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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

F >> Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra

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On t'appelle mon singe, fou ecumant: mais je t'appelle mon porc
grognant - ton grognement finira par me gater mon eloge de la folie.

Qu'etait-ce donc qui te fit grogner ainsi? Personne ne te flattait
assez: - c'est pourquoi tu t'es assis a cote de ces ordures, afin
d'avoir des raisons pour grogner, - afin d'avoir de nombreuses raisons
de _vengeance_! Car la vengeance, fou vaniteux, c'est toute ton ecume,
je t'ai bien devine!

Mais ta parole de fou est nuisible pour _moi_, meme lorsque tu as
raison! Et quand meme la parole de Zarathoustra aurait mille fois
raison: _toi_ tu me _ferais_ toujours tort avec ma parole!"

Ainsi parlait Zarathoustra, et, regardant la grande ville, il soupira
et se tut longtemps. Enfin il dit ces mots:

Je suis degoute de cette grande ville moi aussi; il n'y a pas que ce
fou qui me degoute. Tant ici que la il n'y a rien a ameliorer, rien a
rendre pire!

Malheur a cette grande ville! - Je voudrais voir deja la colonne de feu
qui l'incendiera!

Car il faut que de telles colonnes de feu precedent le grand midi.
Mais ceci a son temps et sa propre destinee.-

Je te donne cependant cet enseignement en guise d'adieu, a toi fou:
lorsqu'on ne peut plus aimer, il faut - _passer!_ -

Ainsi parlait Zarathoustra et il passa devant le fou et devant la
grande ville.





DES TRANSFUGES


1.


Helas! tout ce qui, naguere, etait encore vert et colore sur cette
prairie est deja fane et gris maintenant! Et combien j'ai porte de
miel d'esperance d'ici a ma ruche!

Tous ces jeunes coeurs sont deja devenu vieux, - et a peine s'ils sont
vieux! ils sont fatigues seulement, vulgaires et nonchalants: - ils
expliquent cela en disant: "Nous sommes redevenus pieux."

Naguere encore je les vis marcher a la premiere heure sur des jambes
courageuses: mais leurs jambes de la connaissance se sont fatiguees, et
maintenant ils calomnient meme leur bravoure du matin.

En verite, plus d'un soulevait jadis sa jambe comme un danseur, le rire
lui faisait signe dans ma sagesse. - Puis il se mit a reflechir. Je
viens de le voir courbe - rampant vers la croix.

Ils voltigeaient jadis autour de la lumiere et de la liberte, comme
font les moucherons et les jeunes poetes. Un peu plus vieux, un peu
plus froids: et deja ils sont assis derriere le poele, comme des
calotins et des cagots.

Ont-ils perdu courage parce que la solitude m'a englouti comme aurait
fait une baleine? Ont-ils _vainement_ prete l'oreille, longtemps et
pleins de desir, sans entendre mes trompettes et mes appels de heraut?

-Helas! Ils sont toujours peu nombreux ceux dont le coeur garde
longtemps son courage et son impetuosite; et c'est dans ce petit nombre
que l'esprit demeure perseverant. Tout le reste est _lachete_.

Tout le reste: c'est toujours le plus grand nombre, ce sont les
vulgaires et les superflus, ceux qui sont de trop. - Tous ceux-la sont
des laches! -

Celui qui est de mon espece rencontrera sur son chemin des aventures
pareilles aux miennes: en sorte que ses premiers compagnons devront
etre des cadavres des acrobates.

Les seconds compagnons cependant, - ceux-la s'appelleront les
_croyants_: une vivante multitude, beaucoup d'amour, beaucoup de folie,
beaucoup de veneration enfantine.

C'est a ces croyants que celui qui est de mon espece parmi les hommes
ne devra pas attacher son coeur; c'est a ces printemps et a ces
prairies multicolores que celui qui connait l'espece humaine, faible et
fugitive, ne devra pas croire!

Si ces croyants _pouvaient_ autrement, ils _voudraient_ aussi
autrement. Ce qui n'est qu'a demi entame tout ce qui est entier.
Quand des feuilles se fanent, - pourquoi se plaindrait-on!

Laisse-les aller, laisse-les tomber, o Zarathoustra, et ne te plains
pas! Souffle plutot parmi eux avec le bruissement du vent, - souffle
parmi ces feuilles, o Zarathoustra, que tout ce qui est _fane_ tombe et
s'en aille de toi plus vite encore! -

-
2.


"Nous sommes redevenus pieux" - ainsi confessent les transfuges et
beaucoup d'entre eux sont encore trop laches pour confesser cela.

Je les regarde dans le blanc des yeux, - je le dis en plein visage et
dans la rougeur de leur joue : vous etes de ceux qui _prient_ de
nouveau !

Cependant c'est une honte de prier ! Non pour tout le monde, mais pour
toi et pour moi, et pour tous ceux qui ont leur conscience dans la
tete. Pour _toi_, c'est une honte de prier!

Tu le sais bien: le lache demon en toi qui aime a joindre les mains ou
a croiser les bras et qui desire une vie plus facile: - ce lache demon
te dit: "Il _est_ un dieu!'

Mais ainsi tu es de ceux qui fuient la lumiere, de ceux que la lumiere
inquiete sans cesse. Maintenant il te faut quotidiennement plonger ta
tete plus profondement dans la nuit et les tenebres.

Et, en verite, tu as bien choisi ton heure: car les oiseaux de nuit ont
repris leur vol. L'heure des etres nocturnes est venue, l'heure du
chomage ou ils ne - "choment" pas.

Je l'entends et je le sens: l'heure est venue des chasses et des
processions, non des chasses sauvages, mais des chasses douces et
debiles, reniflant dans les coins, sans faire plus de bruit que le
murmure des prieres, - des chasses aux cagots, pleins d'ame: toutes les
souricieres des coeurs sont de nouveau braquees! Et partout ou je
souleve un rideau, une petite phalene se precipite dehors.

Etait-elle blottie la avec une autre petite phalene? Car partout je
sens de petites communautes cachees; et partout ou il y a des reduits,
il y a de nouveaux bigots avec l'odeur des bigots.

Ils se mettent ensemble pendant des soirees entieres et ils se disent:
"Redevenons comme les petits enfants et invoquons le bon Dieu!" - Ils
ont la bouche et l'estomac gates par les pieux confiseurs.

Ou bien, durant de longs soirs, ils regardent les ruses d'une araignee
a l'affut, qui preche la sagesse aux autres araignees, en leur
enseignant: "Sous les croix, il fait bon tisser sa toile!"

Ou bien ils sont assis pendant des journees entieres a pecher a la
ligne au bord des marecages, et ils croient que c'est la etre
_profond_; mais celui qui peche ou il n'y a pas de poisson, j'estime
qu'il n'est meme pas superficiel!

Ou bien ils apprennent avec joie et piete a jouer de la harpe chez un
chansonnier qui aimerait bien s'insinuer dans le coeur des petites
jeunes femmes: - car ce chansonnier est fatigue des vieilles femmes et
de leurs louanges.

Ou bien ils apprennent la peur chez un sage a moitie detraque qui
attend, dans des chambres obscures, que les esprits apparaissent -
tandis que leur esprit disparait entierement!

Ou bien ils ecoutent un vieux charlatan, musicien ambulant, a qui la
tristesse du vent a enseigne la lamentation des tons; maintenant il
siffle d'apres le vent et il preche la tristesse d'un ton triste.

Et quelques-uns d'entre eux se sont meme faits veilleurs de nuit: ils
savent maintenant souffler dans la corne, circuler la nuit et reveiller
de vieilles choses endormies depuis longtemps.

J'ai entendu hier dans la nuit, le long des vieux murs du jardin, cinq
paroles a propos de ces vieilles choses: elles venaient de ces vieux
veilleurs de nuit tristes et greles.

"Pour un pere, il ne veille pas assez sur ses enfants: des peres
humains font cela mieux que lui!"

"Il est trop vieux. Il ne s'occupe plus tu tout de ses enfants", -
ainsi repondit l'autre veilleur de nuit.

"_A-t-il_ donc des enfants? Personne ne peut le demontrer s'il ne le
demontre lui-meme! Il y a longtemps que je voudrais une fois le lui
voir demontrer serieusement."

"Demontrer? A-t-il jamais demontre quelque chose, _celui-la_? Les
preuves lui sont difficiles; il tient beaucoup a ce que l'on _croie_ en
lui."

"Oui, oui! La foi le sauve, la foi en lui-meme. C'est l'habitude des
vieilles gens! Nous sommes faits de meme!" -

- Ainsi parlerent l'un a l'autre les deux veilleurs de nuit, ennemis de
la lumiere, puis ils soufflerent tristement dans leurs cornes. Voila
ce qui se passa hier dans la nuit, le long des vieux murs du jardin.

Quant a moi, mon coeur se tordait de rire; il voulait se briser, mais
ne savais comment; et cet acces d'hilarite me secouait le diaphragme.

En verite, ce sera ma mort, d'etouffer de rire, en voyant des anes
ivres et en entendant ainsi des veilleurs de nuit douter le Dieu.

Le temps n'est-il pas depuis _longtemps_ passe, meme pour de pareils
doutes? Qui aurait le droit de reveiller dans leur sommeil d'aussi
vieilles choses ennemies de la lumiere?

Il y a longtemps que c'en est fini des dieux anciens: - et, en verite,
ils ont eu une bonne et joyeuse fin divine!

Ils ne passerent pas par le "crepuscule" pour aller vers la mort, -
c'est un mensonge de le dire! Au contraire: ils se sont tues eux-memes
a force de - _rire_!

C'est ce qui arriva lorsqu'un dieu prononca lui-meme la parole la plus
impie, - la parole: "Il n'y a qu'un Dieu! Tu n'auras point d'autres
dieux devant ma face!" - une vieille barbe de dieu, un dieu colereux et
jaloux s'est oublie ainsi: - c'est alors que tous les dieux se mirent a
rire et a s'ecrier en branlant sur leurs sieges: "N'est-ce pas la
precisement la divinite, qu'il y ait des dieux - qu'il n'y ait pas un
Dieu?"

Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. -

Ainsi parlait Zarathoustra dans la ville qu'il aimait et qui est
appelee la "Vache multicolore".

Car de cet endroit il n'avait plus que deux jours de marche pour
retourner a sa caverne, aupres de ses animaux; mais il avait l'ame sans
cesse pleine d'allegresse de se savoir si pres de son retour.-





LE RETOUR


O solitude! Toi ma _patrie_, solitude! Trop longtemps j'ai vecu
sauvage en de sauvages pays etrangers, pour ne pas retourner a toi avec
des larmes!

Maintenant menace-moi du doigt, ainsi qu'une mere menace, et
souris-moi comme sourit une mere, dis-moi seulement: "Qui etait-il
celui qui jadis s'est echappe loin de moi comme un tourbillon? - celui
qui, en s'en allant, s'est ecrie: trop longtemps j'ai tenu compagnie a
la solitude, alors j'ai desappris le silence! C'est _cela_ - que tu as
sans doute appris maintenant?

"O Zarathoustra, je sais tout: et que tu te sentais plus _abandonne_
dans la multitude, toi l'unique, que jamais tu ne l'as ete avec moi!

"Autre chose est l'abandon, autre chose la solitude: C'est _cela_ - que
tu as appris maintenant! Et que parmi les hommes tu seras toujours
sauvage et etranger:

" - sauvage et etranger, meme quand ils t'aiment, car avant tout ils
veulent etre _menages_!

"Mais ici tu es chez toi et dans ta demeure; ici tu peux tout dire et
t'epancher tout entier, ici nul n'a honte des sentiments caches et
tenaces.

"Ici toutes choses s'approchent a ta parole, elles te cajolent et te
prodiguent leurs caresses: car elles veulent monter sur ton dos. Monte
sur tous les symboles tu chevauches ici vers toutes les verites.

"Avec droiture et franchise, tu peux parler ici a toutes choses: et, en
verite, elles croient recevoir des louanges, lorsqu'on parle a toutes
choses - avec droiture.

"Autre chose, cependant, est l'abandon. Car te souviens-tu, o
Zarathoustra? Lorsque ton oiseau se mit a crier au-dessus de toi,
lorsque tu etais dans la foret, sans savoir ou aller, incertain, tout
pres d'un cadavre: - lorsque tu disais: que mes animaux me conduisent!
J'ai trouve plus de danger parmi les hommes que parmi les animaux: -
c'etait _la_ de l'abandon!

"Et te souviens-tu, o Zarathoustra? Lorsque tu etais assis sur ton
ile, fontaine de vin parmi les seaux vides, donnant a ceux qui ont soif
et le repandant sans compter: - jusqu'a ce que tu fus enfin seul altere
parmi les hommes ivres et que tu te plaignis nuitamment: "N'y a-t-il
pas plus de bonheur a prendre qu'a donner? Et n'y a-t-il pas plus de
bonheur encore a voler qu'a prendre?" - C'etait _la_ de l'abandon!

"Et te souviens-tu, o Zarathoustra? Lorsque vint ton heure la plus
silencieuse qui te chassa de toi-meme, lorsqu'elle te dit avec de
mechants chuchotements: "Parle et detruis!" - lorsqu'elle te degouta
de ton attente et de ton silence et qu'elle decouragea ton humble
courage: c'etait _la_ de l'abandon! "-

O solitude! Toi ma patrie, solitude! Comme ta voix me parle,
bienheureuse tendre!

Nous ne nous questionnons point, nous ne nous plaignons point l'un a
l'autre, ouvertement nous passons ensemble les portes ouvertes.

Car tout est ouvert chez toi et il fait clair; et les heures, elles
aussi, s'ecoulent ici plus legeres. Car dans l'obscurite, te temps
vous parait plus lourd a porter qu'a la lumiere.

Ici se revele a moi l'essence et l'expression de tout ce qui est: tout
ce qui est veut s'exprimer ici, et tout ce qui devient veut apprendre
de moi a parler.

La-bas cependant - tout discours est vain! La meilleure sagesse c'est
d'oublier et de passer: - c'est _la_ ce que j'ai appris!

Celui qui voudrait tout comprendre chez les hommes devrait tout
prendre. Mais pour cela j'ai les mains trop propres.

Je suis degoute rien qu'a respirer leur haleine; helas! pourquoi ai-je
vecu si longtemps parmi leur bruit et leur mauvaise haleine!

O bienheureuse solitude qui m'enveloppe! O pures odeurs autour de moi!
O comme ce silence fait aspirer l'air pur a pleins poumons! O comme il
ecoute, ce silence bienheureux!

La-bas cependant - tout parle et rien n'est entendu. Si l'on annonce
sa sagesse a sons de cloches: les epiciers sur la place publique en
couvriront le son par le bruit des gros sous!

Chez eux tout parle, personne ne sait plus comprendre. Tout tombe a
l'eau, rien ne tombe plus dans de profondes fontaines.

Chez eux tout parle, rien ne reussit et ne s'acheve plus. Tout
caquette, mais qui veut encore rester au nid a couver ses oeufs?

Chez eux tout parle, tout est dilue. Et ce qui hier etait encore trop
dur, pour le temps lui-meme et pour les dents du temps, pend
aujourd'hui, dechiquete et ronge, a la bouche des hommes d'aujourd'hui.

Chez eux tout parle, tout est divulgue. Et ce qui jadis etait appele
mystere et secret des ames profondes appartient aujourd'hui aux
trompettes des rues et a d'autres tapageurs.

O nature humaine! chose singuliere! bruit dans les rues obscures! Te
voila derriere moi: - mon plus grand danger est reste derriere moi!

Les menagements et la pitie furent toujours mon plus grand danger, et
tous les etres humains veulent etre menages et pris en pitie.

Gardant mes verites au fond du coeur, les mains agitees comme celles
d'un fou et le coeur affole en petits mensonges de la pitie: - ainsi
j'ai toujours vecu parmi les hommes.

J'etais assis parmi eux, deguise, pret a _me_ meconnaitre pour _les_
supporter, aimant a me dire pour me persuader: "Fou que tu es, tu ne
connais pas les hommes!"

On desapprend ce que l'on sait des hommes quand on vit parmi les
hommes. Il y a trop de premiers plans chez les hommes, - que peuvent
faire _la_ les vues lointaines et percantes!

Et s'ils me meconnaissaient: dans ma folie, je les menageais plus que
moi-meme a cause de cela: habitue que j'etais a la durete envers
moi-meme, et me vengeant souvent sur moi-meme de ce menagement.

Pique de mouches venimeuses, et ronge comme la pierre, par les
nombreuses gouttes de la mechancete, ainsi j'etais parmi eux et je me
disais encore: "Tout ce qui est petit est innocent de sa petitesse!"

C'est surtout ceux qui s'appelaient "les bons" que j'ai trouves etre
les mouches les plus venimeuses: ils piquent en toute innocence; ils
mentent en toute innocence; comment _sauraient_-ils etre - justes
envers moi!

La pitie enseigne a mentir a ceux qui vivent parmi les bons. La pitie
rend l'air lourd a toutes les ames libres. Car la betise des bons est
insondable.

Me cacher moi-meme et ma richesse - _voila_ ce que j'ai appris a faire
la-bas: car j'ai trouve chacun riche pauvre d'esprit. Ce fut la le
mensonge de ma pitie de savoir chez chacun, de voir et de sentir chez
chacun ce qui etait pour lui _assez_ d'esprit, ce qui etait _trop_
d'esprit pour lui!

Leurs sages rigides, je les ai appeles sages, non rigides, - c'est
ainsi que j'ai appris a avaler les mots. Leurs fossoyeurs: je les ai
appeles chercheurs et savants, - c'est ainsi que j'ai appris a changer
les mots.

Les fossoyeurs prennent les maladies a force de creuser des fosses.
Sous de vieux decombres dorment des exhalaisons malsaines. Il ne faut
pas remuer le marais. Il faut vivre sur les montagnes.

C'est avec des narines heureuses que je respire de nouveau la liberte
des montagnes! mon nez est enfin delivre de l'odeur de tous les etre
humains!

Chatouillee par l'air vif, comme par des vins mousseux, mon ame
_eternue_, - et s'acclame en criant: "A ta sante!"


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES TROIS MAUX


1.


En reve, dans mon dernier reve du matin, je me trouvais aujourd'hui sur
un promontoire, au dela du monde, je tenais une balance dans la main et
je _pesais_ le monde.

O pourquoi l'aurore est-elle venue trop tot pour moi? son ardeur m'a
reveille, la jalousie! Elle est toujours jalouse de l'ardeur de mes
reves du matin.

Mesurable pour celui qui a le temps, pesable pour un bon peseur,
attingible pour les ailes vigoureuses, devinable pour de divins
amateurs de problemes: ainsi mon reve a trouve le monde: -

Mon reve, un hardi navigateur, mi-vaisseau, mi-rafale, silencieux comme
le papillon, impatient comme le faucon: quelle patience et quel loisir
il a eu aujourd'hui pour pouvoir peser le monde!

Ma sagesse lui aurait-elle parle en secret, ma sagesse du jour, riante
et eveillee, qui se moque de tous les "mondes infinis"? Car elle dit:
"Ou il y a de la force, le _nombre_ finit par devenir maitre, car c'est
lui qui a le plus de force."

Avec quelle certitude mon reve a regarde ce monde fini! Ce n'etait de
sa part ni curiosite, ni indiscretion, ni crainte, ni priere: - comme
si une grosse pomme s'offrait a ma main, une pomme d'or, mure, a pelure
fraiche et veloutee - ainsi s'offrit a moi le monde: - comme si un
arbre me faisait signe, un arbre a larges branches, ferme dans sa
volonte, courbe et tordu en appui et en reposoir pour le voyageur
fatigue: ainsi le monde etait place sur mon promontoire: - comme si des
mains gracieuses portaient un coffret a ma rencontre, - un coffret
ouvert pour le ravissement des yeux pudiques et venerateurs: ainsi le
monde se porte a ma rencontre: - pas assez enigme pour chasser l'amour
des hommes, pas assez intelligible pour endormir la sagesse des hommes:
- une chose humainement bonne, tel me fut aujourd'hui le monde que l'on
calomnie tant!

Combien je suis reconnaissant a mon reve du matin d'avoir ainsi pese le
monde a la premiere heure! Il est venu a moi comme une chose
humainement bonne, ce reve et ce consolateur de coeur!

Et, afin que je fasse comme lui, maintenant que c'est le jour, et pour
que ce qu'il y a de meilleur me serve d'exemple: je veux mettre
maintenant dans la balance les trois plus grands maux et peser
humainement bien. -

Celui qui enseigna a benir enseigna aussi a maudire: quelles sont les
trois choses les plus maudites sur terre? Ce sont elles que je veux
mettre sur la balance.

_La volupte, le desir de domination, l'egoisme_: ces trois choses ont
ete les plus maudites et les plus calomniees jusqu'a present, - ce sont
ces trois choses que je veux peser humainement bien.

Eh bine! Voici mon promontoire et voila la mer: _elle_ roule vers moi,
moutonneuse, caressante, cette vieille et fidele chienne, ce monstre a
cent tetes que j'aime.

Eh bien! C'est ici que je veux tenir la balance sur la mer houleuse, et
je choisis aussi un temoin qui regarde, - c'est toi, arbre solitaire,
toi dont la couronne est vaste et le parfum puissant, arbre que j'aime!
-


Sur quel pont le present va-t-il vers l'avenir? Quelle est la force
qui contraint ce qui est haut a s'abaisser vers ce qui est bas? Et
qu'est-ce qui force la chose la plus haute - a grandir encore davantage?

Maintenant la balance se tient immobile et en equilibre: j'y ai jete
trois lourdes questions, l'autre plateau porte trois lourdes reponses.


2.


Volupte - c'est pour tous les penitents en silice qui meprisent le
corps, l'aiguillon et la mortification, c'est le "monde" maudit chez
tous les hallucines de l'arriere-monde: car elle nargue et econduit
tous les heretiques.

Volupte - c'est pour la canaille le feu lent ou l'on brule la canaille;
pour tout le bois vermoulu et les torchons nauseabonds le grand
fourneau ardent.

Volupte - c'est pour les coeurs libres quelque chose d'innocent et de
libre, le bonheur du jardin de la terre, la debordante reconnaissance
de l'avenir pour le present.

Volupte - ce n'est un poison doucereux que pour les fletris, mais pour
ceux qui ont la volonte du lion, c'est le plus grand cordial, le vin
des vins, que l'on menage religieusement.

Volupte - c'est la plus grande felicite symbolique pour le bonheur et
l'espoir superieur. Car il y a bien des choses qui ont droit a l'union
et plus qu'a l'union, - bien des choses qui se sont plus etrangeres a
elles-memes que ne l'est l'homme a la femme: et qui donc a jamais
entierement compris a quel point l'homme et la femme se sont
_etrangers_?

Volupte - cependant je veux mettre des clotures autour de mes pensees
et aussi autour de mes paroles: pour que les cochons et les exaltees
n'envahissent pas mes jardins! -

Desir de dominer - c'est le fouet cuisant pour les plus durs de tous
les coeurs endurcis, l'epouvantable martyre qui reserve meme au plus
cruel la sombre flamme des buchers vivants.

Desir de dominer - c'est le frein mechant mis aux peuples les plus
vains, c'est lui qui raille toutes les vertus incertaines, a cheval sur
toutes les fiertes.

Desir de dominer - c'est le tremblement de terre qui rompt et disjoint
tout ce qui est caduc et creux, c'est le briseur irrite de tous les
sepulcres blanchis qui gronde et punit, le point d'interrogation
jaillissant a cote de reponses prematurees.

Desir de dominer - dont le regard fait ramper et se courber l'homme,
qui l'asservit et l'abaisse au-dessous du serpent et du cochon: jusqu'a
ce qu'enfin le grand mepris clame en lui.

Desir de dominer - c'est le terrible maitre qui enseigne le grand
mepris, qui preche en face des villes et des empires: "Ote-toi!" -
jusqu'a ce qu'enfin ils s'ecrient eux-memes: "Que je m'ote _moi_!"

Desir de dominer - qui monte aussi vers les purs et les solitaires pour
les attirer, qui monte vers les hauteurs de la satisfaction de soi,
ardent comme un amour qui trace sur le ciel d'attirantes joies
empourprees.

Desir de dominer - mais qui voudrais appeler cela un _desir_, quand
c'est vers en bas que la hauteur aspire a la puissance! En verite, il
n'y a rien de fievreux et de maladif dans de pareils desirs, dans de
pareilles descentes!

Que la hauteur solitaire ne s'esseule pas eternellement et ne se
contente pas de soi; que la montagne descende vers la vallee et les
vents des hauteurs vers les terrains bas: - O qui donc trouverait le
vrai nom pour baptiser et honorer un pareil desir! "Vertu qui donne" -
c'est ainsi que Zarathoustra appela jadis cette chose inexprimable.

Et c'est alors qu'il arriva aussi - et, en verite, ce fut pour la
premiere fois! - que sa parole fit la louange de _l'egoisme_, le bon et
sain egoisme qui jaillit de l'ame puissante: - de l'ame puissante, unie
au corps eleve, au corps beau, victorieux et reconfortant, autour de
qui toute chose devient miroir: - le corps souple qui persuade, le
danseur dont le symbole et l'expression est l'ame joyeuse d'elle-meme.
La joie egoiste de tels corps, de telles ames s'appelle elle-meme:
"vertu".

Avec ce qu'elle dit du bon et du mauvais, cette joie egoiste se protege
elle-meme, comme si elle s'entourait d'un bois sacre; avec les noms de
son bonheur, elle bannit loin d'elle tout ce qui est meprisable.

Elle bannit loin d'elle tout ce qui est lache; elle dit: mauvais -
_c'est ce qui est_ lache! Meprisable luit semble celui qui peine,
soupire et se plaint toujours et qui ramasse meme les plus petits
avantages.

Elle meprise aussi toute sagesse lamentable: car, en verite, il y a
aussi la sagesse qui fleurit dans l'obscurite; une sagesse d'ombre
nocturne qui soupire toujours: "Tout est vain!"

Elle ne tient pas en estime la craintive mefiance et ceux qui veulent
des serments au lieu de regards et de mains tendues: et non plus la
sagesse trop mefiante, - car c'est ainsi que font les ames laches.

L'obsequieux lui parait plus bas encore, le chien qui se met tout de
suite sur le dos, l'humble; et il y a aussi de la sagesse qui est
humble, rampante, pieuse et obsequieuse.

Mais elle hait jusqu'au degout celui qui ne veut jamais se defendre,
qui avale les crachats venimeux et les mauvais regards, le patient trop
patient qui supporte tout et se contente de tout; car ce sont la
coutumes de valets.

Que quelqu'un soit servile devant les dieux et les coups de pieds
divins ou devant des hommes et de stupides opinions d'hommes: a _toute_
servilite il crache au visage, ce bienheureux egoisme!

Mauvais: - c'est ainsi qu'elle appelle tout ce qui est abaisse, casse,
chiche et servile, les yeux clignotants et soumis, les coeurs contrits,
et ces creatures fausses et flechissantes qui embrassent avec de larges
levres peureuses.

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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