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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

F >> Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra

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Je portais des clefs avec moi, les plus rouillees de toutes les clefs;
et je savais ouvrir avec elles les portes les plus grincantes.

Pareils a des cris rauques et mechants, les sons couraient au long des
corridors, quand s'ouvraient les ailes de la porte: l'oiseau avait de
mauvais cris, il ne voulait pas etre reveille.

Mais c'etait plus epouvantable encore, et mon coeur se serrait
davantage, lorsque tout se taisait et que revenait le silence et que
seul j'etais assis dans ce silence perfide.

C'est ainsi que se passa le temps, lentement, s'il peut encore etre
question de temps: qu'en sais-je, moi! Mais ce qui me reveilla finit
par avoir lieu.

Trois fois des coups frapperent a la porte, semblables au tonnerre, les
voutes retentirent et hurlerent trois fois de suite: alors je
m'approchai de la porte.

Alpa! m'ecriais-je, qui porte sa cendre vers la montagne? Alpa! Alpa!
qui porte sa cendre vers la montagne?

Et je serrais la clef, et j'ebranlais la porte et je me perdais en
efforts. Mais la porte ne s'ouvrait pas d'un doigt!

Alors l'ouragan ecarta avec violence les ailes de la porte: avec des
sifflements et des cris aigus qui coupaient l'air, il me jeta un
cercueil noir:

Et, en sifflant et en hurlant, le cercueil se brisa et cracha mille
eclats de rire.

Mille grimaces d'enfants, d'anges, de hiboux, de fous et de papillons
enormes ricanaient a ma face et me persiflaient.

Je m'en effrayais horriblement: je fus precipite a terre et je criais
d'epouvante, comme jamais je n'avais crie.

Mais mon propre cri me reveilla: - et je revins a moi. -

Ainsi Zarathoustra raconta son reve, puis il se tut: car il ne
connaissait pas encore la signification de son reve. Mais le disciple
qu'il aimait le plus se leva vite, saisit la main de Zarathoustra et
dit:

"C'est ta vie elle-meme qui nous explique ton reve, o Zarathoustra!

N'est-tu pas toi-meme le vent aux sifflements aigus qui arrache les
portes du chateau de la Mort?

N'es-tu pas toi-meme le cercueil plein de mechancetes multicolores et
plein des angeliques grimaces de la vie?

En verite, pareil a mille eclats de rire d'enfants, Zarathoustra vient
dans toutes les chambres mortuaires, riant de tous ces veilleurs et de
tous ces gardiens des tombes, et de tous ceux qui agitent leurs clefs
avec un cliquetis sinistre.

Tu les effrayeras et tu les renverseras de ton rire; la syncope et le
reveil prouveront ta puissance sur eux.

Et quand meme viendrait le long crepuscule et la fatigue mortelle, tu
ne disparaitrais pas de notre ciel, affirmateur de la vie!

Tu nous a fait voir de nouvelles etoiles et de nouvelles splendeurs
nocturnes; en verite, tu as etendu sur nos tetes le rire lui-meme,
comme une tente multicolore.

Maintenant des rires d'enfants jailliront toujours des cercueils;
maintenant viendra, toujours victorieux des fatigues mortelles, un vent
puissant. Tu en es toi-meme le temoin et le devin.

En verite, _tu les as reves eux-memes_, tes ennemis: ce fut ton reve le
plus penible!

Mais comme tu t'est reveille d'eux et que tu es revenu a toi-meme,
ainsi ils doivent se reveiller d'eux-memes - et venir a toi!" -

Ainsi parlait le disciple; et tous les autres se pressaient autour de
Zarathoustra et ils saisissaient ses mains et ils voulaient le
convaincre de quitter son lit et sa tristesse, pour revenir a eux.
Cependant Zarathoustra etait assis droit sur sa couche avec des yeux
etranges. Pareil a quelqu'un qui revient d'une longue absence, il
regarda ses disciples et interrogea leurs visages; et il ne les
reconnaissait pas encore. Mais lorsqu'ils le souleverent et qu'ils le
placerent sur ses jambes, son oeil se transforma tout a coup; il
comprit tout ce qui etait arrive, et en se caressant la barbe, il dit
d'une voix forte:

"Allons! tout cela viendra en son temps; mais veillez, mes disciples, a
ce que nous fassions un bon repas, et bientot! - c'est ainsi que je
pense expier mes mauvais reves!

Pourtant le devin doit manger et boire a mes cotes: et, en verite, je
lui montrerai une mer ou il pourra se noyer!"

Ainsi parlait Zarathoustra. Mais alors il regarda longtemps en plein
visage le disciple qui lui avait explique son reve, et, ce faisant, il
secoua la tete.-





DE LA REDEMPTION


Un jour que Zarathoustra passait sur le grand pont, les infirmes et
les mendiants l'entourerent et un bossu lui parla et lui dit:

"Vois, Zarathoustra! Le peuple lui aussi profite de tes enseignements
et commence a croire en ta doctrine: mais afin qu'il puisse te croire
entierement, il manque encore quelque chose - il te faut nous
convaincre aussi, nous autres infirmes! Il y en a la un beau choix et,
en verite, c'est une belle occasion de t'essayer sur des nombreuses
tetes. Tu peux guerir des aveugles, faire courir des boiteux et tu
peux alleger un peu celui qui a une trop lourde charge derriere lui: -
Ce serait, je crois, la veritable facon de faire que les infirmes
croient en Zarathoustra!"

Mais Zarathoustra repondit ainsi a celui qui avait parle: si l'on
enleve au bossu sa bosse, on lui prend en meme temps son esprit - c'est
ainsi qu'enseigne le peuple. Et si l'on rend ses yeux a l'aveugle, il
voit sur terre trop de choses mauvaises: en sorte qu'il maudit celui
qui l'a gueri. Celui cependant qui fait courir le boiteux lui fait le
plus grand tort: car a peine sait-il courir que ses vices l'emportent.
- Voila ce que le peuple enseigne au sujet des infirmes. Et pourquoi
Zarathoustra n'apprendrait-il pas du peuple ce que le peuple a appris
de Zarathoustra?

Mais, depuis que j'habite parmi les hommes, c'est pour moi la moindre
des choses de m'apercevoir de ceci: "A l'un manque un oeil, a l'autre
une oreille, un troisieme n'a plus de jambes, et il y en a d'autres qui
ont perdu la langue, ou bien le nez, ou bien encore la tete."

Je vois et j'ai vu de pires choses et il y en a de si epouvantables que
je ne voudrais pas parler de chacune et pas meme me taire sur
plusieurs: j'ai vu des hommes qui manquent de tout, sauf qu'ils ont
quelque chose de trop - des hommes qui ne sont rien d'autre qu'un grand
oeil ou une grande bouche ou un gros ventre, ou n'importe quoi de
grand, - je les appelle des infirmes a rebours.

Et lorsqu'en venant de ma solitude je passais pour la premiere fois sur
ce pont: je n'en crus pas mes yeux, je ne cessai de regarder et je
finis par dire: "Ceci est une oreille. Une oreille aussi grande qu'un
homme." Je regardais de plus pres et, en verite, derriere l'oreille se
mouvait encore quelque chose qui etait petit a faire pitie, pauvre et
debile. Et, en verite, l'oreille enorme se trouvait sur une petite
tige mince, - et cette tige etait un homme! En regardant a travers une
lunette on pouvait meme reconnaitre une petite figure envieuse; et
aussi une petite ame boursouffee qui tremblait au bout de la tige. Le
peuple cependant me dit que la grande oreille etait non seulement un
homme, mais un grand homme, un genie. Mais je n'ai jamais cru le
peuple, lorsqu'il parlait de grands hommes - et j'ai garde mon idee que
c'etait un infirme a rebours qui avait de tout trop peu et trop d'une
chose.

Lorsque Zarathoustra eut ainsi parle au bossu et a ceux dont le bossu
etait l'interprete et le mandataire, il se tourna du cote de ses
disciples, avec un profond mecontentement, et il leur dit:

En verite, mes amis, je marche parmi les hommes comme parmi des
fragments et des membres d'homme!

Ceci est pour mon oeil la chose la plus epouvantable que de voir les
hommes brises et disperses comme s'ils etaient couches sur un champ de
carnage.

Et lorsque mon oeil fuit du present au passe, il trouve toujours la
meme chose: des fragments, des membres et des hasards epouvantables -
mais point d'hommes!

Le present et le passe sur la terre - helas! mes amis - voila pour
_moi_ les choses les plus insupportables; et je ne saurais point vivre
si je n'etais pas un visionnaire de ce qui doit fatalement venir.

Visionnaire, volontaire, createur, avenir lui-meme et pont vers
l'avenir - helas! en quelque sorte aussi un infirme, debout sur ce
pont: Zarathoustra est tout cela.

Et vous aussi, vous vous demandez souvent: "Qui est pour nous
Zarathoustra? comment pouvons-nous le nommer?" Et comme chez moi, vos
reponses ont ete des questions.

Est-il celui qui promet ou celui qui accomplit? un conquerant ou bien
un heritier? l'automne ou bien le soc d'une charrue? un medecin ou bien
un convalescent?

Est-il poete ou bien dit-il la verite? est-il liberateur ou dompteur?
bon ou mechant?

Je marche parmi les hommes, fragments de l'avenir: de cet avenir que je
contemple dans mes visions.

Et toutes mes pensees tendent a rassembler et a unir en une seule chose
ce qui est fragment et enigme et epouvantable hasard.

Et comment supporterais-je d'etre homme, si l'homme n'etait pas aussi
poete, devineur d'enigmes et redempteur du hasard!

Sauver ceux qui sont passes, et transformer tout "ce qui etait" en "ce
que je voudrais que ce fut"! - c'est cela seulement que j'appellerai
redemption!

Volonte - c'est ainsi que s'appelle le liberateur et le messager de
joie. C'est la ce que je vous enseigne, mes amis! Mais apprenez cela
aussi: la volonte elle-meme est encore prisonniere.

Vouloir delivre: mais comment s'appelle ce qui enchaine meme le
liberateur?

"Ce fut": c'est ainsi que s'appelle le grincement de dents et la plus
solitaire affliction de la volonte. Impuissante envers tout ce qui a
ete fait - la volonte est pour tout ce qui est passe un mechant
spectateur.

La volonte ne peut pas vouloir agir en arriere; ne pas pouvoir briser
le temps et le desir du temps, - c'est la la plus solitaire affliction
de la volonte.

Vouloir delivre: qu'imagine la volonte elle-meme pour se delivrer de
son affliction et pour narguer son cachot?

Helas! tout prisonnier devient un fou! La volonte prisonniere, elle
aussi, se delivre avec folie.

Que le temps ne recule pas, c'est la sa colere; "ce qui fut" - ainsi
s'appelle la pierre que la volonte ne peut soulever.

Et c'est pourquoi, par rage et par depit, elle souleve des pierres et
elle se venge de celui qui n'est pas, comme elle, rempli de rage et de
depit.

Ainsi la volonte liberatrice est devenue malfaisante; et elle se venge
sur tout ce qui est capable de souffrir de ce qu'elle ne peut revenir
elle-meme en arriere.

Ceci, oui ceci seul est la _vengeance_ meme: la repulsion de la volonte
contre le temps et son "ce fut".

En verite, il y a une grande folie dans notre volonte; et c'est devenu
la malediction de tout ce qui est humain que cette folie ait appris a
avoir de l'esprit!

_L'esprit de la vengeance_: mes amis, c'est la ce qui fut jusqu'a
present la meilleure reflexion des hommes; et, _partout_ ou il y a
douleur, il devrait toujours y avoir chatiment.

"Chatiment", c'est ainsi que s'appelle elle-meme la vengeance: avec un
mot mensonger elle simule une bonne conscience.

Et comme chez celui qui veut il y a de la souffrance, puisqu'il ne peut
vouloir en arriere, - la volonte elle-meme et toute vie devraient etre
- punition!

Et ainsi un nuage apres l'autre s'est accumule sur l'esprit: jusqu'a ce
que la folie ait proclame: "Tout passe, c'est pourquoi tout merite de
passer!"

"Ceci est la justice meme, qu'il faille que le temps devore ses
enfants": ainsi a proclame la folie.

"Les choses sont ordonnees moralement d'apres le droit et le chatiment.
Helas! ou trouver la delivrance du fleuve des choses et de
"l'existence", ce chatiment?" Ainsi a proclame la folie.

"Peut-il y avoir redemption s'il y a un droit eternel? Helas! on ne
peut soulever la pierre du passe: il faut aussi que tous les chatiments
soient eternels!" Ainsi a proclame la folie.

"Nul acte ne peut etre detruit: comment pourrait-il etre supprime par
le chatiment! Ceci, oui ceci est ce qu'il y a d'eternel dans
l'"existence", ce chatiment, que l'existence doive redevenir
eternellement action et chatiment!

"A moins que la volonte ne finisse pas de delivrer elle-meme, et que le
vouloir devienne non-vouloir -": cependant, mes freres, vous connaissez
ces chansons de la folie!

Je vous ai conduits loin de ces chansons, lorsque je vous ai enseigne:
"La volonte est creatrice."

Tout ce "qui fut" est fragment et enigme et epouvantable hasard -
jusqu'a ce que la volonte creatrice ajoute: "Mais c'est ainsi que je le
voulais!"

Jusqu'a ce que la volonte creatrice ajoute: "Mais c'est ainsi que je le
veux! C'est ainsi que je le voudrai."

A-t-elle cependant deja parle ainsi? Et quand cela arrivera-t-il? La
volonte est-elle deja delivree de sa propre folie?

La volonte est-elle deja devenue, pour elle-meme, redemptrice et
messagere de joie? A-t-elle desappris l'esprit de vengeance et tous
les grincements de dents?

Et qui donc lui a enseigne la reconciliation avec le temps et quelque
chose de plus haut que ce qui est reconciliation?

Il faut que la volonte, qui est la volonte de puissance, veuille
quelque chose de plus haut que la reconciliation, - : mais comment?
Qui lui enseignera encore a vouloir en arriere?

Mais en cet endroit de son discours, Zarathoustra s'arreta soudain,
semblable a quelqu'un qui s'effraie extremement. Avec des yeux
epouvantables, il regarda ses disciples; son regard penetrait comme une
fleche leurs pensees et leurs arriere-pensees. Mais au bout d'un
moment, il recommenca deja a rire et il dit avec calme:

"Il est difficile de vivre parmi les hommes, parce qu'il est si
difficile de se taire. Surtout pour un bavard." -

Ainsi parla Zarathoustra. Mais le bossu avait ecoute la conversation
en se cachant le visage; lorsqu'il entendit rire Zarathoustra, il eleva
son regard avec curiosite et dit lentement:

"Pourquoi Zarathoustra nous parle-t-il autrement qu'a ses disciples?"

Zarathoustra repondit: "Qu'y a-t-il la d'etonnant? Avec des bossus on
peut bien parler sur un ton biscornu!"

"Bien! dit le bossu; et avec des eleves on peut faire le pion.

Mais pourquoi Zarathoustra parle-t-il autrement a ses disciples qu'a
lui-meme?"





DE LA SAGESSE DES HOMMES


Ce n'est pas la hauteur: c'est la pente qui est terrible!

La pente d'ou le regard se precipite dans le _vide_ et d'ou la main se
tend vers le _sommet_. C'est la que le vertige de sa double volonte
saisit le coeur.

Helas! mes amis, devinez-vous aussi la double volonte de mon coeur?

Ceci, ceci est _ma_ pente et mon danger que mon regard se precipite
vers le sommet, tandis que ma main voudrait s'accrocher et se soutenir
- dans le vide!

C'est a l'homme que s'accroche ma volonte, je me lie a l'homme avec des
chaines, puisque je suis attire vers le Surhumain; car c'est la que
veut aller mon autre volonte.

Et c'est _pourquoi_ je vis aveugle parmi les hommes, comme si je ne les
connaissais point: afin que ma main ne perde pas entierement sa foi en
les choses solides.

Je ne vous connais pas, vous autres hommes: c'est la l'obscurite et la
consolation qui m'enveloppe souvent.

Je suis assis devant le portique pour tous les coquins et je demande:
Qui veut me tromper?

Ceci est ma premiere sagesse humaine de me laisser tromper, pour ne pas
etre oblige de me tenir sur mes gardes a cause des trompeurs.

Helas! si j'etais sur mes gardes devant l'homme, comment l'homme
pourrait-il etre une ancre pour mon ballon! Je serais trop facilement
arrache, attire en haut et au loin!

Qu'il faille que je sois sans prudence, c'est la la providence qui est
au-dessus de ma destinee.

Et celui qui ne veut pas mourir de soif parmi les hommes doit apprendre
a boire dans tous les verres; et qui veut rester pur parmi les hommes
doit apprendre a se laver avec de l'eau sale.

Et voici ce que je me suis souvent dit pour me consoler: "Eh bien!
Allons! Vieux coeur! Un malheur ne t'a pas reussi: jouis-en comme
d'un - bonheur!"

Cependant ceci est mon autre sagesse humaine: je menage les _vaniteux_
plus que les fiers.

La vanite blessee n'est-elle pas mere de toutes les tragedies? Mais ou
la fierte est blessee, croit quelque chose de meilleur qu'elle.

Pour que la vie soit bonne a regarder il faut que son jeu soit bien
joue: mais pour cela il faut de bons acteurs.

J'ai trouve bons acteurs tous les vaniteux: ils jouent et veulent qu'on
aime a les regarder, - tout leur esprit est dans cette volonte.

Ils se representent, ils s'inventent; aupres d'eux j'aime a regarder la
vie, - ainsi se guerit la melancolie.

C'est pourquoi je menage les vaniteux, puisqu'ils sont les medecins de
ma melancolie, et puisqu'ils m'attachent a l'homme comme a un spectacle.

Et puis: qui mesure dans toute sa profondeur la modestie du vaniteux!
Je veux du bien au vaniteux et j'ai pitie de lui a cause de sa modestie.

C'est de vous qu'il veut apprendre la foi en soi-meme; il se nourrit de
vos regards, c'est dans votre main qu'il cueille l'eloge.

Il aime a croire en vos mensonges, des que vous mentez bien sur son
compte: car au fond de son coeur il soupire: "Que suis-_je_?"

Et si la vraie vertu est celle qui ne sait rien d'elle-meme, eh bien!
le vaniteux ne sait rien de sa modestie! -

Mais ceci est ma troisieme sagesse humaine que je ne laisse pas votre
timidite me degouter de la vue des _mechants._

Je suis bienheureux de voir les miracles que fait eclore l'ardent
soleil: ce sont des tigres, des palmiers et des serpents a sonnettes.

Parmi les hommes aussi il y a de belles couvees d'ardent soleil et chez
les mechants bien des choses merveilleuses.

Il est vrai que, de meme que les plus sages parmi vous ne me
paraissaient pas tout a fait sages: ainsi j'ai trouve la mechancete des
hommes au-dessous de sa reputation.

Et souvent je me suis demande en secouant la tete: pourquoi sonnez-vous
encore, serpents a sonnettes?

En verite, il y a un avenir, meme pour le mal, et le midi le plus
ardent n'est pas encore decouvert pour l'homme.

Combien y a-t-il de choses que l'on nomme aujourd'hui deja les pires
des mechancetes et qui pourtant ne sont que larges de douze pieds et
longues de trois mois! Mais un jour viendront au monde de plus grands
dragons.

Car pour le Surhumain ait son dragon, le sur-dragon qui soit digne de
lui: il faut que beaucoup d'ardents soleils rechauffent les humides
forets vierges!

Il faut que vos sauvages soient devenus des tigres et vos crapauds
venimeux des crocodiles: car il faut que le bon chasseur fasse bonne
chasse!

Et en verite, justes et bons! Il y a chez vous bien des choses qui
pretent a rire et surtout votre crainte de ce qui jusqu'a present a ete
appele "demon"!

Votre ame est si loin de ce qui est grand que le Surhumain vous serait
_epouvantable_ dans sa bonte!

Et vous autres sages et savants, vous fuiriez devant l'ardeur
ensoleillee de la sagesse ou le Surhumain baigne la joie de sa nudite!

Vous autres hommes superieurs que mon regard a rencontres! ceci est mon
doute sur vous et mon secret: je devine que vous traiteriez mon
Surhumain de - demon!

Helas! je me suis fatigue de ces hommes superieurs, je suis fatigue des
meilleurs d'entre eux: j'ai le desir de monter de leur "hauteur",
toujours plus haut, loin d'eux, vers le Surhumain!

Un frisson m'a pris lorsque je vis nus les meilleurs d'entre eux: alors
des ailes m'ont pousse pour planer ailleurs dans des avenirs lointains.

Dans des avenirs plus lointains, dans les midis plus meridionaux que
jamais artiste n'en a reves: la-bas ou les dieux ont honte de tous les
vetements!

Mais je veux vous voir travestis, _vous_, o hommes, mes freres et mes
prochains, et bien pares, et vaniteux, et dignes, vous les "bons et
justes". -

Et je veux etre assis parmi vous, travesti moi-meme, afin de vous
_meconnaitre_ et de me meconnaitre moi-meme: car ceci est ma derniere
sagesse humaine. -


Ainsi parlait Zarathoustra.





L'HEURE LA PLUS SILENCIEUSE


Que m'est-il arrive, mes amis? Vous me voyez bouleverse, egare,
obeissant malgre moi, pret a m'en aller - helas! a m'en aller loin de
_vous_.

Oui, il faut que Zarathoustra retourne encore une fois a sa solitude,
mais cette fois-ci l'ours retourne sans joie a sa caverne!

Que m'est-il arrive? Qui m'oblige a partir? - Helas! l'_Autre_, qui
est ma maitresse en colere, le veut ainsi, elle m'a parle; vous ai-je
jamais dit son nom?

Hier, vers le soir, _mon heure la plus silencieuse_ m'a parle: c'est la
le nom de ma terrible maitresse.

Et voila ce qui s'est passe, - car il faut que je vous dise tout, pour
que votre coeur ne s'endurcisse point contre celui qui s'en va
precipitamment!

Connaissez-vous la terreur de celui qui s'endort? -

Il s'effraye de la tete aux pieds, car le sol vient a lui manquer et le
reve commence.

Je vous dis ceci en guise de parabole. Hier a l'heure la plus
silencieuse le sol m'a manque: le reve commenca.

L'aiguille s'avancait, l'horloge de ma vie respirait, jamais je n'ai
entendu un tel silence autour de moi: en sorte que mon coeur s'en
effrayait.

Soudain j'entendis l'_Autre_ qui me disait sans voix: "_Tu le sais
Zarathoustra._" -

Et je criais d'effroi a ce murmure, et le sang refluait de mon visage,
mais je me tus.

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "Tu le sais, Zarathoustra, mais tu ne
le dis pas!" -

Et je repondis enfin, avec un air de defit: "Oui, je le sais, mais je
ne veux pas le dire!"

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "Tu ne _veux_ pas, Zarathoustra?
Est-ce vrai? Ne te cache pas derriere cet air de defi!" -

Et moi de pleurer et de trembler comme un enfant et de dire: "Helas! je
voudrais bien, mais comment le puis-je? Fais-moi grace de cela! C'est
au-dessus de mes forces!"

Alors l'_Autre_ repris sans voix: "Qu'importe de toi, Zarathoustra?
Dis ta parole et brise-toi!" -

Et je repondis: "Helas! est-ce _ma_ parole? Qui suis-_je_? J'en
attends un plus digne que moi; je ne suis pas digne, meme de me briser
contre lui."

Alors l'_Autre_ repris sans voix: "Qu'importe de toi? Tu n'es pas
encore assez humble a mon gre, l'humilite a la peau la plus dure."

Et je repondis: "Que n'a pas deja supporte la peau de mon humilite!
J'habite eux pieds de ma hauteur: l'elevation de mes sommets, personne
ne me l'a jamais indiquee, mais je connais bien mes vallees."

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "O Zarathoustra, qui a des montagnes
a deplacer, deplace aussi des vallees et des bas-fonds." -

Et je repondis: "Ma parole n'a pas encore deplace de montagnes etce que
j'ai dit n'a pas atteint les hommes. Il est vrai que je suis alle chez
les hommes, mais je ne les ai pas encore atteints."

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "Qu'_en_ sais-tu? La rosee tombe sur
l'herbe au moment le plus silencieux de la nuit." -

Et je repondis: "Ils se sont moques de moi lorsque j'ai decouvert et
suivi ma propre vie; et en verite mes pieds tremblaient alors."

Et ils m'ont dit ceci: tu ne sais plus le chemin, et maintenant tu ne
sais meme plus marcher!"

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "Qu'importent leurs moqueries! Tu es
quelqu'un qui desappris d'obeir: maintenant tu dois commander.

Ne sais-tu pas quel est celui dont tous ont le plus besoin. Celui qui
ordonne de grandes choses.

Accomplir de grandes choses est difficile: plus difficile encore
d'ordonner de grandes choses.

Et voici ta faute la plus impardonnable: tu as la puissance et tu ne
veux pas regner."

Et je repondis: "il me manque la voix du lion pour commander."

Alors l'_Autre_ me dit encore comme en un murmure: "Ce sont les paroles
les plus silencieuses qui apportent la tempete. Ce sont les pensees
qui viennent comme portees sur des pattes de colombes qui dirigent le
monde.

O Zarathoustra, tu dois aller comme le fantome de ce qui viendra un
jour; ainsi tu commanderas et, en commandant, tu iras de l'avant." -

Et je repondis: "J'ai honte."

Alors l'_Autre_ me dit de nouveau sans voix: "Il te faut redevenir
enfant et sans honte.

L'orgueil de la jeunesse est encore sur toi, tu es devenu jeune sur le
tard: mais celui qui veut devenir enfant doit surmonter aussi sa
jeunesse." -

Et je reflechis longtemps en tremblant. Enfin je repetai ma premiere
reponse: "Je ne veux pas!" Alors il se fit autour de moi comme un
eclat de rire. Helas! que ce rire me dechirait les entrailles et me
fendait le coeur!

Et une derniere fois l'_Autre_ me dit: "O Zarathoustra, tes fruits sont
murs, mais toi tu n'es pas mur encore pour tes fruits!

Il te faut donc retourner a la solitude, afin que ta durete s'amollisse
davantage." -

Et de nouveau il y eut comme un rire et une fuite: puis tout autour de
moi se fit silencieux comme un double silence. Mais moi j'etais couche
par terre, baigne du sueur.

Maintenant vous avez tout entendu. C'est pourquoi il faut que je
retourne a ma solitude. Je ne vous ai rien cache, mes amis.

Cependant je vous ai aussi appris a savoir quel est toujours le plus
discret parmi les hommes - et qui veut etre discret!

Helas! mes amis! J'aurais encore quelque chose a vous dire, j'aurais
encore quelque chose a vous donner! Pourquoi est-ce que je ne vous le
donne pas? Suis-je donc avare?

Mais lorsque Zarathoustra eut dit ces paroles, la puissance de sa
douleur s'empara de lui a la pensee de bientot quitter ses amis, en
sorte qu'il se mit a sangloter; et personne ne parvenait a le consoler.
Pourtant de nuit il s'en alla tout seul, en laissant la ses amis.

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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