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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

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TROISIEME PARTIE

_"Vous regardez en haut quand vous aspirez a l'elevation. Et moi je
regarde en bas puisque je suis eleve.
Qui de vous peut en meme temps rire et etre eleve.
Celui qui plane sur les hautes montagnes se rit de toutes les tragedies
de la scene det de la vie."
Zarathoustra,
Lire et Ecrire._



LE VOYAGEUR


Il etait minuit quand Zarathoustra se mit en chemin par-dessus la crete
et de l'ile pour arriver le matin de tres bonne heure a l'autre rive:
car c'est la qu'il voulait s'embarquer. Il y avait sur cette rive une
bonne rade ou des vaisseaux etrangers aimaient a jeter l'ancre; ils
emmenaient avec eux quelques-uns d'entre ceux des Iles Bienheureuses
qui voulaient passer la mer. Zarathoustra, tout en montant la
montagne, songea en route aux nombreux voyages solitaires qu'il avait
accomplis depuis sa jeunesse, et combien de montagnes, de cretes et de
sommets il avait deja gravis.

Je suis un voyageur et un grimpeur de montagnes, dit-il a son coeur, je
n'aime pas les plaines et il me semble que je ne suis pas rester
tranquille longtemps.

Et quelle que soit ma destinee, quel que soit l'evenement qui m'arrive,
- ce sera toujours pour moi un voyage ou une ascension: on finit par ne
plus vivre que ce que l'on a en soi.

Les temps sont passes ou je pouvais m'attendre aux evenements du
hasard, et que _m'adviendrait_-il encore qui ne m'appartienne deja?

Il ne fait que me revenir, il est enfin de retour - mon propre moi, et
voici toutes les parties de lui-meme qui furent longtemps a l'etranger
et dispersees parmi toutes les choses et tous les hasards.

Et je sais une chose encore: je suis maintenant devant mon dernier
sommet et devant ce qui m'a ete epargne le plus longtemps. Helas! il
faut que je suive mon chemin le plus difficile! Helas! j'ai commence
mon plus solitaire voyage!

Mais celui qui est de mon espece n'echappe pas a une pareille heure,
l'heure qui lui dit: "C'est maintenant seulement que tu suis ton chemin
de la grandeur! Le sommet et l'abime se sont maintenant confondus!

Tu suis ton chemin de la grandeur: maintenant ce qui jusqu'a present
etait ton dernier danger est devenu ton dernier asile!

Tu suis ton chemin de la grandeur: il faut maintenant que ce soit ton
meilleur courage de n'avoir plus de chemin derriere toi!

Tu suis ton chemin de la grandeur: ici personne ne se glissera a ta
suite! Tes pas eux-memes ont efface ton chemin derriere toi, et
au-dessus de ton chemin il est ecrit: Impossibilite.

Et si dorenavant toutes les echelles te manquent, il faudra que tu
saches grimper sur ta propre tete: comment voudrais-tu faire autrement
pour monter plus haut?

Sur ta propre tete et au dela, par-dessus ton propre coeur! Maintenant
ta chose la plus douce va devenir la plus dure.

Chez celui qui s'est toujours beaucoup menage, l'exces de menagement
finit par devenir une maladie. Beni soit ce qui rend dur! Je ne vante
pas le pays ou coulent le beurre et le miel!

Pour voir _beaucoup de choses_ il faut apprendre a voir loin de _soi_:
- cette durete est necessaire pour tous ceux qui gravissent les
montagnes.

Mais celui qui cherche la connaissance avec des yeux indiscrets,
comment saurait-il voir autre chose que les idees de premier plan!

Mais toi, o Zarathoustra! tu voulais apercevoir toutes les raisons et
l'arriere-plan des choses: il te faut donc passer sur toi-meme pour
monter - au dela, plus haut, jusqu'a ce que tes etoiles elles-memes
soient _au-dessous_ de toi!

Oui! Regarder en bas sur moi-meme et sur mes etoiles: ceci seul serait
pour moi le _sommet_, ceci demeure pour moi le _dernier_ sommet a
gravir! -

Ainsi se parlait a lui-meme Zarathoustra, tandis qu'il montait,
consolant son coeur avec de dures maximes: car il avait le coeur plus
blesse que jamais. Et lorsqu'il arriva sur la hauteur de la crete, il
vit l'autre mer qui etait etendue devant lui: alors il demeura immobile
et il garda longtemps le silence. Mais a cette hauteur la nuit etait
froide et claire et etoilee.

Je reconnais mon sort, dit-il enfin avec tristesse. Allons! je suis
pret. Ma derniere solitude vient de commencer.

Ah! mer triste et noire au-dessous de moi! Ah! sombre et nocturne
mecontentement! Ah! destinee, ocean! C'est vers vous qu'il faut que
je _descende_!

Je suis devant ma plus haute montagne et devant mon plus long voyage:
c'est pourquoi il faut que je descende plus bas que je ne suis jamais
monte:
plus bas dans la douleur que je ne suis jamais descendu, jusque dans
l'onde la plus noire de douleur! Ainsi le veut ma destinee: Eh bien!
Je suis pret.

D'ou viennent les plus hautes montagnes? c'est que j'ai demande jadis.
Alors, j'ai appris qu'elles viennent de la mer.

Ce temoignage est ecrit dans leurs rochers et dans les pics de leurs
sommets. C'est du plus bas que le plus haut doit atteindre son sommet.
-

Ainsi parlait Zarathoustra au sommet de la montagne ou il faisait
froid; mais lorsqu'il arriva pres de la mer et qu'il finit par etre
seul parmi les recifs, il se sentit fatigue de sa route et plus que
jamais rempli de desir.

Tout dort encore maintenant, dit-il; la mer aussi est endormie. Son
oeil regarde vers moi, etrange et somnolent.

Mais son haleine est chaude, je le sens. Et je sens aussi qu'elle
reve. Elle s'agite, en revant, sur de durs coussins.

Ecoute! Ecoute! Comme les mauvais souvenirs lui font pousser des
gemissements! ou bien sont-ce de mauvais presages?

Helas! je suis triste avec toi, monstre obscur, et je m'en veux a
moi-meme a cause de toi.

Helas! pourquoi ma main n'a-t-elle pas assez de force! Que j'aimerais
vraiment te delivrer des mauvais reves! -

Tandis que Zarathoustra parlait ainsi, il se mit a rire sur lui-meme
avec melancolie et amertume. Comment! Zarathoustra! dit-il, tu veux
encore chanter des consolations a la mer?

Helas! Zarathoustra, fou riche d'amour, ivre de confiance? Mais tu fus
toujours ainsi: tu t'es toujours approche familierement de toutes les
choses terribles.

Tu voulais caresser tous les monstres. Le souffle d'une chaude
haleine, un peu de souple fourrure aux pattes -: et immediatement tu
etais pret a aimer et a attirer a toi.

L'_amour_ est le danger du plus solitaire; l'amour de toute chose
_pourvu qu'elle soit vivante!_ Elles pretent vraiment a rire, ma folie
et ma modestie dans l'amour! -

Ainsi parlait Zarathoustra et il se mit a rire une seconde fois: mais
alors il pensa a ses amis abandonnes, et, comme si, dans ses pensees,
il avait peche contre eux, il fut fache contre lui-meme a cause de sa
pensee. Et aussitot il advint que tout en riant il se mit a pleurer: -
Zarathoustra pleura amerement de colere et de desir.





DE LA VISION ET DE L'ENIGME


1.


Lorsque, parmi les matelots, il fut notoire que Zarathoustra se
trouvait sur le vaisseau - car en meme temps que lui un homme des Iles
Bienheureuses etait venu a bord, - il y eut une grande curiosite et une
grande attente. Mais Zarathoustra se tut pendant deux jours et il fut
glace et sourd de tristesse, en sorte qu'il ne repondit ni aux regards
ni aux questions. Le soir du second jour, cependant, ses oreilles
s'ouvrirent de nouveau bien qu'il se tut encore: car on pouvait
entendre bien des choses etranges et dangereuses sur ce vaisseau qui
venait de loin et qui voulait aller plus loin encore. Mais
Zarathoustra etait l'ami de tous ceux qui font de longs voyages et qui
ne daignent pas vivre sans danger. Et voici! tout en ecoutant, sa
propre langue finit par etre deliee et la glace de son coeur se brisa:
- alors il commenca a parler ainsi:

A vous, chercheurs hardis et aventureux, qui que vous soyez, vous qui
vous etes embarques avec des voiles pleines d'astuce, sur les mers
epouvantables, -

a vous qui etes ivres d'enigmes, heureux du demi-jour, vous dont l'ame
se laisse attirer par le son des flutes dans tous les remous trompeurs:

car vous ne voulez pas tatonner d'une main peureuse le long du fil
conducteur; et partout ou vous pouvez _deviner_, vous detestez de
_conclure_ -

c'est a vous seuls que je raconte l'enigme que j'ai vue, - la vision du
plus solitaire. -

Le visage obscurci, j'ai traverse dernierement le bleme crepuscule, -
le visage obscurci et dur, et les levres serrees. Plus d'un soleil
s'etait couche pour moi.

Un sentier qui montait avec insolence a travers les eboulis, un sentier
mechant et solitaire qui ne voulait plus ni des herbes ni des buissons,
un sentier de montagne criait sous le defi de mes pas.

Marchant, muet, sur le crissement moqueur des cailloux, ecrasant la
pierre qui le faisait glisser, mon pas se contraignait a monter.

Plus haut: - quoiqu'il fut assis sur moi, l'esprit de lourdeur, moitie
nain, moitie taupe, paralyse, paralysant, versant du plomb dans mon
oreille, versant dans mon cerveau, goutte a goutte, des pensees de
plomb.

"O Zarathoustra, me chuchotait-il, syllabe par syllabe, d'un ton
moqueur, pierre de la sagesse! tu t'es lance en l'air, mais tout pierre
jetee doit - retomber!

Zarathoustra, pierre de la sagesse, pierre lancee, destructeur
d'etoiles! c'est toi-meme que tu as lance si haut, - mais toute pierre
jetee doit - retomber!

Condamne a toi-meme et a ta propre lapidation: o Zarathoustra, tu as
jete bien loin la pierre, - mais elle retombera sur _toi!_"

Alors le nain se tut; et son silence dura longtemps, en sorte que j'en
fus oppresse; ainsi lorsqu'on est deux, on est en verite plus solitaire
que lorsque l'on est seul!

Je montai, je montai davantage, en revant et en pensant, - mais tout
m'oppressait. Je ressemblais a un malade que fatigue l'aprete de sa
souffrance, et qu'un cauchemar reveille de son premier sommeil. -

Mais il y a quelque chose en moi que j'appelle courage: c'est ce qui a
fait faire jusqu'a present en moi tout mouvement d'humeur. Ce courage
me fit enfin m'arreter et dire: "Nain! L'un de nous deux doit
disparaitre, toi, ou bien moi!" -

Car le courage est le meilleur meurtrier, - le courage qui _attaque_:
car dans toute attaque il y a une fanfare.

L'homme cependant est la bete la plus courageuse, c'est ainsi qu'il a
vaincu toutes les betes. Au son de la fanfare, il a surmonte toutes
les douleurs; mais la douleur humaine est la plus profonde douleur.

Le courage tue aussi le vertige au bord des abimes: et ou l'homme ne
serait-il pas au bord des abimes? Ne suffit-il pas de regarder - pour
regarder des abimes?

Le courage est le meilleur des meurtriers: le courage tue aussi la
pitie. Et la pitie est l'abime le plus profond: l'homme voit au fond
de la souffrance, aussi profondement qu'il voit au fond de la vie.

Le courage cependant est le meilleur des meurtriers, le courage qui
attaque: il finira par tuer la mort, car il dit: "Comment? etait-ce la
la vie? Allons! Recommencons encore une fois!"

Dans une telle maxime, il y a beaucoup de fanfare. Que celui qui a des
oreilles entende. -


2.


"Arrete-toi! nain! dis-je. Moi ou bien toi! Mais moi je suis le plus
fort de nous deux -: tu ne connais pas ma pensee la plus profonde!
_Celle-la_ tu ne saurais la porter!" -

Alors arriva ce qui me rendit plus leger: le nain sauta de mes epaules,
l'indiscret! Il s'accroupit sur une pierre devant moi. Mais a
l'endroit ou nous nous arretions se trouvait comme par hasard un
portique.

"Vois ce portique! nain! repris-je: il a deux visages. Deux chemins se
reunissent ici: personne encore ne les a suivis jusqu'au bout.

Cette longue rue qui descend, cette rue se prolonge durant une eternite
et cette longue rue qui monte - c'est une autre eternite.

Ces chemins se contredisent, ils se butent l'un contre l'autre: - et
c'est ici, a ce portique, qu'ils se rencontrent. Le nom du portique se
trouve inscrit a un fronton, il s'appelle "instant".

Mais si quelqu'un suivait l'un de ces chemins - en allant toujours plus
loin: crois-tu nain, que ces chemins seraient en contradiction!" -

"Tout ce qui est droit ment, murmura le nain avec mepris. Toute verite
est courbee, te temps lui-meme est un cercle."

"Esprit de la lourdeur! dis-je avec colere, ne prends pas la chose trop
a la legere! Ou bien je te laisse la, pied-bot - et n'oublie pas que
c'est moi qui t'ai porte _la-haut!_

Considere cet instant! repris-je. De ce portique du moment une longue
et eternelle rue retourne _en arriere_: derriere nous il y a une
eternite.

Toute chose qui _sait_ courir ne doit-elle pas avoir parcouru cette
rue? Toute chose qui _peut_ arriver ne doit-elle pas etre deja
arrivee, accomplie, passee?

Et si tout ce qui est a deja ete: que penses-tu, nain, de cet instant?
Ce portique lui aussi ne doit-il pas deja - avoir ete?

Et toutes choses ne sont-elles pas enchevetrees de telle sorte que cet
instant tire apres lui toutes les choses de l'avenir? _Donc_ - aussi
lui-meme?

Car toute chose qui _sait_ courir ne _doit_-elle pas suivre une seconde
fois cette longue route qui monte! -

Et cette lente araignee qui rampe au clair de lune, et ce clair de lune
lui-meme, et moi et toi, reunis sous ce portique, chuchotant des choses
eternelles, ne faut-il pas que nous ayons tous deja ete ici?

Ne devons-nous pas revenir et courir de nouveau dans cette autre rue
qui monte devant nous, dans cette longue rue lugubre - ne faut-il pas
qu'eternellement nous revenions? -"

Ainsi parlais-je et d'une voix toujours plus basse, car j'avais peur de
mes propres pensees et de mes arriere-pensees. Alors soudain
j'entendis un chien _hurler_ tout pres de nous.

Ai-je jamais entendu un chien hurler ainsi? Mes pensees essayaient de
se souvenir en retournant en arriere. Oui! Lorsque j'etais enfant,
dans ma plus lointaine enfance:

c'est alors que j'entendis un chien hurler ainsi. Et je le vis aussi,
le poil herisse, le cour tendu, tremblant, au milieu de la nuit la plus
silencieuse, ou les chiens eux-memes croient aux fantomes: -

en sorte que j'eus pitie de lui. Car, tout a l'heure, la pleine lune
s'est levee au-dessus de la maison, avec un silence de mort; tout a
l'heure elle s'est arretee, disque enflamme, - sur le toit plat, comme
sur un bien etranger:

C'est ce qui exaspera le chien: car les chiens croient aux voleurs et
aux fantomes. Et lorsque j'entendis de nouveau hurler ainsi, je fus de
nouveau prit de pitie.

Ou donc avaient passe maintenant le nain, le portique, l'araignee et
tous les chuchotements? Avais-je donc reve? M'etais-je eveille? Je
me trouvai soudain parmi de sauvages rochers, seul, abandonne au clair
de lune solitaire.

_Mais un homme gisait la!_ Et voici! le chien bondissant, herisse,
gemissant, - maintenant qu'il me voyait venir - se mit a hurler, a
_crier_: - ai-je jamais entendu un chien crier ainsi au secours?

Et, en verite, je n'ai jamais rien vu de semblable a ce que je vis la.
Je vis un jeune berger, qui se tordait, ralant et convulse, le visage
decompose, et un lourd serpent noir pendant hors de sa bouche.

Ai-je jamais vu tant de degout et de pale epouvante sur _un_ visage!
Il dormait peut-etre lorsque le serpent lui est entre dans le gosier -
il s'y est attache.

Ma main se mit a tirer le serpent, mais je tirais en vain! elle
n'arrivait pas a arracher le serpent du gosier. Alors quelque chose se
mit a crier en moi: "Mords! Mords toujours!"

Arrache-lui la tete! Mords toujours!" - C'est ainsi que quelque chose
se mit a crier en moi; mon epouvante, ma haine, mon degout, ma pitie,
tout mon bien et mon mal, se mirent a crier en moi d'un seul cri. -

Braves, qui m'entourez, chercheurs hardis et aventureux, et qui que
vous soyez, vous qui vous etes embarques avec des voiles astucieuses
sur les mers inexplorees! vous qui etes heureux des enigmes!

Devinez-moi donc l'enigme que je vis alors et expliquez-moi la vision
du plus solitaire!

Car ce fut une vision et une prevision: - _quel_ symbole etait-ce que
je vis alors? Et _quel_ est celui qui doit venir!

_Qui_ est le berger a qui le serpent est entre dans le gosier? _Quel_
est l'homme dont le gosier subira ainsi l'atteinte de ce qu'il y a de
plus noir et de terrible?

Le berger cependant se mit a mordre comme mon cri le lui conseillait,
il mordit d'un bon coup de dent! Il cracha loin de lui la tete du
serpent -: et il bondit sur ses jambes. -

Il n'etait plus ni homme, ni berger, - il etait transforme, rayonnant,
il _riait!_ Jamais encore je ne vis quelqu'un rire comme _lui!_

O mes freres, j'ai entendu un rire qui n'etait pas le rire d'un homme,
- - et maintenant une soif me ronge, un desir qui sera toujours
insatiable.

Le desir de ce rire me ronge: oh! comment supporterais-je de mourir
maintenant! -


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE LA BEATITUDE INVOLONTAIRE


Avec de pareilles enigmes et de telles amertumes dans le coeur,
Zarathoustra passa la mer. Mais lorsqu'il fut eloigne de quatre
journees des Iles Bienheureuses et de ses amis, il avait surmonte toute
sa douleur: - victorieux et le pied ferme, il etait de nouveau debout
sur sa destinee. Et c'est alors que Zarathoustra parlai ainsi a sa
conscience pleine d'allegresse:

Je suis de nouveau seul et je veux l'etre, seul avec le ciel clair et
avec la mer libre; et de nouveau l'apres-midi est autour de moi.


C'etait l'apres-midi lorsque, pour la premiere fois, j'ai trouve mes
amis, c'etait l'apres-midi aussi une autre fois: - a l'heure ou toute
lumiere devient plus tranquille, car les parcelles de bonheur qui sont
en route entre le ciel et la terre se cherchent un asile dans les ames
de lumiere. Maintenant _le bonheur_ a rendu toute lumiere plus
tranquille.

O apres-midi de ma vie! Un jour _mon_ bonheur, lui aussi, est descendu
dans la vallee pour y chercher un asile: alors il a trouve ces ames
ouvertes et hospitalieres.

O apres-midi de ma vie! Que n'ai-je abandonne pour avoir une seule
chose: cette vivante plantation de mes pensees et cette lumiere
matinale de mes plus hautes esperances!

Un jour le createur chercha les compagnons et les enfants de _son_
esperance. Et voici, il advint qu'il ne put les trouver, si ce n'est
en commencant par les creer lui-meme.

Je suis donc au milieu de mon oeuvre, allant vers mes enfants et
revenant d'aupres d'eux: c'est a cause de ses enfants qu'il faut que
Zarathoustra s'accomplisse lui-meme.

Car seul on aime du fond du coeur son enfant et son oeuvre; et ou il y
a un grand amour de soi, c'est signe de fecondite: voila ce que j'ai
remarque.

Mes enfants fleurissent encore dans leur premier printemps, les uns
aupres les autres, secoues ensemble par le vent, ce sont les arbres de
mon jardin et de mon meilleur terrain.

Et en verite! Ou il y a de tels arbres, les uns aupres des autres, la
_il y a_ des Iles Bienheureuses! Mais un jour je les deplanterai et je
les placerai chacun pour soi: afin que chacun apprenne la solitude, la
fierte et la prudence.

Noueux et tordu, avec une durete flexible, chacun doit se dresser
aupres de la mer, phare vivant de la vie invincible.

La-bas, ou les tempetes se precipitent dans la mer, ou le pied de la
montagne est baigne par les flots, il faudra que chacun monte la garde
de jour et de nuit, veillant pour faire _son_ examen de conscience.

Il faut qu'il soit reconnu et eprouve, pour que l'on sache s'il est de
ma race et de mon origine, s'il est maitre d'une longue volonte,
silencieux, meme quand il parle, et cedant de facon a _prendre_,
lorsqu'il donne: -

- afin de devenir un jour mon compagnon, creant et chomant avec
Zarathoustra: - quelqu'un qui inscrira ma volonte sur mes tables, pour
l'accomplissement total de toutes choses.

Et, a cause de lui et de ses semblables, il faut que je me realise
_moi_-meme: c'est pourquoi je me derobe maintenant a mon bonheur,
m'offrant a tous les malheurs - pour _ma_ derniere epreuve et _mon_
dernier examen de conscience.

Et, en verite, il etait temps que je partisse, et l'ombre du voyageur
et le temps le plus long et l'heure la plus silencieuse, - tous m'ont
dit: "Il est grand temps!"

Le vent a souffle dans le trou de la serrure et m'a dit: "Viens!" La
porte s'est ouverte sournoisement et m'a dit: "Va!"

Mais j'etais enchaine a l'amour pour mes enfants: c'est le desir qui
m'attachait par ce lien, le desir d'amour, afin de devenir la proie de
mes enfants et de me perdre pour eux.

Desirer - pour moi c'est deja: me perdre. _Je vous ai, mes enfants!_
Dans cette possession, tout doit etre certitude et rien ne doit etre
desir.

Mais le soleil de mon amour brulait sur ma tete, Zarathoustra cuisait
dans son propre jus, - alors des ombres et des doutes ont passe sur moi.

Deja je desirais le froid et l'hiver: "O que le froid et l'hiver me
fassent de nouveau grelotter et claquer des dents!" soupirai-je: -
alors des brumes glaciales s'eleverent de moi.

Mon passe brisa ses tombes, mainte douleur enterree vivante se reveilla
-: elle n'avait fait que dormir cachee sous les linceuls.

Ainsi tout me disait par des signes: "Il est temps!" Mais moi - je
m'entendais pas: jusqu'a ce qu'enfin mon abime se mis a remuer et que
ma pensee me mordit.

Helas! pensee venue de mon abime, toi qui es _ma_ pensee! Quand
trouverai-je la force de t'entendre creuser et de ne plus trembler?

Le coeur me bat jusqu'a la gorge quand je t'entends creuser! Ton
silence meme veut m'etrangler, toi qui es silencieuse comme mon abime
est silencieux!

Jamais encore je n'ai ose t'appeler a la _surface_: il m'a suffi de te
porter en moi! Je n'ai pas encore ete assez fort pour la derniere
audace du lion, pour la derniere temerite.

Ta lourdeur m'a toujours ete terrible: mais un jour je veux trouver la
force et la voix du lion pour te faire monter a la surface!

Quand j'aurai surmonte cela en moi, je surmonterai une plus grande
chose encore, et une _victoire_ sera le sceau de mon accomplissement! -

Jusque-la je continue a errer sur des mers incertaines; le hasard me
leche et me cajole; je regarde en avant, en arriere, - je ne vois pas
encore la fin.

L'heure de ma derniere lutte n'est pas encore venue, - ou bien me
vient-elle en ce moment? En verite, avec une beaute maligne, la mer et
la vie qui m'entourent me regardent!

O apres-midi de ma vie! O bonheur avant le soir! O rade en pleine
mer! O paix dans l'incertitude! Comme je me mefie de vous tous!

En verite, je me mefie de votre beaute maligne!

Je ressemble a l'amant qui se mefie d'un sourire trop veloute.

Comme il pousse devant lui la bien-aimee, tendre meme encore dans sa
durete, le jaloux, - ainsi je pousse devant moi cette heure
bienheureuse.

Loin de moi, heure bienheureuse! Avec toi m'est venue, malgre moi, une
beatitude! Je suis la, pret a ma plus profonde douleur: - tu es venue
pour moi a contretemps!

Loin de moi, heure bienheureuse! Cherche plutot un asile la-bas - chez
mes enfants! Eloigne-toi en hate! Benis-les avant le soir et donne
leur _mon_ bonheur!

Deja le soir approche: le soleil se couche. Mon bonheur - s'en est
alle! -


Ainsi parlait Zarathoustra. Et il attendit son malheur toute la nuit:
mais il attendit en vain. La nuit resta claire et silencieuse, et le
bonheur lui-meme s'approcha de lui de plus en plus pres. Vers le
matin, cependant, Zarathoustra se mit a rire en son coeur, et il dit
d'un ton ironique: "Le bonheur me court apres. Cela vient de ce que je
ne cours pas apres les femmes. Or, le bonheur est une femme."






AVANT LE LEVER DU SOLEIL


O ciel au-dessus de moi, ciel clair, ciel profond! abime de lumiere!
En te contemplant je frissonne de desir divin.

Me jeter a ta hauteur - c'est la _ma_ profondeur! M'abriter sous ta
purete, - c'est la _mon_ innocence!

Le dieu est voile par sa beaute: c'est ainsi que tu caches tes etoiles.
Tu ne parles point: c'est ainsi que tu m'annonces ta sagesse.

Aujourd'hui tu t'es leve pour moi, muet sur les mers ecumantes; ton
amour et ta pudeur se revelent a mon ame ecumante.

Tu es venu a moi, beau et voile de ta beaute, tu me parles sans
paroles, te revelant par ta sagesse:

O que n'ai-je devine toutes les pudeurs de ton ame! tu es venu a moi,
_avant_ le soleil, a moi qui suis le plus solitaire.

Nous sommes amis depuis toujours: notre tristesse, notre epouvante et
notre profondeur nous sont communes; le soleil meme nous est commun.

Nous ne nous parlons pas parce que nous savons trop de choses: - nous
nous taisons et, par des sourires, nous nous communiquons notre savoir.

N'est-tu pas la lumiere jaillie de mon foyer? n'est-tu pas l'ame-soeur
de mon intelligence?

Nous avons tout appris ensemble; ensemble nous avons appris a nous
elever au-dessus de nous, vers nous-memes et a avoir des sourires sans
nuages: - sans nuages, souriant avec des yeux clairs, a travers des
lointains immenses, quand, au-dessous de nous bouillonnent, comme la
pluie, la contrainte et le but et la faute.

Et quand je marchais seul, de _quoi_ mon ame avait-elle faim dans les
nuits et sur les sentiers de l'erreur? Et quand je gravissais les
montagnes _qui_ cherchais-je sur les sommets, si ce n'est toi?

Et tous mes voyages et toutes mes ascensions: qu'etait-ce sinon un
besoin et un expedient pour le malhabile? - toute ma volonte n'a pas
d'autre but que celui de prendre son vol, de voler dans le ciel!

Et qu'est-ce que je haissais plus que les nuages qui passent et tout ce
qui te ternit? Je haissais meme ma propre haine puisqu'elle te
ternissait!

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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