La Muette de Portici by Eugene Scribe et G. Delavigne
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LA MUETTE DE PORTICI
OPERA EN CINQ ACTES
Livret de M. E Scribe et M. G Delavigne
MUSIQUE DE M. AUBER (Daniel Francois)
Academie royale de Musique.--29 janvier 1828
* * * * *
PERSONNAGES
MASANIELLO, pecheur napolitain.
FENELLA, sa soeur.
ALPHONSE, fils du duc d'Arcos,
vice-roi de Naples.
ELVIRE, fiancee d'Alphonse.
PIETRO, compagnon de Masaniello.
BORELLA, |compagnons de Masaniello.
MORENO, |
LORENZO, confident d'Alphonse.
SELVA, officier du vice-roi.
UNE DAME de la suite d'Elvire.
_La scene se passe, au premier acte, a Naples, dans les jardins
du vice-roi; au deuxieme, a Portici, au bord de la mer entre Naples et le
mont Vesuve; au troisieme sur la place publique de Naples; au quatrieme, a
Portici, dans la cabane de Masaniello; au cinquieme, dans la palais du
vice-roi._
* * * * *
ACTE PREMIER.
_Les jardins du palais du duc d'Arcos. Au fond, une colonnade; a gauche,
l'entree d'une chapelle; a droite, un trone prepare pour la fete. Au
lever du rideau, des soldats espagnols, conduits par Selva, traversent la
colonnade._
SCENE PREMIERE.
ALPHONSE, CHOEUR DE PEUPLE, _en dehors_.
_INTRODUCTION._
LE CHOEUR.
Du prince, objet de notre amour,
Chantons l'heureuse destinee:
Les flambeaux d'hymenee
Pour lui vont briller en ce jour.
ALPHONSE.
Ah! ces cris d'allegresse et ces chants d'hymenee
Jettent le trouble dans mon coeur!
Elvire que j'adore en vain m'est destinee
Le remords malgre moi se mele a mon bonheur.
O toi! jeune victime
Dont j'ai trahi la foi,
Je vois avec effroi
Le malheur qui t'opprime.
Fenella, cache-moi
Ton courroux legitime;
Pour expier mon crime,
Je veillerai sur toi.
Ah! ces cris d'allegresse et ces chants d'hymenee
Jettent le trouble dans mon coeur!
Elvire que j'adore en vain m'est destinee:
Le remords malgre moi se mele a mon bonheur.
_LE CHOEUR, en dehors._
Du prince, objet de notre amour,
Chantons l'heureuse destinee:
Les flambeaux d'hymenee
Pour lui vont briller en ce jour.
SCENE II.
ALPHONSE, LORENZO.
ALPHONSE.
Lorenzo, je te vois, reponds ami fidele,
De Fenella sais-tu quel est le sort?
LORENZO.
Seigneur, je l'ignore, et mon zele,
Pour decouvrir sa trace, a fait un vain effort.
ALPHONSE.
De mes coupables feux, o suite trop cruelle!
Helas! son malheur est certain.
LORENZO.
Quand Naples retentit du bruit de votre hymen,
Quand la jeune et charmante Elvire
Consent a vous donner sa main,
Quel interet en ce jour vous inspire
La fille d'un pecheur et son obscur destin?
ALPHONSE.
Quel interet?... Le remords qui m'accable.
J'ai su m'en faire aimer en lui cachant mon nom;
Et je suis d'autant plus coupable,
Que son destin etrange et miserable
Rend plus facile encore ma lache trahison.
LORENZO.
Qu'entends-je?
ALPHONSE.
La parole a ses levres ravie
Par un horrible evenement,
La livrait sans defense a l'infidele amant
Dont l'abandon empoisonna sa vie.
Aimable fille, alors je t'ai cherie.
Dans ces entretiens pleins d'attraits,
Ou nos coeurs semblaient se confondre,
Muette, helas! tu m'entendais:
Tes yeux seuls pouvaient me repondre.
LORENZO.
De cet indigne amour vous avez triomphe?
ALPHONSE.
Ce n'est pas ma raison qui l'a seule etouffe:
J'oubliai ma victime en adorant Elvire:
Elle prit sur mes sens un souverain empire.
Mais ne sois pas surpris qu'en ce jour fortune,
Ou l'amour va m'unir a celle que j'adore,
Ami, la pitie parle encore
Pour celle que j'abandonnai.
Depuis un mois elle a fui ma presence,
Et sa mort...
LORENZO.
Ecartez un presage odieux:
Peut-etre votre pere a voulu, par prudence,
La soustraire a vos yeux.
Vous connaissez son humeur inflexible,
A ses sujets comme a son fils terrible.
Vous le savez; on craint que sa rigueur
De ce peuple opprime ne lasse la douleur.
ALPHONSE.
Mais du cortege qui s'avance
J'entends deja les accents solennels,
Cher Lorenzo, de la prudence!
Viens rejoindre mon pere et nous suivre aux autels.
SCENE III.
ELVIRE, LE CHOEUR.
(_Marche et cortege; Elvire parait entouree de jeunes filles espagnoles
ses compagnes, de seigneurs napolitains, des dames precedent son arrivee:
de jeunes Napolitaines lui presentent des fleurs._)
LE CHOEUR.
Alphonse epouse la plus belle;
Et quand le ciel forme leurs noeuds,
Que Naples soumise et fidele
Redouble ses chants et ses jeux!
Rendons hommage a la plus belle!
ELVIRE.
Plaisir du rang supreme, eclat de la grandeur,
Vous n'etes rien aupres de mon bonheur.
AIR.
A celui que j'aimais c'est l'hymen qui m'engage;
Dans mon ame ravie ou regne son image,
Est-il un seul desir qui puisse etre forme,
S'il m'aime autant qu'il est aime?
O moment enchanteur!
Pour ma fidele ardeur
Je sens battre mon coeur!
Quel jour prospere!
Plus de mystere;
Heureuse et fiere,
Je puis parler de mon bonheur.
(_Aux jeunes filles qui l'entourent._)
O mes jeunes amies,
Mes compagnes jolies,
Loin de notre patrie,
Vous qui m'avez suivie,
Partagez mon bonheur!
O moment enchanteur! etc.
Et vous que sur mes pas, pour ce lointain rivage,
L'Espagne vit partir,
Par vos chants, par vos jeux, des bords heureux du Tage
Rappelez-moi le souvenir.
(_Elvire s'assied entouree de sa cour._)
BALLET.
(_L'on execute plusieurs danses espagnoles et napolitaines. A la fin du
ballet, on entend un grand bruit._)
ELVIRE, _se levant._
Dans ces jardins quel bruit se fait entendre?
UNE DAME D'HONNEUR.
C'est une jeune fille: elle fuit des soldats,
Accourt en ces palais et tend vers vous les bras.
SCENE IV.
LES PRECEDENTS, FENELLA, poursuivie par Selva et par des gardes.
_(FENELLA entre avec effroi; elle apercoit la princesse et court se jeter
a ses genoux._)
ELVIRE.
Que voulez-vous? parlez.
FENELLA. _Elle fait signe a la princesse qu'elle ne peut parler, mais que
rien n'egalera sa reconnaissance, et par ses gestes suppliants elle la
conjure de la derober aux poursuites de Selva._
ELVIRE, _la relevant._
Je saurai te defendre.
Quand mon bonheur est si grand aujourd'hui,
Pourrais-je aux malheureux refuser mon appui?
(_A Selva._)
Quelle est donc cette infortunee?
SELVA.
La fille d'un pecheur. L'ordre du vice-roi
Depuis un mois la tient emprisonnee;
Mais ce matin, bravant une severe loi,
Elle a brise ses fers.
ELVIRE.
Quel peut etre ton crime?
FENELLA. _Elle repond qu'elle n'est point coupable; elle en atteste le
ciel._
ELVIRE.
Qui troubla ton repos?
FENELLA. _Elle fait signe que l'amour s'empara de son coeur, et qu'il a
cause tous ses maux._
ELVIRE.
Helas! pauvre victime!
Je te comprends: l'amour a su toucher ton coeur.
Mais de tes maux quel est donc l'auteur?
FENELLA. _Elle fait signe qu'elle l'ignore; mais il jurait qu'il
l'aimait, il la pressait contre son coeur; puis, montrant l'echarpe qui
l'entoure, elle fait entendre qu'elle l'a recue de lui._
ELVIRE.
Cette echarpe, il te l'a donnee!
FENELLA. _Elle soupire et fait signe que oui._
ELVIRE.
Mais dans ces lieux qui t'a donc entrainee?
FENELLA. _Elle designe Selva; il est venu l'arreter, malgre ses larmes et
ses prieres. Faisant le geste de tourner une cle et de fermer les
verrous, elle exprime qu'on la plongea dans un cachot. La elle priait,
triste, pensive, plongee dans la douleur; quand tout a coup l'idee lui
vint de se soustraire a l'esclavage. Montrant la fenetre, elle fait signe
qu'elle a attache des draps, qu'elle s'est laissee glisser a terre,
qu'elle a remercie le ciel. Mais elle a entendu le qui vive de la
sentinelle; on l'a mise en joue; elle s'est sauvee a travers le jardin, a
apercu la princesse, et est venue se jeter a ses pieds._
ELVIRE.
Que ses gestes parlants ont de grace et de charmes!
Jeune fille! seche tes larmes,
Je veux te proteger aupres de mon epoux;
De ta douleur je serai l'interprete.
FENELLA. _Elle lui temoigne sa reconnaissance._
LORENZO, _sortant de la chapelle._
Voici de votre hymen la pompe qui s'apprete,
Princesse, et dans le temple on n'attend plus que vous.
(_La marche commence; Elvire et tout le cortege entrent dans la chapelle.
Selva place differents postes de soldats qui empechent le peuple
d'avancer._)
LE CHOEUR.
O Dieu puissant! Dieu tutelaire!
Du haut des cieux
Entends nos voeux!
(_Le peuple se presse a l'entree du peristyle, et regarde dans
l'interieur du temple la ceremonie qui est censee commencee. Fenella se
leve sur la pointe des pieds, et fait aussi ses efforts pour voir, mais
la foule l'en empeche._)
Dieu puissant! Dieu tutelaire!
Nous t'implorons a genoux.
(_Tout le monde se met a genoux, et Fenella aussi._)
Daigne exaucer notre priere,
Et benis ces heureux epoux!
Dieu tutelaire!
SELVA, _regardant._
O quel spectacle auguste et solennel!
Ce couple heureux s'avance vers l'autel.
Dans leurs regards quelle tendresse brille!
FENELLA. _Elle regarde pendant que tout le monde est a genoux, et ses
gestes expriment la surprise et la douleur; elle ne peut en croire ses
yeux, et s'elance vers le peristyle._
LE CHOEUR DE SOLDATS.
Mais que veut cette jeune fille?
Loin du temple retirez-vous:
Du vice-roi redoutez le courroux.
FENELLA. _Elle les supplie de la laisser passer: il y va de son repos, de
son bonheur. Elle se desespere de ne pouvoir expliquer ce qui l'interesse
si vivement._
ENSEMBLE.
LE CHOEUR DES SOLDATS.
Jeune fille, n'approchez pas!
Loin de ces lieux portez vos pas.
LE CHOEUR DU PEUPLE, _bas a FENELLA.
Jeune fille n'approchez pas!
Craignez ces farouches soldats.
FENELLA. _Elle redouble ses instances, se tord les mains de desespoir. Il
faut absolument qu'elle voie le prince: c'est elle qui est son epouse;
c'est a elle qu'il a donne sa foi. Elle veut penetrer dans le temple pour
interrompre la ceremonie._
SELVA.
Pour prix de tant d'audace,
Craignez qu'on ne vous chasse
De ces lieux reveres, au profane interdits!
FENELLA. _Elle les supplie encore._
CHOEUR DU PEUPLE, _regardant dans la chapelle._
Ils sont unis!
FENELLA. _Elle pousse un cri, et tombe sur un siege, dans le plus grand
desespoir._
SCENE V.
LES PRECEDENTS, ALPHONSE, _donnant la main a Elvire, et entoure de tous
les seigneurs de la cour._
LE CHOEUR.
Quel bonheur! quelle ivresse!
Par nos chants d'allegresse
Celebrons en ce jour
Et l'hymen et l'amour.
ELVIRE, _a Alphonse._
Je veux que cette journee
Commence par des bienfaits;
Et je vois une infortunee
Qui pres de vous demande acces.
(_Allant a Fenella, qu'elle prend par la main._)
Approchez-vous. Sa main est tremblante et glacee.
(_A Alphonse._)
Par un perfide amant elle fut offensee,
Et contre un seducteur et parjure et cruel,
Elle vient implorer votre justice.
ALPHONSE, _la regardant._
O ciel!
ENSEMBLE.
ALPHONSE.
O funeste mystere!
C'est elle que je vois!
Pour finir ma misere,
O terre, entr'ouvre toi.
ELVIRE.
Quel est donc ce mystere?
Parlez, repondez-moi.
Dieu! quel soupcon m'eclaire
Et me glace d'effroi?
LE CHOEUR.
Quelle est cette etrangere
Qu'en ces lieux j'apercois!
Quel est donc ce mystere
Qui les glace d'effroi?
ELVIRE, _allant a Fenella_
Rendez le calme a mon coeur eperdu;
Alphonse vous est-il connu?
FENELLA. _Elle repond que oui._
ALPHONSE.
Le regret me dechire et le remords m'accable.
ELVIRE.
Achevez... j'ai fremi!
FENELLA. _Elle continue, et dit par ses gestes: celui qui m'a trompee,
celui qui m'a donne cette echarpe, celui qui m'a trahie...
ELVIRE.
Eh bien! ce coupable!
FENELLA. _Elle montre Alphonse de la main_.
ELVIRE.
C'est lui?
ENSEMBLE.
ALPHONSE.
Oui, tel est ce mystere;
Oui, j'ai trahi ma foi.
Pour finir ma misere,
O terre, entr'ouvre toi!
ELVIRE.
Voila, donc ce mystere
Qui me glace d'effroi.
Un jour affreux m'eclaire!
Tout est fini pour moi!
LE CHOEUR.
O funeste mystere
Qui les glace d'effroi
C'est pour cette etrangere
Qu'il a trahi sa foi.
LE CHOEUR DE SOLDATS, _montrant Fenella_.
Amis, punissons cette audace,
Et que ses pleurs ne nous desarment pas.
ELVIRE.
Qu'on l'epargne, je lui fais grace!
Non, non, n'arretez point ses pas.
(_Fenella regarde avec egarement Alphonse et Elvire, et s'enfuit au
milieu dit peuple qui lui ouvre un passage. On la voit disparaitre a
travers la colonnade du fond._)
ENSEMBLE.
LE CHOEUR DE SOLDATS.
Partons, courons, suivons ses pas,
Amis, punissons cette audace.
ELVIRE ET LE PEUPLE.
Non, non, n'arretez point ses pas,
Qu'on l'epargne, je lui fais grace.
ALPHONSE.
Terre, entr'ouvre toi sous mes pas,
Je ne merite point de grace.
ACTE II.
_Un site pittoresque aux environs de Naples. Dans le fond, la mer. Des
pecheurs sont occupes a preparer leurs filets et leurs nacelles, d'autres
se livrent a differents jeux._
SCENE PREMIERE.
MASANIELLO, BORELLA, PECHEURS.
LE CHOEUR.
Amis, le soleil va paraitre,
Livrons-nous a des soins nouveaux;
Employons bien le jour qui va renaitre,
Et par les jeux egayons nos travaux.
UN PECHEUR.
Masaniello parait; quel air sombre et sauvage!
Qui l'afflige?
BORELLA.
Notre esclavage.
(_A Masaniello._)
Salut a notre chef!
MASANIELLO.
Salut, chers compagnons!
BORELLA.
Viens animer nos jeux par tes chansons.
MASANIELLO _a part._
Pietro ne revient pas.
BORELLA.
Plus de sombre nuage!
Tes refrains nous donnent du coeur;
Et, tu le sais, il nous faut du courage.
MASANIELLO.
He bien! repetez donc le refrain du pecheur,
Et comprenez bien son langage.
LE CHOEUR.
Ecoutons bien le refrain du pecheur.
MASANIELLO.
COUPLETS.
PREMIER COUPLET.
Amis, la matinee est belle,
Sur le rivage assemblez-vous;
Montez gaiment votre nacelle,
Et des vents bravez le courroux!
Conduis ta barque avec prudence:
Parle bas, pecheur, parle bas;
Jette les filets en silence;
La proie au-devant d'eux s'elance.
Parle bas, pecheur, parle bas
Le roi des mers ne t'echappera pas.
LE CHOEUR.
Conduis ta barque avec prudence,
Le roi des mers ne t'echappera pas.
MASANIELLO.
DEUXIEME COUPLET.
L'heure viendra, sachons l'attendre;
Plus tard nous saurons le saisir.
Le courage fait entreprendre,
Mais l'adresse fait reussir.
Conduis ta barque avec prudence;
Parle bas, pecheur, parle bas;
Jette tes filets en silence;
La proie au-devant d'eux s'elance.
Parle bas, pecheur, parle bas
Le roi des mers ne t'echappera pas.
LE CHOEUR.
Conduis ta barque avec prudence,
Le roi des mers ne t'echappera pas.
SCENE II.
LES PRECEDENTS, PIETRO.
MASANIELLO.
Mais j'apercois Pietro; ciel! que va-t-il m'apprendre?
(_Le prenant a part, et l'amenant au bord du theatre, pendant que les
pecheurs s'eloignent et retournent a leurs travaux._)
Personne ici ne connait mon malheur:
Je ne l'ai confie qu'a l'ami le plus tendre.
Parle, as-tu decouvert le destin de ma soeur?
PIETRO.
De Fenella le sort est encore un mystere;
Vainement j'ai cherche la trace de ses pas;
Sans doute un ravisseur...
MASANIELLO.
O rage! et moi son frere,
Je n'ai pu la sauver! mais de tels attentats
Recevront a la fin leur juste recompense.
PIETRO.
Que te reste-t-il?
MASANIELLO.
La vengeance!
DUO.
MASANIELLO ET PIETRO.
Pour un esclave est-il quelque danger?
Mieux vaut mourir que rester miserable!
Tombe le joug qui nous accable,
Et sous nos coups perisse l'etranger!
Amour sacre de la patrie,
Rends-nous l'audace et la fierte:
A mon pays je dois la vie;
Il me devra sa liberte.
MASANIELLO.
Me suivras-tu?
PIETRO.
Je m'attache a tes pas,
Je veux te suivre a la mort...
MASANIELLO.
A la gloire!
PIETRO.
Soyons unis par le meme trepas,
MASANIELLO.
Ou couronnes par la meme victoire.
ENSEMBLE.
Pour un esclave est-il quelque danger!
Mieux vaut mourir que rester miserable!
Tombe le joug qui nous accable,
Et sous nos coups perisse l'etranger!
MASANIELLO.
Songe au pouvoir dont l'abus vous opprime,
Songe a ma soeur arrachee a mes bras!
PIETRO.
D'un seducteur peut-etre elle est victime!
MASANIELLO.
Ah! quel qu'il soit, je jure son trepas!
MASANIELLO ET PIETRO.
Mieux vaut mourir que rester miserable
Pour un esclave est-il quelque danger?
Tombe le joug qui nous accable,
Et sous nos coups perisse l'etranger!
Amour sacre de la patrie, etc.
(_En ce moment Fenella parait sur le haut du rocher; elle regarde la mer,
en mesure la profondeur, et semble prete a s'y precipiter_.)
SCENE III.
LES PRECEDENTS, FENELLA.
MASANIELLO.
Que vois-je? Fenella! quoi! ma soeur en ces lieux!
(_A ce cri, Fenella tourne la tete, apercoit son frere et descend
vivement les rochers._)
MASANIELLO, _a Pietro._
Le ciel nous entendait, il exauce nos voeux!
(_Fenella est descendue, et a ete se jeter dans les bras de son frere_.)
Je n'ose encore en croire ma tendresse!
Est-ce bien toi que dans mes bras je presse?
Quel motif inconnu te separa de moi?
FENELLA. _Elle lui fait signe qu'elle le lui dira, mais a lui seul._Pietro
s'eloigne._
SCENE IV.
MASANIELLO, FENELLA.
MASANIELLO.
Eh bien! nous voila seuls.
FENELLA. _Elle lui exprime son desespoir, et lui avoue que sa premiere
intention etait de se precipiter dans la mer et d'y finir son existence._
MASANIELLO.
Attenter a ta vie!
Grand Dieu!
FENELLA. _Mais elle n'a pas voulu mourir avant de le revoir, de
l'embrasser, de recevoir son pardon._
MASANIELLO.
Ton pardon! et pourquoi!
FENELLA. _Elle lui fait entendre qu'elle ne merite pas sa tendresse:
elle lui peint ses remords... Elle s'est donnee a un perfide._
MASANIELLO.
O ciel! un seducteur! qu'il craigne ma furie!
Rien ne peut le soustraire a mon ressentiment!
FENELLA. _Elle lui fait signe qu'il devait etre son epoux, qu'il le lui
avait jure a la face du ciel, qu'elle a cru son serment._
MASANIELLO.
Ce lache, quel est-il? un Espagnol, peut-etre?
FENELLA. _Elle repond oui; mais elle ne veut pas le faire connaitre;
malgre son crime, elle l'aime encore, et pour l'epouser il est d'un rang
trop eleve._
MASANIELLO.
Qu'importe? il tiendra son serment;
Fenella, je veux le connaitre.
FENELLA. _Elle lui repond que c'est inutile, qu'il n'est plus
d'esperance, qu'il s'est uni a une autre._
MASANIELLO.
Eh bien donc! malgre toi, je punirai le traitre!
Oui, que ce jour me soit ou non fatal,
Il faut armer le peuple et donner le signal.
En vain tu veux calmer le courroux qui me guide!
Je saurai malgre toi decouvrir le perfide.
FENELLA. _Elle cherche inutilement a calmer son frere, et s'attache a lui
au moment ou il court appeler ses compagnons._
SCENE V.
MASANIELLO, BORELLA, FENELLA, PECHEURS.
MASANIELLO, _appelant les pecheurs._
Venez, amis, venez partager mes transports:
Contre nos ennemis unissons nos efforts.
Le vice-roi, doublant notre misere,
Leve un nouvel impot sur ces fruits de la terre,
Ce prix de nos sueurs qu'il aime a voir couler!
BORELLA.
Et le peuple se tait?
MASANIELLO.
Il est las de se plaindre!
BORELLA.
S'armera-t-il, lui qui n'ose parler?
MASANIELLO.
Il ose tant quand il a tout a craindre;
Et c'est a nos tyrans aujourd'hui de trembler!
Chacun a ces cruels doit compte d'une offense;
Et moi plus que vous tous! Courons a la vengeance!
LE CHOEUR.
Nous partageons ton fier ressentiment;
De t'obeir nous faisons le serment!
MASANIELLO.
Du silence, de la prudence,
Et le ciel nous protegera.
Toi, mon cher Borella,
Observe bien ces rives.
(_Les femmes et les enfants entrent en scene; sur un geste de Masaniello,
Fenella va rejoindre ses compagnes._)
Que ces enfants, que ces femmes craintives
Ne sachent rien de nos secrets,
Et, pour mieux cacher nos projets,
Chantons gaiment la barcarolle,
Charmons ainsi nos courts loisirs.
L'amour s'enfuit, le temps s'envole;
Le temps emporte nos loisirs
Comme les flots notre gondole.
LE CHOEUR.
Chantons gaiment la barcarolle,
Charmons ainsi nos courts loisirs.
SCENE VI.
LES PRECEDENTS, PIETRO.
MASANIELLO.
Que veux-tu?
PIETRO, _a voix basse._
De soldats un corps nombreux s'avance,
Et de Naples a nos pas ils ferment le chemin.
BORELLA.
Oui, des tambours annoncant leur presence
J'entends le roulement lointain.
MASANIELLO.
Ne craignez point, trompons leur surveillance
En repetant notre refrain.
LE CHOEUR.
Chantons gaiment la barcarolle, etc.
MASANIELLO, _a voix basse, a Borella._
Pour cacher des poignards disposez vos filets.
PIETRO, _de meme a quelques autres._
Parmi ses fruits que chacun cache une arme.
MASANIELLO, _de meme._
Soulevez-vous au premier cri d'alarme,
Au premier signal soyez prets.
LE CHOEUR, _a voix basse._
A Naples! a Naples! au premier cri d'alarme,
Pour combattre nous serons prets.
(_Tout cela se dit a voit basse, tandis que les jeunes filles reprennent
en choeur._)
CHOEUR DE JEUNES FILLES.
Chantons gaiment la barcarolle,
Charmons ainsi nos cours loisirs;
L'amour s'enfuit, le temps s'envole;
Le temps emporte nos plaisirs
Comme les flots notre gondole.
(_Les uns reprennent leurs filets, et les autres montent sur les
nacelles; les femmes placent des paniers de fruits sur leur tete: tous
s'eloignent et disparaissent en repetant le refrain._)
ACTE III.
_Un riche appartement du palais._
SCENE PREMIERE.
ALPHONSE, ELVIRE.
ALPHONSE.
N'esperez pas me fuir, je ne vous quitte pas.
ELVIRE.
Non, laissez-moi, n'arretez point mes pas.
DUO.
ALPHONSE.
Ecoutez, je vous en supplie:
Que le noeud qui nous lie
M'obtienne au moins cette faveur!
ELVIRE.
Non, jamais! vous m'avez trahie,
Et votre perfidie
A porte la mort dans mon coeur.
ALPHONSE.
Quelques torts dont je sois coupable,
Je flechirais votre rigueur,
Si du desespoir qui m'accable
Vous pouviez connaitre l'horreur.
ELVIRE.
Epargnez-vous un tel parjure
De moi vous n'entendrez, helas!
Aucun reproche, aucun murmure
Je pars... n'arretez point mes pas!
ENSEMBLE.
ELVIRE.
Ah! je n'accuse que moi-meme
De mon amour je dois rougir.
Pour toujours, helas! je vous aime!
Et pour toujours je dois vous fuir.
ALPHONSE.
En horreur a vous, a moi-meme,
J'ai fait, et je dois m'en punir,
Le malheur de tout ce que j'aime.
Il ne me reste qu'a mourir.
ALPHONSE.
Elvire, si je fus coupable,
Du moins ce n'est pas envers toi.
ENSEMBLE.
ELVIRE.
Fuyez, Alphonse, epargnez-moi;
Cessez un entretien coupable.
ALPHONSE.
Vois le desespoir qui m'accable
Ah! jette un seul regard sur moi.
ELVIRE.
Non, vous avez brise nos chaines.
ALPHONSE.
Vois ton amant, vois ton epoux.
ELVIRE.
Lui seul cause toutes mes peines.
ALPHONSE.
Il va mourir a tes genoux.
ELVIRE.
Alphonse!
ALPHONSE.
Elvire!
ELVIRE.
Je pardonne,
Mon faible coeur parle pour toi.
ALPHONSE.
Au bonheur mon coeur s'abandonne!
ELVIRE.
Et je m'abandonne a ta foi.
ENSEMBLE.
O moment plein de charmes!
Tous nos maux sont finis;
Je sens couler des larmes
De mes yeux attendris.
ELVIRE.
Mais cette jeune infortunee,
Je dois veiller sur son destin.
Alphonse, ordonnez que soudain
Pres de sa souveraine elle soit amenee.
ALPHONSE.
Vos desirs seront satisfaits.
(_A Selva, qui entre._)
Courez, Selva, cherchez la fugitive
Qui fut votre captive,
Et qu'elle soit par vous conduite en ce palais.
(_Ils sortent._)
SCENE II.
_La grande place du marche de Naples. On voit arriver, en dansant, des
jeunes filles portant sur leurs tetes des corbeilles de fleurs ou de
fruits; des pecheurs et des paysans arrivent apportant leurs denrees. Le
marche s'ouvre: les fleurs et les fruits s'elevent en etage de chaque
cote._
FENELLA, JEUNES FILLES, PECHEURS, VILLAGEOIS, HABITANTS DE NAPLES.
_Pendant que des jeunes filles et des jeunes garcons se livrent a la
danse, des habitants de Naples, suivis de leurs intendants ou de leurs
porteurs (facchini) passent dans les allees du marche, marchandent,
achetent. Plusieurs lazarroni, a qui ils donnent des pieces de monnaie ou
des paniers de fruits, temoignent leur joie et se joignent aux danseurs.
Pendant ce temps, Fenella est entree avec celles de ses compagnes qu'on a
vues au second acte; elles se placent sur le devant du theatre, et ont
devant elles des paniers de fruits. Fenella, triste, pensive, ne prend
aucune part a ce qui se passe autour d'elle; de temps en temps seulement
elle se leve et regarde si elle ne verra pas paraitre son frere ou
quelqu'un de la cour._
LE CHOEUR.
Au marche gui vient de s'ouvrir,
Venez, hatez-vous d'accourir:
Voila des fleurs, voila des fruits,
Raisins vermeils, limons exquis,
Oranges fines de Meta,
Rosolio, vin de Somma,
C'est moi qui veux vous les offrir:
Venez, hatez-vous d'accourir!
UN PECHEUR.
Venez, adressez-vous au pecheur de Mysene.
UN MARCHAND.
Macarino parfait; venez, prenez chez moi.
UNE MARCHANDE DE FRUITS.
Je vends des fruits au vice-roi.
UNE MARCHANDE DE FLEURS.
Je vends des bouquets a la reine.
LE CHOEUR.
Au marche qui vient de s'ouvrir,
Venez, etc.
SCENE III.
LES PRECEDENTS; SELVA, PLUSIEURS SOLDATS _qui se repandent dans le
marche._
(_Fenella apercoit Selva. Trompee par son uniforme, elle le regarde
d'abord avec curiosite; mais elle le reconnait, fait un geste d'effroi,
se rassied et tache de lui cacher sa figure._)
SELVA. _Pendant que la danse continue, il parcourt les differents groupes
de jeunes filles et les regarde attentivement; arrive pres de Fenella, il
fait un geste de surprise._
Non, je ne me trompe pas,
C'est bien elle! A moi, soldats!
Qu'a l'instant meme on me suive!
FENELLA. _Elle se leve epouvantee, et court se refugier au milieu de ses
compagnes: par ses gestes elle les supplie de la proteger._