A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

F >> Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25



J'en veux aux nuages qui passent, ces chats sauvages qui rampent: ils
nous prennent a tous deux ce que nous avons en commun, - l'immense et
infinie affirmation des choses.

Nous en voulons a ces mediateurs et a ces meleurs, les nuages qui
passent: a ces etres mixtes et indecis, qui ne savent ni benir ni
maudire du fond du coeur.

Je prefere me cacher dans le tonneau sans voir le ciel ou m'enfouir
dans l'abime, que de te voir toi, ciel de lumiere, terni par les nuages
qui passent!

Et souvent j'ai eu envie de les fixer avec des eclairs dores, et,
pareil au tonnerre, de battre la timbale sur leur ventre de chaudron: -
timbaler en colere, puisqu'ils me derobent ton affirmation, ciel pur
au-dessus de moi! ciel clair! abime de lumiere! - puisqu'ils te
derobent _mon_ affirmation!

Car je prefere le bruit et le tonnerre et les outrages du mauvais
temps, a ce repos de chats, circonspect et hesitant; et, parmi les
hommes eux aussi, ce sont ces etres mixtes et indecis marchant a pas de
loups, ces nuages qui passent, doutant et hesitant que je hais le plus.

Et "qui ne sait benir doit _apprendre_ a maudire!" - ce clair
enseignement m'est tombe d'un ciel clair, cette etoile brille a mon
ciel, meme dans les nuits noires.

Mais moi je benis et j'affirme toujours, pourvu que tu sois autour de
moi, ciel clair, abime de lumiere! - c'est alors que je porte dans tous
les abimes ma bienfaisante affirmation.

Je suis devenu celui qui benit et qui affirme: et j'ai longtemps lutte
pour cela; je fus un lutteur, afin d'avoir un jour les mains libres
pour benir.

Ceci cependant est ma benediction: etre au-dessus de chaque chose comme
son propre ciel, son toit arrondi, sa cloche d'azur et son eternelle
quietude: et bienheureux celui qui benit ainsi!

Car toutes les choses sont baptisees a la source de l'eternite, par
dela le bien et le mal; mais le bien et le mal ne sont eux-memes que
des ombres fugitives, d'humides afflictions et des nuages passants.

En verite, c'est une benediction et non une malediction que
d'enseigner: "Sur toutes choses, se trouve le ciel hasard, le ciel
innocence, le ciel a peu pres, le ciel petulance."

"Par hasard" - c'est la la plus vieille noblesse du monde, je l'ai
rendue a toutes les choses, je les ai delivrees de la servitude du but.

Cette liberte et cette serenite celestes, je les ai placees comme des
cloches d'azur sur toutes les choses, lorsque j'ai enseigne
qu'au-dessus d'elles, et par elles, aucune "volonte eternelle" -
n'affirmait sa volonte.

J'ai mis en place de cette volonte, cette petulance et cette folie,
lorsque j'ai enseigne: "Il y a une chose qui sera toujours impossible -
c'est d'etre raisonnable!"

_Un peu_ de raison cependant, un grain de sagesse, disperse d'etoile en
etoile, - ce levain est mele a toutes choses: c'est a cause de la folie
que la sagesse est melee a toutes les choses!

Un peu de sagesse est possible; mais j'ai trouve dans toutes choses
cette certitude bienheureuse: elles preferent _danser_ sur les pieds du
hasard.

O ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut! Ceci est maintenant pour
moi ta purete qu'il n'existe pas d'eternelles araignees et de toile
d'araignee de la raison: - que tu sois un lieu de danse pour les
hasards divins, que tu sois une table divine pour le jeu de des et les
joueurs divins! -

Mais tu rougis? Ai-je dit des choses inexprimables? Ai-je maudi en
voulant te benir?

Ou bien est-ce la honte d'etre deux qui te fait rougir? - Me dis-tu de
m'en aller et de me taire puisque maintenant - le _jour_ vient?

Le monde est profond -: et plus profond que le jour ne l'a jamais
pense. Il y a des choses qu'il faut taire devant le jour. Mais le
jour vient: separons-nous donc!

O ciel au-dessus de moi, ciel pudique et ardent! O bonheur avant le
soleil levant! Le jour vient: separons-nous donc! -


Ainsi parlait Zarathoustra!





DE LA VERTU QUI RAPETISSE


1.


Lorsque Zarathoustra revint sur la terre ferme, il ne se dirigea pas
droit vers sa montagne et sa caverne, mais il fit beaucoup de courses
et de questions, s'informant de ceci et de cela, ainsi qu'il disait de
lui-meme en plaisantant: "Voici un fleuve qui, en de nombreux meandres,
remonte vers sa source!" Car il voulait apprendre quel avait ete le
sort de _l'homme_ pendant son absence: s'il etait devenu plus grand ou
plus petit. Et un jour il apercut une rangee de maisons nouvelles;
alors il s'etonna et il dit:

Que signifient ces maisons? En verite, nulle grande ame ne les a
baties en symbole d'elle-meme!

Un enfant stupide les aurait-il tirees de sa boite a jouets? Alors
qu'un autre enfant les remette dans la boite!

Et ces chambres et ces mansardes: des _hommes_ peuvent-ils en sortir et
y entrer? Elles me semblent faites pour des poupees empanachees de
soie, ou pour des petits chats gourmands qui aiment a se laisser manger.

Et Zarathoustra s'arreta et reflechit. Enfin il dit avec tristesse:
_Tout_ est devenu plus petit!

Je vois partout des portes plus basses: celui qui est de _mon_ espece
peut encore y passer, mais - il faut qu'il se courbe!

Oh! quand retournerai-je dans ma patrie ou je ne serai plus force de me
courber - de me courber devant les _petits_!" - Et Zarathoustra
soupira et regarda dans le lointain.

Le meme jour cependant il prononca son discours sur la vertu qui
rapetisse.


2.


Je passe au milieu de ce peuple et je tiens mes yeux ouverts: les
hommes ne me pardonnent pas de ne pas etre envieux de leurs vertus.

Ils aboient apres moi parce que je leur dis: a des petites gens il faut
de petites vertus - et parce que je n'arrive pas a comprendre que
l'existence des petites gens soit _necessaire!_

Je ressemble au coq dans une basse-cour etrangere que les poules memes
poursuivent a coups de bec; mais je n'en veux pas a ces poules a cause
de cela.

Je suis poli envers elles comme envers tous les petits desagrements;
etre epineux envers les petits me semble une sagesse digne des
herissons.

Ils parlent tous de moi quand ils sont assis le soir autour du foyer, -
ils parlent de moi, mais personne ne pense - a moi!

C'est la le nouveau silence que j'ai appris a connaitre: le bruit
qu'ils font autour de moi depolie un manteau sur mes pensees.

Ils potinent entre eux: "Que nous veut ce sombre nuage? Veillons a ce
qu'il ne nous amene pas une epidemie!"

Et dernierement une femme tira contre elle son enfant qui voulait
s'approcher de moi: "Eloignez les enfants! cria-t-elle; de tels yeux
brulent les ames des enfants."

Ils toussent quand je parle: ils croient que la toux est une objection
contre les grands vents, - ils ne devinent rien du bruissement de mon
bonheur!

"Nous n'avons pas encore le temps pour Zarathoustra," - voila
objection; mais qu'importe un temps qui "n'a pas le temps" pour
Zarathoustra?

Lors meme qu'ils me glorifieraient: comment pourrais-je m'endormir sur
_leur_ gloire? Leur louange est pour moi une ceinture epineuse: elle
me demange encore quand je l'enleve.

Et cela aussi je l'ai appris au milieu d'eux: celui qui loue fait
semblant de rendre ce qu'on lui a donne, mais en realite veut qu'on lui
donne davantage!

Demandez a mon pied si leur maniere de louer et d'allecher lui plait!
En verite, il ne veut ni danser, ni se tenir tranquille selon une telle
mesure et un tel tic-tac.

Ils essaient de me faire l'eloge de leur petite vertu et de m'attirer
vers elle; ils voudraient bien entrainer mon pied au tic-tac du petit
bonheur.

Je passe au milieu de ce peuple et je tiens mes yeux ouverts: ils sont
devenus plus _petits_ et ils continuent a devenir toujours plus petits:
- _c'est leur doctrine du bonheur et de la vertu qui en est la cause_.

Car ils ont aussi la modestie de leur vertu, - parce qu'ils veulent
avoir leurs aises. Mais seule une vertu modeste se comporte avec les
aises.

Ils apprennent aussi a marcher a leur maniere et a marcher en avant:
c'est ce que j'appelle aller _clopin-clopant_. - C'est ainsi qu'ils
sont un obstacle pour tous ceux qui se hatent.

Les pieds et les yeux ne doivent ni mentir ni se dementir. Mais il y a
beaucoup de mensonges parmi les petites gens.

Quelques-uns d'entre eux "veulent", mais la plupart ne sont que
"voulus". Quelques-uns d'entre eux sont sinceres, mais la plupart sont
de mauvais comediens.

Il y a parmi eux des comediens sans le savoir et des comediens sans le
vouloir, - ceux qui sont sinceres sont toujours rares, surtout les
comedienst sinceres.

Les qualites de l'homme sont rares ici: c'est pourquoi les femmes se
masculinisent. Car celui qui est assez homme sera seul capable
_d'affranchir_ dans la femme - la _femme_.

Et voici la pire des hypocrisies que j'ai trouvee parmi eux: ceux qui
ordonnent feignent, eux aussi, les vertus de ceux qui obeissent.

"Je sers, tu sers, nous servons," - ainsi psalmodie l'hypocrisie des
dominants, - et malheur a ceux dont le premier maitre n'est que le
premier serviteur!

Helas! la curiosite de mon regard s'est aussi egaree vers leur
hypocrisie; et j'ai bien devine leur bonheur de mouche et leur
bourdonnement vers les vitres ensoleillees.

Tant il y a de bonte, tant il y a de faiblesse! Tant il y a de justice
et de compassion, tant il y a de faiblesse!

Ils sont ronds, loyaux et bienveillants les uns envers les autres,
comme les grains de sable sont ronds, loyaux et bienveillants envers
les grains de sable.

Embrasser modestement un petit bonheur, - c'est ce qu'ils appellent
"resignation"! et du meme coup ils louchent deja modestement vers un
nouveau petit bonheur.

Dans leur simplicite, ils n'ont au fond qu'un desir: que personne ne
leur fasse mal. C'est pourquoi ils sont prevenants envers chacun et
ils lui font du bien.

Mais c'est la de la _lachete_: bien que cela s'appelle "vertu". -

Et quand il arrive a ces petites gens de parler avec rudesse: _je_
n'entendis dans leur voix que leur enrouement, - car chaque coup de
vent les enroue!

Ils sont ruses, leurs vertus ont des doigts agiles. Mais il leur
manque les poings: leurs doigts ne savent pas se cacher derriere leur
poing.

La vertu, c'est pour eux ce qui rend modeste et apprivoise: c'est ainsi
qu'ils ont fait du loup un chien et de l'homme meme le meilleur animal
domestique de l'homme.

"Nous avons place notre chaise au _milieu_ - c'est ce que me dit leur
hilarite - et a la meme distance des gladiateurs mourants et des truies
joyeuses."

Mais c'est la - de la _mediocrite_: bien que cela s'appelle moderation.
-


3.


Je passe au milieu de ce peuple et je laisse tomber maintes paroles:
mais ils ne savent ni prendre ni retenir.

Ils s'etonnent que je ne sois pas venu pour blamer les debauches et les
vices; et, en verite, je ne suis pas venu non plus pour mettre en garde
contre les pickpockets.

Ils s'etonnent que je ne sois pas pret a deniaiser et a aiguiser leur
sagesse: comme s'ils n'avaient pas encore assez de sages subtils dont
la voix grince comme un crayon d'ardoise!

Et quand je crie: "Maudissez tous les laches demons qui sont en vous et
qui gemiraient volontiers, qui voudraient croiser les mains et adorer":
alors ils crient: "Zarathoustra est impie."

Et leurs professeurs de resignation crient plus fort, mais c'est
precisement a eux qu'ils me plait de crier a l'oreille: Oui! _Je suis_
Zarathoustra, l'impie!

Ces professeurs de resignation! Partout ou il y a petitesse, maladie
et teigne, ils rampent comme des poux; et mon degout seul m'empeche de
les ecraser.

Eh bien! voici le sermon que je fais pour _leurs_ oreilles: je suis
Zarathoustra l'impie qui dit: "Qui est-ce qui est plus impie que moi,
pour que je me rejouisse de son enseignement?"

Je suis Zarathoustra, l'impie: ou trouverai-je mes semblables? Mes
semblables sont tous ceux qui se donnent eux-memes leur volonte et qui
se debarassent de toute resignation.

Je suis Zarathoustra, l'impie: je fais bouillir dans _ma_ marmite tout
ce qui est hasard. Et ce n'est que lorsque le hasard est cuit a point
que je lui souhaite la bienvenue pour en faire _ma_ nourriture.

Et en verite, maint hasard s'est approche de moi en maitre: mais _ma
volonte_ lui parle d'une facon plus imperieuse encore, - et aussitot il
se mettait a genoux devant moi en suppliant - me suppliant de lui
donner asile et accueil cordial, et me parlant d'une maniere flatteuse:
"Vois donc, Zarathoustra, il n'y a qu'un ami pour venir ainsi chez un
ami!"

Mais pourquoi parler, quand personne n'a _mes_ oreilles! Ainsi je veux
crier a tous les vents:

Vous devenez toujours plus petits, petites gens! vous vous emiettez,
vous qui aimez vos aises! Vous finirez par perir - a cause de la
multitude de vos petites vertus, de vos petites omissions, a cause de
votre continuelle petite resignation.

Vous menagez trop, vous cedez trop: c'est de cela qu'est fait le sol ou
vous croissez! Mais pour qu'un arbre devienne _grand_, il faut qu'il
pousse ses dures racines autour de durs rochers!

Ce que vous omettez aide a tisser la toile de l'avenir des hommes;
votre neant meme est une toile d'araignee et une araignee qui vit du
sang de l'avenir.

Et quand vous prenez, c'est comme si vous vouliez, o petits vertueux;
pourtant, parmi les fripons meme, _l'honneur_ parle: "Il faut voler
seulement la ou on ne peut pas piller."

"Cela ce donne" - telle est aussi une doctrine de la resignation. Mais
moi je vous dis, a vous qui aimez vos aises: _cela se prend_, et cela
prendra de vous toujours davantage!

Helas, que ne vous defaites-vous de tous ces demi-vouloirs, que ne vous
decidez-vous pour la paresse comme pour l'action!

Helas, que ne comprenez-vous ma parole: "Faites toujours ce que vous
voudrez, - mais soyez d'abord de ceux qui _peuvent vouloir!_"

"Aimez toujours votre prochain comme vous-memes, mais soyez d'abord de
ceux qui _s'aiment eux-memes_ - qui s'aiment avec le grand amour, avec
le grand mepris!" Ainsi parle Zarathoustra, l'impie. -

Mais pourquoi parler, quand personne n'a _mes_ oreilles! Il est encore
une heure trop tot pour moi.

Je suis parmi ce peuple mon propre precurseur, mon propre chant du coq
dans les rues obscures.

Mais _leur_ heure vient! Et vient aussi la mienne! D'heure en heure
ils deviennent plus petits, plus pauvres, plus steriles, - pauvre
herbe! pauvre terre!

_Bientot_ ils seront devant moi comme de l'herbe seche, comme une
steppe, et, en verite, fatigues d'eux-memes, - et plutot que d'eau,
alteres de _feu!_

O heure bienheureuse de la foudre! O mystere d'avant midi! - un jour
je ferai d'eux des feux courants et des prophetes aux langues de
flammes: - ils prophetiseront avec des langues de flammes: il vient,
il est proche, le _Grand Midi!_


Ainsi parlait Zarathoustra.





SUR LE MONT DES OLIVIERS


L'hiver, hote malin, est assis dans ma demeure mes mains sont bleues de
l'etreinte de son amitie.

Je l'honore, cet hote malin, mais j'aime a le laisser seul. J'aime a
lui echapper; et si l'on court _bien_, on finit par y parvenir.

Avec les pieds chauds, les pensees chaudes, je cours ou le vent se
tient coi, - vers le coin ensoleille de ma montagne des Oliviers.

C'est la que je ris de mon hote rigoureux, et je lui suis reconnaissant
d'attraper chez moi les mouches et de faire beaucoup de petits bruits.

Car il n'aime pas a entendre bourdonner une mouche, ou meme deux; il
rend solitaire jusqu'a la rue, en sorte que le clair de lune se met a
avoir peur la nuit.

Il est un hote dur, - mais je l'honore, et je ne prie pas le dieu
ventru du feu, comme font les effemines.

Il vau encore mieux claquer des dents que d'adorer les idoles! - telle
est ma nature. Et j'en veux surtout a toutes les idoles du feu, qui
sont ardentes, bouillonnantes et mornes.

Quand j'aime quelqu'un, je l'aime en hiver mieux qu'en ete; je me moque
mieux de mes ennemis, je m'en moque avec le plus de courage, depuis que
l'hiver est dans la maison.

Avec courage, en verite, meme quand je me blottis dans mon lit: - car
alors mon bonheur enfoui rit et fanfaronne encore, et mon reve
mensonger se met a rire lui aussi.

Pourquoi ramper? jamais encore, de toute ma vie, je n'ai rampe devant
les puissants; et si j'ai jamais menti, ce fut par amour. C'est
pourquoi je suis content meme dans un lit d'hiver.

Un lit simple me rechauffe mieux qu'un lit luxueux, car je suis jaloux
de ma pauvrete. Et c'est en hiver que ma pauvrete m'est le plus fidele.

Je commence chaque jour par une mechancete, je me moque de l'hiver en
prenant un bain froid: c'est ce qui fait grogner mon ami severe.

J'aime aussi a le chatouiller avec un petit cierge: afin qu'il permette
enfin au ciel de sortir de l'aube cendree.

Car c'est surtout le matin que je suis mechant: a la premiere heure,
quand les seaux grincent a la fontaine, et que les chevaux hennissent
par les rues grises: - j'attends alors avec impatience que le ciel
s'illumine, le ciel d'hiver a la barbe grise, le vieillard a la tete
blanche, - le ciel d'hiver, silencieux, qui laisse parfois meme le
soleil dans le silence.

Est-ce de lui que j'appris les longs silences illumines? Ou bien
est-ce de moi qu'il les a appris? Ou bien chacun de nous les a-t-il
inventes lui-meme?

Toutes les bonnes choses ont une origine multiple, - toutes les bonnes
choses folatres sautent de plaisir dans l'existence: comment ne
feraient-elles cela qu'une seule fois!

Le long silence, lui aussi, est une bonne chose folatre. Et pareil a
un ciel d'hiver, mon visage est limpide et le calme est dans mes yeux:
- comme le ciel d'hiver je cache mon soleil et mon inflexible volonte
de soleil: en verite j'ai _bien_ appris cet art et cette malice d'hiver!

C'etait mon art et ma plus chere mechancete d'avoir appris a mon
silence de ne pas se trahir par le silence.

Par le bruit des paroles et des des je m'amuse a duper les gens
solennels qui attendent: je veux que ma volonte et mon but echappent a
leur severe attention.

Afin que personne ne puisse regarder dans l'abime de mes raisons et de
ma derniere volonte, - j'ai invente le long et clair silence.

J'ai trouve plus d'un homme malin qui voilait son visage et qui
troublait ses profondeurs, afin que personne ne puisse regarder au
travers et voir jusqu'au fond.

Mais c'est justement chez lui que venaient les gens ruses et mefiants,
amateurs de difficultes: on lui pechait ses poissons les plus caches!

Cependant, ceux qui restent clairs, et braves, et transparents - sont
ceux que leur silence trahit le moins: ils sont si _profonds_ que l'eau
la plus claire ne revele pas ce qu'il y a au fond.

Silencieux ciel d'hiver a la barbe de neige, tete blanche aux yeux
clairs au-dessus de moi! O divin symbole de mon ame et de la petulance
de mon ame!

Et ne _faut_-il pas que je monte sur des echasses, pour qu'ils ne
voient _pas_ mes longues jambes, - tous ces tristes envieux autour de
moi?

Toutes ces ames enfumees, renfermees, usees, moisies, aigries - comment
leur envie _saurait_-elle supporter mon bonheur?

C'est pourquoi je ne leur montre que l'hiver et la glace qui sont sur
mes sommets - je ne leur montre _pas_ que ma montagne est entouree de
toutes les ceintures de soleil!

Ils n'entendent siffler que mes tempetes hivernales: et ne savent _pas_
que je passe aussi sur de chaudes mers, pareil a des vents du sud
langoureux, lourds et ardents.

Ils ont pitie de mes accidents et de mes hasards: - mais _mes_ paroles
disent: "Laissez venir a moi le hasard: il est innocent comme un petit
enfant!"

Comment _sauraient_-ils supporter mon bonheur si je ne mettais autour
de mon bonheur des accidents et des miseres hivernales, des toques de
fourrure et des manteaux de neige? - si je n'avais moi-meme pitie de
leur _apitoiement_, l'apitoiement de ces tristes envieux? - si moi-meme
je ne soupirais et ne grelottais pas devant eux, en me _laissant_
envelopper patiemment dans leur pitie?

Ceci est la sagesse folatre et la bienveillance de mon ame, qu'elle ne
_cache point_ son hiver et ses vents glaces; elle ne cache pas meme ses
engelures.

Pour l'un la solitude est la fuite du malade, pour l'autre la fuite
devant le malade.

Qu'ils _m'entendent_ gemir et soupirer a cause de la froidure de
l'hiver, tous ces pauvres et louches vauriens autour de moi! Avec de
tels gemissements et de tels soupirs, je fuis leurs chambres chauffees.

Qu'ils me plaignent et me prennent en pitie a cause de mes engelures:
"Il finira par _geler_ a la glace de sa connaissance! - c'est ainsi
qu'ils gemissent.

Pendant ce temps, les pieds chauds, je cours ca et la, sur ma montagne
des Oliviers; dans le coin ensoleille de ma montagne des Oliviers, je
chante et je me moque de toute compassion.-


Ainsi chantait Zarathoustra.





EN PASSANT


En traversant ainsi sans hate bien des peuples et mainte ville,
Zarathoustra retournait pas des detours vers ses montagnes et sa
caverne. Et, en passant, il arriva aussi, a l'improviste, a la porte
de la _grande Ville_: mais lorsqu'il fut arrive la, un fou ecumant
sauta sur lui les bras etendus en lui barrant le passage. C'etait le
meme fou que le peuple appelait "le singe de Zarathoustra": car il
imitait un peu les manieres de Zarathoustra et la chute de sa phrase.
Il aimait aussi a emprunter au tresor de sa sagesse. Le fou cependant
parlait ainsi a Zarathoustra:

"O Zarathoustra, c'est ici qu'est la grande ville: tu n'as rien a y
chercher et tout a y perdre. Pourquoi voudrais-tu patauger dans cette
fange? Aie donc pitie de tes jambes! crache plutot sur la porte de la
grande ville et - retourne sur tes pas! Ici c'est l'enfer pour les
pensees solitaires. Ici l'on fait cuire vivantes les grandes pensees
et on les reduit en bouillie.
Ici pourrissent tous les grandes sentiments: ici on ne laisse cliqueter
que les petits sentiments desseches!

Ne sens-tu pas deja l'odeur des abattoirs et des gargotes de l'esprit?
Les vapeurs des esprits abattus ne font-elles pas fumer cette ville?
Ne vois-tu pas les ames suspendues comme des torchons mous et
malpropres? - et ils se servent de ces torchons pour faire des journaux.

N'entends-tu pas ici l'esprit devenir jeu de mots? il se fait jeu en de
repoussants calembours! - et c'est avec ces rincures qu'ils font des
journaux! Ils se provoquent et ne savent pas a quoi. Ils s'echauffent
et ne savent pas pourquoi. Ils font tinter leur fer-blanc et sonner
leur or.

Ils sont froids et ils cherchent la chaleur dans l'eau-de-vie; ils sont
echauffes et cherchent la fraicheur chez les esprits frigides;
l'opinion publique leur donne la fievre et les rend tous ardents.

Tous les desirs et tous les vices ont elu domicile ici; mais il y a
aussi des vertueux, il y a ici beaucoup de vertus habiles et occupees:
- beaucoup de vertus occupees, avec des doigts pour ecrire, des
culs-de-plomb et des ronds-de-cuir ornes de petites decorations et
peres de filles empaillees et sans derrieres.

Il y a ici aussi beaucoup de piete, et beaucoup de courtisanerie devote
et de bassesses devant le Dieu des armees.

Car c'est d'"en haut" que pleuvent les etoiles et les gracieux
crachats; c'est vers en haut que vont les desirs de toutes les
poitrines sans etoiles.

La lune a sa cour et la cour a ses satellites: mais le peuple mendiant
et toutes les habiles vertus mendiantes elevent des prieres vers tout
ce qui vient de la cour.

"Je sers, tu sers, nous servons" - ainsi prient vers le souverain
toutes les vertus habiles: afin que l'etoile meritee s'accroche enfin a
la poitrine etroite!

Mais la lune tourne autour de tout ce qui est terrestre: c'est ainsi
aussi que le souverain tourne autour de ce qu'il y a de plus terrestre:
- mais ce qu'il y a de plus terrestre, c'est l'or des epiciers.

Le Dieu des armees n'est pas le Dieu des lingots; le souverain
propose, mais l'epicier - dispose!

Au nom de tout ce que tu as de clair, de fort et de bon en toi, o
Zarathoustra! crache sur cette ville des epiciers et retourne en
arriere!

Ici le sang vicie, mince et mousseux, coule dans les arteres: crache
sur la grande ville qui est le grand depotoir ou s'accumule toute
l'ecume!

Crache sur la ville des ames deprimees et des poitrines etroites, des
yeux envieux et des doigts gluants - sur la ville des importuns et des
impertinents, des ecrivassiers et des braillards, des ambitieux
exasperes: - sur la ville ou s'assemble tout ce qui est carie, mal
fame, lascif, sombre, pourri, ulcere, conspirateur: - crache sur la
grande ville et retourne sur tes pas!" -


Mais en cet endroit, Zarathoustra interrompit le fou ecumant et lui
ferma la bouche.

"Te tairas-tu enfin! s'ecria Zarathoustra, il y a longtemps que ta
parole et ton allure me degoutent!

Pourquoi as-tu vecu si longtemps au bord du marecage, te voila, toi
aussi, devenu grenouille et crapaud!

Ne coule-t-il pas maintenant dans tes propres veines, le sang des
marecages, vicie et mousseux, car, toi aussi, tu sais maintenant
coasser et blasphemer?

Pourquoi n'es-tu pas alle dans la foret? Pourquoi n'as-tu pas laboure
la terre? La mer n'est-elle pas pleine de vertes iles?

Je meprise ton mepris; et si tu m'avertis, - pourquoi ne t'es-tu pas
averti toi-meme?

C'est de l'amour seul que doit me venir le vol de mon mepris et de mon
oiseau avertisseur: et non du marecage! -

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25

Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2008 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

This week's top 10 bestsellers in hardback fiction
Lindesay Irvine: The Bad Sex award might provoke a titter, but it shouldn't dissuade writers from tackling this difficult but worthwhile topic

Time to choose the next children's laureate
This week's top 10 bestsellers in hardback fiction

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.