuis quelques jours, je la voyais
mal a son aise. Elle avait des crampes, des absences.
--Connaissez-vous des maladies nerveuses dans votre famille?
--Je ne sais pas.... Ma mere est morte de la poitrine.
Elle hesitait, prise d'une honte, ne voulant pas avouer une aieule
enfermee dans une maison d'alienes. Toute son ascendance etait
tragique.
--Prenez garde, dit vivement le medecin, voici un nouvel acces.
Jeanne venait d'ouvrir les yeux. Un instant, elle regarda autour
d'elle, d'un air egare, sans prononcer une parole. Puis, son regard
devint fixe, son corps se renversa en arriere, les membres etendus et
raidis. Elle etait tres rouge. Tout d'un coup elle blemit, d'une
paleur livide, et les convulsions se declarerent.
--Ne la lachez pas, reprit le docteur. Prenez-lui l'autre main.
Il courut au gueridon, sur lequel, en entrant, il avait pose une
petite pharmacie. Il revint avec un flacon, qu'il fit respirer a
l'enfant. Mais ce fut comme un terrible coup de fouet, Jeanne donna
une telle secousse, qu'elle echappa des mains de sa mere.
--Non, non, pas d'ether! cria celle-ci, avertie par l'odeur. L'ether
la rend folle.
Tous deux suffirent a peine a la maintenir. Elle avait de violentes
contractions, soulevee sur les talons et sur la nuque, comme pliee en
deux. Puis, elle retombait, elle s'agitait dans un balancement qui la
jetait aux deux bords du lit. Ses poings etaient serres, le pouce
flechi vers la paume; par moments, elle les ouvrait, et, les doigts
ecartes, elle cherchait a saisir des objets dans le vide pour les
tordre. Elle rencontra le chale de sa mere, elle s'y cramponna. Mais
ce qui surtout torturait celle-ci, c'etait, comme elle le disait, de
ne plus reconnaitre sa fille. Son pauvre ange, au visage si doux,
avait les traits renverses, les yeux perdus dans leurs orbites,
montrant leur nacre bleuatre.
--Faites quelque chose, je vous en supplie, murmura-t-elle. Je ne me
sens plus la force, monsieur. Elle venait de se rappeler que la fille
d'une de ses voisines, a Marseille, etait morte etouffee dans une
crise semblable. Peut-etre le medecin la trompait-il pour l'epargner.
Elle croyait, a chaque seconde, recevoir au visage le dernier souffle
de Jeanne, dont la respiration entrecoupee s'arretait. Alors, navree,
bouleversee de pitie et de terreur, elle pleura. Ses larmes tombaient
sur la nudite innocente de l'enfant, qui avait rejete les couvertures.
La docteur cependant, de ses longs doigts souples, operait des
pressions legeres au bas du col. L'intensite de l'acces diminua.
Jeanne, apres quelques mouvements ralenti, resta inerte. Elle etait
retombee au milieu du lit, le corps allonge, les bras etendus, la tete
soutenue par l'oreiller et penchee sur la poitrine. On aurait dit un
Christ enfant. Helene se courba et la baisa longuement au front.
--Est-ce fini? dit-elle a demi-voix. Croyez-vous a d'autres acces?
Il fit un geste evasif. Puis, il repondit:
--En tous cas, les autres seront moins violents.
Il avait demande a Rosalie un verre et une carafe. Il emplit le verre
a moitie, prit deux nouveaux flacons, compta des gouttes, et, avec
l'aide d'Helene, qui soulevait la tete de l'enfant, il introduisit
entre les dents serrees une cuilleree de cette potion. La lampe
brulait tres-haute, avec sa flamme blanche, eclairant le desordre de
la chambre, ou les meubles etaient culbutes. Les vetements qu'Helene
jetait sur le dossier d'un fauteuil en se couchant, avaient glisse a
terre et barraient le tapis. Le docteur, ayant marche sur un corset,
le ramassa pour ne plus le rencontrer sous ses pieds. Une odeur de
verveine montait du lit defait et de ces linges epars. C'etait toute
l'intimite d'une femme violemment etalee. Le docteur alla lui-meme
chercher la cuvette, trempa un linge, l'appliqua sur les tempes de
Jeanne.
--Madame, vous allez prendre froid, dit Rosalie qui grelottait. On
pourrait peut-etre fermer la fenetre.... L'air est trop vif.
--Non, non, cria Helene, laissez la fenetre ouverte.... N'est-ce pas,
monsieur?
De petits souffles de vent entraient, soulevant les rideaux. Ella ne
les sentait pas. Pourtant le chale etait completement tomba de ses
epaules, decouvrant la naissance de la gorge. Par derriere, son
chignon denoue laissait pendre des meches folles jusqu'a ses reins.
Elle avait degage ses bras nus, pour etre plus prompte, oublieuse de
tout, n'ayant plus que la passion de son enfant. Et, devant elle,
affaire, le medecin ne songeait pas davantage a son veston ouvert, a
son col de chemise que Jeanne venait d'arracher.
--Soulevez-la un peu, dit-il. Non, pas ainsi.... Donnez-moi votre
main.
Il lui prit la main, la posa lui-meme sous la tete de l'enfant, a
laquelle il voulait faire reprendra une cuilleree de potion. Puis, il
l'appela pres de lui. Il se servait d'elle comme d'un aide, et elle
etait d'une obeissance religieuse, en voyant que sa fille semblait
plus calme.
--Venez.... Vous allez lui appuyer la tete sur votre epaule, pendant
que j'ecouterai.
Helene fit ce qu'il ordonnait. Alors, lui, se pencha au-dessus d'elle,
pour poser son oreille sur la poitrine de Jeanne. Il avait effleure de
la joue son epaule nue, et en ecoutant le coeur de l'enfant, il aurait
pu entendre battre le coeur de la mere. Quand il se releva, son
souffle rencontra le souffle d'Helene.
--Il n'y a rien de ce cote-la, dit-il tranquillement, pendant qu'elle
se rejouissait. Recouchez-la, il ne faut pas la tourmenter davantage.
Mais un nouvel acces se produisit. Il fut beaucoup moins grave. Jeanne
laissa echapper quelques paroles entrecoupees. Deux autres acces
avorterent, a de courts intervalles. L'enfant etait tombee dans une
prostration qui parut de nouveau inquieter le medecin. Il l'avait
couchee, la tete tres haute, la couverture ramenee sous le menton, et
pendant pres d'une heure il demeura la, a la veiller, paraissant
attendre le son normal de la respiration. De l'autre cote du lit,
Helene attendait egalement, sans bouger.
Peu a peu, une grande paix se fit sur la face de Jeanne. La lampe
l'eclairait d'une lumiere blonde. Son visage reprenait son ovale
adorable, un peu allonge, d'une grace et d'une finesse de chevre. Ses
beaux yeux fermes avaient de larges paupieres bleuatres et
transparentes, sous lesquelles on devinait l'eclat sombre du regard.
Son nez mince souffla legerement, sa bouche un peu grande eut un
sourire vague. Et elle dormait ainsi, sur la nappe de ses cheveux
etales, d'un noir d'encre.
--Cette fois, c'est fini, dit le medecin a demi-voix. Et il se tourna,
rangeant ses flacons, s'appretant a partir. Helene s'approcha,
suppliante.
--Oh! monsieur, murmura-t-elle, ne me quittez pas. Attendez quelques
minutes. Si des acces se produisaient encore.... C'est vous qui l'avez
sauvee.
Il fit signe qu'il n'y avait plus rien a craindre. Pourtant, il resta,
voulant la rassurer. Elle avait envoye Rosalie se coucher. Bientot, le
jour parut, un jour doux et gris sur la neige qui blanchissait les
toitures. Le docteur alla fermer la fenetre. Et tous deux echangerent
de rares paroles, au milieu du grand silence, a voix tres-basse.
--Elle n'a rien de grave, je vous assure, disait-il. Seulement, a son
age, il faut beaucoup de soins.... Veillez surtout a ce qu'elle mene
une vie egale, heureuse, sans secousse.
Au bout d'un instant, Helene dit a son tour:
--Elle est si delicate, si nerveuse.... Je ne suis pas toujours
maitresse d'elle. Pour des miseres, elle a des joies et des tristesses
qui m'inquietent, tant elles sont vives.... Elle m'aime avec une
passion, une jalousie qui la font sangloter, lorsque je caresse un
autre enfant.
Il hocha la tete, en repetant:
--Oui, oui, delicate, nerveuse, jalouse.... C'est le docteur Bodin qui
la soigne, n'est-ce pas? Je causerai d'elle avec lui. Nous arreterons
un traitement energique. Elle est a l'epoque ou la sante d'une femme
se decide.
En le voyant si devoue, Helene eut un elan de reconnaissance.
--Ah! monsieur, que je vous remercie de toute la peine que vous avez
prise!
Puis, ayant eleve la voix, elle vint se pencher au-dessus du lit, de
peur d'avoir reveille Jeanne. L'enfant dormait, toute rose, avec son
vague sourire aux levres. Dans la chambre calmee, une langueur
flottait. Une somnolence recueillie et comme soulagee avait repris les
tentures, les meubles, les vetements epars. Tout se noyait et se
delassait dans le petit jour entrant par les deux fenetres.
Helene, de nouveau, demeurait debout dans la ruelle. Le docteur se
tenait a l'autre bord du lit. Et, entre eux, il y avait Jeanne,
sommeillant avec son leger souffle.
--Son pere etait souvent malade, reprit doucement Helene, revenant a
l'interrogatoire. Moi, je me suis toujours bien portee.
Le docteur, qui ne l'avait point encore regardee, leva les yeux, et ne
put s'empecher de sourire, tant il la trouvait saine et forte. Elle
sourit aussi, de son bon sourire tranquille. Sa belle sante la rendait
heureuse.
Cependant, il ne la quittait pas du regard. Jamais il n'avait vu une
beaute plus correcte. Grande, magnifique, elle etait une Junon
chataine, d'un chatain dore a reflets blonds. Quand elle tournait
lentement la tete, son profil prenait une purete grave de statue. Ses
yeux gris et ses dents blanches lui eclairaient toute la face. Elle
avait un menton rond, un peu fort, qui lui donnait un air raisonnable
et ferme. Mais ce qui etonnait le docteur, c'etait la nudite superbe
de cette mere. Le chale avait encore glisse, la gorge se decouvrait,
les bras restaient nus. Une grosse natte, couleur d'or bruni, coulait
sur l'epaule et se perdait entre les seins. Et, dans son jupon mal
attache, echevelee et en desordre, elle gardait une majeste, une
hauteur d'honnetete et de pudeur qui la laissait chaste sous ce regard
d'homme, ou montait un grand trouble.
Elle-meme, un instant, l'examina. Le docteur Deberle etait un homme de
trente-cinq ans, a la figure rasee, un peu longue, l'oeil fin, les
levres minces. Comme elle le regardait, elle s'apercut a son tour
qu'il avait le cou nu. Et ils resterent ainsi face a face, avec la
petite Jeanne endormie entre eux. Mais cet espace, tout a l'heure
immense, semblait se resserrer. L'enfant avait un trop leger souffle.
Alors, Helene, d'une main lente, remonta son chale et s'enveloppa,
tandis que le docteur boutonnait le col de son veston.
--Maman, maman, balbutia Jeanne dans son sommeil.
Elle s'eveillait. Quand elle eut les yeux ouverts, elle vit le medecin
et s'inquieta.
--Qui est-ce? qui est-ce? demandait-elle.
Mais sa mere la baisait.
--Dors, ma cherie, tu as ete un peu souffrante.... C'est un ami.
L'enfant paraissait surprise. Elle ne se souvenait de rien. Le sommeil
la reprenait, et elle se rendormit, en murmurant d'un air tendre:
--Oh! j'ai dodo!... Bonsoir, petite mere.... S'il est ton ami, il
sera le mien.
Le medecin avait fait disparaitre sa pharmacie. Il salua
silencieusement et se retira. Helene ecouta un instant la respiration
de l'enfant. Puis, elle s'oublia, assise sur le bord du lit, les
regards et la pensee perdus. La lampe, laissee allumee, palissait dans
le grand jour.
II
Le lendemain, Helene songea qu'il etait convenable d'aller remercier
le docteur Deberle. La facon brusque dont elle l'avait force a la
suivre, la nuit entiere passee par lui aupres de Jeanne, la laissaient
genee, en face d'un service qui lui semblait sortir des visites
ordinaires d'un medecin. Cependant, elle hesita pendant deux jours,
repugnant a cette demarche pour des raisons qu'elle n'aurait pu dire.
Ces hesitations l'occupaient du docteur; un matin, elle le rencontra
et se cacha comme un enfant. Elle fut tres-contrariee ensuite de ce
mouvement de timidite. Sa nature tranquille et droite protestait
contre ce trouble qui entrait dans sa vie. Aussi decida-t-elle qu'elle
irait remercier le docteur le jour meme.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26