Ainsi Parlait Zarathoustra by Frederic Nietzsche.
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Frederic Nietzsche. >> Ainsi Parlait Zarathoustra
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Car tous ceux-la ont l'esprit malpropre; surtout ceux qui n'ont ni
treve ni repos qu'ils n'aient vu le monde _par derriere_, - ces
hallucines de l'arriere-monde!
C'est a _eux_ que je le dis en plein visage, quoique cela choque la
bienseance: en ceci le monde ressemble a l'homme, il a un derriere, -
_ceci_ est vrai!
Il y a dans le monde beaucoup de fange: _ceci_ est vrai! mais ce n'est
pas a cause de cela que le monde est un monstre fangeux!
La sagesse veut qu'il y ait dans le monde beaucoup de choses qui
sentent mauvais: le degout lui-meme cree des ailes et des forces qui
pressentent des sources!
Les meilleurs ont quelque chose qui degoute; et le meilleur meme est
quelque chose qui doit etre surmonte! -
mes freres! il est sage qu'il y ait beaucoup de fange dans le monde! -
15.
J'ai entendu de pieux hallucines de l'arriere-monde dire a leur
conscience des paroles comme celle-ci et, en verite, sans malice ni
raillerie, - quoiqu'il n'y ait rien de plus faux sur la terre, ni rien
de pire.
"Laissez donc le monde etre le monde! Ne remuez meme pas le petit
doigt contre lui!"
"Laissez les gens se faire etrangler par ceux qui voudront, laissez-les
se faire egorger, frapper, maltraiter et ecorcher: ne remuez meme pas
le petit doigt pour vous y opposer. Cela leur apprendre a renoncer au
monde."
"Et ta propre raison tu devrais la ravaler et l'egorger; car cette
raison est de ce monde; - ainsi tu apprendrais toi-meme a renoncer au
monde." -
Brisez, brisez-moi, o mes freres, ces vieilles tables des devots!
Brisez dans vos bouches les paroles des calomniateurs du monde!
16.
"Qui apprend beaucoup, desapprend tous les desirs violents" - c'est ce
qu'on se murmure aujourd'hui dans toutes les rues obscures.
"La sagesse fatigue, rien ne vaut la peine; tu ne dois pas convoiter!"
- j'ai trouve suspendue cette nouvelle table, meme sur les places
publiques.
Brisez, o mes freres, brisez meme cette _nouvelle_ table! Les gens
fatigues du monde l'ont suspendue, les pretres de la mort et les
estafiers: car voici, c'est aussi un appel a la servilite! -
Ils ont mal appris et ils n'ont pas appris les meilleures choses, tout
trop tot en tout trop vite: ils ont mal _mange_, c'est ainsi qu'ils se
sont gate l'estomac, - car leur esprit est un estomac gate: c'est _lui_
qui conseille la mort! Car, en verite, mes freres, l'esprit _est_ un
estomac!
La vie est une source de joie: mais pour celui qui laisse parler son
estomac gate, le pere de la tristesse, toutes les sources sont
empoisonnees.
Connaitre: c'est une _joie_ pour celui qui a la volonte du lion. Mais
celui qui est fatigue est sous l'empire d'une volonte etrangere, toutes
les vagues jouent avec lui.
Et c'est ainsi que font tous les hommes faibles: ils se perdent sur
leurs chemins. Et leur lassitude finit par demander: "Pourquoi
avons-nous jamais suivi ce chemin? Tout est egal!"
C'est a _eux_ qu'il est agreable d'entendre precher: "Rien ne vaut la
peine! Vous ne devez pas vouloir!" Ceci cependant est un appel a la
servilite.
O mes freres! Zarathoustra arrive comme un coup de vent frais pour
tous ceux qui sont fatigues de leur chemin; bien des nez eternueront a
cause de lui!
Mon haleine souffle aussi a travers les murs dans les prisons et dans
les esprits prisonniers!
La volonte delivre: car la volonte est creatrice; c'est la ce que
j'enseigne. Et ce n'est _que_ pour creer qu'il vous faut apprendre!
Et c'est aussi de moi seulement qu'il vous faut _apprendre_ a
apprendre, a bien apprendre! - Que celui qui a des oreilles entende.
17.
La barque est prete, - elle vogue vers la-bas, peut-etre vers le grand
neant. - Mais qui veut s'embarquer vers ce "peut-etre"?
Personne de vous ne veut s'embarquer sur la barque de mort! Pourquoi
voulez-vous alors etre _fatigues du monde_!
Fatigues du monde! Avant d'etre ravis a la terre. Je vous ai toujours
trouves desireux de la terre, amoureux de votre propre fatigue de la
terre!
Ce n'est pas en vain que vous avez la levre pendante: un petit souhait
terrestre lui pese encore! Et ne flotte-t-il dans votre regard pas un
petit nuage de joie terrestre que vous n'avez pas encore oubliee?
Il y a sur terre beaucoup de bonnes inventions, les unes utiles, les
autres agreables: c'est pourquoi il faut aimer la terre.
Et quelques inventions sont si bonnes qu'elles sont comme le sein de la
femme, a la fois utiles et agreables.
Mais vous autres qui etes fatigues du monde et paresseux! Il faut vous
caresser de verges! a coups de verges il faut vous rendre les jambes
alertes.
Car si vous n'etes pas des malades et des creatures usees, dont la
terre est fatiguee, vous etes de ruses paresseux ou bien des
jouisseurs, des chats gourmands et sournois. Et si vous ne voulez pas
recommencer a _courir_ joyeusement, vous devez - disparaitre!
Il ne faut pas vouloir etre le medecin des incurables: ainsi enseigne
Zarathoustra: disparaissez donc!
Mais il faut plus de _courage_ pour faire une fin, qu'un vers nouveau:
c'est ce que savent tous les medecins et tous les poetes. -
18.
O mes freres, il y a des tables creees par la fatigue et des tables
creees par la paresse, la paresse pourrie: quoiqu'elles parlent de la
meme facon, elles veulent etre ecoutees de facons differentes. -
Voyez cet homme langoureux! Il n'est plus eloigne de son but que d'un
empan, mais, a cause de sa fatigue, il s'est couche, boudeur, dans le
sable: ce brave!
Il baille de fatigue, fatigue de son chemin, de la terre, de son but et
de lui-meme: il ne veut pas faire un pas de plus, - ce brave!
Maintenant le soleil darde ses rayons sur lui, et les chiens voudraient
lecher sa sueur: mais il est couche la dans son entetement et prefere
se consumer: - se consumer a un empan de son but! En verite, il faudra
vous le tiriez par les cheveux vers son ciel, - ce heros!
En verite, il vaut mieux que vous le laissiez la ou il s'est couche,
pour que le sommeil lui vienne, le sommeil consolateur, avec un
bruissement de pluie rafraichissante:
Laissez-le coucher jusqu'a ce qu'il se reveille de lui-meme, - jusqu'a
ce qu'il refute de lui-meme toute fatigue et tout ce qui en lui
enseigne la fatigue!
Mais chassez loin de lui, mes freres, les chiens, les paresseux
sournois, et toute cette vermine grouillante: - toute la vermine
grouillante des gens "cultives" qui se nourrit de la sueur des heros! -
19.
Je trace des cercles autour de moi et de saintes frontieres; il y en a
toujours moins qui montent avec moi sur des montagnes toujours plus
hautes: j'eleve une chaine de montagnes toujours plus saintes. -
Mais ou que vous vouliez monter avec moi, mes freres: veillez a ce
qu'il n'y ait pas de _parasites_ qui montent avec vous!
Un parasite: c'est un ver rampant et insinuant, qui veut s'engraisser
de tous vos recoins malades et blesses.
Et _ceci_ est son art de deviner ou les ames qui montent sont
fatiguees: c'est dans votre affliction et dans votre mecontentement,
dans votre fragile pudeur, qu'il construit son nid repugnant.
La ou le fort est faible, la ou le noble est trop indulgent, - c'est la
qu'il construit son nid repugnant: le parasite habite ou le grand a de
petits recoins malades.
Quelle est la plus haute espece chez l'etre et quelle est l'espece la
plus basse? Le parasite est la plus basse espece, mais celui qui est
la plus haute espece nourrit le plus de parasites.
Car l'ame qui a la plus longue echelle et qui peut descendre le plus
bas: comment ne porterait-elle pas sur elle le plus de parasites? -
l'ame la plus vaste qui peut courir, au milieu d'elle-meme s'egarer et
errer le plus loin, celle qui est la plus necessaire, qui se precipite
par plaisir dans le hasard: - l'ame qui est, qui plonge dans le
devenir; l'ame qui possede, qui _veut_ entrer dans le vouloir et dans
le desir: - l'ame qui se fuit elle-meme et qui se rejoint elle-meme
dans le plus large cercle; l'ame la plus sage que la folie invite le
plus doucement: - l'ame qui s'aime le plus elle-meme, en qui toutes
choses ont leur montee et leur descente, leur flux et leur reflux: - o
comment la plus _haute ame_ n'aurait-elle pas les pires parasites?
20.
O mes freres, suis-je donc cruel? Mais je vous dis: ce qui tombe il
faut encore le pousser!
Tout ce qui est d'aujourd'hui - tombe et se decompose; qui donc
voudrait le retenir? Mais moi - moi je _veux_ encore le pousser!
Connaissez-vous la volupte qui precipite les roches dans les
profondeurs a pic! - Ces hommes d'aujourd'hui: regardez donc comme il
roulent dans mes profondeurs!
Je suis un prelude pour de meilleurs joueurs, o mes freres! un exemple!
_Faites_ selon mon exemple!
Et s'il y a quelqu'un a qui vous n'appreniez pas a voler, apprenez-lui
du moins - a _tomber plus vite!_ -
21.
J'aime les braves: mais il ne suffit pas d'etre bon sabreur, - il faut
aussi savoir _qui_ l'on frappe!
Et souvent il y a plus de bravoure a s'abstenir et a passer: _afin de_
se reserver pour un ennemi plus digne!
Vous ne devez avoir que des ennemis dignes de haine, mais point
d'ennemis dignes de mepris: il faut que vous soyez fiers de votre
ennemi: c'est ce que j'ai enseigne une fois deja.
Il faut vous reserver pour un ennemi plus digne, o mes amis: c'est
pourquoi il y en a beaucoup devant lesquels il faut passer, - surtout
devant la canaille nombreuse qui vous fait du tapage a l'oreille en
vous parlant du peuple et des nations.
Gardez vos yeux de leur "pour" et de leur "contre"! Il y a la beaucoup
de justice et d'injustice: celui qui est spectateur se fache.
Etre spectateur et frapper dans la masse - c'est l'oeuvre d'un instant:
c'est pourquoi allez-vous-en dans les forets et laissez reposer votre
epee!
Suivez _vos_ chemins! Et laissez les peuples et les nations suivre les
leurs! - des chemins obscurs, en verite, ou nul espoir ne scintille
plus!
Que l'epicier regne, la ou tout ce qui brille - n'est plus qu'or
d'epicier! Ce n'est plus le temps des rois: ce qui aujourd'hui
s'appelle peuple ne merite pas de roi.
Regardez donc comme ces nations imitent maintenant elles-memes les
epiciers: elles ramassent les plus petits avantages dans toutes les
balayures!
Elles s'epient, elles s'imitent, - c'est ce qu'elles appellent "bon
voisinage". O bienheureux temps, temps lointain ou un peuple se
disait: c'est sur d'autres peuples que je veux etre - _maitre_!"
Car, o mes freres, ce qu'il y a de meilleur doit regner, ce qu'il y a
de meilleur _veut_ aussi regner! Et ou il y a une autre doctrine, ce
qu'il a de meilleur - _fait defaut_.
22.
Si _ceux-ci_ - avaient le pain gratuit, malheur a eux! Apres quoi
crieraient-_ils_? De quoi s'entretiendraient-ils si ce n'etait de leur
entretien? et il faut qu'ils aient la vie dure!
Ce sont des betes de proie: dans leur "travail" - il y a aussi du rapt;
dans leur gain - il y a aussi de la ruse! C'est pourquoi il faut
qu'ils aient la vie dure!
Il faut donc qu'ils deviennent de meilleures betes de proie, plus fines
et plus rusees, des betes plus _semblables a l'homme_: car l'homme est
la meilleure bete de proie.
L'homme a deja pris leurs vertus a toutes les betes, c'est pourquoi, de
tous les animaux, l'homme a eu la vie la plus dure.
Seuls les oiseaux sont encore au-dessus de lui. Et si l'homme
apprenait aussi a voler, malheur a lui! _a quelle hauteur_ - sa
rapacite volerait-elle!
23.
C'est ainsi que je veux l'homme et la femme: l'un apte a la guerre,
l'autre apte a engendrer, mais tous deux aptes a danser avec la tete et
les jambes.
Et que chaque jour ou l'on n'a pas danse une fois au moins soit perdu
pour nous! Et que toute verite qui n'amene pas au moins une hilarite
nous semble fausse!
24.
Veillez a la facon dont vous concluez vos mariages, veillez a ce que ce
ne soit pas une mauvaise _conclusion_! Vous avez conclu trop tot: il
s'en _suit_ donc - une rupture!
Et il vaut mieux encore rompre le mariage que de se courber et de
mentir! - Voila ce qu'une femme m'a dit: "Il est vrai que j'ai brise
les liens du mariage, mais les liens du mariage m'avaient d'abord
brisee - moi!"
J'ai toujours trouve que ceux qui etaient mal assortis etaient alteres
de la pire vengeance: ils se vengent sur tout le monde de ce qu'ils ne
peuvent plus marcher separement.
C'est pourquoi je veux que ceux qui sont de bonne foi disent: "Nous
nous aimons: _veillons_ a nous garder en affection! Ou bien notre
promesse serait-elle une meprise!"
- "Donnez-nous un delai, une petite union pour que nous voyions si nous
sommes capables d'une longue union! C'est une grande chose que d'etre
toujours a deux!"
C'est ainsi que je conseille a tous ceux qui sont de bonne foi; et que
serait donc mon amour du Surhumain et de tout ce qui doit venir si je
conseillais et si je parlais autrement!
Il ne faut pas seulement vous multiplier, mais vous _elever_ - o mes
freres, que vous soyez aides en cela par le jardin du mariage.
25.
Celui qui a acquis l'experience des anciennes origines finira par
chercher les sources de l'avenir et des origines nouvelles. -
O mes freres, il ne se passera plus beaucoup de temps jusqu'a ce que
jaillissent de nouveaux peuples, jusqu'a ce que de nouvelles sources
mugissent dans leurs profondeurs.
Car le tremblement de terre - c'est lui qui enfouit bien des fontaines
et qui cree beaucoup de soif: il eleve aussi a la lumiere les forces
interieures et les mysteres.
Le tremblement de terre revele des sources nouvelles. Dans le
cataclysme de peuples anciens, des sources nouvelles font irruption.
Et celui qui s'ecrie: "Regardez donc, voici _une_ fontaine pour
beaucoup d'alteres, _un_ coeur pour beaucoup de langoureux, _une_
volonte pour beaucoup d'instruments": - c'est autour de lui que
s'assemble un _peuple_, c'est-a-dire beaucoup d'hommes qui essayent.
Qui sait commander et qui doit obeir - _c'est ce que l'on essaie la_.
Helas! avec combien de recherches, de divinations, de conseils,
d'experiences et de tentatives nouvelles!
La societe humaine est une tentative, voila ce que j'enseigne, - une
longue recherche; mais elle cherche celui qui commande! - une
tentative, o mes freres! et _non_ un "contrat"! Brisez, brisez-moi de
telles paroles qui sont des paroles de coeurs laches et des
demi-mesures!
26.
O mes freres! ou est le plus grand danger de tout avenir humain?
N'est-ce pas chez les bons et les justes! - chez ceux qui parlent et
qui sentent dans leur coeur: "Nous savons deja ce qui est bon et juste,
nous le possedons aussi; malheur a ceux qui veulent encore chercher sur
ce domaine!"
Et quel que soit le mal que puissent faire les mechants: le mal que
font les bons est le plus nuisible des maux!
Et quel que soit le mal que puissent faire les calomniateurs du monde;
le mal que font les bons est le plus nuisible des maux!
O mes freres, un jour quelqu'un a regarde dans le coeur des bons et des
justes et il a dit: "Ce sont les pharisiens." Mais on ne le comprit
point.
Les bons et les justes eux-memes ne devaient pas le comprendre: leur
esprit est prisonnier de leur bonne conscience. La betise des bons est
une sagesse insondable.
Mais ceci est la verite: il _faut_ que les bons soient des pharisiens,
- ils n'ont pas de choix!
_Il faut_ que les bons crucifient celui qui s'invente sa propre vertu!
Ceci _est_ la verite!
Un autre cependant qui decouvrit leur pays, - le pays, le coeur et le
terrain des bons et des justes: ce fut celui qui demanda: "Qui
haissent-ils le plus?"
C'est le _createur_ qu'ils haissent le plus: celui qui brise des tables
et de vieilles valeurs, le briseur, - c'est lui qu'ils appellent
criminel.
Car les bons ne _peuvent_ pas creer: ils sont toujours le commencement
de la fin: - ils crucifient celui qui ecrit des valeurs nouvelles sur
des tables nouvelles, ils sacrifient l'avenir pour _eux-memes_, ils
crucifient tout l'avenir des hommes!
Les bons - furent toujours le commencement de la fin. -
27.
O mes freres, avez-vous aussi compris cette parole? et ce que j'ai dit
un jour du "dernier homme"? -
Chez qui y a-t-il les plus grands dangers pour l'avenir des hommes?
N'est-ce pas chez les bons et les justes?
_Brisez, brisez-moi les bons et les justes!_ O mes freres, avez-vous
aussi compris cette parole?
28.
Vous fuyez devant moi? Vous etes effrayes? Vous tremblez devant cette
parole?
O mes freres, ce n'est que lorsque vous ai dit de briser les bons et
les tables des bons, que j'ai embarque l'homme sur la pleine mer.
Et c'est maintenant seulement que lui vient la grande terreur, le grand
regard circulaire, la grande maladie, le grand degout, le grand mal de
mer.
Les bons vous ont montre des cotes trompeuses et de fausses securites;
vous etiez nes dans les mensonges des bons et vous vous y etes abrites.
Les bons ont fausse et denature toutes choses jusqu'a la racine.
Mais celui qui decouvrit le pays "homme", decouvrit en meme temps le
pays "l'avenir des hommes". Maintenant vous devez etre pour moi des
matelots braves et patients!
Marchez droit, a temps, o mes freres, apprenez a marcher droit! La mer
est houleuse: il y en a beaucoup qui ont besoin de vous pour se
redresser.
La mer est houleuse: tout est dans la mer. Eh bien! allez, vieux
coeurs de matelots!
Qu'importe la patrie! Nous voulons faire voile vers _la-bas_, vers le
_pays de nos enfants!_ au large. La-bas, plus fougueux que la mer,
bouillonne notre grand desir.
29.
"Pourquoi si dur? - dit un jour au diamant le charbon de cuisine; ne
sommes-nous pas proches parents?-"
Pourquoi si mous? O mes freres, je vous le demande: n'etes-vous donc
pas - mes freres?
Pourquoi si mous, si flechissants, si mollissants? Pourqoui y a-t-il
tant de reniement, tant d'abnegation dans votre coeur? si peu de
destinee dans votre regard?
Et si vous ne voulez pas etre des destinees, des inexorables: comment
pourriez-vous un jour _vaincre_ avec moi?
Et si votre durete ne veut pas etinceler, et trancher, et inciser:
comment pourriez-vous un jour _creer_ avec moi?
Car les createurs sont durs. Et cela doit vous sembler beatitude
d'empreindre votre main en des siecles, comme en de la cire molle, -
beatitude d'ecrire sur la volonte des millenaires, comme sur de
l'airain, - plus dur que de l'airain, plus noble que l'airain. Le plus
dur seul est le plus noble.
O mes freres, je place au-dessus de vous cette table nouvelle: _DEVENEZ
DURS!_
30.
O toi ma volonte! Treve de toute misere, toi _ma_ necessite! Garde
moi de toutes les petites victoires!
Hasard de mon ame que j'appelle destinee! Toi qui es en moi et
au-dessus de moi! Garde-moi et reserve-moi pour _une_ grande destinee!
Et ta derniere grandeur, ma volonte, conserve-la pour la fin, - pour
que tu sois implacable _dans_ ta victoire! Helas! qui ne succombe pas
a sa victoire!
Helas! quel oeil ne s'est pas obscurci dans cette ivresse de
crepuscule? Helas! quel pied n'a pas trebuche et n'a pas desappris la
marche dans la victoire! - Pour qu'un jour je sois pret det mur lors du
grand Midi: pret et mur comme l'airain chauffe a blanc, comme le nuage
gros d'eclairs et le pis gonfle de lait: - pret a moi-meme et a ma
volonte la plus cachee: un arc qui brule de connaitre sa fleche, une
fleche qui brule de connaitre son etoile: - une etoile prete et mure
dans son midi, ardente et transpercee, bienheureuse de la fleche
celeste qui la detruit: - soleil elle-meme et implacable volonte de
soleil, prete a detruire dans la victoire!
O volonte! treve de toute misere, toi _ma_ necessite! Reserve-moi pour
_une_ grande victoire! -
Ainsi parlait Zarathoustra.
LE CONVALESCENT
1.
Un matin, peu de temps apres son retour dans sa caverne, Zarathoustra
s'elanca de sa couche comme un fou, se mit a crier d'une voix
formidable, gesticulant comme s'il y avait sur sa couche un Autre que
lui et qui ne voulait pas se lever; et la voix de Zarathoustra
retentissait de si terrible maniere que ses animaux effrayes
s'approcherent de lui et que de toutes les grottes et de toutes les
fissures qui avoisinaient la caverne de Zarathoustra, tous les animaux
s'enfuirent, - volant, voltigeant, rampant et sautant, selon qu'ils
avaient des pieds ou des ailes. Mais Zarathoustra prononca ces paroles:
Debout, pensee vertigineuse, surgis du plus profond de mon etre! Je
suis ton chant du coq et ton aube matinale, dragon endormi; leve-toi!
Ma voix finira bien par te reveiller!
Arrache les tampons de tes oreilles: ecoute! Car je veux que tu
parles! Leve-toi! Il y a assez de tonnerre ici pour que meme les
tombes apprennent a entendre!
Frotte tes yeux, afin d'en chasser le sommeil, toute myopie et tout
aveuglement. Ecoute-moi aussi avec tes yeux: ma voix est un remede,
meme pour ceux qui sont nes aveugles.
Et quand une fois tu serras eveille, tu le resteras a jamais. Ce n'est
pas _mon_ habitude de tirer de leur sommeil d'antiques aieules, pour
leur dire - de se rendormir!
Tu bouges, tu t'etires et tu rales? Debout! debout! ce n'est point
raler - mais parler qu'il te faut! Zarathoustra t'appelle,
Zarathoustra l'impie!
Moi Zarathoustra, l'affirmateur de la vie, l'affirmateur de la douleur,
l'affirmateur du cercle eternel - c'est toi que j'appelle, toi la plus
profonde de mes pensees!
O joie! Tu viens, - je t'entends! Mon abime _parle_. J'ai retourne
vers la lumiere ma derniere profondeur!
O joie! Viens ici! Donne-moi la main - Ah! Laisse! Ah! Ah! -
degout! degout! degout! - Malheur a moi!
2.
Mais a peine Zarathoustra avait-il dit ces mots qu'il s'effondra a
terre tel un mort, et il resta longtemps comme mort. Lorsqu'il revint
a lui, il etait pale et tremblant, et il resta couche et longtemps il
ne voulut ni manger ni boire. Il reste en cet etat pendant sept jours;
ses animaux cependant ne le quitterent ni le jour ni la nuit, si ce
n'est que l'aigle prenait parfois son vol pour chercher de la
nourriture. Et il deposait sur la couche de Zarathoustra tout ce
qu'il ramenait dans ses serres: en sorte que Zarathoustra finit par
etre couche sur un lit de baies jaunes et rouges, de grappes, de pommes
d'api, d'herbes odorantes et de pommes de pins. Mais a ses pieds, deux
brebis que l'aigle avait derobees a grand'peine a leurs bergers etaient
etendues.
Enfin, apres sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit
une pomme d'api dans la main, se mit a la flairer et trouva son odeur
agreable. Alors les animaux crurent que l'heure etait venue de lui
parler.
"O Zarathoustra, dirent-ils, voici sept jours que tu gis ainsi les yeux
appesantis: ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes jambes?
Sors de ta caverne: le monde t'attend comme un jardin. Le vent se joue
des lourds parfums qui veulent venir a toi; et tous les ruisseaux
voudraient courir a toi.
Toutes les choses soupirent apres toi, alors que toi tu est reste seul
pendant sept jours, - sors de ta caverne! Toutes les choses veulent
etre medecins!
Une nouvelle certitude est-elle venue vers toi, lourde et chargee de
ferment? Tu t'es couche la comme une pate qui leve, ton ame se
gonflait et debordait de tous ses bords.-"
- O mes animaux, repondit Zarathoustra, continuez a babiller ainsi et
laissez-moi ecouter! Votre babillage me reconforte: ou l'on babille,
le monde me semble etendu devant moi comme un jardin.
Quelle douceur n'y a-t-il pas dans les mots et les sons! les mots et
les sons ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et des ponts illusoires jetes
entre des etres a jamais separes?
A chaque ame appartient un autre monde, pour chaque ame toute autre ame
est un arriere-monde.
C'est entre les choses les plus semblables que mentent les plus beaux
mirages; car les abimes les plus etroits sont plus les difficiles a
franchir.
Pour moi - comment y aurait-il quelque chose en dehors de moi? Il n'y
pas de non-moi! Mais tous les sons nous font oublier cela; comme il
est doux que nous puissions l'oublier!
Les noms et les sons n'ont-ils pas ete donnes aux choses, pour que
l'homme s'en reconforte? N'est-ce pas une douce folie que le langage:
en parlant l'homme danse sur toutes les choses.
Comme toute parole est douce, comme tous les mensonges des sons
paraissent doux! Les sons font danser notre amour sur des arcs-en-ciel
diapres." -
- "O Zarathoustra , dirent alors les animaux, pour ceux qui pensent
comme nous, ce sont les choses elles-memes qui dansent: tout vient et
se tend la main, et rit, et s'enfuit - et revient.
Tout va, tout revient, la roue de l'existence tourne eternellement.
Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l'existence se poursuit
eternellement.
Tout se brise, tout s'assemble a nouveau; eternellement se batit le
meme edifice de l'existence. Tout se separe, tout se salue de nouveau;
l'anneau de l'existence se reste eternellement fidele a lui-meme.
A chaque moment commence l'existence; autour de chaque _ici_ se deploie
la sphere _la-bas_. Le centre est partout. Le sentier de l'eternite
est tortueux." -
- "O espiegles que vous etes, o serinettes! Repondit Zarathoustra en
souriant de nouveau, comme vous saviez bien ce qui devait s'accomplir
en sept jours: - et comme ce monstre s'est glisse au fond de ma gorge
pour m'etouffer! Mais d'un coup de dent je lui ai coupe la tete et je
l'ai crachee loin de moi.
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