Le Comte Ory by Eugene Scribe et Delestre Poirson (Charles Gaspard)
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LE COMTE.
C'est le repas de l'innocence,
Mesdames.
LE GOUVERNEUR.
Point de vin!
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS, RAIMBAUD, _tenant un panier sous son manteau de
Pèlerine._
RAIMBAUD.
En voici, mes amis.
TOUS, _se levant._
C'est Raimbaud!
RAIMBAUD.
En héros j'ai tenté l'aventure,
Et je viens avec vous partager ma capture.
AIR.
Dans ce lieu solitaire,
Propice au doux mystère,
Moi, qui n'ai rien à faire,
Je m'étais endormi.
Dans mon âme indécise,
Certain goût d'entreprise
Que l'exemple autorise
Vient m'éveiller aussi.
C'est le seul moyen d'être
Digne d'un pareil maître,
Et je veux reconnaître
Ce manoir en détail!
Je pars... Je m'oriente;
A mes yeux se présente
Une chambre élégante,
C'est celle du travail.
Une harpe jolie...
De la tapisserie;
Près d'une broderie
J'aperçois un roman!
Même en une chambrette,
J'ai, dans une cachette,
Cru voir l'historiette
Du beau Tyran-le-Blanc!
Marchant à l'aventure
Sous une voûte obscure,
Je vois une ouverture...
C'est un vaste cellier,
Dont l'étendue immense
Et la bonne apparence
Attestaient la prudence
Du sir de Formoutiers,
Arsenal redoutable,
Qui fait qu'on puise à table
Un courage indomptable
Contre le Sarrasin.
Armée immense et belle,
D'une espèce nouvelle,
Plus à craindre que celle
Du Sultan Saladin....
Près des vins de Touraine,
Je vois ceux d'Aquitaine,
Et ma vue incertaine
S'égare en les comptant.
Là, je vois l'Allemagne;
Ici, brille l'Espagne
Là, frémit le champagne
Du joug impatient.
J'hésite... ô trouble extrême!
O doux péril que j'aime!
Et seul, avec moi-même,
Contre tant d'ennemis,
Au hasard je m'élance.
Sans compter je commence,
J'attaque avec vaillance,
A la fois vingt pays.
Quelle conquête
Pour moi s'apprête...
Mais je m'arrête,
J'entends du bruit.
Quelqu'un s'avance,
Vers moi s'élance!
On me poursuit.
Les échos en frémissent,
Les voûtes retentissent,
Et moi, je fuis soudain.
Mais, que m'importe?
Gaîment j'emporte
Toute ma gloire et mon butin.
TOUS, _ôtant les bouteilles du panier._
Partageons son butin!
Qu'il avait de bon vin
Le seigneur châtelain!
Pendant qu'il fait la guerre
Au Turc, au Sarrasin;
A sa santé si chère
Buvons ce jus divin.
Buvons, buvons jusqu'à demain.
Quelle douce ambroisie!
Célébrons tour à tour
Le vin et la folie,
Le plaisir et l'amour.
LE COMTE.
On vient... c'est la tourière!
Silence! taisez-vous!
Mettez-vous en prière,
Ou bien c'est fait de nous.
SCÈNE VI.
LES PRÉCÉDENTS, DAME RAGONDE, _traversant le théâtre et examinant si les
pèlerines n'ont besoin de rien._
TOUS LES CHEVALIERS, _fermant leur pèlerine, et cachant leur bouteille,
sans avoir l'air de voir Ragonde_.
Modèle d'innocence
Et de fidélité,
Que le ciel récompense
Votre hospitalité!
Ah! que le ciel vous récompense!
(_Ragonde les regarde d'un air attendri, lève les yeux au ciel, et
s'éloigne._)
RAIMBAUD.
Elle a disparu,
Réparons bien le temps perdu.
LE GOUVERNEUR.
De crainte encore peut-être
Qu'on n'arrive soudain,
Faisons bien disparaître
Les traces du butin.
(_Il boit._)
TOUS.
Buvons, buvons soudain!...
Qu'il avait de bon vin,
Le seigneur châtelain!
Pendant qu'il fait la guerre
Au Turc, au Sarrasin;
A sa santé si chère
Buvons ce jus divin.
Buvons, buvons jusqu'à demain.
Quelle douce ambroisie!
Célébrons tour à tour
Le vin et la folie,
Le plaisir et l'amour.
LE COMTE.
Mais on vient encore... silence!
SCÈNE VII.
LES PRÉCÉDENTS, LA COMTESSE, DAME RAGONDE, PLUSIEURS FEMMES, _portant des
flambeaux_.
TOUS, _feignant de ne pas les voir_.
Modèle d'innocence
Et de fidélité,
Que le ciel récompense
Votre hospitalité!
LA COMTESSE, _à part, aux autres femmes._
Quel doux ravissement! combien je les admire!
(_Haut._)
Du repos voici le moment.
Que chacune de vous, Mesdames, se retire
Dans son appartement.
LE COMTE.
Adieu, noble comtesse... ah! si le ciel m'entend,
Bientôt viendra l'instant peut-être,
Où pourrai vous faire connaître
Ce qu'éprouve pour vous mon coeur reconnaissant.
TOUS.
Modèle d'innocence
Et de fidélité,
Que le ciel récompense
Votre hospitalité!
(_Le comte et les chevaliers prennent les flambeaux des mains des dames,
et se retirent._)
SCÈNE VIII.
LA COMTESSE, DAME RAGONDE, QUELQUES AUTRES DAMES.
LA COMTESSE, _commençant à défaire son voile._
Oui, c'est une bonne oeuvre, et qui, dans notre zèle,
(_Écoutant._)
Doit nous porter bonheur. On sonne à la tourelle,
Qui vient encore?
DAME RAGONDE, _regardant par la fenêtre._
Un page.
LA COMTESSE.
Un page dans ces lieux,
Dont l'enceinte est par nous aux hommes interdite!
Je veux savoir quel est l'audacieux!
SCÈNE IX.
LES PRÉCÉDENTS, ISOLIER, ET LES AUTRES FEMMES.
ISOLIER.
C'est moi, belle cousine, et point je ne mérite
Ce fier courroux qui brille en vos beaux yeux.
LA COMTESSE.
Qui vous amène ici?
ISOLIER.
Le duc mon maître.
Il m'a chargé de vous faire connaître
Que les preux chevaliers...
DAME RAGONDE.
Parlez, mon coeur frémit.
ISOLIER.
Qu'on attendait demain, arrivent cette nuit.
TOUTES.
Quoi! nos maris... bonté divine!...
ISOLIER.
Seront de retour à minuit.
Oui, dans l'ardeur qui les domine,
Ils veulent en secret vous surprendre ce soir.
TOUTES.
Ah! cet heureux retour comble tout notre espoir!
ISOLIER.
Le duc le croit aussi; mais il pense en son âme
Qu'un mari bien prudent prévient toujours sa femme.
Un bonheur trop subit peut être dangereux.
DAME RAGONDE.
Quoi! nos maris enfin reviennent en ces lieux!
Ah! le ciel les devait à nos vives tendresses.
Je cours en prévenir nos aimables hôtesses.
ISOLIER, _l'arrêtant._
Et qui donc?
DAME RAGONDE.
Quatorze vertus...
Que le comte Ory, votre maître,
Poursuivait.
ISOLIER.
De terreur tous mes sens sont émus.
Achevez... ce sont peut-être
Des pèlerines?
DAME RAGONDE.
Oui, vraiment.
ISOLIER.
C'est fait de nous... sous ce déguisement
Vous avez accueilli le comte Ory lui-même,
Et tous ses chevaliers.
TOUTES.
O ciel!
LA COMTESSE.
Terreur extrême!
DAME RAGONDE.
Que dire à mon mari, trouvant en ses foyers
Sa chaste épouse avec quatorze chevaliers?
TOUTES.
Hélas! à quel péril sommes-nous réservées?
ISOLIER.
Une heure seulement, et vous êtes sauvées.
On va nous secourir... il faut gagner du temps.
TOUTES.
Hélas! hélas! je tremble!
LA COMTESSE.
Plus terrible à lui seul que les autres ensemble,
Le comte Ory... le voici... je l'entends.
(_Toutes les dames s'enfuient en poussant un grand cri. Isolier va
souffler la lampe qui est sur le guéridon, puis, s'enveloppant du voile
que la comtesse vient de quitter, il se place sur le canapé, et fait
signe à la comtesse de s'approcher de lui._)
SCÈNE X.
ISOLIER, _assis sur le canapé_; LA COMTESSE, _debout, s'appuyant près de
lui_; LE COMTE, _sortant de sa chambre._
(_La nuit est complète._)
TRIO.
LE COMTE.
A la faveur de cette nuit obscure,
Avançons-nous, et sans la réveiller,
Il faut céder au tourment que j'endure;
Amour me berce, et ne puis sommeiller.
ENSEMBLE.
LA COMTESSE.
Ah! sa seule présence
Fait palpiter mon coeur;
La nuit et le silence
Redoublent ma frayeur.
ISOLIER.
De crainte et d'espérance
Je sens battre mon coeur.
La nuit et le silence
Redoublent son erreur.
LE COMTE.
D'amour et d'espérance
Je sens battre mon coeur;
Et sa seule présence
Est pour moi le bonheur.
ISOLIER, _bas, à la comtesse._
Parlez-lui.
LA COMTESSE.
Qui va là?
LE COMTE.
C'est moi: C'est soeur Colette.
Seule, et dans cette chambre où je ne peux dormir,
Tout me trouble, et tout m'inquiète.
J'ai peur... permettez-moi... près de vous... devenir.
ISOLIER ET LA COMTESSE, _à part._
Ah! quelle perfidie!
LE COMTE, _avançant près d'Isolier._
O moments pleins de charmes!
Quand on est deux, on a moins peur.
ISOLIER, _à part._
Oui, lorsqu'on est deux.
LE COMTE, _prenant la main d'Isolier._
Ah! je n'ai plus d'alarmes.
LA COMTESSE.
Que faites-vous?
LE COMTE, _pressant la main d'Isolier._
Pour moi plus de frayeur!
Quand cette main est sur mon coeur.
LA COMTESSE, _à part, et riant._
Il presse ma main sur son coeur.
ISOLIER, _bas, à la comtesse._
Beauté sévère,
Laissez-le faire;
Son bonheur ne vous coûte rien.
LE COMTE, _à part._
Grand Dieu! quel bonheur est le mien!
ENSEMBLE.
LE COMTE.
D'amour et d'espérance
Je sens battre mon coeur;
Amour, par ta puissance,
Achève mon bonheur.
LA COMTESSE.
Ah! sa seule présence
Fait palpiter mon coeur;
La nuit et le silence
Redoublent ma frayeur.
ISOLIER.
De crainte et d'espérance
Je sens battre mon coeur;
Sachons avec prudence
Prolonger son erreur.
LA COMTESSE.
Maintenant, je vous en supplie,
Soeur Colette, rentrez chez vous.
LE COMTE, _à Isolier._
Vous quitter... c'est perdre la vie...
Oui, je demeure à vos genoux.
LA COMTESSE, _à part._
(_Haut._)
Il tremble. O ciel! que faites-vous?
LE COMTE.
Sachez le feu qui me dévore!
C'est un amant qui vous implore.
LA COMTESSE.
Ah! grand Dieu! quelle trahison!
LE COMTE.
L'amour qui trouble ma raison
Doit me mériter mon pardon.
(_A Isolier qui veut se lever._)
Ne m'ôtez point, je la réclame,
Cette main que ma vive flamme...
LA COMTESSE.
Ah! comme vous me pressez!
Laissez-moi.
LE COMTE, _embrassant Isolier._
Vrai Dieu! Madame.
Peut-on vous aimer assez!
(_En ce moment ou entend sonner la cloche, et un bruit de clairons
retentit à la porte du château. Les femmes de la comtesse se précipitent
dans l'appartement en tenant des flambeaux._)
LE COMTE.
O ciel! quel est ce bruit?
ISOLIER, _jetant son voile._
L'heure de la retraite.
Car il faut partir, Monseigneur.
LE COMTE, _le reconnaissant._
C'est mon page Isolier!
ISOLIER.
Celui que soeur Colette
Embrassait avec tant d'ardeur.
LE COMTE.
Je suis trahi! crains ma colère!
ISOLIER.
Craignez celle de mon père!
Il arrive dans ce castel.
Entendez-vous ces cris de joie?
LE COMTE.
O ciel!
SCÈNE XI.
LES PRÉCÉDENTS; LE GOUVERNEUR, RAIMBAUD, COMPAGNONS DU COMTE ORY, _en
habits de chevaliers, et paraissant à la grille à droite._
LE CHOEUR.
Ah! quelle perfidie!
Nous sommes tous
Sous les verrous;
Délivrez-nous!
LE COMTE.
Je suis captif ainsi que vous.
LA COMTESSE.
Vous qui faites la guerre aux femmes,
Vous voilà donc nos prisonniers!
LE COMTE
Oui, nous sommes vaincus! à vos pieds, nobles dames,
Je demande merci pour tous mes chevaliers.
Pour leur rançon qu'exigez-vous?
LA COMTESSE.
Un gage.
Votre départ!.. Évitez le courroux
De nos maris.
ISOLIER.
Par un secret passage
Je vais guider vos pas, et votre page
Fermera la porte sur vous.
LE COMTE.
C'est lui qui nous a joués tous.
LA COMTESSE.
Écoutez ces chants de victoire...
Ce sont de braves chevaliers
Que l'amour ainsi que la gloire
Ont ramenés dans leurs foyers.
LE COMTE ET SES COMPAGNONS.
A l'hymen cédons la victoire,
Et qu'il rentre dans ses foyers.
Quittons ces lieux hospitaliers.
(_Isolier ouvre à gauche une porte secrète, par laquelle le comte Ory et
ces chevaliers disparaissent. En ce moment s'ouvrent les portes du fond.
Le duc et les chevaliers revenant de la Palestine entrent, précédés de
leurs écuyers, qui portent des étendards et des faisceaux d'armes. Dame
Ragonde et les autres femmes se précipitent dans les bras de leurs maris,
et la comtesse dans ceux de son frère: puis Isolier va baiser la main du
comte de Formoutiers, qui le relève et l'embrasse pendant le choeur
suivant._)
LE CHOEUR.
Honneur aux fils de la victoire,
Honneur aux braves chevaliers,
Que l'amour ainsi que la gloire
Ont ramenés dans leurs foyers!
DAME RAGONDE, _à son mari._
Seules, dans ce séjour, nous vivions d'espérance,
Attendant le retour de nos preux chevaliers!
Et nous n'avons reçu, pendant cinq ans d'absence,
Aucun homme en ces lieux.
ISOLIER, _aux maris._
Vous êtes les premiers.
LE CHOEUR.
Honneur aux fils de la victoire,
Honneur aux braves chevaliers,
Que l'amour ainsi que la gloire
Ont ramenés dans leurs foyers!