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Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.

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Et sagesse fausse: - c'est ainsi qu'elle appelle tous les bons mots des
valets, des vieillards et des epuises; et surtout l'absurde folie
pedante des pretres!

Les faux sages, cependant, tous les pretres, ceux qui sont fatigues du
monde et ceux dont l'ame est pareille a celle des femmes et des valets,
- o comme leurs intrigues se sont toujours elevees contre l'egoisme!

Et ceci precisement devait etre la vertu et s'appeler vertu, qu'on
s'eleve contre l'egoisme! Et "desinteresses" - c'est ainsi que
souhaitaient d'etre, avec de bonnes raisons, tous ces poltrons et
toutes ces araignees de vivre!

Mais c'est pour eux tous que vient maintenant le jour, le changement,
l'epee du jugement, _le grand midi_: c'est la que bien des choses
seront manifestes!

Et celui qui glorifie le Moi et qui sanctifie l'egoisme, celui-la en
verite dit ce qu'il sait, le devine _"Voici, il vient, il s'approche,
le grand midi!"_


Ainsi parlait Zarathoustra.





DE L'ESPRIT DE LOURDEUR


1.


Ma bouche - est la bouche du peuple: je parle trop grossierement et
trop cordialement pour les elegants. Mais ma parole semble plus
etrange encore aux ecrivassiers et aux plumitifs.

Ma main - est une main de fou: malheur a toutes les tables et a toutes
les murailles, et a tout ce qui peut donner place a des ornements et a
des gribouillages de fou!

Mon pied - est un sabot de cheval; avec lui je trotte et je galope par
monts et par vaux, de ci, de la, et le plaisir me met le diable au
corps pendant ma course rapide.

Mon estomac - est peut-etre l'estomac d'un aigle. Car il prefere a
toute autre la chair de l'agneau. Mais certainement, c'est un estomac
d'oiseau.

Nourri de choses innocentes et frugales, pret a voler et impatient de
m'envoler - c'est ainsi que je me plais a etre; comment ne serais-je
pas un peu comme un oiseau!

Et c'est surtout parce que je suis l'ennemi de l'esprit de lourdeur,
que je suis comme un oiseau: ennemi a mort en verite, ennemi jure,
ennemi ne! Ou donc mon inimitie ne s'est-elle pas deja envolee et
egaree?

C'est la-dessus que je pourrais entonner un chant - et je _veux_
l'entonner: quoique je sois seul dans une maison vide et qu'il faille
que je chante a mes propres oreilles.

Il y a bien aussi d'autres chanteurs qui n'ont le gosier souple, la
main eloquente, l'oeil expressif et le coeur eveille que quand la
maison est pleine: - je ne ressemble pas a ceux-la. -


2.


Celui qui apprendra a voler aux hommes de l'avenir aura deplace toutes
les bornes; pour lui les bornes memes s'envoleront dans l'air, il
baptisera de nouveau la terre - il l'appellera "la legere".

L'autruche cour plus vite que le coursier le plus rapide, mais elle
aussi fourre encore lourdement sa tete dans la lourde terre: ainsi
l'homme qui ne sait pas encore voler.

La terre et la vie lui semblent lourdes, et c'est ce que _veut_
l'esprit de lourdeur! Celui cependant qui veut devenir leger comme un
oiseau doit s'aimer soi-meme: c'est ainsi que j'enseigne, _moi_.

Non pas s'aimer de l'amour des malades et des fievreux: car chez
ceux-la l'amour-propre sent meme mauvais.

Il faut apprendre a s'aimer soi-meme, d'un amour sain et bien portant:
afin d'apprendre a se supporter soi-meme et de ne point vagabonder -
c'est ainsi que j'enseigne.

Un tel vagabondage s'est donne le nom "d'amour du prochain": c'est par
ce mot d'amour qu'on a le mieux menti et dissimule, et ceux qui etaient
a charge plus que tous les autres.

Et, en verite, _apprendre_ a s'aimer, ce n'est point la un commandement
pour aujourd'hui et pour demain. C'est au contraire de tous les arts
le plus subtil, le plus ruse, le dernier et le plus patient.

Car, pour son possesseur, toute possession est bien cachee; et de tous
les tresors celui qui vous est propre est decouvert le plus tard, -
voila l'ouvrage de l'esprit de lourdeur.

A peine sommes-nous au berceau, qu'on nous dote deja de lourdes paroles
et de lourdes valeurs: "bien" et "mal" - c'est ainsi que s'appelle ce
patrimoine. C'est a cause de ces valeurs qu'on nous pardonne de vivre.

Et c'est pour leur defendre a temps de s'aimer eux-memes, qu'on laisse
venir a soi les petits enfants: voila l'ouvrage de l'esprit de lourdeur.

Et nous - nous trainons fidelement ce dont on nous charge, sur de
fortes epaules et par-dessus d'arides montagnes! Et si nous nous
plaignons de la chaleur on nous dit: "Oui, la vie est lourde a porter!"

Mais ce n'est que l'homme lui-meme qui est lourd a porter! Car il
traine avec lui, sur ses epaules, trop de choses etrangeres. Pareil au
chameau, il s'agenouille et se laisse bien charger.

Surtout l'homme vigoureux et patient, plein de veneration: il charge
sur ses epaules trop de paroles et de valeurs _etrangeres_ et lourdes,
- alors la vie lui semble un desert!

Et, en verite! bien des choses qui vous sont _propres_ sont aussi
lourdes a porter! Et l'interieur de l'homme ressemble beaucoup a
l'huitre, il est rebutant, flasque et difficile a saisir, - en sorte
qu'une noble ecorce avec de nobles ornements se voit obligee
d'interceder pour le reste. Mais cet art aussi doit etre appris:
_posseder_ de l'ecorce, une belle apparence et un sage aveuglement!

Chez l'homme on est encore trompe sur plusieurs autres choses,
puisqu'il y a bien des ecorces qui sont pauvres et tristes, et qui sont
trop de l'ecorce. Il y a beaucoup de force et de bontes cachees qui ne
sont jamais devinees; les mets les plus delicats ne trouvent pas
d'amateurs.

Les femmes savent cela, les plus delicates: un peu plus grasses, un peu
plus maigres - ah! comme il y a beaucoup de destinee dans si peu de
chose!

L'homme est difficile a decouvrir, et le plus difficile encore pour
lui-meme; souvent l'esprit ment au sujet de l'ame. Voila l'ouvrage de
l'esprit de lourdeur.

Mais celui-la s'est decouvert lui-meme qui dit: ceci est _mon_ bien et
_mon_ mal. Par ces paroles il a fait taire la taupe et le nain qui
disent: "Bien pour tous, mal pour tous."

En verite, je n'aime pas non plus ceux pour qui toutes choses sont
bonnes et qui appellent ce monde le meilleur des mondes. Je les
appelle des satisfaits.

Le contentement qui goute de tout: ce n'est pas la le meilleur gout!
J'honore la langue du gourmet, le palais delicat et difficile qui a
appris a dire: "Moi" et "Oui" et "Non".

Mais tout macher et tout digerer - c'est faire comme les cochons! Dire
toujours I-A, c'est ce qu'apprennent seuls l'ane et ceux qui sont de
son espece! -

C'est le jaune profond et le rouge intense que _mon_ gout desire, - il
mele du sang a toutes les couleurs. Mais celui qui crepit sa maison de
blanc revele par la qu'il a une ame crepie de blanc.

Les uns amoureux des momies, les autres des fantomes; et nous egalement
ennemis de la chair et du sang - comme ils sont tous en contradiction
avec mon gout! Car j'aime le sang.

Et je ne veux pas demeurer ou chacun crache: ceci est maintenant _mon_
gout, - je prefererais de beaucoup vivre parmi les voleurs et les
parjures. Personne n'a d'or dans la bouche.

Mais les lecheurs de crachats me repugnent plus encore; et la bete la
plus repugnante que j'aie trouvee parmi les hommes, je l'ai appelee
parasite: elle ne voulait pas aimer et elle voulait vivre de l'amour.

J'appelle malheureux tous ceux qui n'ont a choisir qu'entre deux
choses: devenir des betes feroces ou de feroces dompteurs de betes;
aupres d'eux je ne voudrais pas dresser ma tente.

J'appelle encore malheureux ceux qui sont obliges _d'attendre_
toujours, - ils ne sont pas a mon gout, tous ces peagers et ces
epiciers, ces rois et tous ces autres gardeurs de pays et de boutiques.

En verite, mois aussi, j'ai appris a attendre, a attendre longtemps,
mais a m'attendre, _moi_. Et j'ai surtout appris a me tenir debout, a
marcher, a courir, a sauter, a grimper et a danser.

Car ceci est ma doctrine: qui veut apprendre a voler un jour doit
d'abord apprendre a se tenir debout, a marcher, a courir, a sauter, a
grimper et a danser: on n'apprend pas a voler du premier coup!

Avec des echelles de corde j'ai appris a escalader plus d'une fenetre,
avec des jambes agiles j'ai grimpe sur de hauts mats: etre assis sur
des hauts mats de la connaissance, quelle felicite! - flamber sur de
hauts mats comme de petites flammes: une petite lumiere seulement, mais
pourtant une grande consolation pour les vaisseaux echoues et les
naufrages! -

Je suis arrive a ma verite par bien des chemins et de bien des
manieres: je ne suis pas monte par une seule echelle a la hauteur d'ou
mon oeil regarde dans le lointain.

Et c'est toujours a contre-coeur que j'ai demande mon chemin, - cela me
fut toujours contraire! J'ai toujours prefere interroger et essayer
les chemins eux-memes.

Essayer et interroger, ce fut la toute ma facon de marcher: - et, en
verite, il faut aussi _apprendre_ a repondre a de pareilles questions!
Car ceci est - de mon gout: - ce n'est ni un bon, ni un mauvais gout,
mais c'est _mon_ gout, dont je n'ai ni a etre honteux ni a me cacher.

"Cela - est maintenant _mon_ chemin, - _ou_ est le votre?" Voila ce
que je repondais a ceux qui me demandaient "le chemin". Car _le_
chemin - le chemin n'existe pas.


Ainsi parlait Zarathoustra.





DES VIEILLES ET DES NOUVELLES TABLES


1.


Je suis assis la et j'attends, entoure de vieilles tables brisees et
aussi de nouvelles tables a demi ecrites. Quand viendra mon heure? -
l'heure de ma descente, de mon declin: car je veux retourner encore une
fois aupres des hommes.

C'est ce que j'attends maintenant: car il faut d'abord que ma viennent
les signes annoncant que _mon_ heure est venue, - le lion rieur avec
l'essaim de colombes.

En attendant je parle comme quelqu'un qui a le temps, je me parle a
moi-meme. Personne ne me raconte de choses nouvelles: je me raconte
donc a moi-meme. -


2.


Lorsque je suis venu aupres des hommes, je les ai trouves assis sur une
vieille presomption. Ils croyaient tous savoir, depuis longtemps, ce
qui est bien et mal pour l'homme.

Toute discussion sur la vertu leur semblait une chose vieille et
fatiguee, et celui qui voulait bien dormir parlait encore du "bien" et
du "mal" avant d'aller se coucher.

J'ai secoue la torpeur de ce sommeil lorsque j'ai enseigne: _Personne
ne sait encore_ ce qui est bien et mal: - si ce n'est le createur!

Mais c'est le createur qui cree le but des hommes et qui donne sons
sens et son avenir a la terre: c'est lui seulement qui _cree_ le bien
et le mal de toutes choses.

Et je leur ai ordonne de renverser leurs vieilles chaires, et, partout
ou se trouvait cette vieille presomption, je leur ai ordonne de rire de
leurs grands maitres de la vertu, de leurs saints, de leurs poetes et
de leurs sauveurs du monde.

Je leur ai ordonne de rire de leurs sages austeres et je les mettais en
garde contre les noirs epouvantails plantes sur l'arbre de la vie.

Je me suis assis au bord de leur grande allee de cercueils, avec les
charognes et meme avec les vautours - et j'ai ri de tout leur passe et
de la splendeur effritee de ce passe qui tombe en ruines.

En verite, pareil aux penitenciers et aux fous, j'ai anathematise ce
qu'ils ont de grand et de petit, - la petitesse de ce qu'ils ont de
meilleur, la petitesse de ce qu'ils ont de pire, voila ce dont je riais.

Mon sage desir jaillissait de moi avec des cris et des rires; comme une
sagesse sauvage vraiment il est ne sur les montagnes! - mon grand desir
aux ailes bruissantes.

Et souvent il m'a emporte bien loin, au dela des monts, vers les
hauteurs, au milieu du rire: alors il m'arrivait de voler en fremissant
comme une fleche, a travers des extases ivres de soleil: - au dela,
dans les lointains avenir que nul reve n'a vus, dans les midis plus
chauds que jamais imagier n'en reva: la-bas ou les dieux dansants ont
honte de tous les vetements: - afin que je parle en paraboles, que je
balbutie et que je boite comme les poetes; et, en verite, j'ai honte
d'etre oblige d'etre encore poete! -

Ou tout devenir me semblait danses et malices divines, ou le monde
dechaine et effrene se refugiait vers lui-meme: - comme une eternelle
fuit de soi et une eternelle recherche de soi chez des dieux nombreux,
comme un bienheureuse contradiction de soi, une repetition et un retour
vers soi-meme des dieux nombreux: - ou tout temps me semblait une
bienheureuse moquerie des instants, ou le necessite etait la liberte
meme qui se jouait avec bonheur de l'aiguillon de la liberte: - ou j'ai
retrouve aussi mon vieux demon et mon ennemi ne, l'esprit de lourdeur
et tout ce qu'il il a cree: la contrainte, la loi, la necessite, la
consequence, le but, la volonte, le bien et le mal: - car ne faut-il
pas qu'il y ait des choses _sur_ lesquelles on puisse danser et passer?
Ne faut-il pas qu'il y ait - a cause de ceux qui sont legers et les
plus legers - des taupes et de _lourds_ nains?


3.


C'est la aussi que j'ai ramasse sur ma route le mot de "Surhumain" et
cette doctrine: l'homme est quelque chose qui doit etre surmonte, -
l'homme est un pont et non un but: se disant bienheureux de son midi et
de son soir, une voie vers de nouvelles aurores: - la parole de
Zarathoustra sur le grand Midi et tout ce que j'ai suspendu au-dessus
des hommes, semblable a un second couchant de pourpre.

En verite, je leur fis voir aussi de nouvelles etoiles et de nouvelles
nuits; et sur les nuages, le jour et la nuit, j'ai etendu le rire,
comme une tente multicolore.

Je leur ai enseigne toutes _mes_ pensees et toutes _mes_ aspirations: a
reunir et a joindre tout ce qui chez l'homme n'est que fragment et
enigme et lugubre hasard, - en poete, en devineur d'enigmes, en
redempteur du hasard, je leur ai appris a etre createurs de l'avenir et
a sauver, en creant, tout ce qui _fut_.

Sauver le passe dans l'homme et transformer tout "ce qui etait" jusqu'a
ce que la volonte dise: "Mais c'est ainsi que je voulais que ce fut!
C'est ainsi que je le voudrai -"

- C'est ceci que j'ai appele salut pour eux, c'est ceci seul que je
leur ai enseigne a appeler salut. -

Maintenant j'attends _mon_ salut, - afin de retourner une derniere fois
aupres d'eux.

Car encore _une_ fois je veux retourner aupres des hommes: c'est _parmi
eux_ que je veux disparaitre et, en mourant, je veux leur offrir le
plus riche de mes dons!

C'est du soleil que j'ai appris cela, quand il se couche, du soleil
trop riche: il repand alors dans la mer l'or de sa richesse
inepuisable, - en sorte que meme les plus pauvres pecheurs rament alors
avec des rames _dorees_! Car c'est cela que j'ai vu jadis et, tandis
que je regardais, mes larmes coulaient sans cesse. -

Pareil au soleil, Zarathoustra, lui aussi, veut disparaitre: maintenant
il est assis la a attendre, entoure de vieilles tables brisees et de
nouvelles tables, - a demi-ecrites.


4.


Regardez, voici une nouvelle table: mais ou sont mes freres qui la
porteront avec moi dans la vallee et dans les coeurs de chair? -

Ainsi l'exige mon grand amour pour les plus eloignes: _ne menage point
ton prochain!_ L'homme est quelque chose qui doit etre surmonte.

On peut arriver a se surmonter par des chemins et des moyens nombreux:
c'est a _toi_ a y parvenir! Mais le bouffon seul pense: "On peut aussi
_sauter_ par-dessus l'homme."

Surmonte-toi toi-meme, meme dans ton prochain: il ne faut pas te
laisser donner un droit que tu es capable de conquerir!

Ce que tu fais, personne ne peut te le faire a son tour. Voici, il n'y
a pas de recompense.

Celui qui ne peut pas se commander a soi-meme doit obeir. Et il y en a
qui _savent_ se commander, mais il s'en faut encore de beaucoup qu'ils
sachent aussi s'obeir!


5.


Telle est la maniere des ames nobles: elles ne veulent rien avoir _pour
rien_, et moins que toute autre chose, la vie.

Celui qui fait partie de la populace veut vivre pour rien; mais nous
autres, a qui la vie s'est donnee, - nous reflechissons toujours a _ce_
que nous pourrions donner de mieux _en echange_!

Et en verite, c'est une noble parole, celle qui dit: "Ce que la vie
_nous_ a promis _nous_ voulons le tenir - a la vie!"

On ne doit pas vouloir jouir, lorsque l'on ne donne pas a jouir. Et
l'on ne doit pas _vouloir_ jouir!

Car la jouissance et l'innocence sont les deux choses les plus
pudiques: aucune des deux ne veut etre cherchee. Il faut les
_posseder_ - mais il vaut mieux encore _chercher_ la faute et la
douleur! -


6.


O mes freres, le precurseur est toujours sacrifie. Or nous sommes des
precurseurs.

Nous saignons tous au secret autel des sacrifices, nous brulons et nous
rotissons tous en l'honneur des vieilles idoles.

Ce qu'il y a de mieux en nous est encore jeune: c'est ce qui irrite les
vieux gosiers. Notre chair est tendre, notre peau n'est qu'une peau
d'agneau: - comment ne tenterions-nous pas de vieux pretres idolatres!

Il habite encore _en nous-memes_, le vieux pretre idolatre qui se
prepare a faire un festin de ce qu'il y a de mieux en nous. Helas! mes
freres, comment des precurseurs ne seraient-ils pas sacrifies!

Mais ainsi le veut notre qualite; et j'aime ceux qui ne veulent point
se conserver. Ceux qui sombrent, je les aime de tout mon coeur: car
ils vont de l'autre cote.


7.


Etre veridique: peu de gens le _savent_! Et celui qui le sait ne veut
pas l'etre! Moins que tous les autres, les bons.

O ces bons! - _Les hommes bons ne disent jamais la verite_; etre bon
d'une telle facon est une maladie pour l'esprit.

Ils cedent, ces bons, ils se rendent, leur coeur repete et leur raison
obeit: mais celui qui obeit _ne s'entend pas lui-meme_!

Tout ce qui pour les bons est mal doit se reunir pour faire naitre
_une_ verite: o mes freres, etes-vous assez mechants pour _cette_
verite?

L'audace temeraire, la longue mefiance, le cruel non, le degout,
l'incision dans la vie, - comme il est rare que tout _cela_ soit reuni!
C'est de telles semences cependant que - nait la verite.

A _cote_ de la mauvaise conscience, naquit jusqu'a present toute
science! Brisez, brisez-moi les vieilles tables, vous qui cherchez la
connaissance!


8.


Quand il y a des planches jetees sur l'eau, quand des passerelles et
des balustrades passent sur le fleuve: en verite, alors on n'ajoutera
foi a personne lorsqu'il dira que "tout coule".

Au contraire, les imbeciles eux-memes le contredisent. "Comment!
s'ecrient-ils, tout coule? Les planches et les balustrades sont
pourtant au-dessus du fleuve!"

"Au-dessus du fleuve tout est solide, toutes les valeurs des choses,
les ponts, les notions, tout ce qui est "bien" et "mal": tout cela est
_solide_!"

Et quand vient l'hiver, qui est le dompteur des fleuves, les plus
malicieux apprennent a se mefier; et, en verite, ce ne sont pas
seulement les imbeciles qui disent alors: "Tout ne serait-il pas -
_immobile_?"

"Au fond tout est immobile", - c'est la un veritable enseignement
d'hiver, une bonne chose pour les temps steriles, une bonne consolation
pour le sommeil hivernal et les sedentaires.

"Au fond tout est immobile" - : mais le vent du degel eleve sa
protestation _contre_ cette parole!

Le vent du degel, un taureau qui ne laboure point, - un taureau furieux
et destructeur qui brise la glace avec des cornes en colere! La glace
cependant - _brise les passerelles_!

O mes freres! _tout ne coule_-t-il pas maintenant? Toutes les
balustrades et toutes les passerelles ne sont-elles pas tombees a
l'eau? Qui se _tiendrait_ encore au "bien" et au "mal"?

"Malheur a nous! gloire a nous! le vent du degel souffle!" - Prechez
ainsi, mes freres, a travers toutes les rues.


9.


Il y a une vieille folie qui s'appelle bien et mal. La roue de cette
folie a tourne jusqu'a present autour des devins et des astrologues.

Jadis on _croyait_ aux devins et aux astrologues; et c'est _pourquoi_
l'on croyait que tout etait fatalite: "Tu dois, car il le faut!"

Puis on se mefia de tous les devins et de tous les astrologues et c'est
_pourquoi_ l'on crut que tout etait liberte: "Tu peux, car tu veux!"

O mes freres! sur les etoiles et sur l'avenir on n'a fait jusqu'a
present que des suppositions sans jamais savoir: et c'est _pourquoi_
sur le bien et le mal on n'a fait que des suppositions sans jamais
savoir!


10.


"Tu ne deroberas point! Tu ne tueras point!" Ces paroles etaient
appelees saintes jadis: devant elles on courbait les genoux et l'on
baissait la tete, et l'on otait ses souliers.

Mais je vous demande: ou y eut-il jamais de meilleurs brigands et
meilleurs assassins dans le monde, que les brigands et les assassins
provoques par ces saintes paroles?

N'y a-t-il pas dans la vie elle-meme - le vol et l'assassinat? Et, en
sanctifiant ces paroles, n'a-t-on pas assassine la _verite_ elle-meme?

Ou bien etait-ce precher la mort que de sanctifier tout ce qui
contredisait et deconseillait la vie? - O mes freres, brisez,
brisez-moi les vieilles tables.


11.


Ceci est ma pitie a l'egard de tout le passe que je le vois abandonne,
- abandonne a la grace, a l'esprit et a la folie de toutes les
generations de l'avenir, qui transformeront tout ce qui fut en un pont
pour elles-memes!

Un grand despote pourrait venir, un demon malin qui forcerait tout le
passe par sa grace et par sa disgrace: jusqu'a ce que le passe devienne
pour lui un pont, un signal, un heros et un cri de coq.

Mais ceci est l'autre danger et mon autre pitie: - les pensees de celui
qui fait partie de la populace ne remontent que jusqu'a son grand-pere,
- mais avec le grand-pere finit le temps.

Ainsi tout le passe est abandonne: car il pourrait arriver un jour que
la populace devint maitre et qu'elle noyat dans des eaux basses
l'epoque tout entiere.

C'est pourquoi, mes freres, il faut une nouvelle _noblesse_, adversaire
de tout ce qui est populace et despote, une noblesse qui ecrirait de
nouveau le mot "noble" sur des tables nouvelles.

Car il faut beaucoup de nobles _pour qu'il y ait de la noblesse!_ Ou
bien, comme j'ai dit jadis en parabole: "Ceci precisement est de la
divinite, qu'il y ait beaucoup de dieux, mais pas de Dieu!"


12.


O mes freres! je vous investis d'une nouvelle noblesse que je vous
revele: vous devez etre pour moi des createurs et des educateurs, - des
semeurs de l'avenir, - en verite, non d'une noblesse que vous puissiez
acheter comme des epiciers avec de l'or d'epicier: car ce qui a son
prix a peu de valeur.

Ce n'est pas votre origine qui sera dorenavant votre honneur, mais
c'est votre but qui vous fera honneur! Votre volonte et votre pas en
avant qui veut vous depasser vous-memes, - que ceci soit votre nouvel
honneur!

En verite, votre honneur n'est pas d'avoir servi un prince -
qu'importent encore les princes! - ou bien d'etre devenu le rempart de
ce qui est, afin que ce qui est soit plus solide!

Non que votre race soit devenue courtisane a la cour et que vous ayez
appris a etre multicolores comme le flamant, debout pendant de longues
heures sur les bords plats de l'etang.

Car _savoir_ se tenir debout est un merite chez les courtisans; et tous
les courtisans croient que la _permission_ d'etre assis sera une des
felicites dont ils jouiront apres la mort! -

Ce n'est pas non plus qu'un esprit qu'ils appellent saint ait conduit
vos ancetres en des terres promises, que _je_ ne loue pas; car dans le
pays ou a pousse le pire de tous les arbres, la croix, - il n'y a rien
a louer!

Et, en verite, quel que soit le pays ou ce "Saint-Esprit" ait conduit
ses chevaliers, le cortege de ses chevaliers etait toujours - _precede_
de chevres, d'oies, de fous et de toques! -

O mes freres! ce n'est pas en arriere que votre noblesse doit regarder,
mais au _dehors_! Vous devez etre des expulses de toutes les patries
et de tous les pays de vos ancetres!

Vous devez aimer le pays de vos _enfants_: que cet amour soit votre
nouvelle noblesse, - le pays inexplore dans les mers lointaines, c'est
lui que j'ordonne a vos voiles de chercher et de chercher encore!

Vous devez _racheter_ aupres de vos enfants d'etre les enfants de vos
peres: c'est _ainsi_ que vous delivrerez tout le passe! Je place
au-dessus de vous cette table nouvelle!


13.


"Pourquoi vivre? tout est vain! Vivre - c'est battre de la paille;
vivre - c'est se bruler et ne pas arriver a se chauffer." -

Ces bavardages vieillis passent encore pour de la "sagesse"; ils sont
vieux, ils sentent le renferme, c'est _pourquoi_ on les honore
davantage. La pourriture, elle aussi, rend noble. -

Des enfants peuvent ainsi parler: ils _craignent_ le feu car le feu les
a brules! Il y a beaucoup d'enfantillage dans les vieux livres de la
sagesse.

Et celui qui bat toujours la paille comment aurait-il le droit de se
moquer lorsqu'on bat le ble? On devrait baillonner de tels fous!

Ceux-la se mettent a table et n'apportent rien, pas meme une bonne
faim: - et maintenant ils blasphement: "Tout est vain!"

Mais bien manger et bien boire, o mes freres, cela n'est en verite pas
un art vain! Brisez, brisez-moi les tables des eternellement
mecontents!


14.


"Pour les purs, tout est pur" - ainsi parle le peuple. Mais moi je
vous dis: pour les porcs, tout est porc!

C'est pourquoi les exaltes et les humbles, qui inclinent leur coeur,
prechent ainsi: "Le monde lui-meme est un monstre fangeux."

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Poster poems: Water, water everywhere

What is the funniest book in the English language? It's not a very original question and I ask this cold winter weekend only because I heard a couple of shortlisted candidates being promoted at a memorial service the other day.

Few people beyond his very large and eclectic circle of friends may have heard of David Chipp. Even his profession lent itself to anonymity. He was a news agency journalist who survived stepping on Chairman Mao's foot (young Chipp was the first western correspondent in Beijing after the 1949 revolution) to become editor-in-chief of both Reuters and the domestic wire service, the Press Association.

And much loved he was too. I have never seen St Bride's, Wren's lovely 1672 church behind Fleet Street (the seventh on that site in 1,000 years) so full, not just of hacks (some rather grand ones), but lawyers, fellow Henley rowing buffs, opera enthusiasts and many others. Chipp had an infectious smile and believed that champagne was a non-alcoholic drink. Even Mao forgave him. Chipp died suddenly in his sleep in September, aged 81.

Anyway during the course of the service, Jonathan Grun, the current editor of the PA (which reported the event in five crisp lines), read an extract from AG MacDonell's England, Their England (1933), explaining before doing so that Chippy thought it the second funniest book in the language.

I don't know the novelist or the book, but it won the James Tait prize in 1934 and Goebbels later found time to denounce it as "frivolous and cynical", so it must be OK.

And the funniest book? According to Grun, Chipp thought it was George and Weedon Grossmith's The Diary of a Nobody (1888/9). That's surely enough to get your juices going. I preferred Jerome K Jerome's Three Men in a Boat, published more or less simultaneously.

That one used to make me laugh out loud, as The Diary never quite did. But that's a risk one always takes rereading an old favourite. I loved Eating People is Wrong, by Malcolm Bradbury; funnier than Amis Snr's Lucky Jim. At least, I did until I re-read them both.

Hitchhiker's Guide to the Galaxy, Slaughterhouse Five, 1066 and All That. Catch 22 (that stands up pretty well), A Confederacy of Dunces. Anything by Terry Pratchett, say some. Anything by PG Wodehouse, say others, though they all have their favourites. Quite a lot by Evelyn Waugh, says me, though I think it is still Decline and Fall that makes me laugh most.

Any thoughts before the blizzards cut off communications?

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